I- RUVTS
Mais oui, et cet hiver il n'y a pas eu d'eau dans ma cave.
Bi E L !•: .\ s l'interrompant.
A propos, Fi uyls, je suis venu pour vous parler sérieusemenl d'une allaire; ne marierons-nous pas nos enfants après l'àques ? Ils se connaissent depuis assez longtemps, et, comme il n'y a pas d'obstacles, pourciuoi les ferions nous languir plus longtemps?
I HLVTS, ijHt II pris un des cahiers qui se trouvent sur la table.
Bielens, tradiiisez-niui donc cela en namaiid; je ne sais à (jiioi on ^onge de faire tous ces catalogues en français! Seulement le nom de ce dahlia.
i:i i:l KNs, lisant.
« N" 750. Uritish Queen, Wclss. Belle forme, )» pétales en oreille de souris, fond blanc, passant » an pourpre el bordé de violet. Bien fait; tige » roide. » Le inaii.'ige de voire (ille avec mon lils resle-l-il lixé après Pâques?
I m; VTS, tout soiitjcur.
Ce doit être une belle lleiir, hein? Blanc bordé (le violet, en oreille de souris! J'en donnerais dix franis! Me conseillez-vous de l'acheter?
liiEi.K Ns, nccc impatience.
Voyons, monsieur Frnjls, je ne parle plus de i dahlias a\aiil que \ous ne in ayez ré|ion(lu. Nos enfants se marieront-ils après IVuines, oui ou non?
L'AMATEUR DE DAHLIAS
FnuYTS, hochant la tête, avec dépit.
Eh bien, oui, certainement oui. Êtes-vous salisfait? Voici ma main et ma parole. Et maintenant dois-je acheter le British Queen ?
BIELENS.
Mais on ne se marie pas ainsi, vous le savez bien; il faut que nous nous entendion? bien sur l'affaire. Vous donnez sans doute à votre fille une petite somme ronde?
FRUYTS.
Oui, pour en finir, oui sur tous les points! Plus tôt la chose se fera, mieux ce sera. Autrement ce mariage pourrait tomber dans la saison des dahlias. Prenez soin de tout; je vous donne d'avance mon consentement. Mais, dites-moi, avez-vous déjà retiré vos dahlias de la cave, Bielens?
BIELENS.
Oui, hier matin je les ai mis germer sous verre. Je vais bouturer...
FRUYTS.
, Il faut que je sorte les miens de la cave aujourd'hui aussi. J'irai les voir quand vous serez parti.
BIELENS.
C'est juste, j'ai déjà passé trop de temps ici. Topez là pour le mariage de nos enfants. Je veillerai à tout. Et, pour faire convenablement les choses, je VOUS enverrai dès ce matin mon fils; il vous demandera lui-même votre consentement. Vous ne l'intimiderez pas, n'est-ce pas?
FRUYTS.
Ne craignez rien ; je lui répondrai simplement : Oui! Vous pensez bien que lorsque j'aurai vu mes tubercules il ne me restera pas grand temps pour jaser avec votre fils. Ainsi soyez tranquille. A cet après-midi !
Dès que M. Bielens fut parti, une expression de satisfaction se peignit sur les traits de M. Fruyts. Comme un homme qui fait ses préparatifs à la hâte et avec impatience, il parcourut la chambre en tous sens, prenant un couteau dans l'armoire, un marteau dans le tiroir, un assortiment d'étiquettes sur la cheminée, un plateau de bois par terre, et enfin un crayon avec une main de papier. Les poches et les mains pleines, le plateau sous le bras
il alla trouver sa femme et lui demanda la clef de la cave. Mais sa tendre épouse le regarda avec une paire d'yeux (jui accusaient plutôt la raillerie que l'étonnemenl.
— Comment, la clef! s'écria-t-elle. Les dahlias vont-ils déjà arriver? Dans ce cas, la maison va redevenir un enfer. Vous aviez retrouvé votre bon sens depuis quelque temps, mais la folie va recommencer, hein? Vous avez l'air d'un boutiquier dont on va vendre les meubles... Ily a de quoi être honteux!
L'amateur blessé au vif frappa du pied avec impatience et dit d'une voix tremblante :
— La clef, vous dis-je!
— Allons, allons, dit la femme en riant, ne me mordez pas ! La voilà, la clef!
M. Fruyts arracha brusquement la clef des mains de sa femme, mais il sentit toute sa colère tomber à mesure qu'il s'enfonçait dans la cave et s'approchait de ses dahlias bien-aimés. Ah! comme son œil se promène avec bonheur sur les planches où sont rangés les tubercules ! Voyez ! chacun d'eux porte un numéro imprimé sur une feuille de plomb; mais ce n'est pas pour lui-même que l'amateur a pris cette précaution; il connaît ses tubercules mieux que ses enfants; il sait leurs noms et prénoms, leur lieu de naissance, leurs qualités, leur âge. Bientôt un heureux songe s'empare de son imagination : son esprit ravi évoque magiquement devant lui, dans la demi-obscurité de la cave, toute la collection en pleine fleur et dans toute sa splendeur ! Ici c'eût été Miss Coït, cette rose satinée, là Conqueror aux pétales de velours brun délicatement déployés, plus loin Fireball, globe aux ardentes couleurs, Xonpareil, mélange de deux nuances; puis Topaze à la robe d'or, Virgin Qucen à la tunique d'argent, et Sanibo aux teintes noires. Mille autres dahlias apparaissent sur les derniers plans, et leurs (leurs de mille nuances forment un immense damier, ravissent le regard de l'amateur fasciné. Il lui semble que le soleil a répandu ses plus brillants rayons dans son obscure cave; il se sent caressé parle souffle du zéphyr, enivré par de pénétrants parfums. En un mot, il savoure les délices d'un paradis inconnu. 0 dahlia ! quelle douce récompense tu donnes à ton serviteur !
M. Fruyts demeura longtemps rêveur sous le charme qui le captivait. Quand la magique apparition se fut enfin évanouie, il jeta un regard orgueilleux sur une caisse de bois, placée dans un coin de la cave, à l'étage le plus élevé, et dit à voix basse :
— Il est là, dans cette caisse, mon Striata formosissima ! il dort sur son lit de son ! Noble fleur ! Ils ont dit que tu ne vaincrais pas le Stri-
I/AMATEIU DE DAHLIAS.
ped perfection, mais ils ne le connaissent pas. Ils ne savent pas comme tes lijîiies d'un brun pourpre rayonnent de ton cœur de nei};e ! Ils osent comparer tes raies éclatantes aux taches ternes du Striped perfection. Oli ! ils se trompent, l'envie les aveugle; mais tu te ven^çeras, lu remporteras partout la médaille dhonneur !
Laissons M. Fruyls dans sa cave en compagnie de ses tubercules chéris, et allons retrouver sa femme dans la cuisine. La jeune (lancée du (ils de Bielens arrive justement de la ville. Comme elle a passé devant la demeure de son futur mari, nous ne nous doutons pas (pie celui-ci ne lui ait glissé à l'oreille quebiues mots de sa prochaine visite, car à peine a t-elle salué sa mère qu'elle ajoute précipitamment :
— Maman, Frans va venir tout à l'heure demander le consentement de papa. Lui viendrezvous un peu en aide?
— Oui, oui, mon enfant, répond la bonne femme en caressant de la main le front de sa fille. Laissemoi faire. Si la chose ne réussit pas aujourd'hui, elle ne se fera jamais. Ton père est de bonne humeur : il est occupé à retirer de la cave ses dahlias.
Cette nouvelle parut réjouir la jeune fille :
— Ah ! s'écria-t-ellc, nous nous marierons après rà(|ues, n'est-ce pas, maman?
— Eh ! ma fille, ne sois donc pas si pressée ! dit la mère en souriant. Tu seras mariée pendant assez longtemps; ne crains rien. Je ne veux pas dire que tu aies tort. Frans est un brave et honnête garçon. II est soigneux, vigilant, et ne gagne pas mal à son comptoir. Vous vous êtes bien conduits tous les deux. Oui, oui, ce sera pour après Pâques !
La jeune fille répondit par un regard de reconnaissance. Elle s'assit silencieuse et préoccupée auprès de la fenêtre; sa mère se remit aux petits soins du ménage, bientôt après parut Frans Bielens; il avait le costume et pres(|ue la tournure d'un jeune dandy et s'avançait d'un pas délibéré. A peine pouvait-on remarquer en lui une légère émotion, et ce fut d'un air tout .'i fait dégagé qu'il salua les deux dames en disant à la mère :
— Madame Fruyls, vous savez pourquoi je viens ici. Mes parents approuvent ma démarche; vous aus'>i vous consentez à m'honorer du nom de fils; il nt' dépend que de M. Fruyls <le nous rendre tous contents cl heureux. Ayez donc la bonté de lui demander pour moi un instant d'audience; je Tondrais bien lui parler en lélo-à-téle.
— Mais étcs-vous pressés tons deux aujourd'hui ! s'écria la mère d'un ton de douce mo(|uerie. Je vois bien que vous voulez battre le frr tandis qu'il est chaud. Vous avez raison, puisijue vous
vous aimez bien. Attendez un moment, je vais appeler .M. Fruyls.
Elle s'approcha de la porte de la cave et cria :
— Jean, montez pour un instant; il y a quel- (ju'un qui désire vous parler.
Un sourd grognement ressemblant à un oui ré|)ondit à cet appel. Du moins la brave femme l'interpréla ainsi et revint auprès des enfants en disant :
— H va venir !
Tous trois altendirent quelque temps et non sans une certaine angoisse l'apparition de M. Fruyls. Enfin ils entendirent dans la cave un grand vacarme : on eût dit que l'on lançait contre le mur des bouteilles vides et que les débris volaient avec fracas d'une paroi à l'autre. La cave semble un enfer en miniature d'où la voix de M. Fruyls s'élève comme celle d'un damné : le nom de Striata fonnusissimd retentit en accents éplorés au-dessus de l'escalier, et vient frapper comme une malédiction les deux amants effrayés.
Madame Fruyls, rouge de colère, s'élance pour faire expier à son mari les dégAls qu'il a causés; mais celui-ci apparaît, et à sa vue sa moitié demeure interdite et sans voix.
Tout, dans la personne de Fruyls, accuse un aflreux désespoir. Ses cheveux épars se dressent sur sa tête; sa chemise est sortie de son gilet, indice des coups dont il a labouré sa poitrine; son jianlalon est souillé de boue et ses sabots noirs sont tachés des débris de tubercules que dans sa rage il a foulés aux pieds. D'une main il lient la petite caisse de bois dont il éparpille le son sur le plancher; de l'autre il serre convulsivement un tubercule qui semble brisé. Ses traits, oh ! oui, ses traits témoignent du plus profoi\d désespoir. Ses sourcils s'abaissent sur ses yeux ; les coins de sa bouche se retirent convulsivement en arrière et laissent voir ses dents qui grincent comme si elles allaient mordre. Ainsi (ju'un tragédien, il s'avance d'un pas saccadé et promène autour de lui un regard sauvage et hagard. Les deux femmes sont stupéfaites et sans parole : la jeune fille tend vers son père des mains suppliantes; la mère met le poing sur la hanche d'un air menaçant. (Juant au jeune homme, il semble pi(|ué de la sotte situation dans la(]uelle il se trouve placé. II en devine sans doute la cause, car un sourire d'incrédulité (lotte sur ses tiails. La mère commence l'explication en s'écriant :
— Eh bien, qu'esl-ce (jue cela veut dire, fou que vous êtes ? Avcz-vous envie de nous dévorer ?
Le i)èrc jette un regard farouche sur sa femme sans répondre.
— Hors d'ici, freluquet!... (Page 11.)