‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 2 sur 225 · Eo l.ilin au m'>\on Ajjc : »ervut cn*nlu · texte numérisé non relu

Eo l.ilin au m'>\on Ajjc : »ervut cn*nlu

nier blé, et qu'il reste un peu de rebut? Je vais encore vous en chercher une poignée ou vous ne me laisserez pas tranquille.

Elle courut dans la maison et en sortit bientôt avec un |ieu île blé qu'elle jeta loin d'elle sous le noyer.

Elle regarda un instant les poules et les pigeons qui s'étaient jetés tons ensemble sur la pâture et (|ui voulaient s'empéclur l'un l'autre de manger, en se battant du bec et des ailes.

— Hétes ignorantes, murmura la jeune fdle, voyez-les maintenant se mordre et se frapper l'une l'autre comme si cela leur faisait peine de ne pouvoir ton! avaler seules. Le coq cependant est généreux. 11 cherche le grain intact el, au lieu de le manger lui-même, il appelle ses poules el le leur montre |)ar des signes parlants. Sois tranquille, bon chante-clair, je te donnerai tantôt à loi seul (|uel(iuc chose de l'riand.

A ces mots, elle retourna au puils et abaissa la perche. Lorsque le seau fut remonté et eut rempli sa cruche, elle la prit pour rentrer; mais elle avait à peine fait deux pas (|u'elle se retourna soudain et regarda au loin avec une expression de surprise ou de crainte, comme quelqu'un qui écoute attentivement pour saisir un bruit indi.>tincl.

— Ciel ! ne me irompé-je pas? muiinura-t-elle, les sons d'un cor de chasse! Vont-ils encore venir ici, ces seigneurs railleurs?

bans le doute, elle écoula encore avec plus d'attention. IJicnlôt un sourire parut sur ses lèvres et elle s'écria joyeusement :

— Innocente ! C'est le chien du charbonnier qui hurle... Mais pourquoi avoir si peur de ces nobles chasseurs? Pourquoi rougir de leurs paroles pompeuses et de leur flatterie ironiipie? C'est peutélre leur langage habituel. D'ailleurs, au besoin, je leur montrerais qu'ils n'ont jias affaire à une enfant... Oui, mais ce chevalier noir, ce beau chevalier! Il me regardait si profondément dans les yeux que je tremblais d'anviélé sous son regard enllammé... El c'est la deuxième fois qu'il vient ici avec ses compagnons pendant que je suis seule à la maison. Ponr(|noi me regardc-t-il si lixcrnent? C'est de lui seul que j'ai peur. Allons, allons, je me suis trompée ; dépéchons-nous, à l'ouvrage : mon père va bientôt rentrer. Je ne lui |)arlerai |)as de ma terreur; elle l'altristerait de nouveau.

Elle entra duis la maison, hallit lu briijuet, alluma quelques fascines et attacha au-dessus de la flamme une marmite pleine drau, où elle jeta un |)eu de farine de seii.'le el (|iiel(|iies niorcftanv de pain.

l'endant qu'elle remuait constamment cette bouillie avec une cuillère de bois, elle se mit à

LES SERFS DE FLAMJRE

cliaiiler d'une voix claire une vieille chanson flamande.

Le mobilier qui l'enlourait n'aVail rien de curieux. Dans le coin de la chambre, une lourde table, trois ou quatre chaises grossières et une couple de petits bancs de bois; à côté de la vaste cheminée, une sorte de cage à claire-voie pour mettre les assiettes et les pots, une huche pour pétrir la pâle, et plus haut, contre le mur, plusieurs petits sacs en toile, dans lesquels on conservait la semence d'hiver.

Néanmoins la propreté de ce mobilier pauvre trahissait la présence d'une femme soigneuse; car la toile rayée du manteau de la cheminée était lavée depuis peu et finement plissée, et, sur le sol, fait de petits galets et d'argile durcie, on ne voyait ni terre ni poussière.

Un objet, qui pendait tout en haut du mur et hors d'atteinte, pouvait par sa forme étrange attirer l'attention des rares visiteurs. C'était une espèce de massue, c'est-à-dire un bâlon noueux avec un très gros bout, qui devait, dans une main vigoureuse, être une arme assez redoutable. En effet, c'était la vieille masse des Kerles, l'arme que portaient ces hommes libres en signe de leur indépendance, après qu'on leur eut enlevé par la violence le droit de porter toutes les autres armes. Mais maintenant, depuis un temps presque immémorial, ce dernier vestige de leur liberté leur avait été ravi. Si la massue pendait encore, noire et vermoulue, dans cette petite maisonnette, elle n'était indubitablement qu'un reste de la puissance et de la grandeur passée dont les habitants actuels ne se souvenaient qu'imparfaitement, mais qu'ils conservaient néanmoins en souvenir de leurs ancêtres.

La jeune fille continuait à chanter, pendant que, penchée au-dessus du feu, eUe remuait sa bouillie... lorsque quelqu'un, dont le sourire malin et les gestes bouffons semblaient montrer qu'il voulait la surprendre par son apparition subite, se montra à la porte de derrière.

C'était un paysan d'un peu plus de vingt ans, assez grand de taille, mais pas très robuste. Ses vêtements, quoique modestes, témoignaient d'une certaine préoccupation d'élégance. Il était peutêtre endimanché, car sa blouse de laine était d'un brun très clair et à sa ceinture rouge pendait une aumônière en cuir jaune. Sur son visage fleuri, rougi en ce moment par la chaleur du soleil, se lisaient en même temps la paix du cœur et une certaine finesse naïve.

Se glissant à pas légers vers la cheminée, il jeta tout à coup par derrière les deux mains sur les yeux de la jeune fille, et, quoique cette surprise la fit crier d'efl'roi et qu'il la sentît trembler, il

s'efi'orça de la tenir immobile jusqu'à ce qu'elle eût deviné qui la saisissait ainsi.

Mais elle se dégagea avec une force irrésistible, sauta en arrière et allait fuir hors de la maison lorsqu'elle reconnut le jeune paysan; elle s'écria avec colère :

— Fi ! Lucas, vous êtes donc fou, de surprendre ainsi les gens comme un voleur de grands chemins! Voyez, je tremble encore de peur!

— Chère Begga, pardonnez-le moi, balbutia le jeune homme. Si j'avais pu prévoir cela!

— Vous n'en faites jamais d'autres. Quel amusement spirituel de faire le revenant pour me mettre la mort dans l'âme. Je suis fâchée!

— Fâchée? Ah! vous plaisantez, n'est-ce pas? Vous n'avez pas plus de bile qu'une tourterelle. Allons, pardonnez-moi ma sottise.

— Non, j'en suis encore tout agitée.

— Et moi, qui accours d'une traite de Bruges par une chaleur d'enfer, uniquement pour vous voir un peu plus vite! gémit le jeune paysan prêt à pleurer; oui, si rapidement, Begga, que mes pieds sont tout endoloris et que bien certainement le sang coule dans mon soulier gauche !

Et réellement des larmes brillaient dans ses yeux.

La jeune fille, touchée de tristesse, lui tendit la main en souriant et dit :

— Allons, mon émotion passe; c'est oublié... J'ôte la bouillie du feu, car elle pourrait bien brûler.

Lorsqu'elle se rapprocha du jeune homme, celui-ci lui demanda, en secouant la tête d'un air pensif :

— Voyez-vous, Begga, il y a une chose que je ne comprends pas... mais vous vous fâcheriez peutêtre encore...

— Non, parlez franchement.

— Eh bien! c'est peut-être la vingtième fois, Begga, que je vous mets ainsi à l'improviste les mains sur les yeux. Chaque fois, vous en avez ri. Aujourd'hui vous avez pâli, comme si vous craigniez un malheur. Qui croyez-vous donc qui vous surprenait ainsi?

— Je croyais qu'il était encore arrivé des étrangers dans notre maison.

— Les chasseurs?

— Oui, les seigneurs inconnus qui sont déjà venus deux fois ici.

— Mais avez-vous donc peur d'eux? Quel mal voudraient vous faire ces bons gentilshommes!

— Je ne sais pas, Lucas; leur langage me fait rougir; leurs flatteries me troublent profondément.

— Ah! innocente! les seigneurs parlent toujours ainsi quand ils veulent témoigner de l'amitié

LES SERFS DE FLANDRE

à i|iiol(|u'un. Ce sont des manières de cour, nous n'y sommes pas habitués.

— Il va surtout un chevalier avec de prands yeux noirs. (]iii m'a re^'artU'C si li\emeiit et d'un regard si profond qu'il m'a fait tremhler.

— nej.'pa, vous avez fort, cerlaiiiemeiit. Vnus devriez <^tre joyeuse el lière (|ue ces nobles chevaliers daignent vous lionorer de leur amabilité particulière. S'ils viennent encore ici, soyez 1res polie et t;\ihez de mériter leur bienveillance... I'our(|uoi faites-vous de nouveau la mine?

Et, lui passant le bras sur les épaules, il mur- , mura à son oreille :

— Pour nous, pauvres jrens, c'est un bonheur, , Bepga, d'être bien avec les j:rands seijineurs. Vous verrez, quand nous serons mariés, comme je sais hurler avec les loups, ce qui fait rjue j'ai des indtifs de c<mlenlenient, là où les autres hommes de mt»n espèce ne font <jue niuiinurer el se ronger le cœur du matin au soir.

— Vous avez peut-être raison, murmura lajeune fille pensive. Ces messieurs ne me manj^^eraient pas et, au besoin, je pourrais appeler mon père.

— Où est votre père?

— Il est aux champs, derrière le bois, a\ec mon frère. Ils reviennent tantôt pour le goûter. N'allezvous pas |)rès d'eux?

— Non. j'attendrai, j'ai de trop belles choses à vous dire. Venez, lîegga, asseyez-vous à côté de moi sur le banc; vour. allez être bien aise.

— Eh bien! Lucas, quelle bonne nouvelle apportez-vous? demanda lajeune (ille. lors(|u'ils furent assis tous les deux.

— Vous savez combien le seigneur de Ruddcrvoorde était irrité contre mon père et comme il lui donna du fil à retordre. Mon père, quand on voulait le forcer à faire une C(»rvée, se montrait récalcitrant el murmurait, sous prétexte qu'il était né libre. Ainsi font également votre |»ère, et votre frère surtout. Mais (le|niis que mon père est mort — que le bon iJieu ail pitié de sn pauvre Ame! — tout cela e>t changé. .Ma mère, mon frère et moi, nous nous montrons soumis; et, puisque nous ne savons pas niordri' comme le chien de garde du château, nous ram|ions et léchons les mains de nos maîtres comme le babichon de marne.

— Mais c'est de la lâcheté cela! interrompit la •eime (ille.

— r/est de l'intelligence et de la ruse, reprit-il avec un rire de satisfaction personnelle. Ce n'est pas avec du vinaigre qti'on prend les mouches. Mon père prétendait avoir le droit liérédilaire de prendre des balais et du bois à brûler datis le bois tlu Loo. Avec ce bois il réussit à aller an moin-^ rpiatre fois en prison et h rester très pativre. Savezvoutt ce «|ue j'ai fait, moi? .le me suis remlu chez

notre seigneur, je lui ai dit humblement que je reconnaissais ne pas avoir le droit de couper les rameaux à balai, el ([ue je ne prendrais jamais une branche, j)as même du bois sec, dans le bcjis du Loo sans son autorisation formelle. Cela lui suffit. Il me donna généreusement une permission illimitée. Ilepuis lors, nous n'avons pas négligé une occasion, non seulement de lui être agréable en tout, mais nous nous sommes montrés, autant que possible, soumis à tous ses serviteurs. Nous en sommes arrivés au |)oint (jue nous pouvcms abattre du bois à notre convenance, (jue nous pouvons faire du charbon autant que nous voulons et le vendre à notre propre bénénce, k la condition unique de fournir au château la provision nécessaire, .\ussi ma mère a-t-elle déjà dans sa tirelire quelques ryders d'or de vingt-quatre sols chacun. J'en aurai le tiers (|uand nous nous marierons. Nous serons riches, Ilegga.

— Est-ce là la bonne nouvelle? murmura la jeune fille. Deviez-vons pour cela tant piquer ma curiosité? Où sont donc vos idées, Lucas? Vous m'avez déjà raconté cela dix fois.

— C'est vrai, Begga; mais, quand je suis près de vous et que je vois vos beaux yeux fixés sur moi, j'oublie ce que j'ai à dire, (le n'est pas tout ça. Vous allez savoir ce qui me rend si joyeux... Je craignais <|ue le seigneur de Ruddervoorde ne me refusât l'autorisation de me marier.

— Vous n'avez pas besoin de son autorisation, vous êtes on homme libre.

— Oui, homme libre, c'est pour rire, n'est-ce pas? Begga! Quand on est pauvre el faible, on n'a d'autre liberté que celle d'obéir ou celle de se laisser fouler aux pieds par les puissants seigneurs- Voici la bonne nouvelle. J'ai rencontré notre seigneur à Bruges; il se promenait seul rue Ecckhout. Je me courbai jusqu'à terre et je voulus le laisser passer en gardant un silence respectueux. Il s'ap- |)rocha(le moi, me frappa familièrement sur l'épaule et me demanda comment je me trouvais maintenant et si j'étais content. Je lui ai parlé de vous et lui ai dit que je comptais me marier à Pâques de l'année prochaine, s'il voulait me donner son consentement. Le généreux seigneur m'accorda, non seulement son consentement; mais il me dit qu'il tâcherait de nous procurer une petite ferme et qu'il chargerait son intendant de nous prêter l'argent nécessaire pour nous acheter une couple de vaches el un cheval. Begga, ma chère Begga, voilà ce «pie l'on gagne â être patient etserviable. Ah! ah! à Pâques nous nous marierons. Je vous vois déjà fermière dans notre mélairie... En songeant à un pareil bonheur, je ne puis m'empécher de danser.

Jolie» lUIe». jciinci ({.irçon", Trcttox des couronnes de (leur».

LES SERFS DE FLANDRE

Dans la prairie verte et tendre,

Chantez et dansez, nous sommes en mai!

Et en effet il dansait autour de la chambre et il montrait sa joie par toute sorte de gestes comiques.

— Cessez, Lucas, s'écria la jeune fille à voix basse, j'entends venir quelqu'un; c'est le pas de mon père.

— Restons tranquilles alors, murmura le jeune homme à demi consterné, votre père n'aime pas à rire. S'il a l'humeur noire, nous tairons la bonne nouvelle jusqu'à une meilleure occasion...

— Bonjour, père Evertand! Bonjour, Jacques! cria-t-il.

— Bonjour, Neliszone. Vous voilà revenu de Bruges? Soyez le bienvenu, lui répondit-on.

Deux hommes de haute taille entrèrent dans la chambre; ils échangèrent un salut silencieux avec Begga et se laissèrent tomber de fatigue sur une chaise près delà table.

L'un avait des cheveux argentés et le dos un peu voûté. Sa figure tannée et profondément ridée prouvait que dès sa tendre jeunesse il avait travaillé comme un esclave pour arracher à la terre son pain quotidien. Il y avait dans son regard calme quelque chose de résigné, de sévère et en même temps quelque chose comme le sentiment d'une fierté soutenue. Il était le propriétaire de la petite maison et s'appelait Thomas Evertand.

Le deuxième — un jeune homme robuste de vingt-cinq ans environ — avait, comme son père, les traits du visage rudes et anguleux et les poings osseux. Quoiqu'il eût salué sa sœur par un clair sourire, son expression redevint immédiatement sérieuse.

Neliszone les regardait en haussant les épaules et ne savait s'il oserait parler.

La jeune fille, en mettant la bouillie sur la table, dit :

— Mon père, il est venu quelqu'un.

— 11 est venu quelqu'un ici? répéta le vieillard, comme s'il craignait une mauvaise nouvelle. Qui, Begga?

— Non, pas les chasseurs, se hàta-t-ellede répondre. C'était Simon, le domestique du majordome de Winghene. Il venait au nom de son maître avec une commission pour vous.

— Sans doute encore pour nous extorquer quelque chose! grommela Jacques. Nous avons encore de trop avec cette bouillie de farine. S'ils pouvaient vivre de notre sueur, ils viendraient la boire sur notre front!

— Calme-toi, Jacques, dit le père en l'interrompant. Tu te laisses emporter avant de connaître le message du domestique... Parle, Begga.

— Il dit, mon père, que vous et Jacques, vous

devez aller lundi à quatre heures du matin à Winghene pour y travailler, avec d'autres corvéables, dans les prairies du seigneur jusqu'à ce que le foin soit rentré.

— Encore une nouvelle injustice! s'écria Jacques. Nous ne devons pas faire pareille corvée pour le seigneur. Travailler aux chemins publics et aux cours d'eau, oui; mais qu'il veuille maintenant nous faire travailler, sans nous payer, dans ses propres prairies, c'est une véritable oppression. Je n'irai pas à Winghene !

— C'est une criante injustice, grommela le vieillard en hochant la tête; mais nous sommes faibles et ils possèdent la force. Que pouvons-nous faire encore une fois, nous, pauvres gens, que nous soumettre et courber patiemment la tête?

— Ton père a raison fit remarquer Lucas : un nain ne peut pas lutter par la violence avec un géant, mais par la ruse et la souplesse...

— Tais- toi, poltron! interrompit Jacques; nous connaissons ta malice d'esclave; mais je préfère mourir la tête haute que de vivre en rampant sur le ventre. Ne te mêle plus de nos affaires!

— C'est bien, chacun son goût : je me tais, murmura Neliszone, reculant de deux pas devant le poing menaçant du jeune homme.

La jeune fille s'avança comme pour défendre son ami, en cas de besoin.

— Fi, Jacques ! Comment peux-tu toujours être si grognon? s'écria-t-elle. Parce que ce pauvre Lucas exprime une autre opinion que la tienne, est-ce une raison de le rabrouer et de le menacer comme un forcené?

— Ma sœur, nous parlons ici de choses qui dépassent ton intelligence, répondit-il. Je ne veux rien te dire de désagréable; mais, je t'en supplie, laisse-nous tranquille... Ou crois-tu que Lucas est un enfant qui, sans aide, ne sait tenir tête à son homme? D'ailleurs, tu sais bien que je ne lui ferai pas de mal.

Begga, à demi fâchée, se dirigea vers la cheminée, prit son rouet et se mit à travailler, bien décidée à ne plus se mêler de la conversation.

— Calme-toi et sois patient, Jacques, dit le père. Tu le vois bien, mon fils : travailler comme des esclaves, suer sang et eau, souffrir est notre lot. Dieu le veut probablement ainsi; sinon il nous aurait certainement accordé les moyens de nous soulever contre l'oppression avec chance de succès.

— C'est cela, se hasarda de dire Neliszone, ce sont nos supérieurs, nous devons leur obéir. Le majordome de Ruddervoorde le dit très bien, pas de terre sans seigneur; la force prime le droit.

— Affreux bavard, tu es cause que je me brûle la bouche ! interrompit Jacques. Je parie que si

Li:s SE lus i»i: flandiik.

un noble chevalier te foulait aux |)ie(ls dans la boue, tu baiserais son soulier en riant?

— Pounpioi pas, si, par là, je pouvais faiie (l'un redoutable ennemi un bienveillant protecteur?

— Assez! Je finvite encore une fois, Lucas, à ne plus intervenir dans notre conversation.

— Je ne sais pas pousser la soumission aussi loin que Neliszone, dit le vieux Thomas; au fond il a cependant raison, du moins en partie.

— .Mais, n)on père, pounjuoi dites -vous donc toujours (|ue nous sommes nés libres, si vous pouvez supporter tout cela? Non seulement on nous fait payer aibitraircment une capilation intolérable et on exige une partie de tous les fruits de notre travail; m.iis maintenant l'on veut nous faire travailler comme des serfs. Dénoncez à votre seigneur celle oppression de son majordome cl exigez votre droit.

— Hélas ! Qu'est-ce que la liberté sans la force; mon (ils? Pour nous il n'y a pas de droit. Non, non, ne songe pas à la résistance, Jacques. On nous répondrait par les amendes, l'emprisonnement et à la fin peut-être par la potence. Rongeons de nouveau notre frein; ne parlons plus de ces choses. Que Neliszone nous raconte plutôt les nouvelles (|u'il nous rapporte de Ilruges.

Knbardi par cette aulorisalion, Lucas se ra[)procha.

— Grande nouvelle, snrpienanle nouvelle, ditil. Vous ne pourriez jamais le croire.

— Quoi ilonc?

— Concernant le beurre.

— A-t-il haussé ?

— Oui, tm sol et demi. Donc le prix en est presque doublé.

Les autres le regardèrent avec étonnemenl.

— Cela vous semble impossible? reprit-il. Vivant toujours seuls dans les bois, vous ne savez pas ce «jui se passe dans le monde à quelques lieues d'ici. L'aspect de la ville de [lr( ges est pire en ce moment que s'il était ([uestion d'une grande guerre.

— Une guerre? V.n Flandre?

— C'est par manière de parler. Voici l'affaire. Notre gracieux seigneur le duc e^t depuis quel- (|ue« semaines à Hruges. H va se marier avec la sœur du roi d'Angleterre et il attend son illustre fiancée qui arrivera un <le ces jours à IKcluse.

Mais, Lucas, je croyais que notre nouveau duc était marié? fil remaripier Jacques, (|ui semblait déjà avoir oublie son animosité contre Neliszone. J'ai entendu dire à Winghene qu'il a une fdle'

(lui, une jeune fille de onze ans. On rappelle la jeune demoiselle de Bourgogne; son nom

de baptême est Marie. Je l'ai vu sortir ce matin de l'église .<aint-Salvator. Elle est jolie comme un ange.

— Tiens! tiens! Et as-tu vu le duc? C'est sans doute un homme imposant?

— Je ne sais pas, je n'ai pas encore vu notre gracieux duc... Mais pour répondre à votre précédente question : la première femme de notre illustre seigneur est morte tle|)uis longtemps déjà, l'n prince si puissant, qui n'a ([ue trenlc-cin(| ans, ne pouvait pas rester veul".

I — Mais comment peux-tu connaître fout cela si i bien? Tu parles comme un clerc.

— On ne parle (jue de cela à Bruges; el, quand on n'est pas bête ettjue l'on a une bonne mémoire comme moi...

— Je ne vois cependant pas là de raisons pour faire hausser le beurre d'une façon si surprenante, fit remar(|uer le vieux Thomas.

— Oui, père Evertand, je vais vous le faire comprendre, répondit Lucas. Notre duc va donc se marier, et il a envoyé de tous côtés dans ses comtés el dans son duché des messagers pour inviter à ses noces les seigneurs les plus illustres. Dès maintenant la ville de Bruges fourmille tellement de chevaliers avec leurs serviteurs et de visiteurs curieux de tous les pays, qu'il n'y a presque plus moyen de s'héberger qu'au poids de l'or.

— Ah! c'est pour cela (pi'il vient tant de chasseurs dans les bois de Wardamme, grommela Thomas.

— Probablement, affirma Lucas. La chasse du prince eslouvertc pour tous ses illustres convives... Par suite de cette affluence de monde, tout est devenu subitement aussi cher que si la ville de Bruges était menacée de la famine. Le prix du beurre a |)resque doublé et no^ seulement le beurre, mais le blé, la viande, la bière, même les habillements el les souliers, oui, même le charbon. Cela vous élonne? Moi aussi je le croirais difficilement si je n'avais pas le bel argent de celte hausse dans ma poche. Soyez joyeux maintenant; car c'est une bonne nouvelle |)our les pauvres paysans qui vont y gagner un Joli sou.

— Oui, ils le méritent bien ! affirma Jacques, car les seigneurs impitoyables leur arracheraient la peau s'ils p<iuvaient seulement la convertir en monnaie.

— Et encore une chose qui vous réjouira peutêtre plus encore. Ce que vous appelez l'oppression des pauvres gens par les seigneurs va cesser, du moins à ce point de vue les choses s'amélioreront bientôt.

— S'amélioreront? Y aurait-il enfin esjioir pour le petit d'obtenir justice?

— Oui, voici comment je l'ai appris. Celui qui

LES SERFS DE FLANDRE

a acheté mon charbon au marclic étail un des cuisiniers du duc. Quand j'eus porlr mon charbon au palais seii,nieurial, près de la iMonnaie, le cuisinier me fil entrer et me versa une coupe de forte bière : entre temps il me parla de son gracieux seigneur. D'après lui le duc est très sévère pour les nobles, il veut qu'ils renoncent à tout acte arbitraire et qu'ils respectent les droits de chacun. Et, comme exemple, il me raconta qu'avanl-hier — lorsqu'il y avait grande afduence de monde à cause d'un tournoi au Marché — un chevalier avait frappé de son épée jusqu'au sang un pauvre ouvrier forgeron, parce qu'il ne se retirait pas assez vite hors de son chemin. Le duc en a eu connaissance çt il a condamné le chevalier, non seulement à une forte amende; mais, en outre, il l'a banni de Bruges pendant toute la durée des fêtes du mariage. Qu'en pensez-vous?

— C'est bien, dit Thomas en secouant la tête. Malheureusement tous les pauvres opprimés ne demeurent pas dans la ville de Bruges. Comment le duc pourrait-il savoir ce qui se passe dans les villages écartés et les bois solitaires ?

— Oui, mais, père Evertand, moi je vois par les yeux de notre seigneur; les seigneurs voient par les yeux du duc, et une fois qu'ils connaissent sa volonté...

— Oui, appuie-toi dessus comme sur un bâton cassé et tu tomberas certainement le nez dans la boue, grommela Jacques en ricanant.

Le vieillard se leva de table et dit :

— Nous avons perdu trop de temps, mon fds. Betournons aux champs; nous nous hâterons à l'ouvrage et puis nous causerons encore un peu de ces affaires. Porte-toi bien, Neliszone.

— Oh! je vais avec vous jusqu'au coin du bois, s'écria Lucas. J'ai dépassé notre maison ; ma mère sera inquiète.

Il s'approcha de la jeune fille, lui prit les deux mains et murmura à son oreille :

— Je reviendrai demain matin. Votre père sera probablement de meilleure humeur. Ne rêvez pas trop de notre ferme, de nos vaches et de notre cheval. Que ne sommes -nous déjà à Pâques, n'est-ce pas? Tout ce bonheur me donne tant de soucis, que je ne pourrai certainement pas dormir. A demain, ma chère Begga !

— A demain, Lucas; je suis également très joyeuse...

— Viens-tu? cria Thomas Everland qui était déjà à la porte.

Mais il s'arrêta tout d'un coup et dit avec inquiétude :

— N'entends-je pas sonner du cor de chasse, là-bas, dans les bois de Wardamme? Écoute bien, Jacques.

— J'entends fort distinctement, mon père; mais ils sont au moins à une lieue d'ici.

— Viennent-ils de ce côté?

— Non, ils sont à cheval et ils s'éloignent très vite; écoulez comme le son diminue et s'éteint. Je n'entends plus rien.

Le vieillard rentra et demanda à sa fille :

— Begga, s'il venait encore de ces nobles chasseurs, que ferais-tu ?

— J'irais vous appeler à la porte de derrière, mon père.

— C'est bien, appelle de toutes les forces : nous accourrons immédiatement. Si, cependant, tu devais lier conversation avec ces seigneurs, sois indifférente et modeste, Begga. Ne leur laisse pas croire que les pauvres gens n'auraient pas le sentiment de l'honneur comme eux.

— Ne soyez pas inquiet pour moi, cher père, dit la jeune fille en lui jetant les bras autour du cou. Allez sans crainte à votre travail. Ces seigneurs, à part leur langage ironique, ne semblent pas malveillants; vous le savez, j'ai assez de courage pour leur montrer, s'il le faut, que je suis la fille d'un bomme libre.

Le vieil Evertand se dirigea vers la porte en souriant.

Lucas, au contraire, secouait négativement la tête et faisait des signes à la jeune fille pour lui conseiller d'être aimable avec les seigneurs. Il suivait néanmoins le vieillard et son fils.

Tous les trois marchèrent de compagnie jusqu'au coin du bois. Lucas continua son chemin en réitérant ses saints ; les deux autres tournèrent à droite et arrivèrent bientôt à des terrains marécageux, au milieu desquels ces pauvres gens avaient défriché une partie de terre maigre qu'ils avaient forcée de produire des fruits grêles.

Leurs bêches étaient encore fichées en terre. Ils étaient en train de creuser un large fossé pour détourner l'eau stagnante de leurs champs.

Ils reprirent leur travail et jetèrent les mottes de terre humide sur le bord de la fosse.

Ils restèrent silencieux pendant quelque temps; mais Jacques, qui grommelait encore toujours en lui-même à l'idée d'aller comme un corvéable faire le foin à Winghene, dit enfin, sans interrompre sa besogne :

— Mon père, il ne me parait pas naturel que, parce que non s sommes pauvres, nous devions être ainsi opprimés, sans même avoir le droit de nous plaindre. En a-t-il toujours été ainsi?

— Pas toujours, Jacques, répondit le vieillard avec un accent de tristesse. Mon grand-père — dont les parents étaient des paysans aisés — était un homme instruit : il savait lire dans des livres comme un clerc. Je l'ai entendu parler souvent

LES SEKFS DE 1 LANDUE.

dans ma jeuiu'ssi' il'iiii iieii|>le liljif, non soumis aux seigneurs, et ijui reiidail un»' iustii-eô{,'ale pour tous dans ses propres Irihuiiaux. Ce jjouple — (|u'(»ii appelait les Kerles — était si puissant et si bravf, (|u'il lutta plus d'une fois avec Ijonlieur conîre des priiues et des seigneurs i|ui voulaient lui ravir se liberté; mais, hélas! les Kerles ont >ui-coinl)é petit à petit sous le nombre de leurs ennemis... Et maintenant nous — leurs descenilants — nous avons mémo, perdu le souvenir de nos glorieux ancêtres. 11 ne resterait rien d'eux, pas même leur nom, si nos oppresseurs n'en avaient fait une injure. La plupart des Kerles se sont courbés sous le joug des sei},'neurs et ont obtenu ainsi la pitié ou la faveur de leurs nouveaux maîtres. Hegarde Neliszone ; il est Kerle, mais il cberebe son bien-être dans la soumission. Les autres, comme nous, qui osèrent reveuili(|uer leurs droits, on les a poursuivis pendant des siècles entiers et on les a réduits à l'impuissance par la misère.

— Y avait-il éi;alement des châteaux, des seij:neurs et des corvéables? demanda le jeune homme.

— Non, |)as ici du moins. Les Kerles étaient le> seuls proi»riétaires du sol, et presque tous les bois, toutes les bruyères et toutes les prairies étaient leur prctpriélé commune, de sorte (|ue le Kerle le plus pauvre pouvait se dire co-propriétaire des biens le> |»lus étendus; — mais, .lac(|ues, il y a si lon}rtem|)s décela, si lonj^temps, que ce sont seulement les livres les plus anciens, disait mon };rand-père, qui nous en ont conservé un souvenir.

Le jeune homme acheva son travail en silence. Il pensait au temps passé de la puissance et d<ï la liberté de ses aieux.

Il s'était éloigné, tout en travaillant, jusqu'à l'autre bout du fossé.

l'entlant plu> d'une heure le père et le fils restèrent séparés par la largeur de tout le champ, sans se distraire de leur travail.

Le sobil était très bas à l'horizcm; le soir allait bientôt tomber.

Tout à Coup .lacques leva la tète ; il lui sembla entendre trembler le sol sous ses pieds... Qu'estce (|ue cela pouvait sij^'nilicr?

il voit arriver, derrière le bois, trois cavaliers au grand galop. L'un d'eux — un chevalier, rc.connais^ablc à son costume — lient devant lui, sur Son cheval, une femme (|ui (tarait évanouie de frayeur... Pauvre victime d'une cruelle violence! Son bourreau est un noble chevalier ; pas de secours possible... M;iis,;:rand lJieu!encroira-t-il ses yeux? Ce petit corsage rouge? Ce bonnet blanc ! Horreur! Il s'élance en poussant un ni de détresse, cl appelle :

— Mon père! mon père! Voyez, ma s(eur! C'est Uegga ! Enlevée! A nn)i, à moi !

Et, sans regarder ilerrière lui, il se précipita à travers les bruyères el les buissons espérant arriver à tenips pour barrer le chemin aux ravisseurs.

En effet, il les atteignit et saisit le chevalier avec tant de force par la Jambe, <|u'il forva le cheval à s'arrêter. Il cria avec rage :

— Ma s(eur ! C'est ma sœur ! Rends-la moi, tyran ! ou je l'arrache de ton cheval !

.Mais, avant que les serviteurs pussent s'approcher pour délivrer leur seigneur, le chevalier tira son épée et en frappa si cruellement le jeune homme, que celui-ci, san^ prolérer une plainle, s'affaissa sur lui-même

Les ravisseurs reprirent leur course.

Cela s'était passé si vile (|ue le vieux Thomas élait encore à plus d'une portée de llèche de l'endroit fatal où son (ils était déjà étendu inanimé sur le sol.

L'anxiété, la Irayeur mortelle du vieillard avaient anéanti ses forces; c'était à pas chancelants qu'il essayait de poursuivre les cavaliers. Il soupçonnait bien une partie de sjn malheur; mais s'il en avait connu toute l'étendue, il serait tombé pour ne plus se relever. Sa Begga, son enfant, enlevée, ravie ! Elle ne bougeait pas; aucune parole, aucun son ne sortait de sa poitrine. Le lâche tyran ! Il ne sullisait pas (|ue sa victime eût perdu connaissance, il l'avait encore bâillonnée.

Poussant des cris de détresse, qui retentissaient dans les bois el les bruyères, le vieillard courut quelque temps en bronchant à travers champs à la poursuite des ravisseurs, avec le vain espoir de pouvoir encore les atteindre; mais bientôt il les vit disparaître dans le bois épais. Alors il s'arrêta. D'abondantes larmes tombèrent de ses yeux; le nom souvent répète de sa malheureuse enfant fut la seule plainle (|ui sortit de sa poitrine. 11 y eut un moment d'obscurité dans son esprit.

Tout à coup il poussa un cri navrant, il se rappela, en effet, qu'il avait vu briller l'acier de l'épée du chevalier au-dessus de la tête de son fils. Où donc était Jacipies? Il ne l'apercevait pas?

Il marcha en regardant autour île lui vers l'endroit où il avait aperçu d'abord les chevaliers.

Tout à coup il se mit à trembler el leva le> bras en l'air. Etait-ce son fils (|tii élait étendu sur le sol, là derrière les arbustes ?... el celte tache brune sur sa poitrine, élait-ce du sang? 0 ciel !

IMus pâle que la ligure livide de son malheureux enfant, il s'agenouilla, souleva la tête

LES SEhl'S IJE ri.A.NDi.E.

* top— ^^

Et le vieux Thomas raconla... (l'âge 14-.)

du jeune blessé et arrosa ses joues de ses larmes, l'embrassa à plusieurs reprises en murmurant des paroles d'angoisse, de désespoir et d'amour.

11 ouvrit le sarrau du jeune homme et vit que le coup d'épée l'avait atteint à la poilrine. Le pauvre père, presque fou de douleur et de crainte, tenta de rapprocher de ses doigts tremblants les lèvres de la plaie; mais quoi qu'il fil le sang continuait à couler.

— Dieu ! ô Dieu ! s'écria-t-il en regardant le ciel, lui, mon brave enfant, mon bon Jacques, il serait mort? Ah ! ayez pitié de nous !... Ah ! ses doigts remuent : il vit ! Il y a encore de l'espoir !

Il se leva et cria de toutes ses forces, des quatre côtés de la bruyère :

— A moi ! à moi 1 Au secours ! au secours ! Les sons expirèrent dans le silence de la solitude.

— Du secours dans ce désert ! Je suis fou ! Abandonné, abandonné du monde entier et de Dieu ! hurla le père hors de lui. Et pourtant il vit, et sans secours il mourra !... Que puis-je, misérable créature, contre le sort impitoyable? Ah! ne perdons pas courage; luttons jusqu'à la lin ! Mort jalouse, tu ne l'auras pas !

Et il se mil à courir de toutes ses forces, poussant des cris de joie et agitant les bras, comme s'il était réellement devenu fou. Trébuchant, et tombant parfois, il continua sa course à travers la bruyère et derrière le bois jusqu'à ce qu'il eut atteint sa demeure. Il y entra en courant, prit un drap de lit, en fit un [laquet, le mit sous le bras et descendit toujours en courant. Il prit une cruche pleine d'eau, plaça le tout sur une brouette et s'élança en courant dans le chemin de terre, aussi joyeux que s'il emportait le moyen infaillible de sauver son enfant.

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