LE FILS DU IJOURREAU
l'raiice. A peine Frans se trouva-l-il au milieu de la foule, qu'il se mit à crier à liaute voix en traînant toujours sa victime à la remorque :
— Victoire ! victoire ! voici le bourreau !
Un formidable cri de mort s'éleva des masses, et tous se précipilèrent à la suite de Frans pour assister à l'immolation promise. Quand le frère de Lina se vit suffisamment entouré d'un peuple furieux, il lança au milieu de la foule l'homme qu'il traînait par les jambes, en s'écriant :
— Voilà le bourreau!
— A mort ! à mort !
Et cent coups de toute espèce d'armes, bâtons, pierres, couteaux, morceaux de bois, tombèrent à la fois sur le corps de cet homme, qui gémissait et suppliait, et que les ténèbres faisaient prendre pour le bourreau véritable, et cela d'autant plus que ses ardentes supplications n'étaient entendues de personnes et se perdaient dans le tumulte général. Il ne vécut pas un quart d'heure; ses vêtements lui furent arrachés du corps, et il fut tellement maltraité, foulé aux pieds et rendu difforme, qu'il ne conservait plus rien d'humain, et qu'il eût été impossible de le reconnaître.
Frans laissa la foule égarée à sa lâche et ignoble vengeance, et revint bientôt à sa sœur qu'il trouva agenouillée auprès du corps inanimé de son amant, et demandant grâce pour lui au Seigneur; lui, s'assura rapidement de l'état de Gérard : il s'aperçut (jue le cœur battait encore, et qu'un simple étourdisseraent l'avait privé de sentiment ; il quitta sa sœur, courut à un ruisseau voisin et baigna d'eau fraîche le visage et la poitrine de Gérard, qui revint à lui peu à peu, mais très lentement. La première sensation qu'il éprouva à son retour à la vie fut un baiser de sa chère Lina, qui, à son tour, était près de s'évanouir de joie, et (lui n'eût pas trouvé d'expressions pour rendre son émotion, quand même son frère ne lui aurait pas défendu de parler.
Dès que Gérard eut complètement repris ses forces, tous trois s'éloignèrent avec précaution de la fatale place, et regagnèrent la ville, où Gérard se tint caché dans la demeure de Lina jus(|u'à la nuit close. Quand les cloches des églises annoncèrent l'heure redoutée de minuit, il gagna, accompagné de Frans, la maison de son père, et entra inopinément dans la chambre du vieillard.
' Le vieux bourreau, ^\ni pleurait sur son lit de souffrance la mort de son fils, ne crut pas à un retour qu'il prenait pour un rêve, pour une trompeuse illusion; mais lors(|ue les étreintes passionnées de Gérard l'eurent convaincu, et que celui-ci eut appris en peu de mots sa miraculeuse délivrance, on eût pu croire que le tendre père allait succomber à son émotion : il ne fit pas un mouveiïient, sa physionomie demeura calme; le rayonnement de la joie brillait dans ses yeux, mais ces yeux étaient immobiles et attachés avec une fixité extraordinaire sur les yeux de son fils. Enfin, comme s'il sortait d'un songe, il se souleva avec effort, et s'écria :
— Mon fils! mon fils! tu ne comprends pas ton bonheur. Non seulement tu es sauvé du martyre, mais encore et pour jamais de tout opprobre, de toute infamie. La malédiction qui pèse sur notre race s'éteint par la mort... Tu es mort, mon fils!
— Et je n'ai pas versé de sang! s'écria Gérard avec transport.
— Va-t'en, va vivre loin de tes frères injustes, reprit le père, quitte Anvers, épouse ta bonne Lina, aime-la toujours bien, — et puisse le ciel vous accorder une nombreuse famille! Vos fils ne seront pas bourreaux de naissance, et vous ne pleurerez pas sur vos enfants comme j'ai pleuré sur loi. Les trésors qu'ont amassés nos pères vous mettent à jamais à l'abri du besoin ; employez-les bien et vivez heureux...
Sa voix se brisa ,un peu et devint sourde et étouffée sous le poids de l'émotion trop vive qui remuait son cœur. Gérard pressait sur son sein son père épuisé, et ne savait que balbutier des remerciements entrecoupés, car, en ce moment suprême de ravissement et de bonheur, il ne pouvait trouver de paroles capables d'exprimer ce qu'il ressentait
Longtemps après les événements que nous venons de raconter, Gérard, le fils du bourreau, vivait encore à Bruxelles sous un autre nom, partageant un tranquille bonheur avec sa chère Lina devenue sa femme, et qu'il aimait toujours de l'amour le plus tendre. Et quand, devenu vieux à son tour, il s'étendit sur le lit de mort, de nombreux enfants se pressaient autour de sa couche.
FIN DU FILS bU liOUailEAU
AN (il-: KT DKMU.N.
ANCi: I:T DKiMON
(Tu rr<-i'u cuiiiluil sa sd-iir iiKila<lu vois un Imiic daiii) le jardin.)
LE I UKHE.
Assieds-toi, ma pauvre petite sœur. Je vais placer «lerrièie toi un mol ('(iredoii; laisse jienclier (a tète pour (jue le souille embaunié du midi vienne caresser tes joues. Vois, coniuie tout l'ainic en ces lieux : les Heurs tournent leurs calices vers Ion doux visajje, les oiseaux entonnent leurs |ilus belles chansons... A tes picils le ruisseau étincelaut ralentit son cours et murmure doucement; là-bas le soleil couchant couvre la campa}i:ne d'un splcndide manteau de j)ourpre... Oh ! ne sens-tu pas comme le zéphyr séduit, folâtre et se joue dans tes blonds cheveux et sur ton cou délicat?
i.A siKU n , nxxise.
Kl ère, la nalnre r-t belle, ire>t-C(' pas? Tout autour (le nous siuiril et tressaille d'allé^'resse; tout est joie et bonheur sur la Ir-rre! I'onr<iuoi notre mère me parle-l-elle toujours d'une patrie plus belle et plus fortunée? Kl pourquoi des larmes brillent-elles dans ses jeux ipiaml elle dit <|u'un lieu meilleur m'attend?