‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 81 sur 115 · FIN DE QUINTIN METSYS · texte numérisé non relu

FIN DE QUINTIN METSYS

l/AMATEim DE DAHLIAS.

L'AMATEUR DE DAHLIAS

Vous aimez, sans doute, mon cher lecteur, à conleiiipler une lleur do dalilia; penl-être même n'ètes-vous pas éloijinc de la proclamer reine et de la mettre sur le trône du royaume de Flore aux lieu et place de la poéticpie el charmante rose; mais songez-y trois fois avant de prendre vousmême le lilre d'amateur de dahlias. Vous croyez sans doute, dans votre honnête simplicité, que pour être amateur de dahlias il suffit d'aimer les dahlias. Permettez-moi de vous dire (|ue vous vous trompez grandement. Quel(|ue hardie que puisse paraître cette assertion, elle trouvera son excuse auprès de vous quand je vous aurai (h'-peint un amateur vérilahle.

Il y a trois sortes d'amateurs, les riches, les bour-reois et les pauvres gens, l'armi eux c'est la bourgeoisie dans l'aisance qui s'est éprise pour les dahlias de la [wission la plus effrénée, et c'est elle qui servira exclusivement de modèle à mon esquisse.

Donc, apprenez que l'amaleur de dahlias est, pendant la plus grande partie de l'année, un homme r|ui renie son pays, sa famille, ses amis, et se tient, comme un misanthrope, à l'écart de tous. La nuit, le doux sommeil fuit son chevet; il est assailli par cent dahlias qui lui trottent en tête et le tiennent éveillé. S'il pouvait, comme Josué, arrêter la rréalion dans sa course, il ne ferait a.ssuréinent jamais nuit, sauf en hiver, lorsque les dahlias ont disparu. Il quitte son lit avant le lever du sfdeil; mouillé jiar la rosée et frissonnant sous le froid du matin, il se tient immobile comme une statue devant un dahlia; il compte les feuilles, imprime dans son esprit ses couleurs, ses moindres nuances; il lui parle, s'éloigne, revient et relomlie de nouveau dans sa profonde contemplation. L'appelle-t-on pour diner, il arrive lorsque tout est froid et mange sans savoir ce qu'il (ail. Il ne l»arle pas, regarde à peine sa femme et ses enfants, et, comme s'il était chassé de table, s'élance au bout d'un instant dans le jardin. Ici i! gratte la terre aulonr d'un tubercule de dahlia, là il enfonce un bâton pour soutenir une lleur, un peu plus loin il suspend une feuille de papier pour en ombrager une autre, et il passe .sa journée ainsi, jusqu'à ce que grommelant contre le soleil qui disparaît, il se voie forcé de rentrer à la maison. Vous croyez 'qu'en ce moment, du moins, il va parler aux siens? Oui, de dahlias et de dahlias

seulement; et, comme sa femme est fatiguée depuis longtemps de cet éternel sujet de cotjversation, elle se comporte comme si son mari n'existait pas. De temps en temps il feuillette, pour la centième fois, un catalogue de dahlias qu'il sait par cœur depuis plusieurs mois, et va enfin se coucher de très boime heure, non pour dormir, mais pour songer en liberté à ses dahlias.

Le lendemain, même vie. Venez-vous lui parler d'une all'aire impoilanle, il ne vous écoule pas, il vous conduit auprès de ses fleurs. Là il commence sa litanie habituelle : — Voilà une belle fleur, hein? Voyez, quelle forme délicate! quelle pureté de nuance! n'est-ce pas? Y a-t-il rien au monde (lui soit plus beau que le dahlia? — En vain failesvous des efforts pour l'amener à un autre sujet : dites-lui (|ue les vingt-quatre articles sont acceptés', il vous regarde comme pourrait le faire un habilant delà lune : à coup sûr les fameux articles n'ont pas plus de sens pour l'un (|ue pour l'autre. Dites-lui que la maison de son meilleur ami est brûlée, il vous répondra : — 11 avait de beaux dahlias. On les aura sans doute foulés aux pieds; ceserait dommage? — Parb'z-lui d'un chef-d'œuvre né (le la main de Wappers, il s'écriera avec dédain: — Qui saurait peindre un dahlia? C'est impossible ! impossible! — Dites-lui que son fils mène une vie déiéglée, il assurera que cela vient uniquement de ce (|ue le jeune homme aime mieux les jolies tilles et les cabarets que les dahlias, el cette fois au moins il a raison. Demandez-lui l'âge de ses enfants, il s'y perdra et donnera à Joseph les annt'-es de Sophie; il a oublié tout ce qui le touche. Au contraire, il sait de point en point l'histoire du dahlia, et vous dira (ont dune haleine que le dahlia est originaire du .Mexique, où il croit à l'état sauvage el ne donne (jue des fleurs simples et en forme d'étoile : qu'il a reçu son nom d'André Dahl, bolanistc suédois, auquel il a été dédié; que celte plante fut envoyée pour la première fois en Espagne en 1781), par Vicenle Cervantes, directeur du jardin botanique de Mexico; que le Jardin des plantes de Taris ne le reçut qu'en 1X0^, etc.

Je ne vous conseillerais pas de blâmer, dans un pareil moment, la folle passion de l'amaleur, el de montrer par là (jue vous estimez quchpie chose

1. Important Irait»'- qui consacra en 1830 la séparation do In Belgique et l.i ilollandc.

L'AMATEUR DE DAHLIAS

au-dessus des dahlias : il deviendrait votre ennemi mortel, voire refuserait-il de vous saluer pendant le reste de sa vie. Lui si débonnaire, d'ailleurs, qu'il en est réduit à faire tuer chez le voisin ses pigeons et ses lapins, il est capable de se battre et de frapper quand il s'agit de l'honneur du dahlia. Et si jamais vous le voyez apparaître avec un œil bleu, n'accusez pas son excellente femme ; c'est quelque autre amateur de dahlias qui l'a mis en cet état. Il ne faut pas croire non plus que cet homme puisse souffrir la vue d'autres fleurs ; la rose n'est rien pour lui ; il foule aux pieds l'œillet parfumé ; il donne à la chèvre les tiges fleuries du compagnon; son fumier se compose de plantes arrachées d'ancolie, de pivoine, d'œillet de poêle, de digitale pourprée, de giroflée, de radiaire, de campanule, du muflier, de lis, d'auricule, et de bien d'autres fleurs singulières et charmantes, tant aimées par nos pères et que l'amateur de dahlias déteste à l'égal de l'ivraie.

Pour le plus grand malheur de l'amateur de dahlias, le Créateur a trouvé bon, dans sa sagesse, que l'été ne durât pas douze mois. Cela abrège singulièrement la vie de notre homme. Vous savez, cher lecteur, que la marmotte est un animal qui passe les quatre mois d'hiver à dormir immobile et insensible, et qu'elle ne s'éveille qu'au moment où le soleil revient couvrir la terre de verdure. L'amateur dont nous parlons ressemble étonnamment à cet animal : dès que l'approche des gelées l'a obligé de transporter dans la cave ses tubercules bien-aimés, la vie perd tout charme pour lui • son cœur se glace, son œil s'éteint, ses mouvements s'alanguissent, et il tombe dans une sorte d'engourdissement intellectuel qui dure jusqu'au retour du printemps. Cet état de torpeur et d'affaissement chagrin est d'ailleurs sans inconvénient ; il revoit même de temps en temps, pendant cette période, ses amis longtemps oubliés; il montre une tranquille affection pour sa femme et ses enfants ; il accorde une paresseuse attention à ses affaires négligées, et mérite à tous égards le nom d'excellent homme. On peut dire que nul n'est soumis aussi directement que lui aux influences célestes. A peine le premier mois de l'année s'estil écoulé qu'il jette, chaque jour, de longs regards vers le ciel ; celui-ci est-il bleu, ses yeux rayonnent à la vue du consolant azur; le ciel est-il gris et nuageux, un voile de tristesse couvre ses traits assombris. Après une longue et pénible attente, le lent et tardif mois de mai vient enfin chasser les neiges de février. L'amateur de dahlias se lève, un jour, de bonne heure ; il sent, du fond de sa chambre à coucher, qu'il s'est fait un changement dans la nature pendant la nuit ; son cœur bat, son sang précipite son cours ; il s'habille, frémissant

d'émotion. Comme Noé en pareille occurrence, il ouvre la fenêtre de son arche; mais au lieu d'envoyer une colombe à la découverte, il descend lui-même les escaliers quatre à quatre, ouvre la porte et s'élance dans son jardin.

Voyez quelle expression de bonheur illumine son visage! il mesure d'un œil ravi les profondeurs du ciel, et comme la colombe délivrée il bat des ailes ou, pour mieux dire, des bras, afin de dégourdir ses membres roidis. Si vous avez jamais suivi avec quelque intérêt les merveilleuses transformations de la nature, vous devinerez ce que ressent l'amateur de dahlias. Pendant la nuit Dieu a envoyé sur la terre le vent du sud, sa bienfaisante haleine ; la terre, obéissant au Créateur, a entr'ouvert son sein et chargé l'air d'enivrantes odeurs. Sur le sol en fermentation plane une magique et invisible vapeur qui nous donne la douce conviction qu'il ne gèlera plus, et nous apporte l'heureuse nouvelle du réveil des plantes. L'amateur de dahlias s'arrêle quelques instants tout attendri; il aspire à longs traits l'air printanier, et sent la vie redoubler en lui ; il s'avance d'un pas hâtif et rajeuni dans les sentiers de son jardin et les parcourt en sautillant, aussi joyeux que le poisson qui frétille dans les ondes natales. Tout à coup il s'arrête : comme il sourit doucement ! Ses lèvres balbutient un aimable compliment de bienvenue ; devant lui la perceneige balance gracieusement ses clochettes d'argent. Comme la colombe de Noé, il a trouvé sa branche d'olivier, le gage que la nature lui donne de sa résurrection. D'une main tremblante il cueille la délicate fleur et s'enfuit à la maison.

— Femme ! femme ! s'écrie-t-il d'une voix enthousiaste, voici l'été, nous allons revivre !

La femme est occupée de son ménage; à peine jette-t-elle un regard de côté sur son mari et dit d'un ton indifférent à un petit enfant qui crie à s'égosiller :

— Ah ! voilà des fleurs pour notre petit Léopold ! Le père présente avec précaution les fleurs à

l'enfant : mais le petit fripon les met dans sa bouche, en mange la moitié et broie le reste entre ses doigts. Je ne sais pas au juste quel sentiment saisit le cœur du père, mais il hausse les épaules, pince les lèvres, et gagne sans mot dire une autre chambre.

La personne dont j'ai fait choix pour modèle de ce portrait se nomme M. Fruyts, et habite un des faubourgs d'Anvers; c'est un brave bourgeois, jouissant d'une honnête aisance, âgé d'une cinquantaine d'années, de mœurs simples et paisibles et d'un excellent caractère : son unique défaut est la rage des dahlias.

En vous disant tout à l'heure qu'il quitta avec dépit son indifl"érente famille et se rendit dans une

LAMATEUR DE DAHLIAS.

autre cliaiiibre, j'eusse dû .ijouter (jue cela arriva le I" mars de raiiiiée iH[][).

iM. l'ruvts s'élail assis devanl une lahie sur laquelle se trouvaient quelques cahiers chargés de noies, de petits morceaux de plomb et tout ce <|u'il laut pour écrire. Kii reuilletant Ks cahieis il se parlait de temps en temps à lui-même :

— Je \)\anU' Anna Maria sur la première liiriie; c'est une belle Heur aux |)élales roulés en oreille de souris et terminée par une pointe pourpre. Je place derrière liuonaitnrlc avec sa lige roide et sa couleur marron, à coté de Walrrloo aux l'euilles oran{;es et délicatement ployées. IManterai-je encore Défiance! Q,c dahlia ne donne pour ainsi dire pas. Sans cela il n'est pas mal ; j'aime assez sa nuance chocolat au lait, je le placerai au milieu, avec Knglands jnide, Don Carlos, Forniosa et Henriette Knijff. Mais où planter le roi de ma collection? où mettre mon Stria ta fnrniossissinta:* 11 ne faut pas décider cela à la légère. Voyons, réchissons bien. Si je le mets en avant, sur la première ligne, les amateurs n'apprécieront i)lus mes autres Heurs; si je le mets dan^ la dernière rangée, leurs yeux seront fatigués avant d'y arriver ; c'est ce que je ne veux pas non plus. Si je le mets au milieu, on ne le verra pas de loin. Mais où donc le mettrai -je?

En se j)osant celle (jucslion, M. i'ruyls se frappa vivement le front de la paume de la main : plongé dans une profonde médilalion, il laissa son busle se pencher sur la table, et resta si longtemps à penser avec obstination à l'insoluble question, ({u'il sortit tout à cotip de sa songerie tout surpris, et se mit à se frotter les yeux comme un homme (jui vient de dormir.

— Kh bien, s'écria-t-il tout haut, où donc placcrai-je mon Striata forniosissinia :*

Les murs rotèrent muets et lexclamalion de M. Fru\ts sans réponse. Tandis qu'il se Irappait le front de nouveau, mais avec plus de désespoir, un autre amateur de dahlias, M. l'ielens, ouvrit la porte et avam.a la léle dans la chambre en disant :

— Voilà un beau petit temps, hein?

.M. Fru\ts courut au devant de lui, l'iillira |iar la main jusqu'au milieu de la chambre, se planta devant lui, le regarda fixement dans les yeux, et répéta avec une sorte de colère sa question :

— Où |danterai-je mon Striata fnrnio.sis^inia.' .M. liielens Cftnsidéra son ami avec étonnemenl

et faillit se mettre à rire; mais il se contint et engagea la conversation en ces termes ;

m KI.KNS.

Voyz-vou.s, Trnyls, c'e^l là une rlio<e (|u'il ne faut pas décider en un jour. Il se pas.scra peut-

être six semaines encore avant (jue nous puissions planter nos dahlias. Réfléchissez encore bien à l'alVaire: j'en ferai aulant de mon côté; et dans huit jours nous déciderons la (jueslion.

rnuvTS, avec joie.

Voilà qui est bien i)arlé. Je vois que vous appréciez la valeur de mon Striata formosissinia. Personne ne le possède à cent lieues à la ronde; dès cette année il me vaudra cinq ou six médailles. Pour le couj) je bâtirai si bien les amateurs de Merxein ([u'ils en perdront la tète.

BIKLKNS.

Mais lavez-vous bien conservé? L'avez-vous mis dans du son bien sec, comme je vous l'ai conseillé ?

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