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[Oeuvres complètes de Henri Conscience

Dans les dernières années du xv' siècle, le jour de l'inauguration de Charles de Bourgogne comme comte de Flandre, les descendants des Keiies, notamment les Kerles des champs et lesKeries de mer, qui habitaient les villages du pays de Furnes et du Franc de Bruges, formaient encore une population particulière qui avait gardé ses lois et ses "tribunaux.

Mais dans les contrées limitrophes, plus à l'intérieur du pays, où les Kerles des bois vivaient dispersés, les seigneurs féodaux et les chevaliers ^avaient depuis longtemps soumis ces naturels de

la Flandre à leur domination, et, après plus de trois cents ans de violences et d'injustices, les avaientpresque tous rendus corvéables, leur avaient ravi leurs vastes pâturages libres et diminué tellement leurs propriétés personnelles, que les Kerles opprimés avaient partout reculé jusque dans les bruyères les plus arides et près des bois. Même au milieu de leur patrie, que naguère ils avaient défrichée et fertilisée comme propriétaires légitimes, la jouissance d'un lopin de terre stérile leur était journellement contestée.

En 1 408, une des moins misérables de ces habitations de Kerles s'élevait au milieu du bois de Bulke, près d'un étroit chemin de terre, à environ trois heures de marche de Bruges. Elle était très

Ylli.

LES SEIIFS DE FLANDRE

isolée ; car, exce|tti'' uiu' lnilto de charbonnier, on n'eùl pu lU'coiivrir à une demi-lieue à la ronde aucune liahilatioii avant d'avoir atteint le village le plus voisin, Wiii^'lieno.

Celte demeure était une maison basse avec une petite écurie, b;\tie en tonliis et couverte de (liaume. Devant la porte, un noyer élevait sa large couronne; sur le coté, ;\ (juebpies pas, pendait la perche avec un seau au-dessus du puils marotmé. Une dizaine de poules conduites par un coq mullicolore, ainsi que deux couples de itijicons, grattaient et picoraient dans le fumier retiré depuis peu de l'écurie.

Si celle maisDiniflle témoignait de l'humble condition de ses habitants, elle trahissait aussi leui' amour de l'ordre et du travail. Si on la comparait aux misérables huttes îles autres habitants de trous ^, comme les seigneurs appelaient ironiquement ces pauvres laboureurs, on devait conclure (jue l'indigène qui l'habilait jouissait d'une aisance relative, d'autant plus qu'on entendait dans l'écurie mugir quelques vaches.

C'était par une très chaude journée de juin, le soleil descendait déjà vers l'oc* idenl et ses rayons obli(|ues, |ténélrant dans le chemin de terre, inondaient l'humble petite maison d'une douce et riche lumière.

En ce momtnt, la porte s'ouvrit et ime jeune fille s'approcha du puits en chantant et en riant.

Klle paraissait eiicnre très jeune, malgré sa taille élevée, l'eut-éti'e n'élait-elle pas positivement belle, car les traits de son visage n'étaient pas très finement dessinés; mais ses joues étaient si roses et .si Iraiches, ses dents si blanches, ses yeux noirs si profonds, son sourire si attrayant : tout en elle respirait une nature si saine et une si douce simplicité de l'âme, que, dans une contrée plus peuplée, elle aurait certainement fait baltie le C(Gur de plus d'un jeune homme.

Klle était pauvrement mais très proprement habillée : un corsage rouge, un jupon noir, un tablier bleu, un petit bonnet de loile blanche trop étroit pour contenir son abondante chevelure brune, voilà tout son ajustement, mais il lui allait à merveille.

Elle avait déjà pris le seau pour puiser de l'eau; mais les poub-s qui, les ailes ouvertes, accouraient vers elles, et les pigeons qui volaient autour de sa léte et même sur ses épaules, lui tirent lâcher prise.

Elle dit en riant aux volatiles :

— Gloutons ! Je ne pourrai doue plus sortir sans que vous m'attaquiez pour avoir à manger'.' Vous savez sans doute que mon frère a battu notre der-

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