‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 90 sur 115 · FIN DE SCIENCE ET TOI ET DU TOME SEPTIÈME · texte numérisé non relu

FIN DE SCIENCE ET TOI ET DU TOME SEPTIÈME

Cliira gisait étendue par terre. (Page 5.)

LA VENGEANCE DIVINE

Ce fut en l'an 1604 que Philippe le Bon, duc de Bourgogne, s'endormit dans le Seigneur, à Bruges, A la suite de cette mort, son fils unicjue, Charles, surnommé le Téméraire, prit le gouvernement des États de son père. — La Néerlande faisait une belle partie de ceux-ci.

Pour témoigner l'amour qu'ils portaient au duc, les habitants de la ville d'Anvers célébrèrent son inauguration par de nombreuses démonstrations de joie. Cela arriva le jour de la Sainte-Trinité, l'année suivante.

Toutes les rues étaient plantées d'arbres veris et tendues de draps de mille couleurs: les façades des maisons étaient si coquettement revêtues de mousse et ornées de guirlandes si parfumées, qu'à

l'intérieur de la ville on croyait respirer l'air pur des champs. Des anagrammes latins et des vers néerlandais étaient suspendus en foule au-dessus des portes, et d'innombrables cages d'oiseaux décoraient l'appui des fenêtres. C'était un concert de cris, de chants et d'acclamations si émouvants que la joie faisait battre plus vite le cœur de tons cpuv qui l'entendaient. Le velours éclatant et les étoffes brodées d'or ornaient les statues de la Vierge placées aux angles des rues, et les drapeaux, semés de pierres précieuses, étincelaient comme une partie de la voûte céleste. C'était vraiment un spectacle magnifique, enchanteur!

Les ornements les |)lus remarquables et les plus curieux de la ville étaient les emblèmes

LA VE.NCKANCK UlVl.NK.

(jue l'on avait ('^rij,'t'S sur li'S places |>iilili(|ues.

Sur le .Marclié-au\-15(i'urs se trouvait une petite élalile in},'énieusenieut couslruite en pailli'. I/uu des (niés était ouvert. On y voyait une lenime richement velue de soie roui;e, à la -no le juive- Klie tenait sur ses genoux lenlant Jésus et le montrait avec orgueil aux anjtes qui venaient l'adorer. Trois jeunes gens, tenant une houlette de herj^er, étaient agenouillés devant. Cela représentait la naissance du Sauveur.

Sur le quai, dans une petite maison de la même forme, se trouvait aussi une femme tenant son enfant sur son genou maternel. Trois hommes couronnés, dont l'un était nègre, s'inclinaient jusqu'à terre devant l'enlant et hrniaient dans des vases l'encens et la myrrhe en l'honneur de Jésus. Un ([ualrième personnage sciait des planches en petits morceaux. (îe dernier était saint Joseph, et les autres les trois Uois.

iJans toutes les rues il y avait des choses de ce genre. Devant riIôtel-de-Ville, on voyait la sainte Trinité ; dans la rue aux Laines, la luile en Egypte ; au Kiixloni, Anne avec sa (ille élue, et nombre d'autres scènes. Cependant peu di' gens s'arrêtaient devant les groupes (|ue nous venons d'énumérer; la plupart curaient au Marché-au-l'>étail. Là se trouvait en ellel le plus hel ornement de la ville.

Sur une haute estrade, disposée comme un autel et pla<ée contre la façade d'une maison, la jeune vierge Marie priait Dieu dans son oratoire. Cnange, aux longues ailes, descendait pai' intervalles de la fenêtre supérieure, s'agenouillait devant la Vieige et disait : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous ! > Ll il remontait ensuite comme un véritable esprit céleste. Ce s|>ectacle réjouissait grandement la foule, car de, leur vie les lionnes gens n'avaient rien vu de pareil. Ils battaient des mains avec une joie folle et poussaient de vives acclamation^, clia(|ue lois (|ue l'ange se montrait à la fenêtre. In grand nmnhre de jeunes i:ens avaient déjà vu fonctionner vingt loi> c(; remarquable ouvrage, etce|iendanl ils rotaient lonjonrs la, avec la nn-me curiosité. Ils faisaient peu attention à l'ange; la jeune fille seule leur avait par sa beauté oté l'envie de se promener.

C'était une modeste enfant de dix sept ans. Ses formes sveltes se rlessinaient avec tant d'aisance et de grâce sur le siège, qu'elle semblait la vision réalisée d'un i-eintre grec. Un bandeau d'or brillait sur son front de marbre, et ses blonds cheveux lond)aient en boucles soyeuses sur ses épaules. Sur ses genoux, au-dessous d'un bracelet d'argent, reposaientciiM| doigts fins et delic:it.s(|ui semblaient sculptés dan> l'agate. Les rubans de ses sandales s'enroulaient si bien autour de ses petits |>ieds',

les larges plis de la robe de soie laissaient si bien deviner un corps charmant, (|iie beaucou|) d'entre les sj)eclateurs étaient bien près de passer de l'admiration à l'adoration.

A onze heures du m.tlin, deux jeinies gentilshommes vénitiens débouchèrent de la rue des Sœurs-Noires.

Us s'approchèrent de la jeune fille, se regardèrent mutuellement et s'écrièrent avec surprise :

— Qu'elle est belle ! qu'elle est belle !

— l'ardieu, Roberto, dit Giovanni, voilà bien la plus belle madone du monde. Je ne crois pas, en vérité, (jue jamais les lagunes de notre ville natale aient porté une aussi charmante fille. Si nos artistes savaient nous faire des |ioilrails de saints comme cela, j'en deviendrais dn coup l'adorateur juré. Ht toi, Koherto, tu es aussi un amateur des tableaux vivants. Parle donc! l'ouriiuoi regardestu si (ixemenl ce grand gar(,on ailé?... C'est l'ange Gabriel !

Hobeilo était tellement saisi et charmé par la beauté de la jeune tille, ([u'il n'écoulait pas son ami. Il coiujirit cependant ses derniers mots et répondit d'un ton préoccupé :

— Un ange ! oh ! oui... c'est un ange! Kt, sans en dire davantage, il reporta les yeux sur la séduisante image.

(iiovanni poussa un tel éclal de rire qu'il attira sur lui l'attenlion de ceux (jui l'entouraient ; mais l'ange descendit de la fenêtre en ce moment, et lit de nouveau aflluer la foule avec curiosité. IJoberlo resta inébranlable et ferme à la même place. (iha(|ue fois (|ue la jeune (ille remuait la Icte ou la main, il retenait son haleine, pour ne pas perdre le frôlement de sa robe, car c'était un bruit enchanteur pour le jeune homme. Giovanni rit d'un t(m mo(|ueur.

— lîobeito, s'écria-t-il, tu semblés changé eu statue de sel! n'entends-tu pas? (jue diable voisin donc ?

lioberto ne dit mot, étendit la main et désigna du doigt la jeune fille.

— Voilà l'ango, dit-il en soupirant.

Giovanni a|qiuya en riant ses deux mains sur

les épaules de lîoberto et le secoua vivement.

— Non, rêveur, dit-il, voilà l'ange là! et il montrait la fenêtre. Koherto, p(mr>uivit-il, qii'astu? es-tu fou? ou venx-tu aussi faire le tableau vivant? Vraiment, je ne te comprends pas. Pourquoi me regarder si fixement dans les yeux? Par sainte Catlierine marlvre, lioberto, si lu ne parles |ias je me sauve, car lu as deux prunelles (|ui brillent... Oh ! deviendrais-tu enragé?

A retlo dernière apostrophe, les traits de lioberto cliangèrenl d'expression. H regarda son ami d'un œil égaré, dit d'une vmx sourde :

LA VENGEANCE DIVINE

— Oh ! Giovanni ! — et s'éveilla de son étrange rêve.

Giovanni se moqna fort de son ami, et celui-ci se mil aussi à rire à ses propres dépens.

— Ah ! ail ! comment puis-je être aussi sot ! devine un peu où je suis allé, Giovanni?

— Dans l'antichambre de l'en fer avec le diable qui t'emporte, répondit son ami avec une feinte colère.

— Non, reprit Roberto, plus loin! J'étais dans le ciel, agenouillé, avec mon amour terrestre, aux pieds de la Mère de Dieu. Que le Sauveur me pardonne ce péché!

Il reporta les yeux sur la jeune fille et s'écria :

— Allons-nousen ! allons-nous-en! j'ai assez rêvé !

Ils entrèrent dans la courte rue des Bouchers et s'entretinrent, chemin faisant, de la ravissante jeune fille. Roberto ne pouvait se la mettre hors de la tèle. Il se riait de sa passion, et cependant d'ardents désirs brûlaient dans son cœur.

— Ah! se dit-il entre les dents, elle seraàmoi.

— Je plains la fillette, dit tristement Giovanni, car, lorsque tu tombes amoureux d'une femme, tu ressembles à un démon qui guette une âme coupable. Il te faudra tant de temps pour arriver au but. Je ne le ferais pas, Roherto ! ce serait un grand péché de faire violence à celte enfant.

— Oh là! Giovanni! que parles-tu de faire violence? nous ne la tenons pas encore. Tu joues le rôle du renard qui prêche la passion. Tu n'es pas dégoûté non plus d'un pareil gibier.

— Sur ma parole, Roberto, je parle sérieusement. Ne la séduis pas, ce serait un gros péché de plus sur notre compte déjà si chargé. A propos, reprit-il, quand allons-nous un peu rabattre de ce compte?

— Ta, ta, ta! tu es vraiment un éternel tourment; nous avons tout le temps, ou, pour mieux faire, nous ferons un pèlerinage à Rome avec nos péchés.

Ils se turent un instant et tournèrent à gauche vers la vieille Bourse.

— Quoi que tu dises ou non de cette jeune fille, reprit Roberto, il faut me seconder, Giovanni ; nous nous sommes juré l'un à l'autre une assistance fraternelle.

— Oui, répondit son ami, nous nous appartenons réciproquement corps et biens.

Ils se trouvaient dans la rue du Change. Ils poussèrent la porte d'un cabaret et y entrèrent.

Le soleil était encore au-dessus de l'horizon, ses rayons rouges tombaient comme une pourpre

ardente sur les vitres étincelatdes des maisons. Au crépuscule, quelques façades étaient devenues noires et somhres; d'autres étaient dorées par un feu resplendissant. Le coloris de la ville était magique en ce moment. Des milliers d'hommes de toute nation affluaient comme un torrent dsns les rues. Espagnols et Portugais à vastes manteaux croisés sur la poitrine et à plumes flottantes sur la tôle; Français aux pourpoints étroits et aux hauts-dechausses rayésde lignes innombrables; Allemands aux courts surtouts et aux ha nts-de-chausses blancs; Italiens aux joues brunies et à l'œil étincelant, et In tête ombragéede hauts chapeaux àlarges bords. On pouvait voir tour à tour Ions les peubles de la terre circuler au milieu de la population indigène. C'était un curieux spectacle que ce fouillis innombrable de têtes, ces chaperons noirs, ces manteaux rouges, ces cuirasses étincelantes, ces chevaux écumants, ces pesants cavaliers armés de lances. Toute cette foule se confondait tellement qu'elle ressemblait à un tapis vivant, où la soie de mille couleurs se mêlait à l'or et à l'argent. Des cris de joie montaient en bruyantes acclamations du sein de la multitude vers le ciel.

Déjà le soleil était invisible pour les habitants de la ville. Les toits seuls recevaient encore les rayons du soleil du soir, tandis que la plupart des façades se dessinaient dans la rue comme un crêpe noir. Comme il commençait de faire obscur, les groupes et les trophées finissaient aussi. La charpente était démiontée et les maisonnettes de paille démolies.

Tandis qu'on était occupé de celte besogne sur le Marché-au-Bétail, quelques hommes armés se tenaient sous le portail de l'église du couvent des Dominicains. On pouvait, malgré l'obscurité, reconnaître à la forme de leurs vêtements que ce n'étaient pas des Anversois. Leurs chapeaux étaient trop hauts, et leurs petits manteaux, qui ne couvraient que l'épaule, trop riches. Leurs plastrons d'acier scintillaient sous l'unique lumière qui brûlât à l'entrée du cimetière, de longues rapières traînaient bruyamment sur le pavé en pierres de taille, et des boucliers d'une forme élégante se heurtaient les uns contre les autres.

— Eh bien, Piétro, demanda l'un de ceux qui se trouvaient à l'entrée, ne vois- tu encore rien venir?

— Non, messire Roberto, répondit le personnage interpellé, elle reste toujours immobile.

— Giovanni, dit Roberto à son compagnon, il me semble que mon projet ne te sourit guère. Tu te tais comme si tu étais triste.

— Je le suis en effet, Roberto; nous ne .sommes pas à Venise. Je crois que cette afiaire ne tournera pas à notre avantage ; à Anvers on rend justice même au moindre cifoven.

LA VENCEANCK IHVI.NE.

— Tu ('tais toujours le premier h nipiier à (in ■ ne périlleuse entreprise! et mainlenaiit tu crains, Giovanni?

— Je ne crains rien, tu le sais, Roherto; mais j'ai pilit' lie cette pauvre jeune fille. Pourquoi faulil que la beauté dont Dieu l'a douée soit pour elle une cause de perdition?

— Cette pitié se pa^jsera. Je te connais, Giovanni ; tu seras bientôt mon rival.

Le personna{;e qui se trouvait près de la porte (le réj;list' se retourna vivement :

— ViU' ! vite 1 (lit-il d'une voix étouffée, elle descend.

Sur cet avis tous quittèrent le portail; quatre hommes, portant une litière, s"a|tprocliérenl. Ils s'avancèrent doucement et avec pré';aulion jusque prés de l'endroit où s'étaient trouvés la Vieri;e et lanjje. La jeune lille descendait justement l'escalier. Klle portail encore le co>lume sous lequel (die avait joué la vierge Marie. Au moment où elle allait mettre son petit pied dans la rue, Koberto la reçut dans ses bras, l'enleva sans peine du sol et la jeta dans la litière.

La jeune fille appela au secours, mais ses crisse perdirent au milieu des bourras (pie les Vénitiens p'tiissaicut avec intention sur la place. Ils traversèrent rapidement la rue Pelerselie et tournèrtnl à gauche au bout i\u liorcbgracbt. .Maintes i^ens s'ariètèrent pour regarder cet étrange cortège; mais les feintes clameurs de lêie des Vénitiens les em|>ècbêrenl d'entendre les gémissements et les cris de la jeune fille eidevée.

Les pécheurs et les matelots se répaiidiient eu foule, le soir, dans la ville, avec d'ardentes torches goudronnées. Les enfants dansaient en cercle autour de leux ce joie. Mainte chanson ])opulaire oubliée sortait d'une bouche joveiise... Kt la malheureuse jeune fille passa désespérée au milieu de cette allégresse générale et traversa la rue des Grabes jusqu'au-dessus du pont de pierres voisin du Marché-aux-I*oissons.

Là une |)etile port<* s'ouvrit sur le cri : llurra ! En un instant la jeune fille fut vivement tiiVe de la litière et entraînée dans la maison. Klle poussa uu |irol'ond soupir et tomba irintiimée sur le sol. iloberlo et Giovanni entrèrent seuls; les autres hommes cnurur«'nl en criantvers leMarchi-.iu-l'dissons.

La porte fut verrouillée et la jeune fille fut lian.sp(»rlée dans une pièce 1res éloignée.

Là, Itoberlo la dépo^^a doucement sur un lauli-uil et plaça .«a lampe devant elle sur la laide. Il la contempla avec l'avidité du désir.

— Eh bien, tliovanni, nous tenons le trésor. Qu'elle est belle ainsi endormie! je me contiens à peine.

— Hoberlo ! Roberto, dit Giovanni avec un soupir, regarde-la bien ! vois comme elle est pure, comme elle est belle, comme elle est ravissante !... El tu |iourrais souiller cette sainte enfant? Sur mon Ame, Roberto, tu vas le charger là d'un péché qui criera vengeance à Dieu.

— Tu veux rire, Giovanni! tu plaisantes! ce n'est pas là tori langage onliiiaire. Je nr lui ferai pas de mal, je veux seulement m'en faire aimer... et qu'est-ce que cela fait? ce n'est pas la première. Va-t'en, Giovanni, je t'appellerai, si je juge ton secours néces'^aire.

— Dieu nous voit, Roberto... Adieu!

En disant ces mots, il passa dans une autre pièce. Il était (ort triste, car il ne pouvait regarder de bon ceil l'acte qui venait d'^^lre commis. 11 appuya la tète sur une table, et, tout en songeant, finit par s'endormir.

Roberto s'était assis au|)rès de Clara évanouie. Il tenait les mains glacées de la jeune lille dans les siennes, et y posa mainte fois ses lèvres brûlantes. Il vit enfin avecjoie que le sein de la jeune lille commenrait à se soulever. En attendant qu'elle revînt à elle, il jouait passionnément avec les magnilif|ues boucJes de ses cheveux blonds, et fit tant (|u'elle ouvrait enfin ses yeux bleus, en poussant un nouveau cri.

Tout égarée, elle s'eufoit en gémissant dans un coin de la cbainlue; elle s'agenouilla, joignit les mains et dit d une voix suppliante et pleine de larmes.

— Au nom de Dieu, messire, je vous en prie, ne me laites pas de mal ! Ciel ! ne me touchez pas.

RoImmIo s'approcha d'elle avec un doux sourire et répondit :

— Lève-toi, cliaiinante fille; je t'aime Irop pour te tourmenter. Tu es la déesse de mon \me et je suis, moi, ton humble et obéissant esclave. Ordonne, mon an^e, et j'accomplirai à l'inslaid Ion dé>ir.

— Oh ! messire, dit-elle, si j'ai trouvé grâce devant vous, laissez-moi partir. Je prierai ponr vous; — car ma pauvre et vieille mère m'atlend...

— Partir, ma belle, partir! Non, pas encore; tout à l'heure ! Sais-tu, ma fille, (|ue les Iratts (jtie lancent tes yen\ m'ont fraj»pé au cn-ur. Si tu veux ré|)ondre à mon amour, je fais de loi une femme riche. Lève-toi donc, ma bien-aimée !

Il la prit par-dessous les bras et la lit se mettre d'diout.

Idie rejtoussa avec effrtù loin d'elle les mains du jeune homme, et s'écria en fondant en larmes :

— Messire! (jue voulez-vous doue faire de moi? Si vous me lou< hez encore... ]9 meurs à ves pied<«... un fr(U(l morUd me glace... ah! (piel horrible sort !

LA VENGEANCE DIVINE

Et elle s'appuya désespérée contre le mur.

Hoberto la regardait avec des yeux éi,^'lrés. Voyant qu'il ne pouvait rien gagner par de bonnes paroles, il la saisit vivement par le brns et la ramena de force sur le siège qu'elle venait de quitter. Clafa poussa un cri douloureux sous la main que Roberlo avait placée sur sa boucbe. Elle se débattit avec une sorle de rage contre le bras robuste de son ennemi et parvint à lui écbapper encore une fois. Irrité par cette résistance, Uoberto poursuivit à travers la chambre la jeune fille épuisée. Dans cette course, la table se renversa avec la lampe. L'huile éteignit la llamme, et la chambre tomba dans l'obscurité.

On n'entendit plus que quelques cris douloureux «le la pauvre fille.

— Ma mère! ma mère! mon Dieu! à mon secours !

Un quart d'heure après, la chambre était aussi silencieuse que s'il n'y avait eu personne. Enfin Roberto sortit des ténèbres.

— Giovanni! Giovanni! cria-t-il avec une effrayante expression.

Son ami s'éveilla et vint avec sa lampe. Dès que les pâles rayons de celle-ci tombèrent sur Roberto, Giovanni tressaillit d'effroi.

— Ciel ! s'écria-t-il, tu es souillé de sang. Au nom de Dieu! qu'y a-t-il? Parle! comme tu es pâlel tes cheveux se dressent sur ta tête ! Roberto !

Roberto ne parla pas; il ne le pouvait. II prit la lampe et conduisit son ami dans la chambre.

— Tiens ! tiens ! dit-il en lui montrant un cadavre.

— Malheur ! s'écria Giovanni, dont les yeux se remplirent de larmes ; quel horrible spectacle !

Roberto pencha la tête comme un homme qui se sent coupable.

— Mea culpa! murmura -t-il.

Clara gisait étendue parterre, elle tenait encore à la main le poignard de Roberto; le sang s'était figé par grandes plaques sur ses vêtements déchirés; sa bouche et ses joues étaient bleuies.

Un cri de saisissement échappa à Giovanni dès qu'il aperçut le sang. Il se frappa la poitrine avec compassion et regarda silencieusement le corps inanimé. Roberto pleurait et sanglotait avec désespoir.

— Giovanni, dit-il en soupirant, pardonne-moi ce crime. Oh ! pardonne-moi, mon ami, et viens à mon aide, car je suis plein de découragement et de désolation.

— Roberto, répondit Giovanni, je te viendrai en aide. Je vois que ce n'est pas toi qui a versé ce sang. Ne pleure pas : un homme ne doit pas pleurer. Cache ton repentir dans ton cœur; Dieu seul saura l'y trouver.

— Qu'allons-nous faire, Giovanni? Ce cadavre m'épouvante. Ferme-lui les yeux, je t'en prie, car il me regarde.

— Roberto, perds-tu courage? Tu as commis un crime, sois donc assez homme pour en supporter les conséquences. Ne tremble pas devant lis hommes. Dieu seul est juge des crimes secrets. Otelui ton poignard, Roberto.

— Oh ! non, non, non, laisse-le lui. Je ne voudrais pas porter sur moi le sang versé. Non ! non !

— Laisse-moi faire, dit Giovanni après un instant de réflexion. Je vais voir s'il n'y a personne dans la rue. Reste ici.

— Moi, rester ici, près de ce cadavre, Giovanni ! j'aimerais mieux mefai'e pendre ! Non !

— Alors, sors toi-même.

— Par où ?

— Jusqu'à l'Escaut. Pas par le Marché-aux-Poissons, mais par la rue du Sac, à côté de l'église de Borcht.

Roberto quitta la maison et revint quelques instants après.

— Tout repose, dit-il; je n'ai pas entendu âme qui vive ; l'air est lourd, les chiens aboient dans un morne silence.

Giovanni souleva le cadavre et le plaça sur son épaule.

— Suis-moi, Roberto, dit-il.

Ils franchirent la petite porte et s'avancèrent d'un pas prudent dans la longue rue des Crabes.

Le corps inanimé pendait sur le dos de Giovanni. Le sang coulait encore de la blessure sur son visage.

Roberto le suivait, en proie à une inquiétude qui touchait à la terreur. Chaque fois que le vent sifflait contre les façades de bois des maisons, il frissonnait et s'arrêtait immobile. Ils arrivèrent heureusement et sans encombre jusqu'à l'église de Borcht. Là ils entendirent au loin les pas du veilleur de nuit. Ils se cachèrent à la hâte tout tremblants derrière un angle du mur de l'église.

Le cri : « Il est deux heures ! » vint rebondir contre le vieil édifice. Roberto saisit avec angoisse son ami dans ses bras.

— Oh ! Giovanni ! murmura-t-il d'une voix altérée.

— Que vois-tu? demanda celui-ci tout bas. ~ Là!...

Le chien du veilleur se dirigeait vers eux; il s'approcha hardiment, renifla à leurs jambes, sentit le cadavre, mais n'aboya pas.

— Eh! Spit! Spit! cria le veilleur de nuit, — et le chien disparut.

Dès qu'ils se furent assurés de l'éloigneinent du veilleur, ils se glissèrent le long des murs de l'église jusqu'au bord de l'Escaut.

LA VENGEANCE DIVINK.

— l'ronds lo pniiïiiard, RoIutIo, et jelte-led.ins l'eau.

Hohoilo lit ce (|ii'(in lui di-Jaif.

Giovanni laissa doscondro lo cadavre de son épaule sur ses lnas et le lança avec force dans le fleuve.

L'eau écuma avec fracas et ouvrit ses vaiines pour recevoir le cadavre. La lune sortit de derrière un nuage et laissa voir Clara emportée, comme une nacelle, par les Ilots doucement a^'ilés.

Unit jours s'élaienl écoulés depuis le terrihle événement (jne nous venons de raconter. Roberlo avait déjà ouldié son affreux forfail, et s'amusait, sans soucis el sans remords, avec son ami Giovanni. Ils ne laissaient pas passer une heure sans un nouveau plaisir. Tantôt c'était la chasse, tantôt un" partie de danse, tantôt un joyeux fesi n d amis.

Ce jour-là, ils se rendirent le mal n sur les bords de l'Ks'-aut. Le vent était assez fort et l'aspect du fleuve afrréahle, tant les flots déroulaient régulièrement leurs lames à la suite les uns des autres.

— Il fait heau temps, Giovanni. Si nous faisions une petite excursion ?

— Ce serait hien, Hoherlo.

— En ce cas, allons à la recherche du batelier. Ils revinrent bientùtavec le maître de la barque,

— et, après s'être ponivu de boissons et de vivres,

— la nacelle fut détachée du bord.

— On allons-nous, messires? demanda le batelier.

— Descends la rivière, répondit Ibdjerlo, mènenous aussi loin que tu pourras.

La bar(|ue fe?idil triomphalement les eaux du fleuve, pavillons déployés, et disparut bientôt derrière la Téle-de-l'landre.

Depuis queb|ue^ jours, les matelots avaient remarqué de leurs navires qu'une petite lumière se montrait tontes b'S nuits dans les roseaux. C'était aux environs du Lazaret, sur les bords del'Kscaut. D'abord ils s'écrièrent d'une seule voix : — Voilà un feu follet ! mais d'autres remarquèrent fju'un feu follet flotte et erre au gré du vent, et (|n'au contraire la petite flamme qu'on apercevait dans les rosr'anx, ne dansait eu ondoyant (|ue de minuit à une heure du matin et ne chan;:eait pas de plice. Quatre d'entre b-s pins résolus entreprirent, >me nuit, dese rendre auprès de la flamme uivstériense et d'en rechercher la cause

Le» deux gentilshommes vénilierjs avaient déjà descendu b* cours du fleuve en s'amusant dans

tous les villages qui se trouvaient sur ses bords.

Grâce h de continuelles libations, le batelier avait perdu de sa vigilance. Il reinari|uail bien (jue le vent commençait à sonfib'r violeminenl du sudest; mais, rendu téméraire par Ii boisson, il ne tint pas compte de cet avertissement. Il était neuf heures du soir avant qu'il n'engageât les jeunes gens à retourner vers la ville. Ils entrèrent dans la banjue, bissèrent les voiles au mal et quittèrent le rivage.

La liar(iue vola comme un trait ailé à l'encontre des flots agités et lit retomber l'eau du fleuve en plni(> sous l'impulsion de sa poupe arrondie.

— Comme nous niarchoMS bien, hein, (îiovanni? Il me semble (pie la vie du marin est très agréable. Ecoute! les pavillons résonnent comme des fouets. Vois comme notre barque se penche gracieu-^ement sur le côté.

Le batelier tenait bravement tète au vent et dirigeait son embarcation avec beaucoup d'habileté; une sueur froide découlait sur son visage.

— iManvais vent! dit-il entre ses dents ; nous passerons diflicilement le banc de sable.

— Ciiovanni! s'écri\ Roberto enthousiasmé, astu jamais rien vu de plus heau que les mille crêtes écumanles des vagues? Vois comme elles brillent argentées sous les pâles lueursde la nuit!... l'oiir- (|uoi ne parles-tu pas? auriis-lu peur?

— Oh! imn, Rolterto, je n'ai pas peur; mais je sais l'imminence du danger que nous courons et j'en mesure l'étendue de sang-froid.

llne vague grossissante monta le long de la bar- (|ue; elle lança sa crête frisée par-dessus le bord el couvrit d'eau Roberlo.

— Coulons-nous bas, batelier? demanda-t-il avec un calme alfeclé. Une diable est-ce là?

— Ce n'est rien, messire, répondit le batelier; c'est là-bas qu'est le danger; el il fit tourner légèrement s(Uies(iuif, nous y serons bii-nfôl ! ajoulat-il d'un ton triste.

Comme ils devaient louvoyer sans ((ïssc à droite et à gauche, ils gagnaient peu sur la distance. Il était minuit avant qu'ils n'alleignissenl b; banc de sable.

— Messire.s, s'écria le balelier, relirez vous un peu, faites que vous soyiez toujours sous h; vent et que la voili" fas-r ronlrc-poirjs. — La mort nous guette.

Les vagues se diessaienl au-dessus du banc de sable et si* heurtaient les unes contre les autres avec un bruit lugubre. La barque venait, comme perdue d'avance, s'ctfl'rir à leur rage. Klles remportèrent comme nne |dume sur leurs cimes, la secouèrent violemmenl ; puis une autre vague s'abaltilécumante sur elle, el la nacelle s'abattit en cra-

LA VENGEANCK DIVINE.

quant enlre les deux masses d'eau. Une pluie d'eau salée i^laça les voyai^eui's effrayés.

Ils (louèrent ainsi longtemps dans l'obscurité sans beaucoup avancer. Leur situation était atfrouse, car leur bar(|ue dansait au-dessus des vagues, comme une mouette ([ui de ses ailes blancbeseflleureles flots, s'élève, descend, tournoie et s'enfonce...

Tout à coup uu coup de vent furieux passa en rugissant sur l'Escaut. Le mât se brisa et tomba avec la voile dans le fleuve. L'eau montait jusqu'au genoux des voyageurs, la barque allait couler bas.

Le batelier leva les bras au ciel, baissa la tète en pleurant et pria pour les enfants qui devaient vivre du fruit de ses sueurs.

— Oh ! Giovanni, s'écria Roberio avec désespoir, nous allons mourir... sans confession! Sort affreux! L'enfer avec ses flammes dévorantes brûle pour nous sous les flots.

— Roberio, répondit Giovanni, un homme, doit savoir mourir; la mort ne me fera pas trembler sous son regard, quelque menaçant qu'il soit.

La barque désemparée et sans mât, restait pour ainsi dire toujours à la même place. Les flois furieux venaient tour à tour se briser contre ses flancs, et chacun d'eux lui laissait une partie de son eau. Le batelier ne tarissait pas en lamentations. Roberto gardait le silence; un cuisant remords lui faisait penser à la vengeance divine.

Tout à coup la barque s'enfonça et ne fit plus que surnager. Les trois voyageurs s'y cramponnèrent convulsivement ; des plaintes sourdes et des cris de mort se mêlèrent au fracas des vagues triomphantes, qui passèrent aussitôt par-dessus les noyés; l'eau salée leur entrait dans la bouche à chaque aspiration, leurs cor[)s s'engourdissaient; tout autre sentiment que celui de la conservation personnelle était mort en eux.

Une grande chaloupe, à leurs cris de détresse, se détacha du Lazaret et vint à leur secours à force de rames.

Arrivés sur le lieu du naufrage, les matelots carguèrent les voileset repéchèrent les deux Vénitiens agonisants et le batelier. Ils mirent le pied avec une joie reconnaissante sur le bâtiment sauveur, Roberto embrassa son ami avec eflusion.

— Messires! cria le pilote, veuillez passera l'avant. Ne vous effrayez pas de cette lumière qui tremble là-bas. Ce n'est rien.

Giovanni passa sur l'avant avec son ami. Il serait impossible de rendre le saisissement et la terreur qui s'emparèrent de Roberio. Il tomba en poussant un grand cri dans les bras de Giovanni et rc. jeta toute l'eau qui avait envahi sa poitrine pendant le naufrage.

Le cadavre de Clara était là avec ses vêtements

de vierge déchirés et le poignard de Roberio à la

main. La petite flamm(;(|ui dansait i)er|)éluellement au-dessus de sa tête, éclairait d'une; sinistre lueur ses lèvres bleues et ses joues souillées de fange. Dès que Roberto se fut approché du corps inanimé, le sang recommença de couler sur ses vêtements trempés d'eau.

Giovanni ne parlait pas. 11 soutenait son ami défaillant, et laissait tomber sur lui une larme de compassion. Il aracha le poignard de la main du cadavre et le jeta dans le fleuve.

Sur ces entrefaites, le vent avait diminué de violence. La chaloupe étant très grande et très-forte, il n'y avait plus à se préoccuper d'aucun danger. L'un des matelots s'approcha des deux jeunes gens avec une bouteille d'eau-de-vie de grain.

— MessireSj dit-il, voici un petit coup pour vous réchaud'er.

Giovanni pinça si fortement son ami au bras que celui-ci revint à lui.

— Assieds-loi et ne parle pas. Sur ton âme, taistoi !

Il prit le petit verre des mains du matelot et le lendit à Roberto.

Celui-ci s'assit sur le banc.

— Qu'allez-vous faire de ce corps ? demanda Giovanni; mon ami s'en est tellement effrayé qu'il en est à demi- mort; vous auriez dû nous prévenir!

— Oui, sans doute, messire; mais nous n'en avons pas eu le tenips. Vous étiez presque morts, vous autres. Je ne croyais pas que le cadavre d'un autre pût vous faire peur. Mais, écoutez, je vais vous conter l'affaire en deux mots.

Il s'appuya contre le màt, passa la jambe gauche par-dessus la jambe droite, et dit :

— Nous venons de pêcher ce cadavre au milieu des roseaux. Ce que cela signifie, nous n'en savons pas plus que vous. Seulement il est évident que la main de Dieu pèse sur ce corps mort. Le poignard qu'il lient à la main... Tiens, où est-il? L'avez-vous pris, vous autres?

— Non, répondit Giovanni; je ne voudrais pour rien au monde toucher à ce cadavre.

— C'est bien étonnant! Je vous jure, messires, que tout à l'heure encore cette main tenait un poignard à manche d'or et orné de pierres précieuses. Tiens ! voilà la blessure qui saigne! Qu'est-ce que cela?

Il fit silencieusement le signe de la croix.

— Nous sommes bien heureux d'avoir péché ce corps saint, reprit-il. Cela nous vaudra la rémission de bon nombre dé nos plus gros péchés.

Roberto se tenait toujours comme s'il eût été sans connaissance.

On s'imagine facilement ce qui se })assaitdans son cœur. De pénibles soupirs lui échappaient dans

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