LA MÈRE
Allons, en voilà assez! Finissons-en! [Elle prend son mari par les épaules, le pousse hors de la maison, et ferme la porte à clef.)
M. Fruyts demeura quelques instants devant la porte, mais, voyant que celle-ci était bien fermée, il se dirigea d'un pas chancelant vers le coin de terre où il avait l'intention de planter ses dahlias. Il tenait toujours le fragment de racine de sou Striata formosissima, et le froissait convulsivement entre ses doigts crispés. Sa tète se penchait tristement, de gros soupirs s'échappaient de sa poitrine. Arrivé à la pièce de dahlias, il contempla le sol, puis, tenant sous ses yeux la racine mutilée, il lui dit :
— Striata formosissima! reine des fleurs, je t'ai perdue! Je vois mes ennemis rire et battre ironiquement des mains. Je n'aurai pas de médaille; mes espérances se sont évanouies avec loi. Oh! si les rats avaient su que chaque coup de dent qu'ils te donnaient me mordait au cœur ! Si j'eusse pu prévoir cette catastrophe, j'aurais rempli ma cave de fromage et de viande pour rassasier ces animaux voraces. Mais ces lamentations sont maintenant inutiles, hélas! tu es perdu pour moi! Calamité!
Et, d'un mouvement fébrile, il lança au loin, comme une malédiction, le fragment de tubercule.
Pendant toute la journée, M. Fruyts se promena, désespéré et souffrant, dans les sentiers de son jardin; son égarement alla même si loin, qu'il refusa de manger,-ce qui ne lui était jamais arrivé. Toutes les prières de sa fille, tous les reproches de sa femme échouèrent devant son chagrin : on ne put le décidei' à rentrer à la maison et à s'asseoir auprès du feu.
Vers la tombée du soir, M. Fruyts était assis sur un banc de bois au milieu de son jardin. Le froid faisait trembler ses membres et claquer ses dents. Dans cette situation, il commença à éprouver quelque remords de la rudesse avec laquelle il avait traité sa fille et le jeune Bielensj
mais, à chaque instant, la pensée que les amateurs de dahlias se moqueraient de lui venait réveiller sa douleur. La colère se ralluma en lui avec une nouvelle vivacité, quand, en levant la tête, il aperçut le jeune Bielens qui s'approchait, un petit paquet sous le bras.
Il étendit précipitamment la main vers le visiteur, comme pour lui montrer la porte et lui ordonner de sortir; mais le jeune homme s'avança hardiment, et tendit à l'amateur une lettre close. M. Fruyts saisit la lettre avec impatience, et la déploya avec un sourire ironique.
Ciel! quel rayon de lumière anime tout à coup le visage de M. Fruyts ! Quelle rougeur subite enflamme ses joues! Pourquoi ce cri de joie qui s'échappe de sa poitrine? Assurément, ce billet renferme une heureuse nouvelle... Il lit :
« Je soussigné, fleuriste à Anvers, déclare que j'ai livré aujourd'hui à M. François Bielens un tubercule du véritable Striata formosissima. j)
C'était la signature de l'horticulteur le plus renommé et le plus digne de foi de la ville.
— Vous possédez un tubercule du Striata formosissima ? s'écria M. Fruyts en extase. Vous ne me trompez [tas? Non, non, c'est la vérité, n'est-ce pas? Laissez-moi le voir.
11 saisit des mains du jeune homme le petit paquet, en arracha le papier et la mousse, et tàta le tubercule en tous sens avec un sourire si ravi qu'on voyait assez le plaisir qu'il y trouvait.
— Oh! c'est un tubercule du Striata formosissima! murmura-t-il.
Une idée soudaine assombrit ses traits,
— Eh bien, dil-il en soupirant, vous êtes bien heureux, Frans, de posséder ce dahlia; vous pouvez gagner avec lui autant de médailles que vous voudrez.
— Moi? dit le jeune homme. Non, monsieur Fruyts. Je savais que M. V... avait reçu d'Angleterre, depuis quatre jours, un tubercule du Striata formosissima. Comme M. V... est mon ami, je n'ai pas désespéré du succès de ma tentative. Et vous voyez combien elle a été heureuse. M. V... m'a cédé son unique exemplaire. Nul autre que moi ne le possède aux environs ni peut-être même dans toute la Belgique. Consenliiiez-vons à l'accepter de moi comme une preuve de la part que je prends à votre chagrin?
Un cri s'échappa de la poitrine oppressée de M. Fruyts; il fit un pas en avant, saisit le tubercule, et le pressa d'une main sur son cœur, tandis que de l'autre il entraînait le jeune Bielens vers la maison. Sa fille pleurait, assise auprès du poêle, et de grosses larmes perlaient sur ses joues. Madame Fruyts appuyait sa tèle sur sa main; l'expression de son visage n'était rien moins quai-
L'AMATEUR DE DAHLIAS
trayante; que d'accusations à l'ailresse de son mari on y pouvait lire! Mais lui, dans sa joie, ne reinanjua rien, et s'écria eu élevant au-dossus de sa tète le précieux tubercule :
— Hourra! hourra! j'ai retrouvé mon Stridla fornto.sissiinal Allons, remine, oublions tout, et ne fais plus si piteuse mine. Va prendre à la cave une bonne bouteille.
» Va loi, ma chère Thérèse, dit-il en prenant sa lille par la main, pardonune-moi aussi, mon enlant, d'avoir été un iuslanl cruel. Viens, Frans, viens, mon fils !
Il mit la main de sa fille dans celle de Frans, et s'écria :
— Vive le Striata fonnosissima ! Soyez heureux, el mariez-vous après Fàques !
FIN u E L A M \ T E L' R U E DAHLIAS
LA NOUVELLE NIOIIE.
LA NOUVELLE NIOBÉ
Dieu brise ce qui refuse de se courber sous sa main.
J. Cats.
Il y a quelques années (c'était vers le milieu de 18. .), vivait à Anvers une riche veuve du nom de Clotilde deValburg. Comme elle était d'une beauté remarquable et ne manquait pas de ce qu'on est convenu d'appeler esprit, elle s'était crue, étrange prétention ! appelée exceptionnellement à jouir de tous les plaisirs et de toutes les joies de ce monde. Ainsi que toutes les femmes du même genre, elle redoutait les pensées sérieuses et les généreuses émotions, comme des ennemis d'une vie douce et paisible; par le même motif, elle était devenue insensible à tout ce qui ne touchait pas directement à son bonheur tel qu'elle le concevait. Un malheureux était pour elle un objet d'indifférence, sinon d'aversion ; elle n'avait pas pour ses enfants mêmes, bien qu'ils fussent beaux comme des anges, cette vive affection maternelle, dernier sentiment qui s'envole du cœur d'une femme... Mais une robe qui n'était pas faite à son goût, une chinoiserie sans valeur brisée, la vue d'un bijou au cou d'une autre femme et mille autres frivolités du même genre, exerçaient sur elle une telle influence, qu'on eût cru parfois qu'elle était victime de la plus grande infortune.
Un jour, cette femme se trouvait dans un petit salon de sa splendide demeure. A demi étendue sur un canapé de damas rouge, elle avait les yeux négligemment fixés sur les pages d'un roman, dont les leçons n'étaient rien moins que morales. Lisaitelle? peut-être; mais celui qui l'eût vue sans la connaître eût pu croire que l'indolence l'empêchait d'ouvrir tout à fait les yeux. Tout, dans l'appartement attestait la richesse et les goûts fri. voles de celle qui l'habitait; la cheminée et les tablettes des fenêtres étaient chargées de ces objets fragiles dont l'usage est une énigme pour ceux qui les possèdent aussi bien que pour ceux qui les voient, et qui le plus souvent ne diffèrent des jouets d'enfant que par leur prix. La lumière qui pénétrait avec peine dans ce voluptueux séjour n'était pas pure et vive comme la lumière du soleil; mais tamisée par d'épais rideaux, elle se transformait en une teinte rosée qui donnait à tous les objets une nuance indécise et molle.
Pourtant ce salon était animé par la présence de
six charmants enfants qui, craignant de faire le moindre bruit, étaient occupés sur le tapis à chercher des images dans un grand livre. Ils n'osaient parler et n'exprimaient leur joie ou leur étonnement que par des signes et des gestes. Ils savaient qu'au moindre trouble leur mère les eût sur-lechamp exilés dans une autre chambre. L'aîné de ces jolis enfants pouvait avoir une douzaine d'années, tandis que le plus jeune en comptait à peine trois. Ils étaient trois frères et trois sœurs et paraissaient s'aimer tendrement, car un doux et affectueux sourire illuminait leurs visages et leurs petites mains se rencontraient souvent. J'ai vu mainte fois des scènes semblables reproduites par le pinceau, un groupe d'enfants beaux comme des anges, emblème des plaisirs purs et innocents. Oui, c'était bien cela ; — ces visages sereins qu'aucun souci n'a encore ridés, — ces cheveux blonds auxquels l'âge ni le fer n'ont porté aucune atteinte, — ces petits bras potelés et ces membres délicats que le travail n'a pas fatigués, que les excès n'ont pas flétris... En un mot c'était bien la nature humaine dans toute sa fraîcheur, gracieuse et pleine de vie comme les premières feuilles et les premières fleurs du printemps!
Et croyez-vous que le regard de la mère se repose plutôt sur ces petits anges que sur le livre d'un écrivain corrupteur? Non, elle ne les regarde pas. Et cependant son cœur n'est pas vide de tout sentiment maternel; mais il est aussi rempli des enchantements, des séductions de la vie mondaine.
Depuis une heure environ, elle était sur le canapé, sans avoir fait un mouvement, lorsqu'on frappa doucement à la porte; un domestique entra dans le salon, et dit en s'inclinant :
— Madame, une femme s'est présentée quatre fois pour vous voir depuis quelques jours. Je l'ai toujours renvoyée; cela paraît une femme du commun...
— Vous avez bien fait, Pierre ; qu'on me laisse en paix; je ne suis pas visible pour de pareilles gens. Mais si M. Eugène de Valenge se présente, introduisez-le et témoignez-lui beaucoup de déférence. Vous savez, c'est ce jeune homme qui m'a ramenée hier du concert.
LA NOUVELLE MOHÉ.
Le (lomesti(jiio fil île la lèle un signe ariiiinatif et reprit :
— J'oubliais de vous dire, madame, que la femme dont jo. vil-IIS do v(»us parler alteiiil votre réponse dans raiiticliainl)re. Elle jileure à leiulre le cd'ur, et parait avoir une grâce à implorer de votre bonté.
Madame de Valburg se leva du canapé et frappa deux on trois fois du pied avec impatience sur le tapis, puis elle s'écria :
— Jamais de repos! Voyons, quelle espèce de femme est-ce? Comment se nomme-t-elle?
— Madame, elle est mal vêtue et se fait annoncer sous le nom de Caroline Soeteveld; elle dit qu'elle est votre belle-sœur.
A peine ces dernières paroles s'étaient- elles échappées des lèvres du domesti(|ue qu'une vive lougeur colora le visage de madame de Valbnrg. Elle étendit impérieusemeiil la main et répondit avec colère :
— Pierre, je vous défends de laisser entrer cette femme; dites-lui que je ne suis pas à la maison. Allez !
Mais à peine le domestique était-il sorti qu'on entendit dans ranticliambre des cris désespérés et comme le bruit dune Intle. La porte du salon siouvrit tout à coup, une femme encore jeune se précipita dans l'appartement et vint tomber aux pieds de madame de Valburg. Celle-ci était rouge de colère ou de confusion, peut-être de ces deux sentiments à la fois. Elle releva orgueilleusement la tèle et jeta un regard de dédain sur l'infortunée (jui tendait vers elle ses mains siip|)liaiites. Madame de Valburg fit signe à ses enfants de <|nitter le salon, et dit en se lournaiitvers la femme agenouillée :
— Eh bien, qu'est-ce que cela signifie? A (|uoi tenil celte comédie? Dites, que me voulez-vous?
La jeune femme attacha sur les yeux de madame de Valburg un regard suppliant comme une jirière et dit d'une voix pleine île larmes :
— Oli ! madame, ne me parlez pas ainsi ! Je suis malheureuse et dans une mortelle affliction. Ayez pitié d'une infortunée qui implore à genoux votre secours !
L'insensible Clotddc laissa la pauvre femme à genoux et s'éloigna d'elle de ((uelques pas, puis elle reprit son livre et répondit avrtc un calme feint :
— Je n'ai pas le temps d'écouter toutes ces lamentations. Si vous désirez quel(|ue chose de moi, celte façon dramatique d'entrer en matière n'est pa-; relie qui vous méii.ra à votre but; mais, puisque je ne [mis échapper au récit de votre histoire, venons y tout de suite et faites-le aussi court que possible.
Il était facile de voir<|iic ces paroles, prononcées d'union aigre, blessaient vivement lajeune femme; mais un secret motif l'obligeait sans doute à les
supporter, car elle tordait ses bras avec angoisse pendant qu'elle se disait: « Mon Dieu, mon Dieu ! il me faut dévorer cet afl'ront ! » Elle se leva et répondit non sans une certaine fierté:
— Madame, il a lallu une impérieuse nécessité pour m'amener à cette démarche, car je sais (jue les liens du sang (|ni nous unissent sont pour vous plutôt un motif de haine que d'alfection. Mais ayez [litié de nous, je vous en supplie ! Sauvez-nous du déshonneur et de la misère, ne soyez pas insensible à ma prière... et je bénirai votre iiuin comme celui d'un ange !
Pour toute réponse, madame de Valburg prit sur la table une sonnette d'argent et l'agita deux ou trois fois.
— l'ierre, ilit-elle au domestique ijui vint prendre ses ordres, dites qu'on attelle ma voiture!
Va, se tournant vers la femme éplorée :
— Vous voyez bien, dit-elle, que, si vous continuez ainsi, je n'aurai pas le temps de vous écouler jusqu'au bout. Encore une fois, soyez brève.
Une légère rongeur, indice d'une sourde indignation, teignit les joues de l'infortunée; mais elle se contraignit de nouveau et dit d'une voix rapide :
— .Madame.... ma sieur... Vous le savez, bien que nous fussions dans le besoin, nous ne vous avons jamais demandé de venir à notre aide; mon mari est actif, labori.'ux, et nous savons nous contenter île peu; mais la main de Dieu s'est appesantie sur nous. Voici deux ans déjà (jue mon mari a ii-^rdu son emploi, et, depuis ce fatal événemenl, nous avims vécu de promesses et d'espérances. Il y a six mois, nous avons voulu entreprendre un jietit commerce, et pour cela nous avons emprunté une somme importante; mais un homme déloyal nous a trompés et nous avons tout |ierdu. .Mon mari est en prison à cause d'un billet qu'il n'a pu payer; un de mes enfants est à l'hôpital ; notre mobilier sera vendu de par la loi vendredi; aprèsdemain je serai chassée de notre demeure ; je n'ai ni argent ni pain et je souffre pour tous les miens, pour mon mari dont l'honneur est en péril, pour mon enlaiit qui va mourir à l'iiôpilal, pour mon autre enfant qui demande en vain à manger à sa mère et(|ui, dans deux jours, aura, cmume nmi, la rue pour asile et le pavé pour couche. Oh ! madame, oublierez-vous, dans de pareilles circonstances, (|ue vos enfants et les miens ne sont pas tout à fait d'un sang diirérent? Permetirez-vous qu'une mère, qu'une femme infortunée quitte une autre mère sans ein|)ortcr de consolation ?
Madame de Valburg se sentit blessée de ce (|ne celle qui limplorait o>àt rajipeler la parente qui les unissait; elle y vil une injure, et la colère s'alluma en elle.
LA NOUVELLE NIOBÉ
— Que puis-je faire à tout cela? répondit-elle d'un ton rude.
— Madame, répondit la pauvre mère en fondant en larmes, voici ce que j'implore de vous; ayez la bonté de nous prêter une somme de trois cents francs. Avec cet argent, je délivre mon mari de la prison, je retire mon enfant de l'hôpital, et je paie le loyer de notre demeure... Pensez un peu quelles bénédictions nous appellerons sur vous... sur vous qui nous aurez sauvés du gouffre de misère et d'infamie qui nous menace!
Pendant quelques instants, elle attendit avec anxiété les paroles qui allaient sortir de la bouche de madame de Valburg ; celle-ci répondit enfin :
— Je n'ai pas l'habitude de prêter de l'argent pour faire des ingrats. Si votre mari n'eût pas mené pendant si longtemps une vie inutile , vous ne seriez pas dans l'état où vous êtes. N'espérez donc pas que je consacre mon argent à encourager la fainéantise. Vous pouvez vous retirer; voyez à vous sauver vous-mêmes de la misère dans laquelle vous vous êtes jetés par votre faute. Si vous croyez que je vais me charger de votre entretien, vous vous trompez grandement. N'avez-vous pas entendu que je vous ai dit de vous retirer. Voilà la porte !
A ces insultantes paroles, la pauvre femme se mit à verser un torrent de larmes. Elle crut d'abord suffoquer de douleur, mais une noble colère s'empara d'elle tout à coup, et, se redressant devant madame de Valburg, elle lui dit, la tête haute :
— Ah! madame, il ne vous suffisait pas de faire maltraiter par vos laquais une mère infortunée; il fallait que votre bouche même insultât à son malheur; il vous fallait la jeter à la porte comme un chien ! Avez-vous donc oublié votre propre histoire? Ne savez-vous plus que votre mari était mon frère, et que la moitié des richesses dont vous jouissez m'a été injustementravie? Savez-vous aussi, femme orgueilleuse, que vous ne possédez rien au monde et que vous ne faites que toucher les revenus d'une fortune à laquelle j'ai plus de droits que vous, dont vous ne pouvez pas hériter, tandis qu'elle peut me revenir?
Madame de Valburg qui, de rage, s'était affaissée sur le canapé, se leva vivement, et s'écria d'une voix tremblante :
— Insolente! quelle infâme calomnie osez-vous proférer?
— Une calomnie! répliqua l'autre, une calomnie ! Le testament démon oncle ne nous instituaitil pas ses héritiers, mon frère et moi? N'avez-vous pas, par vos perfides conseils, excité mon frère à me priver de la part qui m'appartenait? Oui, oui, c'est bien ainsi que les choses se sont passées, et dans les derniers jours de la vie de mon oncle, vous et mon frère avez pris possession de sa de-
meure; vous avez osé dire qu'il ne voulait pas me voir, et il est mort en m'appelant comme son enfant chérie! Quel mal n'avez-vous pas dit de moi, noble dame; quelles calomnies n'avez-vous pas accumulées sur mon nom, pour arracher à mon excellent oncle un second testament et me dépouiller de tout ce que son affection me destinait? Je sais tout cela; car, à son lit de mort, j'ai pardonné a mon frère et je me suis réconciliée avec lui. Il était moins coupable que faible... C'est vous seule, madame, vous seule qui m'avez traîtreusement volée, et la haine cruelle que vous nous portez le témoigne assez hautement!
La fureur de madame de Valburg monta à son comble; le sang enflamma ses joues et elle éclata en menaçantes invectives :
— Comment? vous dépouiller? Moi, vous dépouiller? Insolente que vous êtes! Sortez à l'instant de chez moi, ou je vous fais, ainsi que vous l'avez dit, jeter à la porte comme un chien! Vous osez venir souiller ma maison de vos calomnieuses accusations! Partez, vous dis-je; bon gré, mal gré, ce coup de sonnette va vous faire sortir d'ici !
— Taisez-vous, s'écria la jeune femme avec une dignité calme; n'ajoutez pas la violence à l'injure. Et ne croyez pas que je songe à vous arracher par mes reproches ce que vous avez refusé à mes prières; non, vous pourriez jeter devant moi des monceaux d'or, que je ne voudrais pas souiller ma main en les ramassant. Gardez votre argent et vos vices! Je souffrirai, mais, dans mes douleurs, j'aurai du moins cette satisfaction de pouvoir m'estimer plus grande et meilleure qu'une noble dame, qui n'a pas regardé comme un crime de plonger toute une famille dans la misère!...
Madame de Valburg n'était plus capable de répondre aux reproches de son accusatrice; l'expression de ses yeux trahissait seule sa rage concentrée. Elle n'osa pas cependant agiter la sonnette dans la crainte de provoquer un scandale plus grand, et elle continua d'écouter la jeune femme.
— N'oubliez pas, disait celle-ci, n'oubliez pas les termes du testament de mon oncle; tous ses biens, qui reposent aujourd'hui sur la tète de vos enfants, reviendront aux miens si les vôtres quittent ce monde avant eux. Ainsi, s'il plaisait au Seigneur, je pourrais encore, vous vivante, posséder vos richesses.
A ces mots, un sourire d'ironie se dessina sur les lèvres de madame de Valburg; elle parut délivrée d'un lourd fardeau.
— Femme, dit-elle d'une voix plus affermie, vous perdez la tète; en vérité, vous n'avez pas le sens commun, et, maintenant que je m'en aper-
LA NOUVELLE NIODÉ.
çois, je vous pardonne vos folles injures. Espérezvous donc, dans votre éirarement, que vos deux clu'lifs enfants vivront plus longtemps (jue les miens, qui jouissent d'une si belle et si florissante santé ? Vous déraisonnez!...
— Madame, répondit la mère infortunée, celui qui lit au fond des cœurs y voit mes désirs, et il sait (|ue je rciranlerais comme nu crime impardonnable lie souliailer la mort d'un de vos cliers et innocents enfants. Oh! non, que le ciel vous conserve une nombreuse postérité! Mais vous, madame, pour(|uoi croyez-vous (|u'il soit impossible à Dieu d'étendre sa main sur les riches et les heureux de ce monde? Ne vi-^ite-t-il donc que les malheureux? Vous ne craignez rien pour vos enfant-;.. . Ne les aimez-vous donc pas? .Moi, pauvre mère que je suis, j'ai bien souvent regardé avec effroi mes deux petits enfants malades et souffrants, car je redoute le iléau t|ue le ciel nous a envoyé, la plaie terrible qui s'étend sur la terre comme un immense linceul!
Madame de Valburg s'était calmée depuis que la jeune femme avait cessé ses accusations, elle répondit d'un ton railleur :
— Vous parlez toujours de Dieu, vous autres, gens de rien, l'eut-étre est-ce là pour vous une consolation facile; mais, au fond, cela ne change rien aux choses! Mes enfants ne sont pas près de mourir, croyez-le bien.
— Madame, madame! s'écria l'autre; et se reprenant, elle continua : Ma .sœur, ma sœur, ne blasi)hémez pas Dieu* Il y a peu de mois vivaient bien des familles dont le Iléau a effacé jusqu'au nom !
L'accent jjrophélique de ces paroles fil une profonde impression sur madame de Valburg; elle pâlit, et dit d'une voix émue :
— Quel fléau ?()nel fléau?
— Oh! madame, vos enfants n'ont pas grande part dans votre affection ; car, sans cela, vous les eussiez bien des fois déjà envelo|)pés de vos bras pour les garai:tir, si c'était possible, du terrible choléra...
Un tremblement soudain parcourut le corps de mad.ime de Valburg, et de visibles >ignes d'en"roi se trahirent en elle; niais bientôt, comme si elle se fût sentie honteuse d'une émotion qu'elle regardait romme iiiu' marque de faiblesse, elle se remit. Puis, montrant la porte et a;.'il;:nt la sonnette :
— .Je vous le demande une dernière fois, ditelle, voulez- vous, oui ou non, sortir de chez moi? .le -uis la-^se ile ces l.imentali(uis, etje vous engage à vous retirer, à moins que vous ne vouliez qu'on vous chasse. Kt no revenez plus jamais, car ma porte sera fermée pour vous!
— .Je pars, rép<uidil la jeune femme en se dirigeant vers la porte ; adieu !
Lorsque madame de Valburg se trouva seule, elle ne put, quelque effort qu'elle fit, chasser de son esprit l'obsédante idée du choléra; les paroles de la jeune femme retentissaient de nouveau, une à une, à son oreille, et la contraignirent cette fois à de sérieuses réflexions. Klle sonna à* deux reprises, car le domesticjue n'avait pas répondu au premier appel. Enfin il parut sur le seuil du salon; mais son attitude était si étrange, son visage si pâle, et ses mouvements si craintifs, qu'à sa vue, madame de Valburg poussa un cri, el dit :
— Oh ! l'ierre ! qu'y a-t-il ? l*ourquoi êles-vous si pâle?
— Madame, répondit Pierre d'une voix triste, je n'ose vous dire (piel malheur nous menace.
— Parlez, Pierre, parlez, je vous l'ordonne ! dit madame de Valburg en l'interrompant.
— Madame, le choléra est ici près, chez M. Tesseniers : déjà son fils Victor est mort, et ce malin il m'a encore dit bonjour...
Cette terrible nouvelle chassa toutes les idées mondaines du co^ur de madame de Valburg, que l'amour maternel, subitement réveillé, saisit tout entière ; elle joignit les deux mains et s'écria :
— 0 mon Dieu, mes enfants ! Vite, Pierre, amenez-moi mes enfants ! Faites venir ici la bonne el la femme de chambre !
— .Madame, répondit le domesli(iue avec plus de tristesse encore, vos enfants sont au jardin et paraissent en bonne santé : je vais les chercher. Mais, quant à vos femmes, je dois vous dire que la cuisinière les a tellement elfrayées par ses lamentations, qu'il serait inutile d'aller à leur recherche : elles ont toutes quitté votre maison et se sont enfuies !
On comprendra facilement la peine et la colère que ressentit madame de Valburg en se voyant privée de services au\(|uels elle était habituée; cepenilant la pensée «pie ses enfants n'étaient pas atteints par le fléau lui donna du courage.
Les enfants entrèrent en sautant dans le salon, tout heureux de ce que leur mère les eut appelés; ils chassèrent bientôt par leurs caresses l'expression de tristesse qui couvrait le front de madame de Valburg. Cependant celle-ci avait remarqué que son lils aîné était venu à <dle le dernier el ne s'était pas empressé comme de coutume. Klle enferma ses six enfants dans ses bras avec un élan d'alfeclion (|u'elle n'avait pas connu jusque-là, et ce ne fut que [dus tard (|u'elle lit attention à son fils aine et s'aperçut qu'une pâleur soudaine s'était répandue sur son visage. Vn horrible pressentiment la lit tressaillir.
— Ks-tu malade, mon cher enfant? demandât-elle.
LA NOUVELLE NIOBÉ
Soa fils aîné étail éleiuUi sur le sol. (Page 21.)
— Non, maman, répondit l'enfant; mais mes oreilles tintent. Je vois une foule de lumières devant mes yeux... Ah! je souffre maintenant !
Madame de Yalburg s'élança comme égarée par la folie, et appela le domeslii^ue, qui accourut aussitôt.
— Pierre, s'écria-t-elle, Eugène a le choléra... Vile, allez chercher un médecin, le premier venu. Envoyez ici tous ceu.v que vous trouverez, surtout n'oubliez pas M.Schippers. Truuvez-moi aussi une femme. Oh! Pierre, je vous eu supplie, courez de toutes vos forces; je ne vous lai:serai pas sans récompense.
Le domestique disparut, et madame de Valbarg revint au,jrès de ses enfants. Mais quelle douloureuse exclamation s'échappa de son sein, comme un cri de mort! Son fds aine était étendu sur le sol; ses membres se raidissaient comme s'ils allaient se briser : ses pieds s'agitaient convulsive-
ment, et ses yeux, profondément enfoncés, lui donnaient l'air d'un cadavre vivant.
Oh ! celui qui eût vu cette mère se jeter sur son enfant et baigner de ses larmes les traits défigurés du pauvre pelit; celui qui l'eut vue presser ses lèvres sur ces lèvres bleuies et s'efforcer de faire passer une partie de son âme dans ce corps souffrant; Celui qui l'eût vue, fulle de désespoir, se , relever et courir, son enfant malade dans les bras, ^ autour du salon, comme si elle eût voulu échapper à la poursuite do la mort; et s'il eût entendu les , crii lugubies et sauvages ([ui re nplissaient l'apj partemeiit, celui la eûl assuiément donné la moitié de sa vie pour sauver celle femme de ses mortelles , douleurs! Mais l'amour d'une mère n'est pas un infaillible bou^-Iie;' contre les a'.tcintcs de la mort. L'eufanl ilciul ghicé dans les bras malornels qui 1 le serraient avec passion; ses joues s'alTaissèrent , comme si la thair se fût luiidue scu3 la peau; ses
us
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LA NOUVELLE MOIlK.
pelils doigts se riilt'rent, comme s'ils eussent ilé flétris par une brûlure subite, et, hélas! le globe de ses yeux se dessécha et se ternit! Cependant renf.int n'avail perdu ni le sentiment ni l'inlflligencc, car, au milieu de ses soullVanccs, il répondait par des caresses à l'amour de sa mère, et s'écriait d'une voix vibrante comme le cristal :
— A boire, à boire! J'ai soif!
La mère éplorée courut à la cuisine avec son fds et lui donna le premier liquide qui lui tomba sous la main; puis elle revint au salon, en proie à une douleur toujours plus vive.
Dans son égarement, elle n'avait pas entendu les cris plainlils de ses autres enfants; elle les avait même repoussés quand ils avaient couru après elle et s'étaient attachés à ses vêlements. Il lui semblait qu'un spectre la poursuivait et voulait s'emparer de son lils; les attouchements même de ses enfants lui donnaient un frissonnement de terreur. Épuisée, elle s'aiïaissa enfin sur le tapis avec son précieux fardeau, et tons deux demourèrenl, non pas sans connaissance, mais sans mouvement. Sur ces entrefaites, une des petites tilles s'approcha de sa mère, et dit d'une voix [)iaintive :
— Oh! maman, les oreilles me tintent aussi... moi ans-i j'ai mal !
Madame de Valburg fixa sur sa fille un douloureux regard, jiassa le bras autour de sa taille, l'attira contre elle, et demeura affaissée, entre ses deux enfants malades. Les autres se groupaient autour de leur mère, en pleurant et en gémissant.
Tout à coup parut à la port»; du salon un honune tout vêtu de noir; son apparition en ce moment ressemblai! à l'arrivée d'un messager de la mort; mais lui, à la vue de cette lugubre scène, pencha la tétc et essuya deux larmes qui brillaient dans ses yeux.
— Infortunés ! dit-il en soupirant.
Au son de celle voix, madame de Valburg sembla se réveiller; elle s'élança, et volant vers le médecin, elle tomba à genoux devant lui, tendit ses mains suppliantes, et s'écria en versant un torrent de larmes :
- f)h ! monsieur Schippers, ayez pitié de moi! pour l'amour de Dieu, sauvez-les de la mort ! Voyez, je rampe à vos genoux, je baise la poussière de vos pieds, comme une esclave ! Uh ! dites, sauverez-vous mes enfants ?
Le médecin s'empressa de la relever, et, dans son trouble, passa le bras autour de son cou, ronime |)our lui donner une marque d'affection; une vive compassion l'agitait lui-même et le mettait aussi hors de lui; pendant un instant, il regarda en silence madame de Valburg dans les yeux, mais il retrouva bientôt son courage et s'approcha des enfants malades.
— l'auvre mère! dit-il, vous me faites pleurer, (juand j'ai besoin de tout mon sang-froid. Calmezvous, le mal n'est peut-être pas aussi grand que vous vous l'imaginez. Cette maladie est dangereuse, mais elle n'est pas toujours mortelle; et (juclque terrible que soit l'état de vos deux enfants, il ne m'en reste pas moins (]U('l(jne espoir. Kn ce moment, le domestique entra dans le salon avec un autre médecin. Monsieur Schippers reprit :
— Pierre, conduisez votre maîtresse et ses quatre enfants en bonne santé dans une autre pièce, le plus loin possible de celle-ci... Madame, celte mesure est nécessaire, .\llez et ne vous abandonnez pas trop à votre chagrin; cela pourrait exercer une fâcheuse inlluence sur vos enfants.
Quand le domestique voulut exécuter l'ordre du médecin, et dit à sa maîtresse qu'il était prêt à raccompagner, celle-ci courut à ses enfants malades, les embrassa en gémissant, et s'écria d'une voix navrante :
— Eugène ! Virginie ! Adieu pour toujours ! Mon Dieu, mon Dieu, je ne vous verrai plus I...
Elle chancela, et serait tombée sur le parquet, si le domestique ne l'eût reçue dans ses bras et ne l'eût emmenée dans une chambre éloignée. Là, elle s'aiïaissa, comme inanimée, dans un fauteuil, pencha sa tête sur sa poitrine et ne fit plus un mouvement, si ce n'est pour s'assurer de temps en temps avec la main que ses enfants étaient toujours autour d'elle.
Le domestique l'avait quittée |)our aller aider les médecins; mais ceux-ci le renvoyèrent bientùt auprès de madame de Valburg; il s'approcha doucement de sa maîtresse et sépara d'elle la fille aînée, (jiii donnait déjà des signes de maladie. Il se retirait sur la pointe du pied comme un voleur, en s'eiïorçant de ne pas éveiller l'attention de la mère! mais ce fut en vain. Elle ouvrit les yeux, en poussant un cri déchirant, se jeta au-devant du domestiipie, et arracha l'enfant de ses bras :
— Clolilde ! s'écria-l-elle, en attachant sur sa fille UM (r-il égaré, ma Clolilde, mon enfant bienaimée... loi qui portes le nom de la mère, lu mourrais! Je te livrerais à la mort !...
Mais elle sentit sur son sein les mouvements conviilsifs de renl'ant,et vil ses yeux enfoncés dans l'orbite :
— Clolilde ! dit-elle avec le |)liis profond abattement, regarde encore une fois ta mère, ma pauvre enfant, — toi aussi tu me quilles, loi, cet autre moi-même ! Hélas ! il le faut donc ! Tenez, Pierre, voilà mon plus cher trésor... Adieu ! adieu !
Elle courntau fauteuil et s'y affaissa lourdement en éclatant en sanglots. Après être deujeurée un instant immobile, l'œil fixe, évanouie peut-être.
LA NOUVELLE NI0I5É
elle parut revenir à la vie, et un transport intérieur agita visiblement son âme. Elle se leva soudain et tomba à genoux en élevant les mains vers le ciel. L'ardente prière qui s'échappait de ses lèvres était insaisissable : les mots : pardon, grâce, vanité, péché, s'entendaient seuls au milieu de ces gémissements. Ede ressemblait en ce moment à Myrie- Madeleine repentanle, et versait des larmes de sang sur les erreurs de sa vie passée. Cette prière, cette confession directement adressée à Dieu, dura longtemps; elle se releva enfin, toujours aussi souffrante mais un peu plus calme, et appela à haute voix le domestique, qui parut à l'instant :
— Pierre, dit-elle, comment vont Eugène, Virginie et Clotilde?Oh! parlez, mon ami, ne me cachez pas la vérité...
Le domestique fondit en larmes, mais ne répondit pas à la question.
— Il suffit, il suffit ! reprit-elle d'une voix sourde, je comprends votre douleur. Dieu le veut ! J'ai, depuis un instant, appris à me soumettre à sa volonté toute puissante. Puissé-je, par celte soumission, mériter sa grâce et sa miséricorde ! Mais, hélas ! je le sens, l'épreuve n'est pas achevée. . . Pierre, mon ami, je vous en prie, allez sur-lechamp chez mon homme d'affaires ; dites-lui de payer dès aujourd'hui le billet de monsieur SoeteveUi, (jui est en prison. Prenez aussi celte bourse; elle contient quelques pièces d'or. Portez-la à madame SoetevelJ, ma belle-sœur, celle qui était ici ce malin, et priez-la de venir immédiatement me trouver. Dites-lui mon malheur et mes souffrances, elle ne refusera pas. Je la connais maintenant !
Le domestique prit la bourse et disparut. Sensiblement soulagée par la prière, madame de Valburg se rapprocha des trois enfants qui lui restaient, et les considéra tour à tour attentivement. Elle ne remarqua aucun changement dans leur physionomie, et se mit à les couvrir de baisers et de caresses avec une expression qui trahissait encore l'égarement; on eût dit qu'une joie folle avait tout à coup pris dans son cœur la place de la tristesse. Mais cette joie devait être de courte durée. Tandis qu'assise sur le fauteuil, elle contemplait ses enfants avec une sorte de volupté maternelle, déjà le terrible choléra s'était glissé dans leur sein. Tout à coup, le petit Frédéric tomba comme une masse de plomb sur le sol, et s'agita, en râlant, dans d'horribles convulsions; ses pieds battaient le parquet, et ses membres se contractaient dans les spasmes les plus alîreux.
Dire de quelle douleur ce spectacle déchira le cœur de la mère, serait chose impossible ; on comprendrait même difficilement qu'une femme pût supporter ces incessantes tortures, si l'on ne savait
que des secousses multipliées finissent par épuiser la sensibilité nerveuse. Pendant quelques instants, madame de Valburg contempla son enfant qui se roulait sur le sol et de ses ongles se labourait sa chair; elle restait immobile et comme pétrifiée; puis tout à coup elle bondit, et, saisissant l'enfant, courut avec lui vers le salon où se trouvaient les médecins.
Là seulement il lui échappa un cri, et elle tomba inanimée avec son fils sur le lapis. Pauvre mère! d'un rapide coup d'œil elle avait aperçu les cadavres de son Eugène et de sa Virginie!
Quand elle revint à elle, longtemps après, elle se retrouva dans le salon et sur le fauteuil qu'elle avait quittés. Une jeune femme tenait une de ses mains et s'efforçait, avec une tendre sollicitude, de la rappeler à la vie. Madame de Valburg promena des yeux égarés autour de l'appartement, et parut rassembler ses souvenirs; en voyant ses deux enfants auprès d'elle, elle dit à la jeune femme, avec une énergie toujours croissante :
— Caroline, j'ai été coupable envers vous; oui, coupable de cruauté et d'injustice. Vos paroles ont été comme une prédiction; — vous le voyez, je suis malheureuse et abandonnée. Le Seigneur m'a visitée et m'a frappée dans tout ce qui m'est cher. J'espère pourtant qu'il ne me laissera pas seule sur la terre : peut-être, dans sa bonté, m'accordera-t-il la vie d'un de mes enfants; mais, pour cela, j'ai besoin de votre pardon. 0 ma sœur, le bandeau qui m'aveuglait est tombé! Dites, me pardonnez-vous le mal que je vous ai fait?
La jeune femme fondit en larmes et dit d'une voix pleine de sanglots :
— Oh! madame, j'ai prié Dieu pour vous! Il y a longtemps que je vous ai pardonné. Je comprends votre douleur, vos angoisses; car, moi aussi, je suis mère, et j'aime les enfants de mon frère comme les miens. Oh! je ne veux pas vous quitter avant que nous ayons sauvé ceux qui peuvent encore être épargnés; nous pleurerons ensemble, et peut-être le Tout-Puissant laissera-t-il sa miséricorde descendre sur nous. Oui, je le sens, vous serez mère encore et vous aurez le bonheur de revoir le sourire de ceux pour qui vous tremblez.
— 0 Caroline, puissiez-vous dire une seconde fois la vérité ! Ne voyez-vous pas comme ma Régina est déjà pâle? Mais écoutez-moi sans m'interronipre : je n'ai pas agi loyalement envers vous, Caroline. 11 est vrai, je vous ai ravi l'héritage de voire oncle; il est vrai, j'ai été une vaine, orgueilleuse et cruelle femme... l'arrogance m'avait rendue aveugle; mais le malheur dissipe avec une irrésistible puissance les ténèbres où j'étais plongée : je ne suis plus ce que j'étais, et ce serait aujourd'hui un bonheur pour moi si vous vouliez
LA NOUVELLE NIORÉ.
mo donner île bon cœur le nom de sœur. Je comprends aussi maintenant la puissance de Dieu et les consolations de la prière; mais tout cela ne suffit pas à ma réconciliation avec celui (jiii me punit. Je ne puis vous rendre les liiens dont je vous ai dépouillée, puiscju'ils reposent sur la tète de mes enfants; mais je les élèverai dans la pensée qu'ils n'en sont pas les légitimes possesseurs, et je leur ferai considérer la restilnlion de cette fortune comme une religieuse obligation. Quant à moi, je vous déclare que, dès aujourd'hui, la moitié «le mes revenus vous appartient...
— Oli! je ne le veux pas! s'écria la jeune femme.
— Je vous jure devant Dieu, reprit madame de Valhiirg, que je ne loucherai plus à la part que je me suis injustement appropriée! et je vous en supplie, Caroline, ma sœur, ne refusez pas. Voulezvous, par votre refus, accroître ma douleur? Oh! si je n'im[)lore pas à genoux votre consentement, c'est que je suis épuisée, anéantie! Parlez, Caroline, parlez! Vous ne répondez pas? Il en coûte tro|) à v(»lre généreux cœur d'accepter mon offre : eh bien, je ne vous demande pas de paroles, donnez-moi seulement un baiser de pardon et de réconciliation, et que le Seigneur en soit témoin!
Les deux femmes s'embrassèrent étroitement et demeurèrent longtemps unies dans cette douce étreinte. 11 y avait, dans cette scène, quelque chose de sublime : le ciel semblait descendu sur la terre...
Quehiucs jours après, deux (emmes traversaient d'un pas lent le marché aux Souliers; l'une d'elles était extrêmement piMeet vêtue de deuil; l'autre semblait pins jeune el moins affligée. Un petit garçon marchait entre elles en leur donnant la main. Elles entrèrent dans la cathédrale, et gagnèrent, derrière le grand autel, la chapelle de la Sainte- Croix. Là, la dame pâle (it agenouiller l'enfant sur le prie-Dieu au |iied du crucifix, joignit ses petites mains, et dit dune voix pleine de tristesse :
— Prie Dieu, Gustave.., prie-le pour les &mes de tes frères et de tes sœurs, el remercie-le de ce qu'il t'a laissé auprès de ta mère.
L'enfant obéit religieusement, courba la tête dans une pieuse attitude, et dit d'une voix douce et émouvante :
— Notre père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié !
FIN DE LA NOUVELLE NIOnÉ
SCIENCE ET FOI
SCIENCE ET FOI
J'errais, seul avec mon âme, dans les champs dépouillés.
L'hiver, de son souffle glacé, avait ravi à la nature sa parure verdoyante; les arbres étaient nus, le feuillage ne murmurait plus, et tout éveillait dans mon cœur de sombres pensées.
Je cherchais l'énigme de cette agonie de la nature, et je sentais ma poitrine se soulever plus lentement sous le poids des froides réflexions qui m'assaillaient.
Je ressemblais à la nature engourdie, car la méditation assoupissait la force vitale dans mon corps.
L'énigme de la vie se dressait devant moi !
Un vieillard, au dos courbé, était tristement assis au bord du chemin, sur le tronc d'un arbre déraciné par la tempête.
Le vent agitait sur son front les boucles de sa chevelure, blanche comme la neige ; deux larmes glacées coulaient dans les rides profondes qui sillonnaient ses joues, et le morne soleil de l'hiver dardait sur son crâne luisant ses rayons obliques.
Il porta à sa paupière une main maigre et osseuse, et tandis que les larmes séchaient sur sa joue, il dirigea devant lui son doigt encore humide et dit :
— Mon cœur est aussi nu que les champs, aussi sombre que l'atmosphère, aussi dépouillé que les arbres, aussi froid que la glace qui enchaîne le ruisseau endormi.
» Car j'ai fouillé profondément dans mon âme, et j'ai demandé compte à l'esprit qui m'anime de ses plus secrètes émotions.
•>y J'ai cherché l'énigme de tout ce qui m'entoure, l'incompréhensible principe duquel tout dérive.
•» Cette recherche était un blasphème, et la punition qui s'ensuivit fut lourde à supporter.
î) A chaque réponse que me donnait l'esprit, une partie de mes jouissances m'échappait ; à chaque énigme résolue, la foi qui console et la confiance qui soutient, se desséchaient dans mon sein.
» Tout devint mensonge et imposture à mes yeux, tout jusqu'au service de Dieu lui-même.
» Les gracieuses illusions de la jeunesse me quittèrent avant le temps; mes sourcils abaissés assombrirent mon regard; deux rides profondes s'imprimèrent sur mon front, et de glaciales et accablantes pensées devinrent mon partage.
y> J'atteignis l'hiver de la vie sans avoir vu les frais
ombrages de l'été ni les doux fruits de l'automne. La pitié descendit dans mon cœur, et je répondis d'une voix douce et compatissante :
— 0 mon père, si les nuages de la vieillesse pèsent sur votre vie, si votre front penche vers la terre ;
» Ne pouvez-vous donc consoler et nourrir votre cœur désolé par le souvenir de temps meilleurs? L'espoir d'une vie future et bienheureuse est-il donc impuissant à vous ranimer et à vous soutenir, que vous vous approchiez en pleurant de la tombe?
— Mon fils, reprit le vieillard avec un sourire amer, tu ne connais pas la vie de l'homme!
» Jadis, j'ai été jeune et fort comme tu l'es maintenant; les roses fleurissaient sur mes joues et tout me souriait dans la belle nature;
» Mon œil en comprenait [les magiques couleurs et les séduisantes transformations ;
» Et j'admirais alors l'œuvre du Créateur; car je croyais. Je savais prier et rendre grâces.
» Mais les jours de l'enfance passèrent, comme le feu follet qui, par une chaude soirée d'été, s'élève joyeusement, danse et s'éteint pour ne jamais reparaître.
» Je croyais alors que la vie donnait assez de joie pour qu'on en put oublier les douleurs,
» Et tout joyeux, j'entrai, naïf et crédule, dans la grande société humaine.
» Ma main pressait cordialement la main de tous; je croyais que l'amour était au fond de toutes les âmes des hommes.
» Je croyais cela, car j'avais reçu la richesse en partage.
» Un jour, la misère vint m'élreindre de ses bras terribles, — et j'appelai avec confiance mes amis à mon secours.
» Je vis alors combien peu il y a d'amour dans le cœur des hommes.
» Car tous m'abandonnèrent et se raillèrent de mon désespoir.
» Je vis chacun d'eux emporter une partie de ce que je possédais.
))Un seul demeura auprès de moi. Dans l'infortune et les peines qui m'accablaient, il sécha les larmes amères qui baignaient mes joues;
» Et il buvait avec moi le calice du malheur.
» Oh ! il reposait sur mon cœur et dans mon cœur ; comme la reconnaissance faisait battre ma poitrine contre la sienne!
SCIENCE ET FOI
» Mais la mort, la jalouso mort, laiira une flèche dans son sein.
» Et la tombe bôante re<,ut son corps inanimé, et la terre i^lacôe recouvrit le seul homme que j'aimasse au monde...
» Et rV'tail pour réternité !
» Alors je cherchai le bonheur dans l'amour.
» Pauvre je vivais tranquillement du travail de mes mains, et maintes l'ois d'amcres sueurs coulaient sur mon front brûlant.
» J'eus une tendre épouse et d'aimables enfants.
» Et je sentis le bonheur et la joie renaître dans mon cœur.
» Huant à Dieu, je n'y songeais pas !
» .Mais il vint à passer dans le monde un terrible (léau; la faux de la mort se promena sur la terre,
» Et toutes les tètes chéries sur lesquelles reposaient la paix et le bonheur de ma vie, toutes lurent frap|)ées.
>» Ma femme, mes fils, mes filles, vinrent tour à tour expirer sur mon sein.
» .le les ai vus tous, là, sur mes genoux, mourir au milieu d'indicibles tortures de l'âme et du corps.
» Quand les yeux de mon premier-nè se troublèrent, et (|ue deux fois déjà son fime était venue; Jusqu'à ses lèvres.
» Je siipplai le seigneur de lui faire grâce;
)> Mais il n'écouta pas mes supplications, car une alTreuse convulsion contracta les membres de mon lilset chassa de son corps épuisé l'esprit qui l'animait.
» Désespéré, je gisais étendu au'milieude leurs cadavres glacés. Je les appelais dans mon égarement.
I) Les morts n'entendt'nl pas!
» .Mors j'aspirai à pleins poumons l'air empesté qui les entourait. Combien le sommeil éternel m'eût été doux I
> Mais je ne pus mourir : le calice n'était pas encore vidé jusqu'à la lie...
t El tout ce que j'aimais descendit avec eux dans la tombe.
» Lue infranchissable barrière sépara le père de ses enfant-;.
» Et je restai seul au mondt-.
» Alors mon regard remonta dans le passé, ot je calculai la sotniiu' (!•• mes [leines et de mes |daisirs.
» Et je trouvai que b-s instants de véritable joie comparés aux beuri's do tristesse sont comme un est à millr !
» Je me dressai contre Dieu, plein de colère et de blasphème ; je lui dis :
» — Est-ce donr uniquement pour la souffrance » que tu as créi- l'homme?
» Pourquoi n'as-tu pas laissé dormir la poussière » inanimée dans la paix et le repos de la nature » incréée?
» El le Seigneur me punit encore une fois de mon blasphème; car mon cœur devint froid :
» La foi m'abandonna tout à fait, je ne sus plus ni |)leurer ni me plaindre.
» Alors une fatale insensibilité vint tenir sa coupe de fiel toujours collée à mes lèvres.
» Et les jours de ma vie devinrent pour jamais sombres et couverts de nuages!
Le vieillard se leva, et je le vis s'éloigner lentement.
Son front appesanti se penchait en avant; il marchait péniblement et courbé sous le |)oids de ses tristes souvenirs.
Sa terrible prédiction jeta mon cœur dans une sombre préoccupation.
Déjà je voyais, dans l'avenir, les spectres lugubres du malheur et de la désolation s'avancer audevant de moi.
Pourtant j'avais encore confiance en Dieu.
Mon iv\\ s'éleva suppliant vers le ciel.
Et un rayon de consolation et de miséricorde chassa les tristes réflexions qui m'assaillaient.
Je dirigeai mes pas vers le temple du Seigneur, car mon âme avait besoin d'être consolée.
Mes pas errèrent au hasard dans les sentiers capricieux du cimetière,
Et je m'assis sur un banc à demi pourri devant une fosse ouverte.
Là je vis les faces grimaçantes des morts, et mon regard tomba, avec anxiété, dans les yeux profonds des crânes endormis.
Tout à coup je frémis, et un frisson glacial parcourut mon cor|)S, car une main maigre et osseuse tuuchait la niicnnt;.
Et le vieillard était debout à côté de moi.
— Mon fils, dit-il en me montrant du doigt un crâne blanc et nu, vois-tu celte tète?... Ce fut celle de mon père!
Et un torrent de larmes et d'amers sanglots brisèrent sa voix.
Et le crâne riait ironiquement de sa tristesse.
Puis, changeant la direction de son doigt, il toucha un crâne plus petit, et dit :
— Vois-tu ceci? Ce (ni mon premier-né! il était jeune comme toi et poiirlanl il mourut.
» Ceci est la tète de ma femme, si belle, si douce., et ceci celle de mon ami !
» C'est dans ces crânes dépouillés que repose mon espoir, ma paix, mon bonheur !
• Vois, les conlractions^convulsivesdel i douleur y persistent encore après la vie.
» Il y a une place, au milieu de ces ossements, pour toi aussi, mon (ils .
SCIENCE ET FOI
» Et alors tes yeux seront creux comme ceux-là, et l'eau du ciel blanchira et rougira Ion crâne.
Tandis que, 1 ame pleine d'angoisses, je voulais rejeter loin de moi, comme un pénible cauchemar, les paroles du vieillard, il attendait ma réponse.
Une femme au pâle visage se glissa doucement devant nous.
Sous ses larmes flottait un sourire aussi doux, aussi séduisant que l'espérance elle-même.
Ses doigts délicats tenaient des couronnes de Pleurs, et elle était enveloppée d'un crêpe funèbre. Elle s'agenouilla sur une fosse récemment creusée, et répandit des fleurs sur la terre.
Le vieillard me montra de nouveau des crânes, et me dit :
— 0 mon fils, connais-tu la vie maintenant? Comprends-tu que le mot de toute l'énigme, c'est néant !
— Ne le crois pas, mon fils, s'écria la femme en pleurs, ne le crois pas!
Elle leva les yeux au ciel, et dit, comme une prophétesse illuminée par l'esprit de Dieu :
— C'est là qu'est l'éternelle solution de toutes les énigmes, — de la vie et de la mort, — du bonheur et de l'infortune!...
» Moi aussi, j'ai été visitée par Dieu ; moi aussi, un époux, un enfant m'ont été ravis.
» La terre glacée couvre aussi leurs cadavres ;
» Et pourtant j'ai trouvé la consolation dans cet éternel mot de l'énigme : « Dieu! »
En ce moment le rêve de désespoir qui m'accablait s'évanouit.
Je baisai avec reconnaissance la main de la femme qui venait de me consoler et de m'éclairer, et mon cœur se souleva contre le désolant vieillard.
Et je lui demandai hardiment son nom.
Il me répondit : « Je suis la Science ! »
Et, à la même question la femme répondit : « Je suis la Foi ! »
Elle me couvrit de son manteau, et dès lors aucune pensée désespérée n'a pu m'atteindre sous cette égide sacrée!
Je reçus en partage le repos, le bonheur et la paix.