IL
— Plein un tablier, perds-tu la tête, Lina? Tu ne peux pas faire cela.
— Ne sommes-nous pas convenus, ma mère, que je puis disposer librement de l'argent que je gagne en dehors de ma journée, à faire de la dentelle?
— Oui, mais de cette façon tu ne garderas pas assez pour toi, pour t'acheter un nouveau mouchoir de tête pour l'été.
— Bah, je travaillerai un peu plus tard le soir.
— Non, pas ça, mon enfant, je ne puis pas le permettre. Juste ciel, ne travailles-tu pas déjà assez?
— C'est égal, la conviction que j'ai de posséder un moyen de faire plaisir à grand-père me rend capable de tout. J'exécuterai mon projet, mère.
— Silence là-dessus maintenant, Lina, dit la femme en posant un doigt sur ses lèvres. Voici grand-père qui vient, j'entends son pas.
ARGENT ET NOBLESSE
l'ii liomine il'oiivinm soixante-cinq ans, velu ooniine un ouvrier, avec une vesto et un tablier, parut sur le seuil de la porte en murmurant nu bonjour à voix basse. 11 avait de lar}îes épaules et semblait encore robuste ptuir son àj,'e; mais sou dos lé};èremenl courbé et les plis profonds de son visafîe attestaient qu'it s'était usé par une vie de labeur incessant. Il entra et pla(.a sous la fenètrf, à coté de la porte, un sac de loilo (jui cimtenait probablement des outils.
Avant qu'il se fût redressé, la jeune lille lui avait jeté les deuv bras autour du cou et l'embrassai' en lui soubaitant i;aiemenl le bonsoir. Il la seira sur son cœur et lui murmura doucement à l'oreille :
— .Merci, ma cbére Lina. Depuis quelque temps, nous avons la vie assez dure; mais cependant j'ai encore des raisons de remercier Dieu. Il t'a donné un cœur excellent et il a rendu la santé à la |iauvre mère. De (luoi ponrrais-jc me plainilre?
— Allons, allons, prenez place à la table, grandpère, vous devez avoir faim, dit la jeune (ille avec une certaine nuance d'in(|uiétude; car la voix du vieillard avait un ton qui ne lui était pas ordinaire et qui faisait craindre à la jeune lille qu'il ne lui fut arrivé quelque cliose de désagréable.
Tous trois prirent place à table et baissèrent la tète pour dire leur prière.
— Bon appétit, grand-père, vile à l'œuvre maintenant, j'ai une faim de loup. Ab ! voilà des pom • mes de terre bien accommodées; c'est à s'en léclier les doigts. .Mère, vous en avez de l'bonneur
Lina avait prononcé ces paroles d'un ton joyeux évidemment pour dissiper les préoccupations du vieillard. Klle remar(|ua qu il s'interrouipait quelquefois de manger et qu'il secouait la tète.
— Grand-père chéri, dit-elle, vous êtes si taciturne. Allons, racontez-nous qmdque chose. Comment vont les gens de l'Mglt' d'or:' Léocadie se mariera-l-elle bientôt avec le fils du fermier kanleels? Eît-il vrai qu'Isabelle va demeurer à r.i uxelles ?
— (Jue Dieu protège ces gens égarés! soupira Jean Wouters. Si le père Mol n'ouvre pas pr«»mptement les yeux, il (bplorira trop tard son cou|iable aveuglement. Le malbenr et la honte sont suspendus sur cette maison, tout y va mal.
— Mal. comment l'enteiidez-vou>, grand-père?
— Maintenant, mes enfants, deNservez d'abord la table, et puis je vous dirai ce qui m'a fait de la peine.
La jeune lille se dépêcha de porter dan> la laverie le pot, les assiettes et les cuillers, revint, prit une chaise à côté du vieillard et mnnnnra en le regardant curieusement :
— Eh bien .' eh bien ?
— Ail! mes enfants, dit-il. de|>uis quelques
semaines il se passe de malheureuses choses à l'Aii/li' d'or ; il y vient de temps en temps de riches messieurs de la ville (pii y dépensent en un aprèsmidi plus d'argent qu'il n'en faut pour soutenir pendant une année entière une famille d'ouvriers. — Vous cioyez que j'exagère? Us y boivent du vin et ils le font couler par terre à pleins ruisseaux ; et ce vin conte douze francs la bouteille!
— Douze francs! comment est-ce |)ossible? s'écria la veuve, à moins que ce soit de l'argent fondu !
— Non, Anna, au contraire, c'est un breuvage fadç. L'aubergiste m'en a fait goûter à la cave, cela a le goiil d'eau sucrée et cela pique un peu le nez commode la bière de Louvain <|ui est depuis longtemps en bouteille. (la s'a|)pelle du cbainpai:ne. Mais ce breuvage nest pas aussi inodensif (ju'il le paraît. 11 pousse d'ab(«rd les gens à la gaieté, il les étourdit ensuite et leur fait perdre la tête... J'étais à mon travail dans la cave lorsque le jeu a commencé. Comme la porte de la salle du restaurant était presque constamment ouverte, j'entendais les sons (le leurs voix confuses et j'entendais en partie ce qu'ils criaient; car ils parlaient tous d'un ton très élevé. Le reste me fut raconté par l'aubergiste ou par la servante, qui descendaient à chaque instant à la cave pour prendre de nouvelles bouteilles. (Juclcjuc chose d'incroyable me lit frémir de surprise et de honte.A travers tout le bruit qu'ils faisaient, j'entendais les fdles de rAi</lc d'or éclater (le rire et crier à l'aide comme des enfants (ju'on poursuit en jouant... et, pensez donc, on avait pané là-haut vingt bouteilles (jne Léocadie avait les bras pins gros que sa sœur Isabelle. Les jeunes tilles ne paraissaient pas disposées à laisser mesurer leurs bras par les parieurs en gaieté; mais l'aubergiste les y a forcées !
— Est-ce possible? murmura Lina.
— L'argent, l'argent, mon enfant. L'aubergiste gagne huit francs sur chaque bouteille. Ce pari lui a fait gagner cent soixante francs en moins d'une heure, autant (|u'un bon ouvriei' en deux mois. .Mais ses enfants n'y perdront-elles pas leur bonheur et leur honneur? Voilà la triste (jueslion. L'argent qu'on gagne d'une pareille laçon ne peut pas profiter. Dieu est trop juste pour i;n. La servante a bien voulu me faire accroire qu'Isabelle avait beaucouj) de chances de se marier avec un de ces beaux messieurs de la ville; mais la pauvre fille, sans le savoif peut-être, sert de jouet a ces jeunes libertins... Et ce n'est pas encore tout; les choses devaient encore aller plus mal. A peine avaient-ils vidé une partie des vingt bouteilles, (jiie leur gaieté bruyante se changea peut à petit en une scène si andaleuse de débauche. J'entendis t(»iit à coup, au milieu des cris aigus, le bruit des tables
ARGEiNT ET NOP.LESSE.
Ils parvinrent à le conduire vers la maison. (Pai^o 7.)
et des chaises renversées et des verres qui se brisaient en tombant par terre. Effrayé et voulant venir en aide à l'aubergiste, je montai précipitamment. Il y avait au milieu de la salle de café un très jeune monsieur aux cheveux ébourilTés et aux regards allumés, qui mettait en pièces tout ce qu'il pouvait atteindre. Ses compagnons, riiôtelier et ses filles, assistaient en riant à ces actes de sauvagerie. Je ne savais que penser. Le garde-champêtre accourut pour expulser au nom de la loi ces ivrognes de l'Aigle d'or. J'entendis l'hôtelier lui dire : « Ces messieurs s'amusent et ne font pas de mal. Si je trouve bon ce qui se passe dans la maison, personne n'a le droit de s'en mêler. » Et le garde champêtre s'est éloigné en levant les épaules. Le fait est que l'aubergiste, comme il me l'a dit luimême à l'oreille, se fera payer au double et au triple la valeur des objets qu'on a brisés chez lui.
— Et ils ont sans doute fini par se battre, g.andpère ?
— Non, mon enfant. Ces messieurs, en jetant par teri'e les verres et les bouteilles, n'avaient pas l'air d'être i'àchés. Je le comprends, c'est par orgueil qu'ils agissent ainsi. Ils ne peuvent pas dépenser assez d'argent rien qu'à boire, alors ils cassent tout et versent par terre le vin précieux pour montrer que l'argent n'a pas de valeur pour eux.
— Ah! c'est alfreux! soupira la femme. Il y a des milliers de pauvres gens, frappés parle malheur ou la maladie, qui souffrent de la faim avec femme et enfants. Quelques francs les sauveraient, les rendraient riche-, leur feraient bénir la main qui les aiderait dans leur détresse, et là on gaspille, on dissiite l'argent dans de scandaleuses dél)auches!
— Mais, mais, comme ces gens-là doivent être riches! murmura la jeune fille, en levant les mains.
— C'est l'argent de leurs parents ([u'ils dissipent,
ARf.KNT ET NOHLESSE.
rqionilit 1«; vieillard. Un argent diiremenl };agné |ieut-èlre et épai};né sou à sou. Qui sait si cliaciuc |iii'c»' il'or ne coule pas des larmes à leur |>('re et Mirloul à leur mère?... Il y avait dans la hamle un des plus extravagants à qui un donnait le nom de baron. Cela m'a rappelé une bien triste liistoire. Anna, vous souvenez -vous bien encore de la baronne (|ui a liabité dans le temjis le château appartenant actuellenieni à M. Dalster? Klle est veuve, la bonne et charitable femme, el elle n'avait (|u'nn fils. Celui-ci lit pendant de longues années ctnnme ces jeunes gens de l'Aiyh' d'or, peut-être encore pis, rien ne pouvait le retenir, ni le désespoir de sa mère, ni la misère (|ni a|)pruchait à grands pas. Il l'allnl vendre beaucoup de terres, puis lech;\teau, el la pauvre baronne, accablée de honte, le cœur brisé, tomlta gravement malade cl mourut i)en de temps après... Vers celle épocjue, pendant l'hiver, il y avait un maçon, père île beaucoup d'enfanls, — il s'appelle Henri Knop — qui, sans ouvrage depuis longtemps el poussé par la faim, alla voler la nuit dans une ferme un panier de pommes de terre. Il fut condamné à cincj ans de prison, obtint par sa bonne conduite une diminution de peine el fut mis en liberté dés la troisième année. 11 déplorait son méfait et élail résolu à gagner désormais honnêtement son pain. Ct^pendant personne ne voulut lui donner de l'ouvrage, on l'évita, lui el les siens, comme une famille flétrie, et à la fin il se vil réduit à (juitter le village avec sa femme et ses enfants, pour ne pas mourir de faim devant l'impiloyabie aversion des babilants. Ce(iu'il est devenu depuis personne n'en sait rien.
Le vieillard se tut un moment, et les femmes, péniblement affectées par son récit fuit d'une voix altérée, ne trahissaient leur émotion (ju'en secouant tristement la tête et en murmurant à voix basse.
Il reprit en souriant amèrement :
— Kl le fils (le la b;ironiic, demanderez-vous? Le parricide sans ;\me? Lui aussi, croyez-vous, a continué à être poursuivi par le mépris public? Eh bien, pas du tout. Plus tard, il a hérité d'un oncle et il esl redevenu riche; maintenant petits cl grands lui parlent le chapeau à la main; il est baron et bourgmestre... .\h! mes enfants, les hommes ne sont pas toujoursjustes, heureusement il y a là-haut un juge suprême qui ne se laisse inllneiirer n-i |)ar l'argent ni par la naissance, et celui rpii a martyrisé on humilié sa mère ne trouvera pas grftce devant ses yeux.
Les deux femmes échangèrent encore tristement qnelques réflexions sur la lâche conduite des jeunes gens â l'auberge de l'Aigle d'or; mais Jean Woutefs, abimé dans ses pénibles pensées, ne prit |dus part à l'entretien que par qucl(|ues monosyllabes.
Lina se leva, passa dans la chambre voisine et revint av0c unepipecl une boîte à tabac eu cuivre.
— Prenez, grand-père, dil-elle, voilà votre tabac. Laissons de côté toutes ces tristes pensées. Nous ne sommes pas riches et nous pouvons nous estimer heureux de n'être |»as coupables de ces vilaines choses. Faites-moi le plaisir d'allumer voire [lipe.
— Non, je n'en ai pas envie, répondil-il.
— Je vous en prie, faites ça |>our moi,j'aim(! tant l'odeur du tabac. Klle me rafraîchit les idées et me renil loule joyeuse... Allons, ne me refusez pas ce petit plaisir.
Pendant ce temps, elle avait bourré elle-même la pipe et la tendit au vieillard avec une allumette enflammée.
Il commença à fumer; et cela devait véritablemenl lui faire du bien, car petit à petit son visage s'illumina d'une expression de contentement.
Lina reprit son caireau à dentelles et la mère son tricot.
Alors commença une conversation plustranquille, où le jardin, le printemps et les vaches eurent la plus grande part.
Pendant qu'ils causaient ainsi, ils entendirent dans le lointain des voix qui chantaient ou qui criaient.
— Ce sont les jeunes messieurs de l'Aigle d'or, dit Jean Wouters. Ils se rendent au chemin de fer pour prendre le dernier Irain. Leur bamboche a duré jusqu'à présent.
— Il me semble qu'ils se dispulenl, remar(|ua Lina.
— Non, ils se connaissent très iiien et ils sont habitués à faire une vie pareille. De|iuis une couple de mois ils viennent une ou deux fois par semaine à VA'kjIc d'or el y font toujours la même vie, à ce que m'a (lil la servante... .Maiiilenanl, ils chaulent et ils crient. Tenez, le br\iil cesse. Ils se dépêchent pour arriver au chemin de fer.
Nos braves gens écoulèrent encore un instant le bruit qui allait en s'alfail)lissa:it, i)ui- ils reprirent leur travail el leur conversation.
Une demi-heure après, pendant cpic le plus profond silence de la nuit régnail autour de la maison solitaire, Lina leva toul à coup la tête avec surprise de dessus S(m travail et demanda :
— N'avez-vous pas entendu, mère?
-- Qu'aurais-je entendu, mon enfant?
— El vous, grand'père?
— N(m, rien, Lina.
— H m'a semblé que que j'entendais soiipirer; mais je me suis trompée, ce sera la vache qui aura fait du bruit... Mais non, vnilà que je l'entends encore !
— C'est connue s'il y avait à la porte un chien qui gronde, murmura la femme.
ARGENT ET NOBLESSE
— Non, ma mcre, c'est un homme qui souffre et qui se plaint.
Et elle prit la lampe pour aller voir.
— Reste, reste, s'écria la mère en la retenant effrayée. Dieu sait ce que c'est!
— C'est une créature humaine, soyez-en sûre. Un homme qui s'est égaré dans les ténèbres et qui est tombé, sans doute. Il s'est peut-être fait mal. Le laisserons-nous, sans pitié, appeler au secours?
— Lina a raison , dit le vieux charpentier. Prends la lampe, mon enfant, nous irons voir.
Lorsqu'elle eut ouvert la porte et envoyé les rayons de la lumière sur l'avant-cour, ils virent, élendue au pied d'un des noyers, une personne qui remuait les bras et murmurait des menaces inintelligibles comme si elle se croyait entourée d'ennemis.
Le vieillard et la jeune fille s'approchèrent vivement et passèrent tous deux le bras sous la tête de l'inconnu pour le relever.
— Pauvre garçon, dit Lina, qui vous a fait du mal? De méchantes gens? N'ayez plus peur; nous sommes des amis. Allons, levez-vous, nous vous conduirons dans la maison; nous vous donnerons des secours.
Ils furent obligés d'employer toutes leurs forces pour le relever; il laissait traîner ses jambes et pesait lourdement sur leurs bras. Cependant, ils parvinrent à le conduire lentement vers la maison. Pendant ce temps il grommelait d'une voix rauque :
— Au diable, laissez-moi, je ne vais pas avec vous, je veux retourner à r Aigle tVor... Eh, l'hôte, vite du Champagne... dix bouteilles... c'est ça, versez... encore, encore...
— C'est un des jeunes messieurs de l'Aigle (ïor, murmura Jean Wouters. Oui, oui, le plus débauché de tous. Celui qui a mis la grande glace en pièces. Voilà le résultat de ces scandaleux excès et de...
— Taisez-vous donc, grand-père, et ayez pitié de lui ; le pauvre garçon est si malade.
— Étrange maladie; tu as raison cependant, ma chère enfant. Nous sommes des chrétiens et il peut avoir besoin de secours. Ne songeons qu'à remplir notre devoir.
Ils le portèrent à l'intérieur et le placèrent sur une chaise. Il demeura immobile, affaissé sur luimême et les yeux fermés et une sorte de râle sourd sortait de sa poitrine haletante.
11 était encore très jeune et, autant qu'on pouvait le voir à travers les taches de sang mal essuyé qui lui souillaient les joues et les mèches de cheveux qui lui pendaient sur le front, les traits de son visage paraissaient très doux. Ses habits, d'une coupe élégante et d'une étoffe riche, étaient en désordre et couverts de boue.
Lina, profondément émue de pitié, se dépêcha de prendre l'eau (|ue sa mère était allée cherclun" et se mil à laver la figure du jeune homme.
— Dieu soit loué, s'écria-t-clle toute joyeuse, ce n'est rien. 11 est tombé, et il s'est fait un peu de mal. Une petite écorchure à la joue.
A peine lui eut-elle rafiaichi le cerveau en l'humectant d'eau froide, qu'il ouvrit les yeux, regarda la jeune fille et balbutia avec un rire abruti:
— Non, Isabelle, enlevez ce verre. Ne me faites plus boire. J'en ai assez pour ce soir... Tiens, tiens, ce n'est pas Isabelle... Qui êtes-vous donc? Ah! que voilà de jolis yeux bleus! Mais maintenant je n'ai pas le temps, demain, demain je vous ferai nager dans le Champagne, si vous en avez envie; mais mainlenant laissez-moi, je vais dormir.
Tout à coup la jeune lille laissa tomber le linge qu'elle tenait à la main et recula de quelques pas. Elle était devenue pâle et paraissait profondément effrayée. Des larmes brillaient dans ses yeux.
Le grand-père et la mère, pensant que le libre langage du jeune homme avait si fort blessé et attristé Lina, essayèrent de la consoler en lui faisant comprendre qu'un homme qui est dans un pareil état ne sait plus ce qu'il dit et qu'il ne faut pas prendre ses paroles au sérieux.
La jeune fille n'écoutait pas; elle tremblait visiblement d'émotion, et ses yeux ne quittaient pas le jeune homme qui paraissait s'être endormi. Elle secoua la tête, comme pour se débarrasser dépensées importunes et dit enfin, sans oser faire un pas en avant :
— Mais, grand-père, cet homme ne peut pas rester ici, conduisez-le dans le village, à IWigle d'or.
— C'est tout à fait impossible, mon enfant, si loin et dans l'obscurité.
— Le pauvre garçon n'a plus de jambes, ajouta la veuve. Et grand-père ne peut cependant pas le porter.
— Laissez-moi aller chercher le docteur, ma mère, il pourrait devenir dangereusement malade,
— Bah, bah, il n'est pas malade, répliqua le vieux charpentier. Je n'ai jamais été un grand buveur, mais je ne puis pas dire qu'étant jeune je ne me sois pas quelquefois oublié en compagnie de bons camarades; je connais la chose. Ce jeune monsieur, quand il aura dormi pendant quelques heures, ne ressentira plus rien qu'un grand mal de tête. Laissez-le reposer.
— Ciel, il pourrait donc passer toute la nuit dans notre maison? s'écria Lina avec une certaine inquiétude. Non, non, grand-père, conduisons-le à C Aigle d'or. Là on est habitué à donner à loger. Si c'est absolument nécessaire, je vous aiderai.
AlHiENT ET NOHI.KSSi:.
Avec un peu de poiiio nous (inirons par y arriver.
— .Mais pnuiciuoi p:irais-tii si elVrayre, Litia? Ce jcuiu' liorninc ne fera île mal à personne. Il est tout à l'ait sans cunniissancc. A IWujlf d'or, il y a ^ans (Joule encnre du nnoide. i'ensez donc quelle liutite ce serait pour lui si nous ramenions \k dans un pareil rtal. On rirait et on se moc|nerait de lui. Nous pouvons et nous devons lui ('parjiner celte confusion.
— (l'est vrai, c'est vrai, s'écria la jeune (ille; mais que faire alors?
— Rien df plus simple. .le vais tirer les liollines du jeuiii- monsieur et je le cinclierai tout lialiiilé sur mon lil où il |)oiiit.i dormir tout son soûl.
— Mais vous alors, j^rand-pèi-e?
— Jt' resterai ici, près du pnTde, el dormirai sur une chaise.
— Ça ne se peut pas, exposer voire santi''!
— Aimerais-tu mieux rester toi-mt^me ici, Lina?
— Moi? Oh! non, j'ai peur.
— Bah, bah. Quand Jacques le jardiniei' était si j^ravement malade, j'ai passé plus de div nuits à veiller auprès de son lil. Cela m'a-t-il fait du mal? Ne discutons pas plus lon{;ten)ps. Va chercher son chapeau, Lina, il est sous le noyer. Kt vous, Anna, aidez-moi à poiiei" cet endoiini >ur mon lit.
La jeune lille revint avec le chapeau et ne voyant plus personne elle lil quelques pas pour cntrerdans la chambre à coucher de son grand-père ; mais elle s'arrêta hésitante et recula comme si elle était retenue par une lerreur secrète.
Sa mère .>ortit seule de la rhimhre el dit d'un ;iir Coulent :
— Il dort comme une pierre, le pauvre garçon. Grand-père est en train de le bien couvrir; car il ne fait pas trop chaud là-dedans. C'est dommage tout de même, n'est-ce pas. ma lille. q\ie de pareilles gens (jui sont riches el (|ui |)euvenl jouir en paix de tout ce que leurcœur désire, s'abiment la santé p,ir des excès et se rendent la vie amère.
Lina prit la main de sa mère el, sans répondre à sa question, lui dit en baissant la voix :
— Savez-vous, mère, pourquoi j'étais si agitée et pourquoi j'avais si peur? Vous ne le croirez (las. car c'est étrange. Ce jeune hoiume, devinez cpii il e>l?
— Le connais-lu donc, Lina?
— Oui, je le connais, ma mère. — C'est llerman Steenviiet.
— Heiinan Steenviiet?
— Oui, ce pelil garçon avec rpii je jouais quand j ciai^ enfant.
— Ah, tu le trompes, c'est impos^iblf. murmura la femme avec un rire d'incrédulité,
— Non, non, mère, soyez-en sure: c'est bien lui.
— l'ère, venez donc ici! cria la femme en voyant paraître le vieillard. Lina a une id/e singulière.
' Klle croit que le jeune mimsieur (|ui dort là dans votre chambre est le lils de Charles Steenviiet.
— Le lils de M. Steenviiet, le riche entrepreneur? Tlah, Lina. lu te Irompes certainetnenl.
— Je ne me trompe pas, j^raud-père; depuis mon enfance je n'ai plus revu llerman Steenviiet, et eeliendant je ne puis pas me tromper; un seul regard de ses gramls yeux bruns a sufli pour me le faire reconnaîtie.
— Tout est possible, dil le vieux diaipenlier, nous allons le savoir immédiatement. Il est cou<-lié sur le dos, et il dort si profondément qu'un coup de canon ne le réveillerait pas. Ilegardons-le de près avec la lumière.
Les femmes le suivirent. Tandis qu'il tenait la lampe élevée au-dessus de latêle du dormeur tons les trois regardaient altenlivement son visage sans dire un mot; et, an bout d'un instant, ils quittèrent la chambre, toujours silencieux.
— Ce n'est pas lui, lu t'es trompée, dit le grandpère.
— 11 ne lui ressemble pas du tout, aflirma la mère. C a été une illusion de les sens.
— Oui, maintenant qu'il a les yeux fermés je ne sais vraiment pas ce que je dois en penser, dit la jeune (ille bésilarili!. Je me serai peut-être trompée en elfet.
Kt elle s'assit toute pensive près du poêle.
— C'eut été un hasard surprenanl. dil le vieillard. .M, Stcenvlicl, le riche entre|)reneur «pii habile maintenant à llruxelles. au (piarlier Léopold, une maison (jui ressemble k un palais, élail autrefois, à lliiysbroeck, le voisin de ion |tèr-e, Lina, un simple manœuvre de maçon, un ouvrier con:me lui.
— Je le sais, grand-père, ils étaient bons amis.
— C est-à-dire, fil observer la veuve, c'était de bonnes connaissances, mais pas des amis de cieur, car Charles Steenviiet était un peu lier. D'ailleurs, feu 1(11! père élail charpentier, et Steenviiet était maçon. Ils ne fré(|iienlaienl |>as les mérnes camarades; mais il est vrai cependant. Lina. que tu as joué pres(|ue tons les jours avec le fils Steenviiet, un bel el brave enfant, (|ui r)e paraissait prendre plaisir qui' dans ta compaL'uie.
— Kt commeiil cet apprenti maçon, ce M. Steenviiet, veux-je dire, esl-il devenu depuis lors immenséfuent riche?
— Penh, le^ gens en |iarlent dilTéremmenl, répondit la femme en levant les épaules.
— Oh! la chose est très simple, dit le grandpère, on voit smivent s'élever île ces forlunes éloniiantes. Déjà, lorsque ton père vivait encore, Charles Steenviiet. qui était un bon ouvrier et un gaillard audacieux, avait risqué quelques peiiles entreprises et amassé ainsi un peu d'argent, l'i'u à [ii'U il*a fait des entreprises plus consniérables,
ARGENT ET NOBLESSE
et il a fail ses aiïaires avec tant de bonheur qu'il a trouve de gros bâilleurs de fonds. C'est ainsi que sa fortune s'est accrue rapidement, et enfin, en entreprenant de grands travaux publics en pays étrangers il a gagné des sommes énormes; des millions, à ce qu'on dit.
— Si riche! Se rappellerail-il l'amitié de feu mon père? murmura la jeune fille.
— Je ne le crois pas, mon enfant. 11 y a plus de quinze ans que mon pauvre fils a été enlevé subitement par le choléra, et alors Steenvliet était déjà allé demeurer à Bruxelles... Ne nous laissons pas attrister par ces douloureux souvenirs.
Il essuya avec son doigt une larme qui perlait au bord de sa paupière. Lina baissa les yeux et poussa un soupir; mais, n'entendant plus la voix de son grand-père, elle releva la tête et lui demanda, probablement pour dissiper sa tristesse :
— Et n'avez-vous plus jamais vu M. Sleenvliel, depuis qu'il est devenu riche?
— Oui, quelquelois. J'ai travaillé une fois pour lui pendant plusieurs semaines, et j'ai même causé avec lui a différentes reprises quand il in'inlerrogeait sur mon travail.
— Et il vous a sans doute reconnu?
— Il ne pouvait pas me reconnaître, Lina. Quand Charles Steenvliet était le voisin de ton père à Ruysbroeck, moi je demeurais à Ternorth.
— Mais vous lui avez parlé de l'amitié de feu mon père, n'est-ce pas ? Qu'est-ce qu'il vous répondait?
— Je ne lui en ai jamais parlé. Vois-tu, Lina, les gens riches, quand ils ont été ouvriers, n'aiment pas qu'on leur rappelle leur passé. D'ailleurs M. Steenvliet aurait pu supposer que je lui parlais de pareilles choses par orgueil ou bien pour obtenir de lui une faveur. Le mieux était donc de n'en point parler... Allons, enfants, allons nous coucher, il est déjà tard ; vous voyez bien que le jeune monsieur, qui est ici à côté, n'a pas encore remué. Dormez tranquilles, je soignerai pour tout.
— Si vous avez besoin de quelque chose, mon père, vous nous appellerez tout de suite, n'est-ce pas?
— Et si le jeune monsieur se réveillait, s'il sortait de votre chambre à coucher, vous nous apelleriez aussi, n'est-ce pas, grand-père?
— Sans doute, Lina, sois tranquille.
— Eh bien alors, bonne nuit et bon courage, grand-père! dit la jeune fille en l'embrassant.
Les deux femmes montèrent à l'étage. Jean Wouters s'assit près de la table et posa sa tête sur son coude... Au bout de quelques heures il écoula à moitié endormi si aucun bruit ne se faisait entendre dans la chambre à côté, puis il tomba dans un profond sommeil.
Lorsque la première clarté du jour se répandit dans le ciel, Jean Wouters ouvrit les yeux, se leva et s'approcha de la chambre voisine dont il ouvrit doucement la porte. Il secoua la tête avec un sourire, referma la porte, retourna s'asseoir en murmurant à part lui :
— Il dort toujours comme un morceau de bois. Tant mieux, cela lui fera du bien... Comme il fait encore froid le malin; je vais me dépêcher d'allumer le poêle et de mettre l'eau sur le feu ; car les enfants ne tarderont pas à se réveiller.
Peu de temps après, les deux femmes descendirent et demandèrent avec une curiosité inquiète comment se portait le jeune homme.
— St, st, plus bas, pas de bruit, répondit le vieillard. Il n'est pas eivcore éveillé et dort toujours à poings fermés. Laissez-le reposer jusqu'à ce qu'il s'éveille de lui-même; sans cela il aura mal à la tète... Mais, Lina, tu parais prête à sortir? Où vas-tu donc?
— Moi, sortir? pas du tout, grand-père.
— C'est parce que je vois que tu as mis ta robe verte avec des nœuds rouges : ce n'est pas cependant aujourd'hui dimanche, à ce que je crois?
— Non, grand-père, c'est mercredi; mais mes vêtements de travail sont si usés! Et, tant que ce jeune monsieur étranger est dans la maison, vous comprenez bien, je n'aimerais pas qu'il se fit une idée défavorable de notre propreté.
— En elTet, je comprends cela, mon enfant, lu as raison.
La mère était déjà occupée à faire le café. Lina prit le pain et le couteau pour couper les tartines.
Au bout de quelques instants ils étaient assis tous les trois à table, silencieux, et se dépêchaient de déjeuner, ce qui fut bien vite terminé.
— Je vais faire du café un peu plus fort, dit la mère. Car il est probable que ce jeune monsieur en se réveillant aura besoin d'un réconfortant. Et rien de mieux pour l'estomac dérangé que du fort café.
— Et moi, dit Lina, je m'en vais traire la vache. J'aurai fini mon ouvrage le plus pressé lorsque le jeune monsieur se réveillera. Je voudrais bien le regarder encore une fois avec attention avant qu'il s'en aille. J'ai rêvé toute la nuit qu'il pouvait bien être llerman Steenvliet... Oui, oui, ma mère, moquez-vous de moi. Je crois aussi que je me suis trompée; mais tout est possible; les montagnes ne se rencontrent pas; mais les hommes se rencontrent, comme on dit.
En achevant ces derniers mots, elle sortit. La mère continua à verser le café, et le grand-père
AUGE NT ET N Oïl LES S K.
resla assis sur la rliaisc auprès du poôle, enfoncé dans ses pensées.
En ce moment le jeune homme se réveilla dans la cliainhre voisine. La clarlé du jour, déjà ('clalaiite, hiessa ses yeux enllaiiiméset il se mitinacliinalemenl les mains sur le visaj,'e; mais cela ne dura ({ue (|ueli|iies secondes; il se mit sur son séant et rejjarda avec slnpeur autour de la eluunljre. A mesure (ju'il reprenait possession de lui-même, ses lèvres se contractaient en une expression de moquerie et de colère. Itientôt il appuya péniblement sa main sur sa poitrine et nmrmura :
— Maudit vin, poison (|ui me brûle comme un feu d'enfer! ma télé, ma léle! Où suis-je ici? A IWiijU' d'or:' Ah ! je sais ! Je n'ai |)as voulu retourner à Bruxelles et je suis revenu ici. Dans quel état, ô ciel!
Il regarda encore une fois autour de lui el remar(jua seulement alors l'ameublement singulier de celle chambre.
— Que je suis tombé bas, i,'rommela-t-il. Cet imbécile d'auberjrisle et ses mijaurées de filles m'ont jelé au grenier ou peut-éire dans un Irou comme un animal. Ah ! ils me le paieroni, qu'ils allendenl !
Kn achevant ces mots, il essaya de se lever et de descendre du lit ; mais il était encore si étourdi (|u'il fil un faux pas et tomba lourdement par terre.
Pendant (ju'il faisait tous ses efforts pour se relever en poussant des frrogncmenls de mauvaise humtur, le vieux charpentier, alliré |)ar le bruit de la chute, entra dans la chambre et courut au jeune homme pour le soutenir; mais celui-ci repoussa rudement la main (|u'un lui tendait et dit avec colère :
— Laissez-moi tranquille. Croyez-vous que je suis un eidant et que je ne sais pas encore mar( lier tout Sful ".' Ne restez pas là à me regarder si bêtement cl donnez-moi mes souliers.
Cette brutalité hle>sa le vieillard ; mais il réprima Son mécnnteiitemt'nt el obéit à l'ordre du jeune homme aiiqufl il dit en souriant :
— Soyez lranr|uille, monsieur, les rhar|)entiers sont sur votre loil et lapent à grands coups de marteau. Celait à prévoir; on ronnait crtie maladie et prenez courage, elle passera bienlùl.
— Oui, morpiez-vousde moi aussi, grossier lourd.iiid, répondit l'autre, .le le mérite bien. Où est votre maître? Il dort sans doute encore, le grippesou? Lui aussi a bu du Champagne; mais s'il pouvait en atl râper la crampe éternelle...
— .M<m maître? répéta le vieillard, .le n'ai pas de maître.
— N'èles-vous pas le domestique de VAi(jlc(Vor?
— Non, je suis le maître ici.
— Ah ! c'est étrange î Où suis-je donc ici ?
— Dans une maison d'ouvriers, près du chemin de Loth.
— Et où sont re^tés mes camarades?
— Nous n'avons vu personne que vous. Vous étiez tombé dans l'obscurité devant notre porte, et vous vous étiez sans doute fait mal. Notre Lina et moi, nous vous avons relevé, porté dans la maison et couché sur mon lit pour vous reposer.
Le jeune homme jeta sur le vieillard un regard moins hostile.
— S'il en est ainsi, je vous remercie de tout cœur, brave homme, murmura-l-il. Mais vous auriez beaucoup mieux fait de me laisser coucher dehors.
— Au milieu de la iiuK ' A l'air lioid? Sur le sol humide? Ali ! monsieur, vous auriez pu y contracter une malailie mortelle.
— C'eût été tant mieux, brave homme; je ne mérite pas de vivre. .le suis un lâche, un mauvais sujet. Personne n'aurait déploré ma perte.
— Vous n'avez donc pas de père, monsieur ? Le jeune homme leva les épaules.
— l ne mère ?
— Ah ! si j'avais encore ma mère, soupira le jeune monsieur en le\anl les yeux au ciel, je ne me conduirais pas comme un méprisable libertin.
— Hall ! bah ! inonsieiir, prenez courage, dit le vieillard d'un Ion de compassion alleclueuse. Votre cœur est encore bon et, quand le repentir est là, l'amendement el le salut sont à le porte.
Tout en parlant, le jeune homme s'était approché d'un petit miroir pendu à la muraille, il s'y regarda et recula avec une sorte d'aversion à l'aspect de son image.
— Dieu que je suis laid et sale! s'ecria-t-il en tremblant de honte. Paraître ainsi devant les gens en oleiii jour!
— Là, sur celle petite table il y a un bassin avec de l'eau de pluie; un essuie-mains et un morceau de savon. Tout ce qui vous est nécessaire, mémo une brosse à babils. .Monsieur veut-il s'habiller et s'arranger? Je vous laisse seul et j'attendrai là dehors f|ue vous ayez fini. Il fait froid, notre poêle brûle bien, ma fille tient toute prèle pour v<»us une lasse de fort café. Cela vous remcllra complètement.
A ces mots Jean Woulers sor.it et tira la porte derrière lui.
Le jeune homme commenva à se laver la ligure et les mains eu gromuM'lant. Qnaml il eut fini, il essaya également de nettoyer la terre et la boue qui rouvraient ses habits; mais la brosse était très tisée et malgré Umtcs les peines qu'il se donna il ne réussit pas à faire disparaître les nombreuses
ARGENT ET NOBLESSE
taches. Il s'en plaii,'nit amèrement et même, dans son dt'pit et son impatience, il jeta la brosse par terre. Il devint encore plus mécontent lorsqu'il se regarda pour la seconde fois dans la petite glace. Il paraissait terriblement laid avec son linge chiffonné, ses habits malpropres, ses yeux pleins de sang, ses joues tirées, blêmes et jaunes.
Et le vieillard n'avait-il pas parlé de sa fdle? il y avait donc encore d'autres personnes dans la maison? Des femmes? Et il lui faudrait rougir sous leurs yeux? Se sentir humilié en présence de pauvres ouvriers?
Il resta au milieu de la chambre, les lèvres pincées en une pénible grimace qui se changea bientôt en un sourire amer et dédaigneux.
— Bah! bah! murmura-t-il. Je paierai ces genslà pour leur peine et je m'en irai sans me commettre avec eux. Au cabaret de l'Aigle d'or, je trouverai tout ce qui m'est nécessaire pour refaire ma toilette. Je puis rester là jusqu'à ce que mon affreux mal de tête soit un peu passé. On voudra encore me faire boire? Mais non, non, plus aujourd'hui!
Il ouvrit la porte et entra dans l'autre chambre où une chaise l'attendait auprès de la table.
— Approchez-vous du poêle, monsieur, dit le vieux charpentier. Je l'ai bourré pour le faire ronfler, voyez, il est rouge. Vous tremblez de froid; je le vois.
— Oui, oui, mon joli monsieur, asseyez-vous ici, le dos au feu, ajouta la femme d'un air aimable. J'ai fait pour vous du fort café qui va vous remettre tout de suite. Et, si notre café n'est pas aussi bon qu'en ville, songez que nous sommes de pauvres gens et que nous donnons ce que nous avons.
Pendant ce temps, elle remplit une tasse du breuvage fumant.
Le jeune homme paraissait hésiter et regardait du côté de la porte.
— Vous vous donnez beaucoup de peines, murmura-t-il, mais je n'ai pas le temps et "veux m'en aller.
— Vous refusez le café que j'ai préparé pour vous avec tant de soin? Trop de peines ! Croyezvous donc, monsieur, qu'il ne vous est pas offert de tout cœur? Vous êtes malade. Allons, je vous en prie, asseyez-vous.
Et, joignant l'action à la parole, elle le poussa vers la table et le força avec une douce violence de faire ce qu'elle voulait.
Il se laissa tomber sur la ciiaise en rechignant, prit la jatte d'une main tremblante, et but une gorgée de café chaud.
Il paraissait avoir hâte départir. Les regards du vieillard et de la femme, qui ne pouvaient pas se détacher de lui, le blessaient et le remplissaient
de confusion. Aussi se leva-t-il imméiliatemimt, mit la main à la poche et demanda:
— Qu'est-ce que je dois ici ? N'ayez pas peur de demander trop... Vous ne répondez pas? Voilà vingt francs, est-ce assez?
Et, posant une pièce d'or sur la table, il se dirigeait vers la porte; mais le vieux charpentier le retint par le bras, le ramena à la table et murmura d'un ton sévère :
— Restez, monsieur; vous ne quitterez pas ma maison avant d'avoir remis cet argent dans voire poche. Nous ne tenons pas un cabaret. Ce que nous avons fait pour vous, nous l'avons fait par charité chrétienne et pas autrement.
Le jeune homme regarda ses hôtes avec une expression de surprise en même temps que d'incrédulité moqueuse, et dit en souriant :
— Allons donc, c'est impossible; vous ne parlez pas sérieusement. Vous êtes pauvre et vous refusez de l'argent? Pour de l'argent, on vend son âme, et même celle des autres. Allez plutôt le demander à V Aigle d'or, à l'aubergiste et à ses fdles.
— Ramassez, monsieur, ramassez ! s'écria Jean Wouters, en colère. Oui, nous sommes pauvres ; mais nous ne voulons pas d'argent que nous n'avons pas gagné par notre travail.
Lina, qui, justju'à ce moment, était restée dans le jardin ou dans l'écurie, entendit probablement les sons élevés de la voix de son grand-père. Elle rentra dans la chambre avec un visage souriant.
— Monsieur ne me connaît-il pas? demanda-telle.
— C'est singulier, murmura-t-il en se frottant le front, il me semble que je vous connais, en effet. Mais où vous ai-je vue ? Mais idées sont un peu troubles ; il doit y avoir bien longtemps.
— En elTet, il y a très longtemps, monsieur. Ne vous en souvient-il pas? il y avait un enfant, un tout petit enfant, qui jouait avec vous lorsque vous demeuriez enco-re à Piuysbroeck avec vos parents.
— Un enfant, ball)utia-t-il d'une voix presque imperceptible. Un petit enfant, avec des yeux bleus et une chevelure blonde tonte bouclée.
— Comme vous dites, monsieur.
— Ciel! Cet enfant? la petite Caroline Wouters ! Vous ?
— Moi-même, monsieur.
— Ah ! mon Dieu, et c'est vous, Caroline, qui avez aidé à me ramasser dans la boue?
Et, courbant la tète, il grogna tout bas :
— Damnation ! Et la honte ne me fait pas entrer sons terre!
— Voyez-vous î)ien, mère, s'écria Lina, qu'il ne l'a pas encore oublié.
— Oublié ! répéta-t-il avec une confusion douloureuse. Oublié ! ces jours d'innocence, de paix
lï
AHGENT ET NOBLESSE.
et de pureU' ! C'est la seule lueur, la seule étiurelle lumineuse qui brille parfois encore dans mon âme flétrie.
La jeune lilli> s'approcha df lui et lui dil aM>c une douceur insinuante :
— Ne soyez pas si contraiit', iiioii>ieur Mt'cnvliet. C'est un accidonl i|ui peut airivcr à tout le nioutle. Vous êtes un |)eu malade; mais va se guérit Irt's vite. Prenez courai,'e. (!a ne vous arrivera plus.
— Ne plus m'arrivt'r ? irroj^na-t-il avec avec nue sombre ironie. Je l'ai dit et espéré tant de fois moimême. Maintenant il est trop lard. Je suis un être sans force et sans énergie. La vie m'est à cliarge, Ah ! si je pouvais mourir !
Lina poussa un cri d'angoisse. Des larmes brillaient dans ses yeux. Le jeune lionime la rei:arda un inskint avec hésitation.
— Vous pleurez? dit-il avec étonnement. Vous avez pitié de moi? Merci, Caroline; mais je ne le mérite pas.
— Ah ! comment est-il possible? gémit la jeune lille. Lui, le bon, le généreux enfant! qui me tira un jour de la rivière au péril de sa vie et qui me sauva de la mort. Il serait devenu un mauvais sujet ? un vaurien? un homme corrompu? lit je ne pleurerais pas sur un pareil malheur?
— Je vous ai sauvé la vie? .Moi? Mais non; mais non.
— Comment pouvez-vous l'avoir oublié, monsieur? En moi, du moins, le souvenir reconnaissant de voire hicnrait ne s'est point elfacé. El vous revoir ainsi malatle, désespéré, malheureux — car vmis êtes malheureux — cela me déchire le cœur !
Elle poussa un sanjjlol et cacha son visage dans ses mains.
Profondément touché de 1 allliction de la jeune lille, Herman Steenviiet sentit les larmes monter à ses yeux.
Il lit un pas vers le vieillard, éleva les mains vers lui en s'écrianl :
— Oubliez l'injure que je vous ai laite, je ne vous coimaissais pas; je suis un misérable... I*ardonnez-moi... Adieu.
En achevant ces mois il quitta ses hôtes ébahis et s'enl'uii hors de la maison dans la direction du village.
Dans la rue de la Loi, à Mnixelles, parmi les hôtels et les maisons de maître de ce quartier aristocratique, s'élevait une habitation qui se distinguait des antres par leS sculptures de sa f;u;ade et par la hauteur de sa porte cochère, sur les pan-
neaux en chêne veiné de laquelle se détachaient deux grandes têtes de lion en bronze.
Derrière celle porte, entre des murs de rsliic, se pr(dongeail une galerie, assez large pour livrer passage aux voitures, jus<|u'au jardin, dont une des faces latérales était occupée par de vastes écuries et remises.
An commencement de celle galerie, du coté gauche, on remarquait deux statues, — deux œuvreg d'art — au pieil de l'escalier dans les marches cirées duquel on eut pu faiilement se mirer. Les murailles étaient couvertes de grands tableaux dans des cadres dorés. Les marbres polis et les ors brillants des moulures atleslaienl la lichesse et l'opun lence des maîtres du loi;is. A la vue de toute ce luxe, on aurait cru que cet hôtel devait être la demeure d'ini prince, on tout au moins d'un genlilliomme, grand propiiélaire foncier; mais sur la première porte (ju'on remarquait ù droile de la galerie, on lisait ces mots en lettres d'or.
liuicc.u.v. Enlvez sans fraiiix'r.
Le maître de cette demeure princière était donc un homme (|ui avait des bureaux et faisait des alfaires. En efl'el, il n'était autre que M. Steenvliel, l'entrepreneur, (|ui avait été autrefois un simple mai'on, el ipii, par son habileté el son activité, on par un concours de circonstances heureuses, — (|ui pouvait le savoir? — était devetm immensément riche, et voyait chaque jour l'argent allluer dans ses colfres.
M. Sleenvliet avait son cabinet particulier au bout de la galerie. Ami du calme et du repos, il voulait être à son aise el ne pas être tronidé par le bruit incessant de la rue, à ce (|u'il disait du moins. Mais la véritable raison était (|u'il avait gardé de sa vie d'autrefois certaines habitudes qu'il s'elforçail le pins possible de cacher aux gens de son entourage actuel, et c'est pour cela qu'il craignait d'être surpris par' des \isiles non amion- (êes d'avarrce.
Ses précautions étaient bien prises; il recevait, dans un |)arloir conliiiu, les gens d'alfaiies, les pro|iriélaires, les architectes, les entie|»renerirs : — et quant aux fermiers, aux ouvriers, el à certains de ses commis qui avaient sa conliance, il les recevait dans son cabirret. Avec beaucoup de ces derrricrs il se C(nnporlail comme s'il preirail plaisir' à morrlrer qu'il se sou\errail de sa silrratiini d arr- Irefois. Mais, dès (jir'on Irri annonçait la visite d'une personne apparlerrant aux classes élevées de la société, il sortait de sorr cabinet par une porte dérobée pour aller faire sa toilette el se transformer autant (|ue possible en ce (|ui concerne le costume et la nranière d'être.
Ce jour-là, vers onze heures du mairrr. ,M. Sleerrvliel était as>is devant un pupitre, auquel il tour-
AHIiEM ET .N'OhLES.SE.
— Ramassez, monsieur, ramassez ! (Page 11.)
liait à moitié le dos. Il était enveloppé dans une vieille robe de chambre, tenait entre les dents une pipe en écume de mer, et fumait à si grosses boufféas qu'il était entouré d'un nuage bleuâtre, Si son visage soucieux n'avait pas trahi la mauvaise humeur on la contrariété à laquelle il était en proie, la rapidité fiévreuse avec laquelle il tirait des bouffi'es de sa pipe eût suffi pour montrer que son esprit devait être assombri par des réflexions inquiétantes.
L'aspect de cette pièce était singulier : les murailles étaient ornés de tableaux et de gravures à cadres dorés ; les rideaux des fenêtres étaient assez riches pour un palais; la pendule et les bronzes de la cheminée de marbre étaient de précieux objets d'art; mais le plancher en planches nues, jadis cirées, était çà et là marqué de taches humides, produites par les jets de salive que l'entrepreneur lançait en fumant; le drap vert du pu-
jiitre était presque noir de taches d'encre. En un mot, au milieu d'un grand luxe, beaucoup de choses portaient les traces d'une extrême négligence, ou peut-être d'une malpropreté involontaire.
M. Steenvliet pouvait avoir dépassé un peu la cinquantaine; il était d'une taille élevée, solidement bâti, avec de larges mains et de grands pieds. Son visage, d'un rouge brique, était encadré de favoris grisonnants, longs et mal taillés, tandis que ses lèvres, habituellement pincées, laissaient voir, lorsqu'il parlait ou qu'il riait, des dents lariies et peu soignées.
Si tout cela accusait une grande force corporelle, et une non moins grande énergie, on en pouvait conclure en même temps cpie cet homme, — comme dit le proverbe, — n'avait pas été bercé sur les genoux d'une mère et qu'il n'avait pas non plus passé les armées de sa jeunesse sur les bancs d'une université.
nu
ARGENT ET NOBLESSE
Sous l'empirt' d'une ri-lloxioii plus ilôsajîrralile que les autres, M. Sleenvliel jeta sa |>i|ie dans un coin, se leva, frappa du pied avetcoliie, et };r(iuimela :
— Depuis la mort de ma pauvre l'einme, il n'y a plus rien de bon à attendre tie cet inilx'cile! il a encore découché, le Itanibocheur ! . . . . Malheur! (|uelle sera la fin scandaleuse de tout cela? Ah! je rêve pour lui le succès, le bonheur cl la considération dans le inonde; je me lue à piocher, pour lui laisser une jurande fortune et pour le lendre puissant et honoré par Tarirent... Kt toute cette sollicittnle, cette perpétuelle aotivilé n'auraient |)as d'autres fruits que la honte et I humiliation? Mon fils unique ne deviendrait pas autre chose qu'un débauché vulijaire et un ivroirne? Oh! non, non, il m'obéira, ou cette fois je lui casse les reins, aussi vrai que j'existe! Je me remarie, je lui donne un marâtre... ou plulôl jt; renonce aux adaires, je dissipe ma fortune, et je me réduis à la pauvreté. Ce sera la récompense de rini,'rat.
Mais la violence de pareilles idées l'eAraya. 11 se laissa tomber sur une chaise, secoua la tèle et demeura ainsi, profomiémcnt décourai^é, les yeux fixés nu parquet.
On frappa à la |)orte; et comme renlre|)reneur n'entendait pas ou ne voulait pas entendre, on se remit à Irapper plus fort.
— Entrez ! cria M. Sleenvliet avec impatience. Cn dom('sli(|ue en livrée ouvrit la porte.
— Ne vous ai-je |ias dit, lourdaud que vous èles, que je n'y suis pour personne? gronda le maître de la maison.
— En elfet, monsieur, mais c'est un cas particulier, el vous m'en voudriez, sans doute, si je renvoyais encore M. Dourcct, et pour la troisième foi"^.
— Dourcet, l'inspecteur de.s travaux au quartier Louise?
— Oui, monsieur.
— Eh bien! parlez, (|u'est-ce qu'il veut?
— Vous savez, monsieur, c'est un Liégeois. Il a reçu une lettre qui lui annonce que sa vieille mère est mortellement malade et qu'elle désire le voir. Il a couru toute la matinée pour obtenir de vous l'autorisation d'aller à Lièvre.
— Sa mère est mortellnncnt malade? répéla l'entrepreneur. Pauvre F)ourcel, 'cla est grave. Le remplacer immédiatement est dillicile Diteslui néanmoins qu il parte, el rpTil reste à Liège aussi longtemps que sa mèie aura besoin d'aide et de cnnsolalion. .\llez dans les bureaux et faites part de cette ;iffaire au chef de bureau, (hi'il envoie au quartier Louise le conducteur Dalmans avec lesiustrurlions nécessaires... El vons, Jacques, oubliez que je vous ai parlé un |)eu durement.
Vous avez bien fait de venir m'avertir. .Mon naturel est emporté, vous le savez; n'y faites pas attention. Heleuez bien maintenant <|ue je veux qu'on me laisse en paix; je n'y suis pour personne... Dites-moi, mon fils n'est-il pas encore rentré?
— l'as encore, monsieur.
Le valet quitta le cabinet.
M. Sleen\liet le suivit des yeux, puis il se remit à marcher de long en large, grommelant entre ses dents el faisant des gestes irrités, comme s'il menaçait (|uel(|u'un ijui lui aurait donne des sujets de Colère.
A peine était-il seul depuis (juebiues minutes, (|u'il se retourna vi\cmeiit en eniendant de nouveau frapper à la porte.
— Etourneau, avez-vous déjà ouiilié mes ordres ? grogna-l-il en s'adressaul au domesticjue (jui avait ouvert la porte sans attendre de réponse. Filez surle-champ, je iK! veux lien entendre.
Mais le valet ne parut pas jjrendrc garde à la mauvaise humeur de son maitrc : il s'approcha sans craiiife et dit :
— Monsieur ne désapprouvera jias ma hardiesse. M. le baron d'Overburg lui l'ait demander un moment d'entretien.
Celte annonce fit un effet surprenant sur M. Sleenvliel. Son visage expiima, en même temps, le contentement el rin(|uiétude. Il demanda avec une précipitation visible :
— Mon ami le baron «l'Overburg vient me voir? L'avez-vous inlrc^duit dans le grand salon?
— Naturellement, monsieur.
— Retournez auprès de lui, et |nésenlez-lui mes excuses. Diles-lui «lue je le rejoindrai dans quelques instants.
Et, sans attendre que le domestique fût sorti, M. Sleenvliel courut dans une pièce voisine, peigna sa chevelure el ses favoris, et se dépêcha de changer de vêlements.
Il n'avait n)éme pas complètement achevé sa toilette lorsqu'il (mvrit la porle du salon, le chapeau à la main, pour saluer le\isiteur. Il n'avait pas seulement changé de vêtements, il avait complètement changé de visage; sa figure exprimait ou simulait maintenant la plus joyeuse humeur.
Le baron d'Overburg était un de ces hommes qui portent, pour ainsi dire, sur le front, le sceau de la noblesse. Tout eu lui était élégant et distingué, le visage, le corps el les vétemenls. De tonte sa personne, de .son langage, de ses gestes s'exhalait comme un paifum aristocratique qui n'avait rien de voulu, el (|ni était évidemment naturel.
Par habilude de politesse, il .'oiiriait «l'un air aimable, mais au fond de ce sourire, il y avait quelque chose de Irisle, de profondément douloureux.
Ces deux hommes (|ui s'abordaient ainsi selfor-
ARGENT ET NOBLESSE
çaienl donc de dissimuler, pour les mêmes raisons, — au commencement du moins — le chag^rin qu'ils portaient au l'ond du cœur.
Le baron s'inclina en silence en voyant entrer l'entrepreneur; celui-ci lui prit la main, la secoua amicalement, et s'écria :
— Quoi! monsieur le baron, vous me faites l'honneur de venir me rendre visite à l'improviste? C'est bien à vous ! Asseyons-nous, nous boirons un verre de vin de liqueur à votre santé.
— Je vous rends grâce, je ne prends jamais rien le matin.
— M. le baron consentira bien à faire une exception en ma faveur? Ah! j'ai un vin comme peu de princes en possèdent. Je ne vous dirai pas combien cha(|ue bouteille me coûte. Sachez seulement que le dernier ministre de France à Bruxelles, lorsqu'il était ambassadeur auprès de la cour de Portugal, l'avait fait récolter et préparer pour lui-même, à Oporto. Je n'en ai qu'une vingtaine de bouteilles. Il faut que vous le goûtiez bon gré mal gré.
— Eh bien, soit, si cela peut vous faire plaisir. M. Steenvliet tira un cordon de sonnette, alla
au-devant du domestique, lui donna ses ordres, et revint vers son noble visiteur.
— Je suis venu dans l'intention de vous parler d'une affaire très importante, balbutia le baron en hésitant.
— Non, je vous en prie, ne parlons pas encore d'affaires, mon bon monsieur d'Overburg, — mon ami, oserai-je dire. — Causons d'abord un instant de choses agréables. Tout à l'heure, je vous écouterai avec plaisir. Veuillez vous asseoir. Gomment se porte madame la baronne? Et les enfants, surtout la charmante et spirituelle mademoiselle Clémence ?
— Dieu merci, passablement bien, monsieur. Ils m'ont chargé de vous saluer en leur nom.
— Que! honneur pour moi ! Tant de bonté de leur part! Ah ! monsieur le baron, je ne l'oublierai de la vie, cet après-midi que j'ai passé à votre château, avec mon fils Herman, au milieu de votre noble famille. Quelle différence avec le monde bourgeois dans lequel je suis obligé de vivre ! JNe secouez pas la tète, monsieur le baron. C'est parmi les gens de votre caste qu'il faut chercher la véritable politesse, l'affabilité qui convient, la bienveillance unie à la générosité. Nous autres, bourgeois, nous consacrons toute notre vie à gagner de l'argent. Nous n'avons pas le temps de nous exercer à ces manières exquises et distinguées... Mon fils Herman a bien, il est vrai, reçu une bonne éducation; mais, hélas, il ne me cause que du chagrin et me fait craindre pour son avenir.
Le domestique parut avec un plateau d'argent
sur lequel il y avait une carafe de cristal et une couple de verres. Il posa le tout sur un guéridon et s'éloigna.
Après avoir rempli les verres, M. Steenvliet en offrit un à son hôte et lui dit :
— A votre santé, monsieur le baron. Eh bien, que dites-vous de ce l'orto-là? «
— Il est exquis, monsieur Steenvliet. Je bois à votre santé et à celle de votre fils.
— De mon fils ? répondit l'entrepreneur avec un soupir. Le pauvre garçon se perdra. Il s'oublie complètement dans des plaisirs grossiers. Cette nuit encore... Vous ne pourriez croire combien il me rend malheureux.
— N'est-ce que cela qui vous attriste? dit M. d'Overburg en souriant. Je sais ce qui s'est passé hier; mon fils Alfred y était. Ils étaient en société avec le comte de Hautmanoir, le chevalier Van Bevorhof et avec une douzaine d'autres jeunes sportsmen; ils étaient allés au château de M. Dalster, le banquier, pour voir les nouveaux chevaux qu'il a fait venir récemment d'Angleterre. Là, ils ont dégusté dilTérents vins, ce qui leur a donné une poitite. Il paraît qu'au retour ils se sont arrêtés en roule et qu'ils ont bu passablement de Champagne. Mon fils Alfred, qui n'est revenu qu'au milieu de la nuit, m'a raconté la chose ce matin, et m'a dit que M. Herman n'était pas le moins gai de la bande.
— Fasse Dieu, dit l'enlrepreneur, que tout cela n'ait pas de suites irréparables! Moi-même j'ai engagé mon fils, — je Tai même forcé, je dois le dire, — à fréquenter des jeunes gens de bonne maison; mais il est trop faible, ou il n'a pas assez de raison; il se perdra tout à fait. Cette crainte me ronge le cœur et me désespère.
— Vous avez tort de vous désoler si fort pour cela, dit le baron. M. Herman n'est probablement pas le plus engagé de tous dans cette voie de dissipation. Nous sommes tous dans le même cas. Quand j'étais jeune, nos parents et le monde nous imposaient la plus grande retenue. Une conduite légère, en public, était sévèrement blâmée. Mais aujourd'hui, il en est tout autrement. Les jeunes gens de bonne maison, comme vous les nommez, se croiraient humiliés, s'ils ne pouvaient pas surpasser ou du moins égaler leurs compagnons de plaisir en prodigalités tapageuses. C'est une triste chose, surtout pour les parents; mais la mode, le monde le veulent ainsi. Nous devons nous résigner à des choses que nous ne pouvons pas empêcher. Cette viede dissipation finirabien un jour oul'autre.
— Oui, mais comment finira-t-elle ? Par la perte de la fortune, de la santé ou de l'esprit?
— Oh! non; vous prenez les choses trop au tragique; la fin naturelle est le mariage, et après cela on ne parle plus des péchés de jeunesse»
IG
ARGENT ET NOIil.ESSE.
LÏMiiii'iiieiKMir murmura (|in'l((ue.s paroles iiiiiitelli.Lîililt's, et ilomeiira peiisil.
— I*ui.s-je vous laire coiinallre iiiainleiiaiil les motils de ma visile? demanda le liaioii d'un Ion presque sup|>liaiit.
— Kxcust'z mou iiupolilessc, uiousieur le liaroii, je«e suis qu'un égoïste qui ne sow^e qu'à ce qui assondirit mon esprit. Parlez-jc vous éfoule.
— Cosl une lerriljl«>, une allrouse chose que vou.s allez apprendre, commença le gentilhomme. Vous croyez, monsieur Sleenvliel, que je suis très riche; {\u moins mon train de maison et mes propriétés vous le font >upposer. Kh Itien, je suis un homme ruiné; j'ai tout perdu, tout. Je ne possède plus rien...
— Vous avez tout perdu ! Vous ne posséd«'z pins rien! s'écria l'entrepreneur au comhle de la surprise. Ciel î comment est-ce possible?
— Permellez-moi, je vous en i)rie, monsieur' Sleenvliet, de vous expliquer les causes de ma ruine. Mon |)èie m'a laissé une fortune qui était grevée de dettes assez lourdes. Cependant, dans les premières années de mon mariat;e, il me fut possible, en vivant avec la plus stricte (cononiie, de tenir cachée cette situation endjarrassée, et même de l'améliorer sensiblement. Dieu m'a donné sept enfants : deux lils et cinci fdies. Ils grandirent. Alors commença pour moi une vie d'épreuves et de chagrin. Mon lils aine, il est à Paris maintenant, devint un dissipateur insensé. Pour l'empêcher de déshonorer mon nom, j'ai du m'imposer à différentes reprises les plus pénibles sacrifices. 11 y a trois mois seulement, j'ai payé encore, en une seule fois, trente mille francs pour le sauver de la honte. Mon second lils Alfred, vous le savez, suit à peu près la même voie. Ajoutez à cela l'acroissement incessant des dépenses (ju'il me faut faire pour tenir ma maison sur un pied convfnablc ; la toilette de mes filles, l'obligation on je me trouve de rendre des diners ou des soirées, et vous comprendrez, monsieur Steenviiet, (jue je divais fatalement et raiiidement marcher vers la ruine. 11 y a quel(|ues années je me suis vu contraint de vendre deux fermes situées en P'rance. Celle situation m'elTraya. 11 me fallait, si je ne V(mlais pas déchoir lentement mais certainement, chercher des moyens daugmenler considérablement mes revenus. Ces moyens, j'aurais voulu les chercher dans le commerce ou dans l'imlustrie ; mais nous, gentil.shommes de vieille race, cela nous est interdit. C'est dans ces tristes circonstances (|ue je me laissai entraîner par (|uelque.s-une> de mes connaissauce» à prendre part à la fondation de la banque la l*nnlfncr. Je grevai mes biens d'une hypothèque de deux cent mille francs, et je devins actionnaire de la banque pour cette somme.
— Ce n'était pas une mauvaise entreprise, lit observer M. Steenviiet. 1j(i Pruthticc <lonne de lions dividendes et se« ariimis smii bien au-dessus du pair.
— Hélas! ce n'était ([u'une vaine apparence. Tamiis que chacun pensait (|ue la lian({ue faisait de brillantes affaires, un caissier infidèle était occupé à creuser unabimeon beaucoup de fortunes devaient s'engloutir.
— Vous m'épouvantez, monsieur le baron.
— Hier, très tard dans la soirée, on m'a ajiporté la nouvelle de ce malheur. Ce caissier infidèle, après avoir pendant plus de deux ans détourné desmillions ilesacaisse et surtoutdesdépôts, apris la fuite et a disparu .>=ans laisser de traces.
— Mais on le poursuivra, on l'arrêtera, s'écria l'entrepreneur.
— Ah! ce serait parfaitement inutile, dit le baron en soupirant. Chacun croyait qu'il possédait personnellenienl une grande Ibrtune; il a fait jouer à différentes Bourses en son propre nom et c'est ainsi qu'il a perdu les millions de la banque, perdus depuis plusieurs mois. Pour le moment il n'y a que quatre ou cinq personnes qui connaissent la catastrophe ; mais à la liourse elle sera infailliblement connue, et alors les actions de la l'nnh'iHc tomberont à rien.
bien (jue le baron fit tous ses efforts pour dissimuler son émotion, l'altération de sa voix trahissait assez rin(|uiétnde et le chagrin auxquels il était en proie.
— C'est très pénible, en elfet, dit l'entrepreneur. Mais cependant vous avez tort, me semble-t-il, monsieui' le baron, de vous laisser abattre si fort parce malheureux événement, t^ar enfin supposons que vous y perdiez cent cin([uante mille francs, ce n'est pas encore là la ruine.
— Hélas ! vous ne savez pas encore tout, soupira M. d'Overburg dont les yeux se mouillèrent de larmes. Egaré par les conseils de quelques-uns de mes amis (|ui faisaient partie de l'administration de la llancpie, j"a( ceplai leur projiosilion d'entrer dans un syndicat ayant pour put de spéculer à la Bourse |)our notre propre compte. A cet effet, (ui m'ouvrit à la Manque un crédit i(ui me permit de faire à ce syndical un appoil de deux cent cinquante mille francs. J'avais confiance en ces amis <|ui avaient l'habitude de manier des sommes au-ssi considérables et (jui étaient connus comme des hommes d'affaires capables et prudents. Malheureusement ils avaient, à mon insu, chargé île leurs (q)érations W inénûe caissier infidèle.
— Ht il a trompé également le syndicat?
— Tout le capital de notre syndicat est perdu I
— Quoi ? s'écria l'entrepreneur en levant les main». Vous perdez quatre cent cimiuantc mille
yXlUiE.NT ET NOBLESSE.
francs, presque un demi-million? Quel coup lalal ! Je vous plains, monsieur d'Overburg... Et vous diles que loule votre fortune y est engloutie?
— Tout entière.
— Mais il faut chercher les moyens de vous sauver, vous elvos enfants. Vos parents sont riches, ils vous aideront.
— J'en ai déjà parlé à deux membres de ma famille, les seuls qui pourraient le faire... Ils refusent.
— Tournez-vous vers les autres membres de voire famille, ensemble ils peuvent beaucoup. Mais il faut vous presser, la chose ne soutîre aucun retard. Celte catastrophe sera connue tout de suile. Vous ne pouvez échapper au déshonneur qu'en versant les deux cent cinquante mille francs à la Banque. Heureusement vous ne faites point partie du conseil d'administration, sans cela on pourrait vous rendre responsable du détournement de l'argenl des actionnaires.
— Je n'espère rien de mes parents, murmura le baron. La somme est trop considérable. D'ailleurs, je n'ai pas le temps d'attendre.
— Mais, mon pauvre monsieur d'Overburg, que croyez-vous donc pouvoir tenter?
— Je n'ose presque pas vous le dire, répondit le baron d'un air craintif. Vous m'avez témoigné de l'amitié, vous m'avez fait des offres de service. Dans ma détresse j'ai pensé à vous comme à mon dernier recours.
— A moi? grommela l'entrepreneur, peu flatté de la préférence. Je ne dis point que je n'aurais pas plaisir à venir à votre secours ; mais deux cent cinquante mille francs ! C'est une fortune.
M. d'Overburg tendit les mains vers lui, et dit avec un ton de supplication :
— Ah ! ayez pitié de mon malheur ! Vous possédez des millions. Vos grandes entreprises de toute nature amènent encore tous les jours de nouveaux capitaux dans votre caisse. Si vous consentiez à me prêter ce dont j'ai besoin pour acquitter ma dette envers la Banque, vous n'en resteriez pas moins riche.
— Mais, monsieur le baron, lors même que je le voudrais, il me serait impossible de tirer un quart de million de ma poche sans me mettre moi-même dans l'embarras.
— Vous avez un crédit illimité, mon bon monsieur Steenviiet.
— En tout cas, on ne prête pas deux ou trois cent mille francs sans garantie.
— Non, en effet; mais je puis vous en donner une. J'évalue au moins deux cent mille francs l'excédent de la valeur de mes biens sur l'hypothèque dont ils sont grevés. Prenez là-dessus une hypothèque de second rang. Quant aux cinquante
mille francs restants, pour ceux-là je ne peux pas vous donner de garantie; mais réfléchissez que je dois hériter de diflérents côtés, enire autres de mon oncle maternel, le manjuis do la Chesnaie, qui a plus de soixante-dix ans et qui est tellement malade que depuis six mois il séjourne à Monaco, sur les bords de la Méditerranée, où il espère rétablir sa santé chancelante. Il possède au moins deux millions.
— Eh bien, voilà le moyen, interrompit l'entrepreneur avec joie. Écrivez à votre oncle, il vous sauvera.
— Oh ! non; il est, par malheur, comme beaucoup de vieilles gens, extrêmement avare. Je n'obtiendrais pas seulement mille francs de lui. Vous le voyez, monsieur Steenviiet, vous ne risquez rien; ce n'est qu'une afl'aire de temps. Allons, soyez généreux, montrez votre bon cœur; ne me laissez pas partir d'ici désolé. C'est à vous que nous devrons notre bonheur. Votre conscience vous récompensera; car elle vous donnera la conviction d'avoir sauvé le nom et riionneur d'une vieille et noble famille, qui, sans votre assistance, allait déchoir et s'effondrer. C'est une belle et noble action, monsieur Steenviiet, que de maintenir debout une race que les siècles ont fondée et que le temps avait jusqu'à présent respectée.
L'entrepreneur paraissait ému et son irrésolution se lisait dans ses yeux.
— Tenez, mon bon monsieur Steenviiet, s'écria le baron, je vous supplie à mains jointes et les larmes aux yeux, ayez pitié de moi et de mes pauvres enfants !
Au bout d'un moment de silence, M. Steenviiet prit la main de son visiteur et lui dit :
— Croyez-moi, monsieur d'Overburg, votre malheur me touche profondément. Je voudrais pouvoir aider; mais je ne puis pas ainsi prendre tout à coup vous un parti au sujet d'un emprunt aussi considérable, et non seulement j'ai besoin de réfléchir, mais je dois savoir encore s'il me serait possible de tirer cette grosse somme de mes alfaii'es courantes. Revenez demain, je vous ferai connaître ma résolution.
— Puis-je espérer qu'elle me sera favorable?
— Espérer, oui, mais vous comprenez que je ne puis pas encore me lier définitivement.
— Ah! Et si dès aujourd'hui ma situation envers la Banque est connue à la Bourse?
— Chargez un de vos amis en ce cas de déclarer tout haut que vous êtes prêt à verser l'argent que vous devez... Par ce moyen, vous prévenez tous les bruits fâcheux. Maintenant, ayez bon courage, monsieur le baron, j'espère que je pourrai vous aider... Allons, prenez encore un verre de vin, cela vous ragaillardira et vous donnera des forces contre le chagrin.
ARGENT ET NOULESSE.
M. d'Overhuig à demi consolé vida son verro. i
— Ah! [niissi' le bon Uien vous ins|tiicr de me ' sauver! Vous me rendriez encore unaulre service, j Mon fils Alfred, vous le savez, est un désœuvré, un ' dis>i(ialeur. Il est lem|)s qu'on nu'IU; fin aux déhor- | demenls de sa vie de jeune liumme. J'étais en i néjîocialions avec le comte Van Eecklioll (pii ne i parait jtas éloi};né d'accorder à mcm lils la main de sa lille cadeite. Vt»lre aide seult; peut rendre possible celle brillante alliance.
— El vous croyez que M. Alfred, |)ar cemariajîe, renoncerait à sa vie de dissi|)alion?
— Infailliblement.
— Ab! si je pouvais anS'^i, \n\' le même moyen, ramener mon fils dans le bon chemin! soupira l'entrepreneur.
— Mais vous le pouvez, cherchez une femme pour lui, dit le baron.
— Croyez-vous, monsieur le baron, (|ue lela me serait facile?
— Connnenl pareille chose serait-elle difficile j)onr vous (|ni possédez des millions?
I/elrepreneur secoua un instant la tète d un air pensif.
— Jusfpi'à présent, dit-il, j'ai vainement cherché une femme possible pour llerman. Les offres n'ont certainement pas manqué; mais l'orgueil palernel me |ionsse, <|uand il s'ai^il de mon fils nni(|ue, à élever mes vues au-dessus des gens parmi les(|uels nous avons vécu jusqu'à présent. Mon travail, mon esprit d'économie, un peu d'intcilii^Tiice et beaucoup de bonheur m'ont fait gagner quelques millions, .le les ai gaj;nés honnêtement, personne n'a jamais dit une parole de blâme contre moi. .bî me demamie si, dans cette situation, je n'ai pas le droit d'espérer pour mon fils un meilleur lot et une place dans les hautes classes de la société.
— Certes, v(ms avez ce droit, allirma le baron. Vous n'avez qu'à regarder autour de vous, je ne doute pas qu'en cherchant bien vous ne trouviez la bru (jue vous souhaitez.
L'entrepreneur resta un moment pensif, puis il dit tout ù coup :
— Je crois, monsieur le baron, que j'ai découvert le moy. n de vous délivrer en une fois de toutes vos ini|uiétudes...
— Ah ! ciel, puissiez-vons ne |tas vous tromper 1 s'écria M. d'IKerburg avec joie. Et cet heureux ujoyen ?
— Lorsque vous m'avez fait l'honneur de in'inviter à viijilrr votre château, madeuuuselle Clémence, \otre lille, et mon fiUonl eu deux ou trois lois rocca>ion de passer quelques heures de C(tmpagnie. Il parait que les jeunes gens ne se baissent point. Je suis disposé à donner à mon (ils un million de dot. De plus, sa femme deviendra mai-
tresse dans ma maison où elle disposera de tout selon son bon |)laisir. (Ju'esl-ce que vous dites de cela?
Le baron le regarda avec stupeur comme s'il n'avait pas compris.
— Si vous consentez à ce maria};e, reprit Sleenvliet, je vous prête immédiatement deux cent cinquante mille francs sans autre garantie (jue votre signature.
Le baron parut hésiler ou réllécliir.
— Quoi? vous ne répondez rien? murmura l'entrepreneur d'un ton de mécontentement. Est-ce doiu* un refus?
— Oh ! non, vous vous trompez, s'écria le baron effrayé. J'acceple... avec reconnaissance... avec joie... mais je ne puis pas, comme cela, prendre il rinstant une résolution délinilive, sans savoin ce que pensent ma femme et ma lille.
— .Madame la baronne ne peut pas refuser, et si elle devait y voir un certain sacrifice, elle s'y résignerait pour le bonheur el pour l'honneur de son époux.
— En effet, soupira le baron.
— El pour ce (|ui regarde mademoiselle Clémence, mon fils est un gardon bien tourné et elle paraissait le distinguer particulièrement. De son côté, vous ne rencontrerez pas d'opposition.
— Je crois également pouvoir l'espérer, mon bon n)oiisieur Slecnvliel; Clémence m'a parlé avec éloges de M. lierman et surtout de sa polilessc et de sa délicate réserve; mais n'en fût-il pas ainsi, cela ne serait pas nu obstacle insurnmntable. C'est une autre difficulté qui m'empêche d'accepter immédiatement votre généreuse proposition.
— l'ne difficulté? .\ve/.-vous peut-être pris déjà d'autre-> engagements pour votre fille?
— Non. Je vais vous expliquer. Vous êtes un homme raisonnable el vous le comprendrez. Au décès de mon oncle, le mar(|uis de la Chesnaie, je dois entrer en possession de plus de deux millions. 11 est le parrain de notre Clémence. Si j'allais, sans l'avoir consulté, dis|ioser de la main de uva fille, il en serait lellenienl irrité qu'il me déshériterait. Vous ne pouvez donc pas exiger que je melte en péril la fortune future de mes enfants.
— Nalurellement, je ne vous le conseilb* môme pas. Ecrivez-en à votre oncle. .Mais qu'attendezvous? S'il refusait d'approuver ce projet de mariage ?
— Hefuser, monsieur Steenvliel? Je le craindrais s'il pouvait être assez généreux pour me tirer de l'embarras où je suis; mais, comme je vous le disais, il est d'une avarire extrême, el les dissipations de mes (ils l'ont rnidu inexorable sur ce point.
— Et vous concluez, monsieur le baron?
ARGENT ET NOBLESSE
— Je ne puis vous donner ma parole décisive avant île connaître le sentiment de mon oncle. Je courrais le risque de vous tromper ou de le tromper; ma conscience me le défend.
— Je ne vous demande pas une décision. Je vous demande seulement votre parole de i^entilhomme que vous ferez sincèrement tout votre possible pour épargner à mon fils un refus humiliant.
— Je vous la donne, monsieur Steenvliet.
— Eh bien, je veux lutter de bonne volonté avec vous, dit l'entrepreneur en lui serrant joyeusement la main. Dès demain, si vous voulez, vous pouvez disposer sur ma maison pour deux cent mille francs, soit en une fois, soit en plusieurs. Il suffira que vous fassiez des mandats à ordre sur ma caisse. La chose vous va-t-elle ainsi?
— Oh! généreux ami! s'écria le baron. Merci; mille fois merci ! Vous êtes mon sauveur et celui de toute ma famille !
— Je pousserai même plus loin mon assistance, monsieur d'Overburg. Je me propose, un peu plus tard, de dégrever vos biens patrimoniaux de leurs hypothèques... Mais si, par malheur, on me faisait l'injure de repousser ou de rendre impossible les projets d'union convenus entre nous, alors, vous le comprenez bien, je serais libre de retirer mes promesses et mon aide.
— Ne craignez rien pour cela, répondit le baron. Une pareille alliance, j'en conviens, aurait peut-être rencontré autrefois d'insurmontables obstacles ; mais aujourd'hui l'argent est devenu le levier tout-puissant qui abaisse les montagnes, qui comble les abîmes et qui, dans le monde moral, peut rendre possibles les choses qui ne l'étaient pas autrefois.
— En tout cas, baron, au besoin, rappelez à vos parents que je me mettrai au lieu et place de la Banque et que je serai votre créancier au même titre et avec les mêmes droits que cet établissement.
— Si mon oncle consent, je pourrai bien me passer de l'approbation de mes autres parents; et c'est pourquoi je pense qu'il serait très prudent de ne parler de ce projet de mariage qu'aux membres de nos deux familles et encore en leur recommandant strictement le secret. Sans cela, des bruits prématurés pourraient encore nous susciter des difficultés. Par exem()le si un de mes parents écrivait au marquis avant que celui-ci m'eût envoyé sa réponse. Mon oncle est un homme bizarre.
— Eh bien, gardons la chose secrète entre nous jusqu'à ce que vous ayez reçu sa lettre. Ce sera, en elTel, le plus prudent.
— Je vous en prie, monsieur Steenvliet, permettez-moi de vous quitter pour aujourd'hui. J'ai hâte de me conformer à votre sage conseil pour
prévenir tous les bruits défavorables et en même temps d'écrire à mon oncle. Dès que je recevrai sa réponse, je viendrai vous en faire part. D'ailleurs, l'occasion ne me manquera pas pour vous témoigner encore, dans l'entre-temps, ma profonde reconnaissance. Adieu.
— Au revoir, monsieur le baron.
Et l'entrepreneur escorta son hôte jusqu'à la porte en lui prodiguant encore des paroles d'encouragement.
Lorsque le baron se fut éloigné, M. Steenvliet retourna dans son cabinet. Il ne paraissait pas très satisfait de la façon dont le baron avait, au commencement du moins, accueilli sa proposition. Son visage exprimait le mécontentement et il secouait la tête d'un air soucieux.
Arrivé dans son cabinet il alluma sa pipe en écume de mer et se mit à fumer à grosses bouffées, comme il avait coutume de le faire lorsque des pensées peu agréables assombrissaient son esprit.
Enfin, lorsque ses réflexions et son tabac l'eurent insensiblement mené à envisager l'affaire sous un jour plus favorable, il murmura :
— Le baron n'a pas accueilli ma proposition avec une grande joie. Il en paraissait tout troublé. Pour ce qui le concerne, je crois à son consentement sincère ; mais il craint ses parents, surtout son oncle, le marquis. Certes, dans le monde, c'est un avantage considérable et un grand honneur d'appartenir à une race illustre; mais, au fond, tous ces gens si fiers ne sont pas faits d'une autre essence que nous tous. Ah ! ils pourraient bien refuser. Le baron pourrait faiblir devant leur résistance. Il y aurait donc une lutte entre leur orgueil et mon ambition paternelle ? Ils ne me connaissent pas; ils ne savent pas que, jusqu'à présent, je n'ai pas laissé inexécuté un seul de mes projets... Pourquoi donc m'inquiéter du résultat? Le baron peut hésiter, chercher à obtenir des délais; mais est-ce que je ne le tiens point par l'argent ? Attendre n'est rien, pourvu que j'aie des chances d'atteindre mon but; et ce but, je veux l'atteindre et je l'atteindrai.
Un valet entra, après avoir frappé légèrement à la porte.
— Monsieur, annonça-t-il, M. votre fils vient d'entrer. Selon vos ordres, je lui ai dit que vous vouliez lui parler immédiatement.
— Eh bien ?
— Il m'a répondu : « Allez au diable! » Et il est monté.
— Quel air avait-il?
— Très fatigué, pâle et de mauvaise humeur, monsieur.
— C'est bien.
Le domestique sortit.
ÎO
ARGENT ET NOBLESSE
— Il me fera avoir une alla(|ue d'apoplexie, s'écria l'enlropn'ntnir en frappant du pied avec colère. Je ne pense qu'à lui, à son lionlieur, et lui, après une nuit de désordres el de dissipation, ne dai,i,'ne pas seulement venir me saluer. Il méprise mes ordres en présence de mes domestiques. Ah ! ra ne peut pas durer ainsi ! Il laut cju'il sache, et il saura (|ue c'est moi (|ui suis le mailrr
En achevant ces menaces, il jrravit l'escalier de marbre et ouvrit la porte d'une des chambres (jui s'ouvraient sur le palier.
Il vil son (ils. (jiii avait déjà ùté sa redingote, debout devant sou lit.
— Mauvais sujet! s'écria-t-il. Jacques ne t'a-t-il pas dit que je voulais te voir à ton retour? Pour- (|uoi ne m'obéis-tu pas ".'
— Je suis malade, grommela le jeune homme d'un ton revèche. Je vais me coucher.
— Malade'? Tu as encore une fois passé toute la nuit dans une scaiulaleuse débauche. Tu n'es (ju'un misérable ivro;;ne.
— Pas encore tout à fait, mon père, mais je crains fort de le devenir. El à (|ui la faute ?
— Et lu n'es pas houleux, Lils iniirat, de me dire pareille chose? s'écria l'entrepreneur affligé et courroucé à la fois, à moi, à ton père qui a pioché el peiné toute sa vie pour te voir heureux?
— Pourquoi vous cacher la vérité, mon jière ? Vous savez assez vous-même que...
— Ces grilles sur ta joue, (ju'esl-ce (|ue cela signifie? Tu t'es batlu, battu avec des femmes?
— Non, soyez tranquille, mon père, j'étais en bonne compagnie : vous les connaissez bien les jeunes gentilshomnies et les autres dissipateurs du club, (ihemin faisant, nous avons bu du Champagne dans un cabaret de village, par seaux, suivant la coutume, et, pour nous aum<er. nous avcuis mis en pièces (|uel(|ues verres el (luebjues glaces. Dans r(d)scurité, je me suis heurté contre un arbre; de là vient l'égratignure de ma joue. Allons, mon père, ne me faites pas de reproches inutiles. Ce n'est [las la première fois que pareille chose m'arrive, el ce ne sera problablemcnl pas la dernière. Sovez un peu indul^'ent et laissez-moi me mt'ttre au lit.
L'entrepreneur, mis dan-; la |>lus violrnle colère par le ralme exaspérant de son fils, s'élança vers lui le poing fermé.
— Vaurien sanscteur! vociféra-t-il. Tu n'iras pas le coucher, lu écouteras respectueusement ce qu'il me plaira de te dire !
— Eh! mon I)ieu, ne vous mettez pas en colère, mon père. Si vous le désirez, je resterai levé.
— Ah! tu continueras à boire, à bambocher comme un être 'sans éducation, oses-tu dire! Je
(•(uuprends : tu crois (|ue je n'ai ni le droit, ni b' pouvoir de l'imposer ma volonté. Eh bien ! tu U' trompes, et joliment ! N'oublie pas que, (juanJ la mère mourut Je n'avais encore qu'une toute petite fortune. Depuis lors tu m'as coûté et lu as dissipé au moins trois Ibis autant (jue ton petit héiitage i maternel. Ce (juc je possède m'appartient tout à fait, à moi seul, et, s'il me plaisait de te reluser à l'avenir toute monnaie...
— Fasse Dieu que vous me l'eussiez toujours refusée, nmn père, murmura le jeune homme sans s'émouvoir. Cet argent que d'autres mettent au-dessus de tout, je le hais comme la cause de ma misère et de mon désespoir. Ces paroles vous fâchent, mon père? Vous croyez que je dis cela j)()ur vous faire de la peine! Croyez, (jue malgré tout, je vous aime et je vous respecte: oui, je voudrais être la joie de vos vieux jours; mais je ne suis plus bon à rien, plus capable de rien. La vie m'ennuie tellement que je voudrais élre mort...
L'accent de conviction avec lequel llerman avait juononcé ces dernières paroles elfraya profondé- Mieiil M. Steenvliet et fit tomber sa colère comme par enchantement.
— Mon lils, mon fils, si tu savais comme tu me fais de la peine! Aie pitié de Ion père! Je le donne tout ce (|ue ton cieiir peut désirer; des chevaux de j»rix, des voilures de luxe, de l'argent en abondance, el tu ne t'estimes pas encore heureux?
— Je suis malheureux, mon père, profondément malheureux !
— Connneut cela est-il possible? As-lu peut-être une cause s-ecrète de chagrin? Confie-la moi, je t'aiderai à en triompher.
— Vous la connaissez, celle cause, répondit le jeune homme. Ce n'est pas la première fois que je vous en parle ; mais vous voulez que je vous la répèle? Eh bien, soit. Mon excellente mère était une fille de paysans. Malgré votre fortune, qui croissait tous les jours, elle a élevé ma première jeunesse conjiue elle pouvait; elle m'a incul(|ué sa simplicité, son amour pour la vérité et pour la vertu, en même temps que s(m aversion pour le faux luxe; mais les manières distinguées, le vernis spirituel et brillant, l'ambition de s'élever, — qualités (|ue l'on (loi! aviur sucées avec le lait maternel |iour les iiossédcr entièrement, — elle ne pouvait pas me les apprendre on me les inspirer, ni vous non plus, mon |ière. L'argent ne vous avait pas encore poussé à chercher p<uir moi le boidieur dans la vie inutile el fastueuse de ce qu'on est convenu d'appeler le grand monde. Vous el mère, vous rêviez pour moi une carrière fructueuse et en UK-me temps honorable. Je deviendiais artiste, peintre, et je suivais les lev<ms de 1 Académie. J'eus (les professeurs particuliers ({ui me firent
AUGENT ET NOBLESSE.
— Vaurien, sans (.'œur! vociféra-t-il. (Page "20.)
fiiire quelques progrès; je commençai à peindre. J'avais des dispositions, beaucoup de dispositions; tout présageait qu'après de sérieuses études je ferais honneur à votre nom et à mon pays. Je regrette ce temps d'enthousiasme, d'amour du beau, d'ardentes croyances en l'avenir. J'étais bien lieisreux alors! Mais la fortune vous favorisa d'une manière aussi inattendue qu'inespérée et, pour comble de malheur, Dieu rappela à lui ma pauvre mère. Vous m'avez forcé alors, mon père, impitoyablement forcé, de déposer pour jamais le crayon et le pinceau. Le fils d'un millionnaire ne pouvait plus tiavailler. C'est ainsi que vous avez brisé l'espoir de ma vie et tout mon courage ; car j'ai oublié ce que j'avais appris et maintenant il est trop tard. — Allons, allons, mon fds, dit l'entrepreneur d'un ton très calme. Tout ça n'est qu'une erreur de tes sens. La migraine te rend chagrin et grognon. Tu voulais devenir peintre? Qu'est-ce, au
fond, qu'un peintre, sans parler bien entendu de quelques génies exceptionnels presque aussi rares que le merle blanc? Un peintre est un ouvrier (jui fait des meubles pour orner les salons des gens riches. Il s'estime heureux lorsqu'il réussit à nouer péniblement les deux bouts de l'année. N'est-ce pas ainsi?
Un sourire triste et impiobateur plissa les lèvres du jeune homme.
— Oui, ris de mes paroles, continua le père. Tu ne me feras pas croire qu'il ne serait pas de la dernière stupidité de courir avec un tableau sous le bras pour l'otfrir en vente, de se jeter aux genoux des journalistes et des criti([ues d'art, ou de se laisser traîner dans la boue par des concurrents jaloux, quand on a des millions à sa disposition. Reconnais qu'en ceci, du moins, j'ai raison.
— En tous cas, cela importe peu actuellement, répliqua le jeune homme. Vous avez jugé qu'il
AllGENT ET NOBLESSE.
valait miiMix pour moi de friW|ueiilcrl('s plus hautes classes de la sociél»^ et tie vivre sans rien faire d'utile. Je vous ai obéi. De (pioi poiivoz-vous vous plaindre?
— Mais, Hcrniaii, mou pauvre liarçou, ce n'est pas une rai>on pour te traîner ilans une crapuleuse déhanche, s'écria rcntreprencur avec un accent d'inilnlj^ence paternelle. Hue tu l'amuses dans la compafinie des membres du club, je n'y trouve rien à redire; mais faul-il pour cela te livrer à de pareils excès tie boisson au ris(|ue de troubler ton intelli}:ence et de perdre la santé et ta bonne réputation?
— J'ai proromiémeut rélléchi à cette (piestion, mon père ; ce matin encore, pendant des heures. Est- il nécessaire de iaire de pareilles excès de boissons en telle compagnie? l'our moi, cela est inévitable.
— Inévitable? Mais avec une volonté un peu ferme on peut toujours se retenir.
— On pourrait le croire, mon père, mais cependant ce n'est pas ainsi. Quand je me trouve dans la cornpaj,'tiie de ces jeunes nobles, avant rju'ils soient écbaulTés par le vin, je me sens à chaque instant profondément humilié ; car, même safis le vouloir, ils montrent assez qu'ils ne me considèrent que comme un intrus d'un sanj,' de (|nalilé inférieure. Je dois reconnaître d'ailleurs que je suis réellement bien au-dessous d'eux : je ne parle pas leur lanirne, je n'ai pas leurs belles manières, je ne puis point jiarler (b; mes ancêtres ni de mon blason, de mon oncle le duc, ni de ma tante la comtesse; mais (|uanil le vin déborde sur la table et(jne les têtes sont a'inmées, alors je deviens insensiblement leur é,ual et niéme je les dépasse tons par la seule puissance dont vous me laissez disposer : par l'art^'enl... Kt lorsijue, en leur présence, je sème l'or à pleines j)oi};iM''es et je paie même l'écot des plus riches, alors ils m'admirent et ils na'encensent ; alors ils s'écrient que si je ne suis pas d'un sanj,' n(dde je méritais dn moins d'en être. Vous voyez donc hier), mon père, (|ue je ne puis pas écbap|)er à la folle vie qui vous alfli|,'e, à nutiiis que je i\e dise adieu dédnitivemenl et pour toujours à la d.inf^erense société de ces nobles frcnlilshommes, le tiésirez-vous?
— Non, pas cela, Herman, maintenant moins que jamais. Mais si tu l'amusais avec une certaine mrsnre et si tu l'arrêtais de boire dès que tu sens (|ne le vin va te faire mal ?
— Ah ! mon père, cela n'est |ias possible, je ne suis pas un anjje. four n'être pas dédai^rné par nies nid)b's amis je ilois du moins (aire comme eux, el si le vin m'a nm* fois obscurci l'esprit, je n'en ai pas pour cela moins d'inlellif;ence el de volonté (|ue les autres.
— Essaie dn moins, mon (ils, promets-moi (jue In l'essaieras.
— Je veux bien promettre, murmura Herman, en haussant les épaules; promettre est facile, mon père; mais je ne réponds pas (jue je pourrai tenir uja pande. .Ainsi, par exemple, dans huit jours, nous avons dans b* même cabaret une fête, un banquet, où l'ou ne boira pas peu de chose. Le bau(|uier d'Alster a perdu le pari d'un dîner de quinze «-ouverts contre le coinle de llautinanoir. Ce dîfjer dégénérera pi'obablement en une longue bamboche, car l'hôtelier de rAit/lc il'nr, un lin renard, a deux (illes ipii, malgré leur innocence apparente, connaissent parfaitement le truc pour nous entraîner dans de folles dépenses d'argent. Vous me direz, mon père : a N'allez pas à celle partie. » C'est impossible : j'étais, avec le baron Arlhnr d'Overburg, le témoin du pari. Si j'y man(|uais...
— .Non, pour cetttî fois je ne puis pas vous le conseiller. inlerrom|)it l'entrepreneur. J'ai pour cela cerlaines raisons |iuissanles. Vas-y et tiensloi un peu bien el ne fais pas de choses dangereuses... Maintenant que lu le montres raisonnable, j'ai bien envie de te parler d'une autre afiaire, mais pnis(|ue tu es fatigué j'attendrai juscpTà (lemiin.
— Ma fatii;u(; est passée, mon père.
L'entrepreneur prit la main de son (ils :
— Herman, dit-il, écoute mes paroles avec bonne volonté et sans préventiini. Tout ce que j'ai fait justpi'à présent, je l'ai fait par amour pour loi. Mon rêve était de l'élever dans le monde, de le faire jouir dans la société dt s honneurs « 1 de la considération pour les(|nels je ne suis pas né et je n'ai |ias été élevé moi-même, j'ai l'espoir niainlenant que bientôt je pourrai atteindre ce but de tous mes elforis. ïn as vingt -quatre ans, dis-moi, n'as-tu jamais songé au mariage?
— Jamais, nmn |)èrc.
— Eh bien, si je t'olTrais une femme aimable, spirituelle el charmante, repousserais-tu sa niain?
— Je n'en sais rien.
— Mais si je le disais qne Ion cniiM-nicuienl me rendrait heureux?
— A ces conditions je pourrais me soumettre à vos désirs. \U\ changement si radical dans ma position me guérirait peut-être de l'ennui el dn dégoût de l'existence.
— Et puis réiléchis, mon (ils, qu'une maîtresse de maison est nécessaire ici, une femme distinguée, bien élevée, qui sache recevoir comme il convient. Je voudrais jouir un peu de ma fortune, inviter à des dîners, à des soirées, des gens dans une belle position... Je pourrais me remarier, oui, mais je l'aime lr(q) pour te donner une maràlrc.
AllGENT KT NOIJLKSSK.
Ta femme sera la maitresse ici et c'est elle qui iieiulra la maison. Aii ! Herman, si je réussis celte fois dans mes eflorls, il est probable ([ue tu me remercieras éternellement pour un si brillant mariage... Tu connais mademoiselle (l'Overburg?... Elle est charmanle, elle séduit tout le monde par sa conversation spirituelle et par la grâce de ses manières.
— Quoi? c'est Clémence Overburg que vous voulez me proposer pour fiancée? s'écria Hermann avec une expression de surprise mêlée de regret? Une fille de baron de vieille noblesse? Elle est aimable, spirituelle, je le reconnais ; mais jolie, je ne l'ai point remarqué.
— Tu te trompes, Hermann, sa figure est très bien. Et réfléchis donc quel grand et beau nom ! Tu seras donc admis dans une des familles les plus nobles et les plus illustres de tout le pays.
— C'est précisément cela qui m'elTraie; en présence de celte demoiselle d'Overburg d'une si haute naissance, je ne me sens qu'un tout petit garçon, mon père. Cela m'humilie profondément. Je ne connais ni les idées, ni les habitudes, ni le langage de ce grand monde. Une femme qui a plus d'esprit que son mari et qui peut lui donner des leçons sur tout, serait-ce bien la condition d'une vie supportable? Et puis il y a les nobles parents, quel accueil feront-ils à l'intrus qui a du sang d'ouvrier dans les veines? Ils ne l'accueilleront qu'avec dédain naturellement.
— Tu n'envisages que le vilain côté de l'afîaire, mon fils, répliqua l'entrepreneur. Ma grande fortune te garantira contre l'humiliation que tu as tort de craindre... Allons, llerman, mets-y de la bonne volonté. Promets-moi que tu ne te mettras pas en travers de mon pro'el • rassure-moi. Dismoi que tu accepteras Clémence d'Overburg comme femme si on t'offre sa main.
— Je consentirai pour vous plaire, mon père, mademoiselle Clémence ou une autre, ça m'est égal. Je ne puis pas devenir plus malheureux que je ne le suis.
L'entrepreneur, qui s'était attendu à une vive résistance, était étonné autant que joyeux de la condescendance de son fils.
— Eh bien, Herman, je suis content de toi, ditil, nous ne parlerons pas davantage aujourd'hui de celte affaire encore quelque peu incertaine. Va te mettre au lit maintenant et tâche de prendre du repos. Cela te fera du bien.
Et après avoir serré encore une fois la main de son fils, il sortit de la chambre avec un joyeux sourire sur les lèvres.
Lorsque le baron d'Overburg eut fait encore deux ou trois courses, toutes relatives à sa situation envers la banque, il se rendit au chemin de fer et monta dans un wagon de première classe. Dans le compartiment où il entra il n'y avait que deux personnes qui causaient à voix basse entre elles et qui ne firent guère attention à lui. Il put donc se livrer, sans être troublé, à ses réflexions, dans le coin où il avait pris place.
Durant quelquetemps sa physionomie s'illumina d'un sourire; il réllécliissait qu'il avait été sur le bord d'un abîme. Sa fortune était tout à fait perdue, et sa situation envers la Banque avait été si critique et si menaçante, qu'il n'avait plus eu devant les yeux qu'une déchéance sans espoir, une ruine complète, la honte et la misère pour lui et ses enfants. C'est Dieu lui-même, pensait-il, qui m'a inspiré l'idée d'invoquer le secours de M. Steenvliet. Ce généreux bourgeois lui fournissait les moyens de cacher à tout le monde les brèches de sa fortune, jusqu'à ce que l'autre héritage vînt le délivrer de toute inquiétude. Sa conscience essaya bien de lui faire voir aussi les points noirs de cette affaire. Sa fille devrait se marier avec un jeune homme du sang roturier : elle, rejeton de l'illustre famille des Overburg, alliée avec le fils d'un homme qui, il le savait, avait commencé sa carrière comme journalier, comme simple maçon. Une pareille mésalliance ne souillerait-elle pas d'une tache ineffaçable le nom immaculé de ses ancêtres?... Mais sur ce point-là, pensait-il, le temps a considérablement modifié les idées.
D'ailleurs si Clémence avait de l'inclination pour Herman Steenvliet et acceptait librement sa main? Ce mariage ne faisait pas entrer un bourgeois dans sa famille, à proprement parler, c'était simplement une descendante, un rejeton féminin qui passait à l'état de bourgeoise. Dans tout les cas et de quelque façon que la chose se présentât, il n'avait plus le moyen de résister. Accepter la proposition de M. Steenvliet ou se résigner à la décadence et à la honte, il ne lui restait pas d'autre choix.
Le train s'arrêta dans une petite station. Le baron descendit. Il devait encore marcher pendant six ou sept minutes. Après avoir suivi la grande route pendant quelques centaines de mètres, il prit un chemin de traverse qu'ombrageait une double rangée de hêtres.
Au bout de ce chemin s'élevait une large et pesante construction flanquée d'une tour des deux côtés de la façade. C'était le château patrimonial des barons d'Overburg.
AllGEiNT ET NOBLESSE.
Sans doiili', plusieurs siècles avaient pass»'* sur cellt' noble dt'ineure; car certaines parties portaient la nianpie d'une haute anliquitt' ; mais cliarjue fpo(|ne n(»uvelle y avait rlianj,'»' (|uel(|ne chose. La vieille porli' seijîneuiiale existait encore, mais If poiil-levs av.iit depuis loiiglcmps dis[>aru. Les l'enrtres ogivales avaient éli' Iransrormi'es en iViiêtres carrées et les petites vities enchà«;sfes dans les lamelles de plomh avaient été rempLicées par de grandes glaces.
Tel (|u'il fiait actiiellcmi'iil, refait et déformé en partie, le château, p.ir sa grandeur el sa haiitfiir, donnait une idée favorable de la richesse de ses propriétaires II était d'ailleurs précédé d'un magnilique jardin et entouré d'un vaste parc piaulé d'arbres séculaires. Personne n'eût pu supposer (jue, sous les riches lambris de celte demeure seigneuriale, régnaient la détresse et la crainte de la ruine.
Le baron d'Overburg entra dans son château et ouvrit l;i porte dune pièce du re/-df-chaussée dont b'S fenêtres s'ouvraient sur le parc.
Son rftonr inattendu surprit la baronne qui était assise aufirès de la fenêtre, un ouvrage de tapisserie à la main. Elle paraissait avoir pleuré, car ses yeux étaient encore rouges. Klle se leva comme en sursaut et demanda avec une expression d'angoisse :
— Marcel, vous sourie/ ? Dites-moi vile quelles nouvelles vous apportez.
— Ue très heureuses nouvelles, Laiirf, nous
sommes sauves
— Sauvés? .Ml ! que Dieu soit béni df sa miséricorde, s'écria la vieille dame en levant les maii s vers le ciel. J'ai |)finf à le croire, j'avais perdu tout espoir. Tranquilli>ez-moi. .Marcel, dites-moi (jui nous prèle si généreusement son secours. .Notre cousin, le chevalier d'Havenport?
An lien de lui répondre, M. d'Overburg demand;i :
— Où est Clémence V
— Elle est assise sous le berceau, près de l'étang.
— El les autres enf^anlsV
— Je les ai éloigu's. ils sont albs passer Li journée à La campagne de la douairière Van Langenhove.
— <Ju'esl-ce que Cb-mence connaii du malheur qui nous a frapjiés?
— Je lui ai dit seulement que nous avions perdu beaucoup d'argent. Elle en esl fort allligee parc' qu'elle craint que ce malheur ne soil un (d»slacle Ml mariage de son frère. Mais elle ignore absolument <|ue nous étions c(unplèlemenl ruiné< par la catastrophe de Lfi l'iudt'iire.
— Tant mieux, Laori-; il faut (|ue cela reste
caché |t(iur tout le monde... Asseyons-nous. Je vous raconterai mon aventure, et j'ai d'ailleurs à vousparler d'une chose fort importante. D'abord, je me suis rendu au château de notre cousin le chevalier d'ilavenport. Il m'a refusé complètement toute a.ssistance. Kn^uile j'allai rendre visite à Druxelles à notre rii lie ami de la Cioix. Il m'accueillit avec des conseils huiiiilinits el repoussa ma demande d'une façon prescjiie grossière. J'étais là, sur le pavé, désespéré el ne sachant que tenter, lorsque le ciel m'inspira tout à coup l'idée d'aller invoquer l'aide de M. Sleeii\liet.
— De M. Sleenvliel, l'enlreprenenr? demanda niad;iiiie d'Overburg avec éloniieiiient.
— Oui, de .M. Steenvliet, le riche entrepreneur, qui a, deux ou trois fois déjà, passé l'après-midi ici avec son bis llerman. J'avais peu des|)oir en sa générosité, Laure, aussi peu (jue vous en ce moment. Etre n'est qu'en hésitant el avec crainte (jiieje me dirigeai vers sa demeure.
— Et il a consenti à votre demande?
— Non seulement il nous [irète, sous la seule garantie de ma signature, les deux cent cinquante mille francs dont nous avons besoin; mais il nous ouvre sa caisse él il nous tirera de tons nos embarras. Il le peut ; il a des millions à sa disposition.
— Ah ! (piel bonheur inattendu 1 s'écria madame d'Overburg. Quelle grandeur d'âme chez un homir-e de basse extraction! Ah! Marcel, si affligeant que cela soit, il faut pourtant le reconnaître, actuellement il n'est pas rare de tr<mver parmi les b(»urgeois enrichis plus de noblesse di' cu'ur et de bonté (|ue |»armi les gens de haute naissance.
— N'exagérez pas, Laure, répliqua son mari. Ces bourgeois peuvent exercer le commerce et l'industrie. Quand la chance leur sourit, ils gagnent énormément d'argent, et ils ne sont pa^ obligés de l'épargner par devoir de famille. Nous, au contraire, si nous ne pouvons pas conserver ce que nos parents nous ont laissé, nous allons insensibleiiieiil, mais inlaillildemeni vers la déchéance.
— Mais, maiiiteiianl, Marcel, nous sommes délivrés de cette inquiétude, n'est-ce pas?
— Oui; mais M. Sleenvliel a mis une condition à s(m assistance.
— Oh! nous l'acceptons sans hésiter.
— Nalnrellemenl, Laure; notre salut est à ce prix.
— Et (|uelle est celle cmnlition?
— Je vais vous le dire : vous avez vu le (ils de M. Sleenvliel ; c'«'sl un gentil garçon, très poli, intelligent, el de |tlus, réservé el modeste. Notre Clémence paraissait se plaire partirnlièrenient en sa compagnie, n'est-ce pas?
— En eiïel, Marc<'l; mais poui(|noi me demandez-V(tus tout cela?
ARGENT ET NOBLESSE
— C'est parce que M. Steenvliel m'a lait la proposition (le permettre (|iie notre Clémence épouse son (ils Ilerman.
La baronne se leva et regarda son mari en (ace avec autant (rétonnement que si elle apprenait la chose du monde la plus incroyable.
— Permettre que notre Clémence épouse son fils? répéta-t-elle lentement. Mais cela e^t impossible.
— C'est regrettable à coup sûr, Laure, mais serait-ce la première fois qu'une famille noble, pour sauver son honneur et son existence, se résigne à un pareil sacrifice?
— Une mésalliance? Notre Clémence, la femme du fils d'un bourgeois qui, à ce qu'on dit, a commencé sa fortune comme simple journalier! Mais à la seule nouvelle d'un pareil maiiage, votre oncle le marquis se mettra dans une furieuse colère, et nous déshéritera par vengeance.
— Ne vous inquiétez pas de cela, Laure ; je vais d'abord lui demander son approbation, et je suis certain qu'il ne me refusera pas, si je puis lui annoncer que vous et Clémence avez donné votre consentement. Voyons, rasseyez-vous... Vous pleurez, Laure? Non, ne luttez pas inutilement contre une inexorable fatalité. Je comprends votre chagrin; mais il y a des circonstances dans la vie où de deux maux on est contraint de choisir le moindre. Vous êtes mère; décidez: la pauvreté, la honte pour nous et pour nos enfants; la chute définitive de notre race, ou bien le mariage de Clémence avec un (ils de bourgeois qui apporte en dot un million, — je dis un million. Parlez, que choisissez-vous?
— Situation terrible! Mais, hélas! je le sens bien, il n'y a pas moyen de s'y soustraire, soupira la vieille dame d'un ton de profond découragement.
— Vous consentez, Laure?
— Ah ! il le faut bien ; nous ne pouvons pas faire autrement. Pauvre Clémence !
— Pauvre Clémence, dites-vous, mais elle acceptera probablement avec joie la main d'Herman Steenvliet. Il ne lui est pas antipathique; le million que son père lui donne en dot plaidera aussi quelque peu en sa faveur... Que pensez-vous, Laure, des dispositions de Clémence à l'égard de Herman Steenvliet?
— Elle m'a, en effet, parlé quelquefois de lui avec éloge ; mais éprouve-t-elle pour lui une sympathie particulière, c'est ce que je ne saurais dire.
— Nous allons le savoir tout de suite, Laure. Allons, prenez courage, et cachez votre tristesse. Je vais faire venir Clémence.
II sortit pour donner un ordre cà un domestique, et revint auprès de sa femme.
— Laure, dit-il, quel (|ue soit le sentiment de notre fille; n'oubliez pas (luil (aut f|u'elle consente; il le faut! Ainsi, point de faiblesse; au contraire, vous m'aiderez franchement et sans hésiter. En ne le faisant pas, vous m'affligerez inutilement; s'il le faut, faites violence à votre compassion maternelle. Eli bien, que puis-je attendre de vous?
— Je vous aiderai de tout mon pouvoir; c'est mon devoir, je le sens bien, répondit la vieille dame d'un ton résolu.
— Merci, Laure, vous me faciliterez ma pénible tâche. Maintenant tâchez de faire bon visage et de ne pas avoir l'air triste. J'entends venir Clémence.
— Laissez-moi entamer l'affaire, dit madame d'Overburg. Vous y mettriez trop de précipitation, et pourriez l'effrayer.
La jeune fille ouvrit la porte de l'appartement. Elle n'était point particulièrement jolie dévisage; mais sa taille svelte et bien prise, et l'élégante richesse de sa claire toilette du matin lui donnaient un extérieur des plus agréables.
Elle se jeta au cou du baron en s'écriant :
— Ah! vous souriez, mon cher père; vous êtes de bonne humeur; votre chagrin est passé! Mon frère Alfred pourra-t-il devenir le fiancé de la jeune comtesse van Eeckholt?
— Oui, mon enfant, répondit M. d'Overburg; mais votre mère a, de son côté, à vous communiquer une heureuse nouvelle qui vous intérciise particulièrement.
— Qui me concerne, moi! Parlez, mère chérie, qu'est-ce que c'est? s'écria la jeune fille avec une vive curiosité. Me donnez-vous la belle robe de soie bleue que nous avons admirée Montagne-dela-Cour, à Bruxelles?
— Il s'agit de tout autre chose; d'une chose de la plus haute importance et du plus brillant résultat, dit la vieille dame en saisissant les deux mains de sa fille. Vous allez aussi vous marier, mon enfant.
— Moi, me marier?
— Oui; vous voulez bien, n'est-ce pas?
— Sans doute, je veux bien, mère... Et qui sera mon fiancé? Est-ce un joli homme?
— Oui, Clémence, un très joli garçon, qui vous a|)porte un million de dot.
— L'ai-je déjà vu, mère?
— Vous l'avez vu plus d'une fois et vous avez causé avec lui ; vous le trouviez même très aimable.
— Mais qui est-ce?
— Devinez.
La jeune fille posa l'index sur son front et murmura toute pensive :
— Le chevalier Van Rietwyck?... Pas celui-là? Guillaume de Hooghe?... Pas non plus? Paul de la Deule? M. de Garchamp?
'ir,
ARr.ENT ET NOBLESSK.
A clia(|uo nom la vieille dame secouait la tôte en j sii.Mie (le (liMiéiîalioii.
Le visage du baron prit une expi (>ssion d'iniiuié- i tude. Celte conversation prenait une tournure peu j favoralde, à ce (pj'il lui semidail. Kn elIVt, si (llénienre avait ('prouvt' la moindre inclination pour llerman Steenviiet, n'est-ce pas à lui qu'elle cùl songi' lont d'ahord?
— Ali! je sais <pii vous voulez dire, s'écria la jeune lille : .M. de Menlinj,'.
— Non, pas celui-là non |)lus, dit la mère.
— C'est cependant un coinle on un baron pour le moins, ma mère ?
— Non, mais son père possède des millions; vous pourrez briller au-dessus des plus riches.
— Viuis nie faites frémir d'impatience. Ditesmoi vile de qui il s'ajjit.
— Il s'appelle llerman.
— llerman ? llerman? (Miel llerman? répéta la jeune lille tonte surprise.
— llerman Steenviiet, mon enfant. N'est-ce pas uii)olijeniie homme distingué et digne d'être aimé?
l ne ex[)ression de piiié ilédaigiieiise contracta visage de la jeune lille, qui murmura :
— Oui, peut-être bien, ma mère... mais le pauvre garron n'est même pas de sang noble.
Et elle ajouta en riant pres(|ue aux éclats :
— Ah ! Ah ! moi la liancée d'ilerman Steenviiet! Alfred dit que son père a été maçon. Mère, mère, vous avez voulu vous amuser à mes dépens. Quoi ! mon frère va épouser une comtesse, et uioi je deviendrais la femme d'un fils d'ouvrier. Quelle mauvaise plaisanterie est-ce là ?... Vous vous taisez, mon père '! Vous paraissez contrarié ! Je commence à avoir peur. Je vous en prie, rassurez-moi ; ditesmoi que les paroles de ma mère n'étaient pas sérieuses.
— Elles sont très sérieuses, au contraire, mon enfant, répondit le baron. Asseyez-vous là devant moi, Clémence. Je vais tâcher de vous faire compieinlre rpie vous avez les meilleures raisons du monde d'acceplercelte union avec une grande joie. llerman Steenviiet est un joli garçon, bien élevé et plein de «œur. De ce coté, vous n'avez rertes pas à vous [daindre. Son père, (|ui est veuf et iiiimensément riche, lui donne un million de dot et vous installe dans son hôtel en souveraine maîtresse. Von^ jouirez donc, à partir du jour de votre mariage, de tout ce qui peut rendre une femme heureuse : une demeure princière, des équipages niagniliques, de nombreux serviteurs, des fêtes splendides où vous pourrez érlipser les plus riches par le luxe de vos toilettes et l'éclat de vos diamaiils.
— Mais tout cela ne lui donne pas urie goutte de sang noble ! interrompit pour la troisiènic fois la jeune fille.
Le baron, contrarié parce i|u'il entrevoyait linsuccès de ses ellnrts, secoua la tête et grommela avec impatience :
— I*uis(jue les mérites personnels de votre luliir époux et la grande fortune (lu'il vous apporte vous laissent iiidiilérente, j'invo(juerai d'autres raisons.
— C'est superllu, mon |ière: je ne ressens pas la inoiniire sympalliie pour ce M. llerman Steenviiet, et je n'ai aucune envie de vendre ma naissance pour de l'argent.
— Votre volonté n'est pas plus libre que la nôtre en celle alï'aire, Clémence. La fatalité le veut ainsi, et au besoin j'userais de mon autorité paternelle pour vous imposer ce mariage.
La jeune lille s'aperçut senleiiieni alors, au ton terme de la voix de son père, (|ue tout cela était sérieux. Elle prit peur, et se jeta en pleurant au cou de la baronne.
— Mère, mère, protégez votre enfant! gémitei!e.
— Vous avez tort, ma chère Clémence, dit la vieille dame en faisant violence à sa propre douleur. Cent autres à ta place béniraient le ciel d'une union si avantageuse.
— iMais vous me repoussez de la famille, vous me jelez dans les bras d'un lils d'ouvrier ! s'écria la jeune lille. Je perds ma noblesse et mon mari n'en restera pas moitjs un roturier...
— Soyons calmes, Clémence, ordonna M.d'Overburg. Asseyez-vous, et comprimez vos larmes, je le veux!
Lorsque sa lille eut obéi, il reprit d'une voix sombre et impérieuse.
— Ah ! vous vous montrez rebelle aux conseils, aux désirs de vos parents ! Je me vois donc contraint de vous a|)prendre dans quelle situation le sort nous a [dacés? Kh bien, écoulez, je vais vous le dire. Pour faire honneur à notre position dans le monde, [lour pourvoir aux frais de l'éducation de vos sd'urs et des prodij^alités de vos frères, a demi ruiné par des jiertes antérieures, j'ai été obligé de grever nos biens d"hypothè(|ues. En outre j'ai empinnté une somme considérable à la société L(i l'iiidriirr et je l'ai confiée à des amis alin de spéculera la Bourse pour notre eoni|)te commun. Un serviteur infidèle a volé des millions à la banque l,<( Pniileiirt', et dans celte catastrophe nous avons perdu toute notre fortune. Nous ne possédons plus rien ; il ne nou.^ reste rien au monde qu'une dette (|ue nous ne pouvons pas payer...
La pauvre jeune fille, pâle coinnie un linge, regardait son père en tremblant et versait d'abondantes larmes, sans dire un mot.
— S'il vous était possible de refuser ce mariage, Clémence, .savez-vous ce (ju'il arriverait? jioursui-
AllGENT ET NOBLESSE.
vit son père. JedoisàlaBanque deux cent cinqu;r.ite mille francs. Pour se rembourser de cette somme, mes créanciers feraient vendre aux enchères publiques tous nos biens, même notre château patrimonial, et nous mettraient impitoyablement sur la rue. Que nous resterait-il à faire, alors, poursuivis, déshonorés et réduits à la plus profonde misère? Oui, peut-être pourrions-nous trouver, les uns ici, les autres plus loin, un asile passnger chez nos parents; mais néanmoins il nous faudrait recevoir de mains étrangères le pain de l'aumône et le manger dans la douleur et Thumiliation, nous, nous, rejetons de l'illustre maison des Overburg! Acceptez la main d'Herman Sleenvliet, et vous vous sauvez vous-même, et nous tous avec vous. Le père de votre mari ne m'aide pas seulement à éteindre complètement ma dette, il purge mes propriétés de toutes les hypothèques dont elles sont grevées... Vous ne dites rien, Clémence.
— Sacrifier ma noblesse! Moi, devenir la femme d'un bourgeois! Irrévocablement, pour toujours! murmura la jeune fille frémissante de douleur et presque de dégoût.
— 0 Clémence, ayez pitié de votre malheureux père, de votre mère, de vos frères et sœurs, dit le baron d'un ton suppliant. Soyez notre ange protecteur à tous, dévouez-vous pour sauver l'honneur de notre race.
La jeune fille parut hésiter.
— Allons, ma chère enfant, soumettez-vous à la fatalité. S'il vous en coûte de faire ce sacrifice pour notre bonheur à tous, consolez-vous à l'idée qu'à l'époque où nous vivons, de pareilles unions, entre nobles et bourgeois, ne sont plus, comme autrefois, chose extraordinaire. Souvenez-vous des demoiselles Van Wiegers et Van Sackel, et même du jeune baron de Borp, qui a épousé récemment la fille d'un banquier.
— Être pour toujours déchue de noblesse, rejetée hors de notre famille! soupira la jeune fille, luttant encore.
— Ah! Clémence, ma chère Clémence, s'écria le baron en tendant les mains vers sa fille, voyez votre père qui vous implore les larmes aux yeux. Soyez généreuse, sauvez-nous de la honte, de la déchéance! consentez!
La jeune fille releva la tête, essuya ses larmes et répondit avec une résolution surprenante :
— Eh bien, mon père et vous, ma mère, peutêtre que la conviction que je me sacrifie pour l'honneur d'un grand nom — que je ne porterai plus, hélas ! — suflira-t-elle pour me donner de la force de subir mon triste sort avec résignation. Je consens. QuHerman Sleenvliet devienne mon époux!
— Viens sur mon cœur, ma chère, ma noble enfant, dit la vieille dame en embrassant sa fille avec
transport. Tu es l'ange gardien de la maison d'Overbui'g.
Le baron serra aussi sa fille dans ses bras avec une effusion pleine de reconnaissance.
Après cesèpancliements, il reprit:
— Clémence, une bonne œuvre ne doit pas rester inachevée. Puisque vous acceptez par dévouement filial le mariage qu'on vous propose, vous ne pouvez pas laisser supposer que cette alliance vous afflige ou que vous n'y consentez que sous la pression d'une inéluctable nécessité. Si l'on surprenait des larmes dans vos yeux...
— Je pleurerai dans la solitude, mon père, quand je serai sûr que personne ne peut me voir.
— Et la première fois que M. Sleenvliet viendra nous rendre visite, accompagné de son fils? On ne se marie pas sans se rencontrer un certain nombre de fois au préalable. Vous pâlissez, Clémence? Comment accueillerez-vous votre futur?
— L'idée de sa première visite m'effraie, en effet, mon père. J'essaierai de cacher ce qui se passe dans mon cœur; je me montrerai envers lui aussi polie, aussi aimable que possible... Mais, ô ciel, s'il s'enhardissait à me parler de sympathie et d'amour,
— Ne craignez pas cela, dit le baron, il y a une raison qui s'y oppose. Je n'ai accepté moi-mêrne ce projet de mariage que sous la condition bien expresse qu'il ne pourra être, de part ni d'autre, considéré comme décidé qu'après l'approbation de mon oncle, le marquis de la Chesnaie.
— Ah ! mon sort dépend de mon parrain le marquis? s'écria la jeune fille dont le regard s'illumina d'un rayon d'espoir. Il refusera.
— Non, Clémence, il ne peut pas refuser. Je vais lui écrire. Il aura, comme nous, à choisir entre celte union et une chute irrémédiable. Pour pouvoir refuser, il devrait me prêter plus d'un quart de mill ion. L'en croyez- vous capable ?
— Hélas, non! Je suis condamnée! soupira la jeune fille en baissant la tête avec un profond découragement.
— Ne vous découragez pas ainsi, mon enfant, dit le baron. Vous vous accoutumerez petit à petit à l'idée de cette union. La possession de millions compense bien des choses. Puisez des forces dans la conviction que vous serez la bienfaitrice de toute votre famille. Je me relire dans mon appartement pour écrire au marquis. Votre consentement contribuera pour beaucoup à le...
— Ah ! mon père, mon père, allez-vous déjà lui annoncer que je consens?...
— Que vous consentez avec joie, il le faut Clémence!
— Oh! je vous en prie, ne faites pas cela!
— Voudriez-vous déjà retirer votre parole ? Choi-
ARGENT ET NOBLESSE
sissez-voiis ilonc la misère et la lionle pour nous tous?
— Non, non, écrive/que jeconsi'ns.c'esUaNéiili'.
— Kli bien, prenez courage; les choses iront niit'ux (jue vous ne croyez. Kn atlemlant, |)as un mot lie celte all'aire à personne, son^'ez-y Ineii. Je me charg:e d'apprendre à vos frères et sœurs ce qu'ils ont besoin d'en savoir.
En achevant ces mois, il sortit du salon pt»ur >e rendre dans son cabinet. Là, il se dirigea lentement vers son bureau, mais il ne s'y assit pas, et resta debout, la tète baissée et le re^jard lixé à terre.
Une larme vint mouiller sa paupière ; il se parlait à voix basse, et dans son triste monologue, le nom (lésa chère fille et le mot de mésalliance revenaient souvent. Cependant, après cpTil l'ut resté abxirbé pendant assez longtemps dans ses [ténibles réilexions. il redressa tout à coup la tète en se disant à lui-même :
— Mais à (|uoi bon toutes ces douloureuses réilexions? Il faut (|ue cela se passe. Hésiter serait une folie; allons, prenons courage!
Il s'as>it devant son bureau et se mil à écrire, lie temps en temps, il s'interrompait pour peser ses mots et pour ( hercher des tournures de phrase propres à ménager les susceptibilités de son oncle, en même temps (jue pour réiléchir àce (|u'il devait lui confier et à ce dont il devait lui l'aire mystère. En effet, yin refus du marquis ou une exhérédalion prononcée par lui étaient un malheur irréparable (ju'il devait éviter à tout piix.
C'est en vue du résultat à obtenir (ju'il raconta la catastrophe de la bamjue ht Pntdnicc et la perte immense (|ui résultait pour lui, comme pour beaucoup d'autres, des abominables malversations d'un caissier infidèle. Il ne dit pas un mot, nature llemenl. de ses spéculations à la llourse et des sjiéculatioiis qu'il avait laissé faire en son nom [lar un svmlicat. Il expli(|ua à son oncle t|u'un généreux ami l'avait sauvé de sa situation sans issue, en lui pi fiant deux cent cinquante mille francs. Il arriva a la lin à confesser (jue celte personne, — un cntiepeneur de grands travaux publics, rirhe de rluxieurs millions, et généralement entouré de l'e-time de la Ixmigeuisie, — avait demandé pour son fils la main de Clémence. Ce ser.iit, malgré In roture de M. Steenvliet, un brillant mariage, que sa femme et lui, mais surtout (ib inence, désiraieni ardemment voir se léaliser; mais ni la baronne, ni .M, d'tjverburg. ni Clémence, ne voulaient rien décider à ce sujet sans avoir obtenu ' l'aïqirobalion de leur cher et respectable omie et ' parrain. (>'e-t à l'effet de solliciter i elle approbation i|u'il lui écrivait, et ils espéraient tous qu'il ne larderait p.i> à leur envoyer une réponse favorable.
11 lehit altentivcMiet sa lettre, la ferma, la cacheta du sceau à ses armes et tira un cordon de >onnelte.
Lu domesli(|ue parut.
— Tenez, lui dit le baron, remettez cette lettre à Vincent le chasseur. On'il coure à la gare du chemin de fer. et (|u"d la jeti»; dans la boite de la nosle.
M. d'Overbug, inquiété par les bruits qui couraient en ville sur la chute de la IJanque L(t l*ruilfiire. avait déjà d(.'puis (piatre jours disposé des deux cent cinqiianle mille francs et versé celte somme dans la caisse delà lianque.
A cette occasion, il était venu lui-même chez M. Steenvliet et lui avait dit de (|u'elle façon pressante il avait écrit à son oncle le niarcjuis. La réponse ne lui était pas encore parvenue, mais il ne doutait nullement (|u'clle ne fût favorable.
A la demande de l'entrepreneur, il fut convenu entre eux <|ue le baron donnerait, une dizaine de jours plus tard, un grand diner auquel il inviterail quelques-uns de ses |)arenls les plus considérables, ainsi que M. Steenvliet et son fils. El à ce dîner on ferait connaître le projet de mariage.
.Mais néanmoins, dès que la réponse approbative du inari|iiis arriverait, le barim la ferait connaître à renliepreneur, et celui-ci viendrait avec son fils au château, |)our que Ilerman et Clémence, devenus fiancés, pussent faire une [)lus ample connaissance. Les convenances exigeaient (|iie jus(|ue-l;i on ne ménageât pas aux jeunes gens d'occasions de se rencontrer.
Lors(|ue M. Steenvliet fit part â son fils de la joie (|ue lui causait la tournure favorable des choses relativement au mariage d'Ilerman avec mademoiselle d'Overburg, le jeune homme se ni(mtra tiè> lioid. Il déclara (|u'il était prêt à se conformer aux dé>irs de son père; mais que ce mariage réussit ou non, cela le laissait fort indifférent..
En allendanl, le jeune Steenvliet allait tous les jours au club. Il devait, d'après les conseils de son père, faire tous ses ellorls pour pénétrer plus avant dans l'amitié de M. Alfred, car celui-ci pouvait contribuer pour beaucoup à disposer favorablement le cd'ur de sa steur.
Il en résulta naturellemeni (|u.' Ilenn.in, qui, sans cela, n'était déjà i|ue trop enclin à boire, courut le danger de s'oublier dans le vin et dans de bruyantes orgies. En effet, il rentra pins d'une fois au logis très lard dans la nuit et avec un violent mal lie léle; mais heureusemenl, dans ces
Al'.CRNT ET N 01! LUSSE.
Nous y allumions un feu de bois sec. (Page 33.
derniers jours, il ne se présenta pas au club de nouvelles occasions de plaisirs excessifs.
Plusieurs fois Ilerman avait pensé à la maisonnette du vieux charpentier Jean Wouters. Parfois, lorsqu'un long repos avait écîairci ses esprits, l'image de Lina Wouters se dresssait devant ses yeux, et alors il éprouvait un sentiment de regret et de honte, et il chassait l'image avec un triste sourire d'ironie. Lina n'avait-elle pas aidé à le ramasser dans la boue du cliemin? Ne devait-elle pas le considérer comme un misérable ivrogne?.. Il s'efforcerait d'oublier celte rencontre. S'il était devenu indifférent à l'opinion que le monde pouvait avoir de lui, il ne voulait pas du moins avoir à rougir devant les innocents conipagnons des jeux de son enfance...
Sur ces entrefaites, arriva le jour fixe pour le banquet kVAujle d^Or.
Pendant toute la matinée, Herman fut comme
poursuivi par la question de savoir s'il n'était pas de son devoir de profiter de celte occasion pour aller remercier le charpentier et sa famille de leur généreuse conduite envers lui. Il lutta longtemps contre cette idée, et la repoussa plus d'une fois; mais elle se représenta si souvent qu'il finit par l'admettre, et résolut de faire une courte visite au charpentier, afin de lui exprimer en quelques mots sa reconnaissance.
S'il prenait le chemin de fer, il risquait de rencontrer ses compagnons du club. Ils voudraient savoir pourquoi il les quiltail en route, et le suivraient probablement. Pouvait-il fournir à ces jeunes gens ironiques et railleurs l'occasion de mettre le pied sur le seuil du charpentier? Serailce là la récompense qu'il devait apporter en guise (kl remerciement à ces braves gens si simples ? Oh ! non, ce serait une lâcheté...
11 y avait un moyen, jensait-il, d'éviter cet
HiO
ARGENT ET NOHLESSE.
incimv«Miienl. Il paiiirail |iar le chemin de fer, mais lieaiicitup jiliis lui (]ue ses amis.
Lorsque, meltaiil à cxéeiilioii ccUe it'soliiliim, il tlesceiidil peu après qu.ilre ln'ures à la statidu Lotli, il \it le l'argon de l'Iiôtel de l'MijIr d'Or el un ouvrier qui emportiienl un |)aiiier et deux grandes caisses (|u'oii venait de descendre d'un wajion de hajjages. C'élaienl prolialilement des fruits, des taries »'t du dessert pour le banquet.
Ilt'rman se déruha, autant ipie possible, à l'altt'iition de ces deux individus, el marcha rapidement sur la chaussée.
Après avoir marché |u'nd.iiit (pichpies minutes dans celle direction, il pi il un chemin de terre à droite, el le ««uivit d'un pas ra|»idt', juscju'à ce que, à quelques centaines de pas |iliis loin, il vil se dresser la maisunnelte de Jean Woulers.
L'humhie maison d'ouvriers où on l'avait si {ïènèreusemenl soigné et hébergé était là solilaire en plein champ, à demi cachée sous le feuillage sombre de ses noyers iréauls, el égayée par la verdure plus claire des cerisiers el des pommiers du verger. Au-dessus de la baie d'épines (|ui servait de clôture au jardinet précédant la maison, s'élevaient deux buissons de syringa chargés de llt'Uis, dont le parfum péiiélrant se répandait au loin et que le jeune Inmime r('s[)irait avec délices.
Li- clair soleil de mai versait sa lumière bienfaisante sur celle lran(|uille oasis, queI(|U('S pigeons roucoulants se promenaienl sur le loit de celle pittoresque demeure, el du feuillage touflu d'un ceri.->ier s'élevait la chanson mélodieuse d'un rossignol.
Ilrrman s'arrêta im|)ressionné: une expression êlrai\ge |)arut sur son visa.ue; l'enlhousiasme et le bonheur brillaient dans ses yeux, et il se mit à n)urmurer en lui-même :
— (>omme nous sentons tout à coup raviver nos souvenirs eu voyant des lieux familiers, en entendant des sons connus, en respirant i\e,:^ parfums aimés!... .le revois ma grand'mére el mon vieux grand-père qui me sourient derrière la haie de leur jardin. Ils demeuraient dans une maisonnelle pareille à celle-ci, un jteu plus grande.., ma mère me tient par la main, guidant mes pas encore chancelants. Nous venons d'entrer dans le joli mois de mai, comme à présent; c'est lejour anniversaire «le mon grand-père, .le jtorle un gros b(»uquet de Heurs; je balbutie mon compliment de fèlc; le vieillard me serre en Iremblaiil stir son ca'ur; je setis une larme tomber sur mon front... Mêlas 1 ils ne sont plus, ces n(d)les (durs... et morte aussi est ma bonne mère!
Il secoua la léle avec tristesse, et luU.i pendant ..Il iiisianl contre ces |iensées aflligeanles. Knfin il marcha résolument vers la maison.
Arrivé dans le j;irdinel qui la précédait, il s'arrêta de nouveau pour conleuipler a\ec une palisi'action intime les humbles lleurettes qui bordaient le chemin, el qui seuihlaienl lui sourire -omme à une aiicitiine connaissance, (l'étaient eu effet des amies de son luMireus'' enfance, et il se souvint, vu ce moment, C(jmbien île fois il en avait paré, en jouant, la tète blonde de la petite (laroline Woulers; la violette odorante, la marguerite blanche au cœur rose, l'églantine pourprée, le joli boulon d'ur; diamanls bruis de la couronne de son innocente compagne de jeux, bien aulremenl beaux et précieux pour sou cceur que les Heurs rares el chères qu'il avait vues depuis lors dans le jardin de son père ou dans les magnifiques serres de ses nobles camarades du club.
Peut-être fût-il resté longtemps absorbé dans ces souvenirs et dans celle rêverie, si une voix de femme n'avait tout à coup frappé sou oreille.
— Eh quoi, c'est vous, monsieur Sleenvliel; ne restez donc pas à la porte ; entrez, je vous en prie.
— Bonjour, mère Woulers. N'y a-t-il pas d'empéchemenl?
— De l'empôcliemenl? Il n'y a jamais d'empêment, monsieur. El dans tous les cas il n'y en aurait jamais pour vous. Kiilrez donc, El comment vous portez-vous maintenant ? Vous paraissez en parfaite sanlé el de bontie humeur. Ah! maintenant je vous n-lronve ; mais l'autre soir, j'aurais eu p une à vous recoimaîlre; vousaviezun si drôle d'air! Asseyez-vous, monsieur Sleenvliel. Non, pas sur celle chaise-là : en voici une meilleure... et à quoi devons-nous l'iumiieur de volic visite, s'il n'y a pas d'indiscrétion à vous le demander?
— ■ .le venais vous remercier lous de vos bonlés envers moi, répondit le jeune homme.
— (l'éla'l bien ce que je pensais, monsieur, mais cela n'était pas nécessaire, car en pareille circonstance nous en eussions fait autant poui l(uil le nmude.
— Je vous crois, mère Woulers ; mais cela n'empêche cependant pas que je ne doive de la reconnaissance à votre père el à votre lille pour la pitié généreuse (|u'ils m'(mt lémoignée. C'est surtout au père Woulers que je veux exprimer ma gratitude.
— Mon père est à son travail, au village; notre Lina est allée à Hal...
— Alors, je vais vous dire adieu, et je viendrai vous revoir un autre jcmr.
— A voire place, j'attendrais plulnl un peu, monsieur, notre Lina est allée porter à la facleuse la dentelle qu'elle venait d'achever; elle devrait déjà être de retour: je latlends à cha(]ue instant... Vous en aller sans avoir \u num père ou ma fdle?
AllGENT ET NOBLESSE.
Et vous vous êtes donné la peine de venir de Bruxelles |)our cela?
— Pas précisément, la mère; nous avons une petite l'cte d'amis à VA igle d'or.
La bonne femme le regarda avec étonnement.
— Vous allez à l'Aigle d'or? murmura-t-elle. Oh! monsieur, pour l'amour de Dieu, ne faites pas cela! Vous allez encore vous rendre malade... Voici justement notre Lina qui arrive. Je l'entends qui chante.
Un joyeux sourire éclaira la physionomie du jeune homme, pendant qu'il prêtait l'oreille aux sons encore lointains. Il chantonnait lui-même à demi-voix :
Gais bergers, bergères jolies, Sur riierbe verte des prairies Menez vos moutons bondissants; Voici venir le doux printemps.
— Vous connaissez la chanson, monsieur? demanda la femme.
— Si je la connais, mère Wouters? Je l'ai chantée des centaines de fois. Ma mère m'a bercé avec Celte chanson-là.
11 se rapprocha de la porte et se mit sur le seuil. De là il vit de loin Lina qui arrivait par le chemin de terre.
La jeune fille, pour aller à Hal, avait mis ses habits des dimanches. Le costume original des paysannes brabançonnes lui seyait à merveille, surtout le madras aux couleurs tendres épingle sur sa lête, et qui retombait sur ses épaules en encadrant ses joues fraîches.
Quoique, jusqu'à ce moment, la seule cause des dispositions joyeuses du jeune homme eût été le souvenir de son heureuse enfance que lui rappelaient les lieux où il se trouvait, il ne put pas s'empêcher de reconnaître pourtant que l'iimocente compagne de ses jeux d'autrefois était devenue une jolie et charmante jeune fille. Gela lui fit véritablement plaisir pour elle.
— Bonjour, monsieur Steenviiet, dit Lina en entrant dans la maison. Que je suis contente de vous voir ! J'étais si curieuse de savoir si vous n'étiez pas devenu sérieuseiuent malade après la triste nuit de la semaine dernière; mais, Dieu soit loué, ma crainte n'était pas fondée.
— Je vous remercie, ma bonne Lina, répondit-il : je ne mérite pas un si vif intérêt.
Tout en parlant, la jeune fille avait ôté le mouchoir qui lui couvrait la tête, et l'avait déposé sur un butfet. Elle s'approcha de la table en disant :
— Je suis un peu fatiguée d'avoir marché vite. Si M. Steenviiet daignait prendre une chaise, je pourrais m'asseoir également.
Le jeune homme déféra à son désir tout en dé-
clarant qu'il ne pouvait pas rester longtemps. Il n'était venu que pour les remercier des bontés qu'ils avaient tous eues |>our lui. On l'attendait à V Aigle d'or.
— Juste ciel ! s'écria Lina, allez-vous encore à V Aigle d'or? Ah! monsieur, vous me faites trembler !
— En elfet, vous paraissez tout effrayée, dit-il en souriant. Pourquoi ?
— Comment pouvez-vous le demander? Je ne suis qu'une pauvre paysanne, et vous un riche monsieur; je n'ai pas le droit de vous donner des conseils, mais je n'oublie pas cependant que, tout enfant, j'ai joué avec vous, et que vous m'avez sauvé la vie... Si vous étiez mon frère, je me jetterais à vos genoux et vous supplierais,,les larmes aux yeux, de ne pas aller à V Aigle d'or.
— Vous prenez la chose trop au sérieux, Lina.
— Que ne donnerais-je pas pour vous retenir d'aller à V Aigle d'or ! dit la jeune fille en soupirant. Grand-père me l'a assez fait comprendre. Si vous retournez à V Aigle d'or, vous deviendrez de nouveau... de nouveau... malade. Sur cette pente, on glisse toujours de plus en plus, et l'on est perdu avant qu'on le sache.
— Avec votre permission, monsieur, ma fille a raison, ajouta la mère. Un si gentil garçon, ah ! ce serait vraiment dommage. N'oubliez pas le proverbe qui dit : évitez les endroits oii tombent les fléaux.
— Oui, bonnes gens, murmura Herman devenu pensif, je ne dis pas qu'il ne vaudrait point infininiment mieux pour moi de suivre votre conseil ; mais à présent cela ne se peut pas. Get aprèsmidi, à cinq heures, il y aura un banquet d'amis à VAigle d'or, et il faut absolument que j'y assiste.
Il y eut un moment de silence; la jeune fille avait laissé retomber sa tête sur sa poitrine, et ses yeux demeuraient baissés.
— Lina, dit-il, je vois avec peine que mes paroles vous affligent. Je vous remercie de l'intérêt et de l'amitié que vous me témoignez... Pour vous prouver que je vous en suis sincèrement reconnaissant, je vous promets que je me conduirai avec retenue à VAigle d'or et de ne pas y boire plus de vin qu'il ne convient à quelqu'un qui a résolu de garder son sang-froid. Ne secouez pas la tête, Lina; plus d'une fois on a exigé de moi semblable promesse, sans que j'aie pu la tenir. Mais, faite à vous, cette fois, elle sera sacrée.
Il avait prononcé ces mots avec un tel accent de conviction que Lina, heureuse et fière de son triomphe, releva la tète et regarda le jeune homme avec un gai sourire.
— Merci, merci, monsieur Steenviiet, s'écria-t-
AHGENT ET NOULESSE.
elle en battant des mains. Je vous crois; maintenant je suis contente,
lierman se leva comme |iour prendre congt*.
— Vous allez déjà nous dire adieu? demanda la iiit^n*. Il est à peine (|ualre heures. Vous avez encore trois (juarls d'heure île temps.
— En elTel, mère Wouteis, mais je craips de vous drranirer.
— M.iis pas du tout, monsieur : je vous en prie, restez assis.
Après un monnMil de silence, pendant leiiuel llerman reiiarda lonl autour de la chamhre, il dit à la jeune (ille, comme s'il voulait donner un autre tour à la conversation :
— Je le vois bien, Lina, vous n'êtes pas riche: mais néanmoins lout respire ici le bien-être et le bonheur. Vous croyez que les jurandes lichesses rendent toujours l'homme heureux? Comme vous vous trompez! Mon i)ére possède des millions, je |)uis dépenser de Tarifent, en dissiper même autant (jue je veux. Ah! je donnerais volontiers toute cette richesse poui- pouvoir revivre dans le passé, pour retntuver, avec la naïvelé de l'enfance, la pureté de l'àme et la paix du cm ur... Vous le rappelez-vous encore, Lina, le jour, le beau jour où je remportai à l'école le premier prix de lecture, tandis que vous obteniez, vous, le premier prix d'écriture? Ma grand'mère, dans sa petite ferme, avait préparé une grande marmite de riz au lait avec du sucre et de la cannelle, et invité à la fête une vingtaine de nos condisciples... Comme nous avons couru, dansé et sauté dans le verger, toute cette journée-là!
— Si je m'en souviens! murmura la jeune fillfr émue. l*endant que vous en parlez, monsieur, je vois revivre tout cela devant mes yeux.
— Mais ce que vous ne savez probablement plus, Lina, et ce qui vit toujours dans ma mémoire, c'est la figure de ma mère qui, à la lin de la fête, nous prit tous les deux dans ses bras, (;t prétendit que le roi et la reine, — c'est ainsi (ju'on nous nommait • e jour-là, — devaient s'embrasser entre eux.
— Non, je n'ai pas souvenir de cela, dit Lina en riant.
— C'est bien ainsi, j'étais là, s'écria la mère Woutfrs en battant joyeusement des mains. C'était une joie! Et la mère Steenviiet paraissait si heureu8''!
— Ma mère était une femme d'un excellent co'ur, n'est-ce pas?
— La bonté même : un rcenr d'an^ie, monsieur.
— Ah! J'ai gardé un doux souvenir de celte journée-là, dit Lina. Vous rappelez-vous, Herman... — p.irdon, je veux dire monsieur Steenviiet.
— Non, je vous en prie, appelez-moi simple-
ment iierman ; sans cela vous m'obligeriez à vous appeler mademoiselle.
— Eh bien, monsieur Iierman, vous rappelezvous encore quel livre vous avez reçu en prix? Non? 11 avait pour titre : les I*(nirn's Orplu-lius, et l'histoire (|u'il contenait était si belle et si touchante (|ue j'en pleurais tous les soirs quand votre mère nous en faisait la lecture.
— Oui, certes, je m'en Miuviens. réj)on(lil le jeune homme.
— Un jour (|ue le grand Nicolas du forgeron m'avait battue dans la prairie, el que je pleurais anu'rement, vous m'avez donné ce livre pour me consoler, monsieur, du consentement de votre mère, car vous n'ignoriez pas combien ce cadeau devait me l'aire pl.iisir.
Elle se leva, s'approcha de la muraille et revint avec un petit livre en s'écriant joyeusement :
— Tenez, le voici, votre cadeau. Votre lunn s'y lionve inscrit par le maître d'école... Si je pense encore quel(|uefois à ces jours heureux? Presque tons les dimanches je relis le soir ce joli pelil livre, el alors je revois en pensée toutes les personnes, grandes el petites, dont il me rappelle la tendre amitié.
— Oh! les souvenirs du cœur, quelle source de douces el pures jouissances! dit Iierman en soupirant. Laissez-moi feuilleter ce cher petit livre... Ah! voilà mon nom; et vous, bonne Lina, pour ne pas l'oublier, vous avez écrit dessous, de votre propre main, que je vous en ai lait préseni à Ruysbroeck, le l20 septembre ISIO.
— Lisez donc à la page ilO, monsieur Hermau : ce livre raconte (|ue les pauvres orphelins sont sur le |)oint de mourir de froid et de faim, et comment la dame charitable leur donne à manger et leur distribue de chauds vêtements. C'est surtout à ce passage que je versais des larmes, monsieur Iierman.
Le jeune linmme avait cherché la page désignée et se mit à lire à voix basse, assez haut cependant pour être entendu de Lina, le récit de l'extrêuie détresse des enfants abandonnés.
Pendant ce tem|>s la femme Woiilers s'occupait de faire le cab-, et lirait de larmoire un pain bis et une assiette avec du beurre.
Lorsque Iierman arriva à l'endroit où les enfants allâmes snnt secourus par wm^ dame charitable, sa vues'(dtsciircil lout à con|t. Il reg.trda la jeune fille et vit (ju'à travers son sourire brillaient deux larmes qui roulèrent sur ses joues comme deux perles.
— Ah! ah! c'est étrange! s'écria-t-il en riani également. Nous étions redevenus enlanls. Il me semblait voir ma mère qui m'écontaif, el à coté d'elle une petite lille avec deux yeux bleus pleins de larmes...
AUGEM HT NOHLESSK.
— Allons, allons, mettez ce livre de côté maintenant, dit la mère qui se préparait à étendre sur la table une nappe rayée. Vous nous feriez oublier notre café du goûter. Si monsieur Sleenvlicl voulait nous faire l'honneur...
— Je prendrai volontiers une tasse de café pour vous faire plaisir, répondit-il; mais après cela il faut que je parte; mes amis m'attendent probablement déjà depuis longtemps.
— Comme il vous plaira, monsieur... Maintenant, Lina, mettez-vous à table : nous prendrons aussi notre pari.
Et les deux femmes mordirent avec appétit dans leurs tartines bises.
Herman les regardait silencieusement avec une expression singulière, comme s'il éprouvait un sentiment d'envie.
— Nous avons également du pain blanc dans la maison, dit la veuve. Mon père a l'estomac un peu débile et ne supporte pas bien le pain de seigle. Si monsieur a envie de goûter notre pain de froment...
— Ah! que l'homme est un être bizarre! Un dîner princier m'attend à l'Aigle d^or; il y a un chef de cuisine de Bruxelles; on nous servira toutes les primeurs, tous les mets rares et cliers... et maintenant je vous envie, et j'ai faim d'une bouchée de ce lourd pain de seigle! Allons, la mère, je vous en prie, donnez-moi une tartine.
La mère Wouters, grandement étonnée, s'empressa de déférer à son désir, et il mordit à belles dents dans la tranche de pain dur, pendant que ses yeux brillaient de plaisir.
— Lina, Lina, vous souvient-il encore, demandat-il, que ma mère, quand nous revenions ensemble de l'école, nous tendait à tous deux une tartine de pain bis, pareille à celle-ci, et que nous nous jetions dessus . comme deux jeunes loups? Des tranches de pain assez grosses et assez lourdes, disait ma mère, pour jeter un paysan à bas de son cheval?... Mais comme cela nous paraissait bon et savoureux! Voilà plus de quinze ans que je n'avais plus goûté de ce pain-là.
— Mais ce dont je me souviens mieux encore, répondit la jeune fille avec animation, c'est que nous allions courir dans la prairie avec les petits vachers, et que nous y allumions un feu de bois sec et de feuilles sèches pour cuire nos pommes de terre dans la cendre.
— Des pommes de terre et des cuisses de grenouilles, Lina.
— Et comme nous jouions à la dînette alors, n'est-ce pas?
— Et moi, comme je savais que vous aimiez ■ beaucoup les navets, j'allais en arracher une pleine brassée dans le champ du fermier Christian.
— Oui, oui, je me rapjieile même qu'un joui' le garde champêtre vous attrapa et vous arracha presque les oreilles, tant il vous les secoua; et vous, au lieu de pleurer, vous n'en fîtes que rire.
— Je le crois bien, Lina, j'avais fait tout cela pour vous; cela faisait mon orgueil et ma force.
— C'est dans une de ces folles journées que vous avez sauté dans le ruisseau le Malbeek pour m'en retirer et me placer sur le bord, moi qui étais déjà à moitié noyée. Votre père était très fâché et vous gronda sévèrement parce que vous rentriez à la maison couvert de boue; mais votre mère vous approuva et dit qu'elle était fière de votre courage et de votre bon cœur.
— Non, je ne me rappelle pas cela.
Herman se leva.
Immédiatement la jeune fille ajouta comme si elle voulait le retenir :
— N'avez-vous pas oublié comment nos mères nous avaient travestis une fois le jour des Innocents? Vous portiez la veste de votre père, et on vous avait tracé au-dessus de la lèvre de grosses moustaches noires avec un morceau de tison brûlé; moi, j'étais affublée de la jaquette et du bonnet plissé de ma mère. Nous devions aller manger des couquebacques^ chez grand'mère Steenvliet; mais vous me paraissiez si laid, et j'avais tellement peur de vos grosses moustaches noires, que je vous plantai là, et pris la fuite...
— Je dois me dépêcher d'aller à V Aigle d'or, interrompit le jeune homme. Ah! Lina, que ne peut-on passer- sa vie au milieu de ces souvenirs rayonnants de son enfance! Je ne sais pas ce qui m'arrive, mais je suis très heureux; il y a comme une lumière, une consolante lumière qui est descendue dans mon cœur; mais l'illusion ne peut pas durer toujours. Maintenant il faut que, bon gré, mal gré, je me décide à prendre congé de vous.
— Mais il n'est pas encore quatre heures et demie, je vous en prie, monsieur Herman, restez encore quelques minutes, dit la jeune lille avec un regard suppliant.
— Votre coucou retarde. Je commence réellement à croire, Lina, que vous cherchez à m'empêcher d'aller à l'Aigle d'or.
— Eh bien, oui, j'en conviens. Il me semble même que je sacrifierais volontiers deux années de ma vie pour vous en empêcher.
— Allons, allons, votre bon cœur vous fait craindre sans raison. Je tiendrai la promesse que je vous ai faite. Croyez-moi, ce soir du moins je serai très sobre, très modéré... D'ailleurs ma vie