‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 104 sur 225 · M A n II K · texte numérisé non relu

M A n II K

Coupez liarilimenl, Vkior... Faites une bonne entaille ! ( Victor cuiijn- rireiiicHt mais au lieu de ilrcapitcv le lire tie la liluiiic, il se fait une prol'oiitle l'iitidlle an doiijt,el tombe à la reuierse en hurlant. Il sanjne alioudauiinent.)

M \ Il A M E VAN I. A K w , pùlc dc tcm'ur ct d'antjnissc. tu II' prend Victor dans ars liras.

Ah ! Sei};neur mon Dieu! mon pauvre enfant est mort. Voyez donc quelle coupure ! (Elle reijnrde d'un leil furieux le maître consterné.) Maîlre Vt-njouck. vous n'avez donc pas honte de niellre un canit dans, les mains de cet enlant. Il l'aul (jue vous ayez perdu la tète! C'est votre taule...

l.t M Al THE. avec dépit.

Il ne pouvait cependant pas tailler de plumes saii> eaiiil, madame.

M ADAM t V A N I.A KU.

Sans canill sans canif! Vous êtes plus hèle i|ue ce tas de chenapans que voilà... avec votre dos et... Mais je mettrai ordre à ce que mon enfant ne se corrompe pas dans un pareil repaire. Il ira à une autre école. ( Tout en parlant elle a mis nu morceau de toile autour du doigt de sou fils.) Vien>, Vicloi. PieliuMMons à la niaistm, mon enfant.

1 i: M AI TUE.

M.ii>, .iiadiimt", permettez... {Madame Van Laer s'éloiijne. Victor, arrivé près de la porte, se retouru'' et tire la langue au maitre.)

L E M A I T ri E , ai ec une profonde tristesse aux écoliers.

Eli bien, serpenis que vous ôtes ! Scorpions! Assommez-iiiiii dmic ! — Allons, ne m'(''|)ari:nez

pas! Tioi.>> erachemenls de sanj; tl une maladie <lu jMtumon... ce n'est pas encore assez, n'est-ce pas? Ne Mil' laissez pas tic répit... ca.ssez-moi loul de suite Itras et jambes! Vous serez contents alois, hein, méchants (|ne vous êtes ? Vous rirez alors, monstres? (// se calme un jieu et dit arec abattement :) Comment pouvez-vous faire tant de cliafjrinàcelui (|ni pa>S(' sa \ie. connue un esclave, à vous instruire, pour faire de vous un jour de dignes et utiles membres de la société? N'avezvous donc pas pitié de votre pauvre maîlre (|ni se rem! malade poni- vous !

É KO r A II II, criant.

Msieii le maître, m'sien le maitre. Pierre a mis une paille à une mouche !...

i.K MAiTUE, frappant du pied avec désespoir.

Oui. oui. je le sais bien, vous riez de mon chai^rin \ vous êtes aussi insensibles (jue les pavés de la rue... Ingrats, vauriens, paresseux, un tas d'ânes, aii>^si stupides que des j)oissons. Clous de mon cercueil !... (// tousse pénihleineut deux ou trois fois.) Oui, clous de mon cercueil, car je sens (jue vous me mettrez en terre, assassins ! (// tire sa montre de sa poche : il est di.r heures et demie, mais, pour satisfaire su conscience, il mel Caiijnille sur onze heures.) il est onze heures! la classe est (liiie. [I.es écoliers sautent par-dessus bancs et tables avec un vacarme e/froi/able.)

LES ÉcOLiEiis, criant de tons cotes.

Hourra! hourra! — La classe est finie! Qui joue au cheval tondu ? (jui joue aux barres? (|ui joue à la balle ".' qui a des billes?

i.i; M Al THE, fermant su porte et hochant la tète.

Aures hahent et non audinnl ! Kncore deux écoliers de moins! Prêchez donc |»our de jiareils vauriens!

FI s m M Al TU » l> É<.<lLK.

A une couple d'heures de marche, au sud-ouest de Bruxelles, à côté de la chaussée, s'élèvent une dizaine de maisonnettes dans le voisinage d'une chapelle. Elles sont habitées par de pauvres ouvriers surchargés d'enfants et pour lesquels un loyer dans le village voisin serait une trop lourde charge. Dans ce hameau, d'ailleurs, ils peuvent cultiver un petit lopin de terre où ils récoltent les pommes de terre et les légumes pour leurs provisions d'hiver.

A quelques minutes de là, au milieu des champs, près d'un droit sentier, il y a une maison plus

basse, mais plus large aussi, qui a l'air d'une petite métairie.

En effet, elle est de chaque côté ombragée par les branches de deux grands noyers; une vigne fait serpenter ses rameaux flexibles sur la façade et entoure les deux fenêtres.

Dans le jardinet, devant la maison, il y a un puits, et contre le pignon latéral, devant la porte de rétable, un petit tas de fumier.

La situation de cette maison est très pittoresque. Derrière le verger, clos d'une haie, coule à quelque distance un clair ruisseau bordé, dans tout son parcours, de prairies é m aillées de fleurs. Du côté du levantle terrain s'affaisse petit à petit pour former la large vallée de la Senne, dont le

ARGENT ET NOIîLESSE.

versant opposi'' borne l'horizoïi par des hauteurs irmi verl sombre pareilles ;\ la croupe d'une monta;:ne. Du cùtt' du couclianl on voit le viliai^c et son clocher qui s'élève an-dessus des arbres, et plus loin, (le tous cùlés, les champs accidentés dont le> oiulnlati(tns, de m^^me ((ue dans tout le Hrahanl nn-ridional, icraient croire i|iie la mer est venue un jour jusque-là et que ses flols ont creusé dans le sol les traces de leur puissante houle.

En l'année ISC»'), cette petite métairie était habitée par le charpentier Jean Wunters et sa famille. Ils étaient allés l'occuper pour trouver, dans la culture d'une petite pièce de terre, l'emidoi de leurs heures de loisir et un léiicr accroissement de bienêtre. Il y avait même une vache dans leur petite élable, une vache qui donnait assez de lait pour leur permettre de porter de temps en temps quelques livres de beurre au marché de liai.

Kn entrant dans la maison, on pénétrait d'abord dans la chambre commune où brûlait un petit poêle qui servait à la préparation des repas. On y voyait une armoire vitrée où brillaient des verres et des tasses; un coucou suspendu au mur: trois ou quatre estampes coloriées, représentant l'histoire de l'Knfant l'rodii^ue; une dizaine de livres usés (probablement de vieux livres de classe); sur la tablette de la cheminée un petit crucifix entre deux perroquets de plâtre ; dans un coin un carreau à faire de la dentelle, et beaucoup d'autres choses encore qu'on trouve dans presque toutes les maisons de paysans ou d'artisans qui ne sont l)as dans la misère.

L'ue porte latérale donnait accès de plain-pied à la chambre à coucher du vieux charpentier Jean Wouters. A côté du lit très propre pondaient qnel- (|ues vêtements d'homme très soiijnés — ses habits du dimanche, sans doute — sur lesquels tranchait désagréablement un chapeau roux, déteint et bossue. Mans un coin, on voyait nn bac en bois contenant une couple de rabots, quelques ciseaux, un maillet et nn marteau et une scie à main.

La fille du charpentier, (jui était veuve, dormait probablement avec son unique enlant, une fille, dans une petite chambre sous le toit; car, hormis la laverie et l'étable, il n'y avait pas d'antre pièce dans la maison.

Cette humble demeure de travailleur devint, dans le rours de cette année ISC."), le théâtre de certains événements qui valent peut-être la peine qu'on les raronte.

Un jour du commencement de mai, a la tombée de la nuit, une femme était occupée à préparer le repas du soir sur le petit poêle.

Cette occupation n'exigeait pas une grande tension d'esprit; car le fricot qu'elle remuait ne consistait qu'en quelques pommes rie terre avec des

I morceaux de lard, restes du repas précédent.

Cette femme pouvait-étre âgée de quarante-cinq ans. Son visage pâle et ses joues creuses lui donnaient une apparence maladive.

Des idées sérieuses devaient préoccuper son esprit ; car par moments, elle oubliait de remuer sa cuiller et secouait la tête d'un air pensif.

Pendant ce temps on entendait résonner au fond de la maison la voix fraîche d'une jeune fille rpii accompagnait le grondement de sa baratte d'une chanson au rythme vif et sautillant et, quoiipic la vache mêlât constamment au refrain joyeux de la chanson la dissonnance de ses beuglements, la jeune fille ne se laissait pas troubler dansl'épanchement de sa gaieté.

A la fin la chanson joyeuse avait cessé de résonner dans la laverie et l'on n'y entendait plus (jue le bruit d'un tonneau que l'on déplaçait avec effort.

— Pour l'amour de Dieu, Lina, cesse maintenant, cria la femme. Tu as travaillé toute la journée au jardin et voilà que tu continues à trimer sans relâ( lie dans l'obscurité.

— Tout de suite, mère, répondit la voix. Le beurre est fait, je vais m'essnyer les mains.

Ln instant après la jeune fille entra dans la pièce.

— Lina, Lina. pourquoi n'écoutes-lu pas mon conseil'.' dit la femme avec un accent de reproclie. Depuis ce matin, tu retournes la terre et tu traînes la brouette comme nn journalier. Ce n'est pourtant pas là nn ouvrage pour une jeune fille telle que toi.

— .Mais, ma mère, si je ne le fais |)as, qui est-ce qui le fera/ Vous devez vous soigner pour le ménage, et, d'ailleurs, quand même le bon Dieu exaucerait mes prières et vous procurerait la guérisou, vous êtes encore trop faible, ma chère mère... Grand-père, n'est-ce pas? Avant d'aller à son ouvragede tous les jours ou après en être revenu. Je ne veux pas qu'il s'échine encore comme un esclave après avoir travaillé tonte la sainte journée.

— Grand-père est un homme et il est encore robuste, mon enlant. Kn ntoiuiiant tons les jonrs un peu de terre, il en aurait fini en peu de temps sans trop se fatiguer. Ne t'a-t-il pas dit qu'il terminerait celte semaine le travail du jardin et (|n'' lu ne dois | as y mettre la main ?

— Oui, je le sais bien, dit Lina en riant. iMais ce qui c^l fini, grand-|ière ne le recommencera p:is.

— KnfanI, enfant, tu te fatigueras, â travailler, soupira la femme. Kl si tu savais comme c'est pénible d'être malade.

— Kh bien, (hère mère, travailler est sain, dit Lina. (Juand je puis me remuer ainsi toute la journée, je me sens heureuse, et il me sendjle que

ARGENT ET NOBLESSE

je danserais de contenlemenf. Venez, je vais vous aider à couvrir la table.

Caroline Wouters était encore très jeune et n'était ni très grande ni très forle; mais ses joues rondes et fleuries, et ses bras musculeux, l'air de santé que présentait toute sa personne étaient bien en liariiionie avec l'idée de courage et d'énergie qu'exprimaient ses paroles. Elle avait la bouche remarquablement petite, le sourire ouvert, l'air ingénu, et toute sa personne respirait un parl'um de fraîcheur virginale.

— Grand-père reste longtemps dehors aujourd'hui, dit-elle. Il sera allé, sans doute, chez Goba, le jardinier, chercher des échalas pour les pois. Voulez-vous qne j'aille l'appeler?

— Je comprends ce que c'est, répondit la femme. Tu sais que, d'après les ordres de son maître, il devait aller cet après-midi à l'auberge de V Aigle iVor pour établir un nouveau chantier dans la cave. G'est un ouvrage pressé et on leretiendra probablement là jusqu'à ce que le chantier soit achevé... Nous attendrons, je laisserai le fricot sur le poêle. Assieds-toi et repose-toi un peu, enfant.

La jeune fille prit la chaise qu'on lui offrait et secoua la tête sans rien dire, comme si les dernières paroles de sa mère lui donnaient matière à réflexion.

— A quoi songes-tu comme ça tout à coup ? demanda la femme.

— Et vous croyez, mère, que grand-père travaille comme cela au delà de son heure parce que son maître le lui a dit ou commandé?

— Oui, mon enfant.

— JNon, non, cela n'est certes pas la raison, répliqua la jeune fille à demi fâchée.

— Et quelle serait donc la raison, Lina?

— Grand-père devient de plus en plus économe. Pour gagner quelques sous au-dessus de sa journée, il travaillerait même toute la nuit, si c'était possible. Le dimanche après-midi, il ne va plus jamais boire une pinte avec ses amis, et il n'allume plus que rarement une pipe, lui qui auparavant avait l'habitude de fumer presque constamment à la maison. Le tabac est trop clier, dit-il. Vraiment, mère, cela me fait peine quand je le vois le soir regarder autour de lui d'un air si préoccupé. Je sais bien ce que ses yeuxclierchent; mais il résiste à la tentation, pour épargner une couple de cents, souvent mon cœur se gonfle de pitié et il me prend des envies de pleurer; mais, Dieu merci, cela ne durera plus longtemps.

— Non, cela ne durera plus longtemps, répéta la veuve avec un accent de tristesse, encore quelques mois. Ma grave maladie, qui m'a tenue alitée tout l'hiver, nous a mis en arrière. C'est un crèvecœur pour notre bon père. Jamais il n'a pu sup-

porter l'idée d'avoir des dettes, si petites qu'elle^ soient. Maintenant il travaille et il peine pour soulager nos épaules de ce fardeau. Laisse-le faire, Lina; tu sais que toutes les observations sur ce point restent inutiles.

— Non, je ne le laisserai pas faire, murmura la jeune fille d'un ton résolu. Attendez un peu, je saurai bien le forcera fumer sa pipe comme devant.

— Le forcer? Comment t'y prendras-tu?

— Vous verrez, ma mère, quand il sera temps. En achevant ces paroles, elle se dirigea vers un

coin de la pièce, prit son carreau de dentellière et vint s'asseoii' près de la table. Elle découvrit une large dentelle déjà en partie achevée et se mit à entremêler vivement ses fuseaux en répétant joyeu- sèment :

— ■ Oui, oui, vous le verrez, mère... Vous me regardez si curieusement? Allons, je vais vous dire ce que j'ai imaginé depuis quelques jours. Dans une couple de semaines c'est l'anniversaire de grand-père, n'est-ce pas? Pour ce tenips-ià, ma dentelle sera achevée, et Thérèse, la colporteuse, m'en donnera à peu près dix-neuf francs.

— Et tu veux faire cadeau d'un nouveau chapeau à grand-père? Je le sais depuis longtemps.

— En effet, il va maintenant à l'église avec un vieux chapeau roux et les gens parlent de cela. Puisqu'il ne veut pas en acheter un nouveau, c'est moi qui le ferai sans qu'il le sache... Mais ce n'est pas tout, mère. Baptiste, le fils du charron, a planté l'année dernière une grande pièce de tabac ; il en a fait sécher et couper les feuilles ; il en a sur son grenier la charge d'au moins trois brouettes. Les gens qui en ont acheté disent que ce tabac est d'une excellente qualité et d'un goût parfait. Eh bien, je vais acheter du charron plein mon tablier de tabac, et, quand grand-père verra ce tas dans sa chambre, il faudra bien qu'il fume, bon gré, mal

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