I.A MAISON lILKliE
' — Six lianls, ô ciel ! Cela fait sur cinq cents balles.. .
— .*^ur iiiu\ mille halles, tni)ii aini; cela fait qut'l(|iie chose coniinc soixanle-douv mille Irai. es de béiiéricf pour \(>us.
Simon, siiccoinhaiU à son éniolion, se laissa tomhcr sur une chaise.
— Soixanle-ileux mille francs ! murmnra-t-il. Mais c'est impossible ! Si je rêvdis?
— Vous ne rêvez pas, Simon ; c'est la vérité pure.
— Le jeune homme se leva et s'écria en lenilaiil les mains vers le ciel :
— 0 Dieu ! que vous èles bon ! l*eul-ètre pourrai-je encore la sauver. Soyez avec moi jus(iu'au bout. Je bénirai éternellement voire saint nom.
Il serra lié vreusemenl la main de son prolecteur, et lui dil :
— .Merci pour votre noble concours! Ainsi, si je vendais le calé maintenant j'y gagnerais soixante-deux millefrancs? Dausquelmomentcette nouvelle m'arrive ! La maison île maître Verhoeven est brûlée; sa liile, autrefois ma promise, doit accepter la main d'un homme qu'elle bail ! Parce que l'apothicaire veut venir à l'aide du père de Kale, il faut i|u'elle soit victime. I*eut-èlre puis-je encore l'enipécher. Il me faut de l'argent, beaucoup d'argent. Excusez-moi, monsieur, je vais sortir, et tAcher de vendre mon café sur lest.
— Imprudent ! ne faites pas cela, les prix monteront encore.
— Mais, s'ils allaient bais>er de nouveau ! Non, non, je g tgne assez. J'ai peut-être entre mes mains aujourd'hui la délivrance de mon amie et mon propre bonheur, et j'irais risquer ce bien suprême, par soif de l'or? Non, je veux vendre mon café
' tout de suite, sans perdre une minute.
1 — Kh bien, s'il en est ainsi, vendez-le moi. Je
I vous donne sur toute la partie de café soixante-
j deux mille francs de bénéfice.
I — (Mil (luelle reconnaissance je vous dni>.., j'ai
I besoin d'argent aujourd'hui même. Si vous vouliez
I avoir la bonté de m'avancer quelques milliers de
I francs?
Le rnarchaml le regarda avec étonnemenl :
— Disposez sur moi selon votre désir, réponditil, aujourd'hui même, si vous le trouvez bon. Mais, puisque vous êtes si [uessé, il nie semble f|ue vous ilevez avoir là, dans votre propre caisse, assez d'argent pour exécuter votre projet.
Le jeune homme se frappa le front.
— Ou sont mes idées? s'ecria-t-il. Je croyais si bien mon capital |ierdu, que j'en avais oublié même l'existence.
A c»'s mots, il ouvrit sa caisse, remplit ses poches d'or et de billets avec une agitation fébrile, et dit à son protecteur ;
— M. Waterschoot, vous êtes bon pour moi comme un |ière. Ilendez-mol un service. Je suis si pressé : le sol me briile les pieds. Laissez-moi jiartir. Kl, quand je serai sorti, veuillez apprendre à ma mère, avec précaution, le bonheur (|ui m'arrive. Pas trop hrus(|ueiiient, petit à petit, en pesant bien vos |)aroles, car cela pourrait l'émouvoir trop vivement, et lui faire ilu mal. Lt maintenant, soyez béni. Au revoir.
Il revint immédiatement sur ses jias, et ajouta :
— 0 monsieur Waterschoot, rendez-moi encore un autre service. Prêtez-moi votre voiture pour u:ie demi-heure.
— Prenez-la, ré|»oiidit le marchand. Il fait beau temps; loiSf|ue j'aurai parlé à votre mère, je retournerai à pied en me piomenant.
Simon donna au cocher l'ordre de le conduire sur la chaussée de Doriierhout et de s'airêlcr devant la boutique de dame Kosters, et il lui promit cin(| florins de pourboire s'il pressait ses chevaux.
Le cocherailongea un coup defouel à ses bêtes, qui partirent à fond de train.
L'homme qui est riche et qui a beaucoup d'argent dans ses poches ne mancjue j;im;iis d'assurance. Simon subit ccjinme un autre rmllueiiro du précieux métal, car lors(|ue la voiture s'arrêta devant la maison désignée, il sauta à terre et courut, sans s'annoncer, à travers la boutique, jusque dans la chambre où il avait échangé avec Kate des adieux que tous les deux croyaient éternels.
Il y trouva le père Verhoeven, le front couché sur la table, et ^a femme, qui pleurait assise près de la fenèlre. Mais il eut beau regarder autour de lui, il n'aperçut pas son amie.
— Mèrcî Verhoeven, où est Kale? demaiida-t-il.
— Que venez-vous faire ici? Vous n'avez rien à y faire. Kloignez-vous, grommela la mère Verhoeven, dont les yeux lançaient des éclairs.
— Où est Kate? où est Kale? répéla-t-il liévreusemenl.
— Elle est à l'église, répondit le père Veihocven d'une voix plus douce.
Peut-être le malheur avait-il brisé la (olèie et la volonté du vacher, car ses yeux, qu il tenait (ixés sur le jeune Horms, n'exprimaient plus que le ch.i^'iin.
— Maitre Verhoeven, et vous, la mère, dit Simon, si vous le voulez, nous sommes tous riches et heureux ! J'ai gagné anj(Mird'hui plus de soixante millefrancs! Jeu possède actuellement
I (|uatrc-vingt mille.
' Ses deux inlerinculeurs h; regardèrent abasourdis, le mari avec pitié, la femme avec un sourire ironique. Il elait ê\ident qu'ils le prenaient pour
i un fou.
LA MAISON IJLEUE.
— Pauvre Simon! vous êtes aussi malheureux que nous, murmura le père Verhoeven.
— Vous ne me croyez pas? reprit le jeune homme. Ce que je vous dis est la vérité. Un mal. heur inattendu vous a frappés. Vous êtes tout à fait ruinés. Acceptez mon aide : je changerai votre chagrin en joie. Voulez-vous une belle ferme, des chevaux, des vaches? Parle/r, je vous les donnerai. Souhaitez-vous, au contraire, jouir du repos dans vos vieux jours, vous n'avez qu'à former un vœu, et je vous installe dans une jolie maison bourgeoise; vous ne devrez plus travailler du tout.
Le père Verhoeven et sa femme le regardèrent de plus en plus stupéfaits. Tout ce qu'il leur disait leur semblait une complèle impossibilité.
— Je vous offre toute ma fortune, s'écria- 1- il, tout ce que je possède pour la main de Kate ! Laissez-moi me marier avec elle, etvous devenez, nous devenons tous heureux pour toujours.
— Allons, allons, tout cela c'est des sottises, grommela la mère Verhoeven en secouant la tête avec incrédulité. De belles promesses, mais Dieu sait...
— En tous cas, nous sommes liés envers M. Pommedepin, interrompit le vacher.
— Mais, père Verhoeven, objecta Simon, j'avais votre consentement avant lui, et je l'ai eu pendant deux ans. Si vous avez pu dégager votre parole envers moi, pourquoi vous liendriez-vous pour lié davantage envers l'apothicaire?
— C'est vrai tout de même, dit le père Verhoeven.
— Non, cela n'est pas vrai, grommela sa femme. Me croyez-vous assez folle pour abandonner une affaire sûre pour de belles paroles? De tout ce que Simon Horms nous dit là, je ne crois pas un seul mot. Quatre-vingt mille francs ne tombent pas ainsi du ciel comme un aérolithe.
— Que dois-je donc faire pour que vous me croyiez, mère Verhoeven? Ah! peut-être...
Et, sans achever sa phrase, il plongea ses mains dans ses poches et jeta quelques milliers de francs d'or et de billets sur la table.
— Là, dit-il. En voilà plus qu'il ne faut pour vous dédommager de votre perte de cette nuit. Acceptez cet argent, et donnez -moi Kate pour femme.
La mère Verhvoen, éblouie par l'éclat de l'or, se taisait et paraissait hésiter.
— Je vous donnerai plus encore que l'argent! s'écria Simon presque hors de lui d'espérance et de joie; de l'amour, du respect, de la reconnaissance, je vous donnerai tout cela. Oh! consentez au bonheur de votre fdle! Elle hait Isidore; sa vie avec lui serait un supplice. Et pensez donc
combien la nouvelle de votre consentement ferait déplaisir à ma pauvre mère. Parlez, par!»'/, rrière Verhoeven, ouvrez le ciel pour vous-même et pour nous tous!
— Vous êtes un brave garçon, dit le vacher ému. Je le savais bien, et, si mafemme veut, je consens.
— Allons, soyez bonne : je vous aimerai comme une seconde mère! dit Simon d'un ton suppliant.
— Simon, demanda-t-elle, la voiture qui est arrêtée devant la porte est- elle à vous?
— Non; mais j'en achèterai une.
— Et je pourrai monter dedans de temps en temps?
— Aussi souvent que vous voudrez.
— Eh bien, épousez Kate, alors. Elle serait tout de môme malheureuse avec ce boiteux d'apothicaire...
Le jeune homme la serra dans ses bras, et l'interrompit par l'expression chaleureuse de sa reconnaissance. 11 embrassa aussi le père Verhoeven; il le tenait encore serré sur sa poitrine lorsque le nom de Kate retentit joyeusement dans la chambre.
Simon se retourna; son amie était devant ses yeux, tenant dans sa main son livre de prières.
— Oh! Kate, Kate! s'écria-t-il ; vous avez prié Dieu; il vous a exaucée: vous êtes ma fiancée, vous devenez ma femme, vos parents y consentent.
Et, emporté par la joie, il la prit dans ses bras pour la première fois, et la soutint, car la jeune lillc émue semblait prête à défaillir de bonheur.
Tandis que, muette et haletante, elle laissait reposer sa tête sur l'épaule de son fiancé, celui-ci lui raconta l'histoire de sa richesse, et lui parla de l'existence céleste qu'ils allaient mener tous ensemble, étroitement unis par les liens d'une commune affection.
— Mère, père, ah! j'ai bien souffert! s'écria la jeune fille; mais cependant, je vous bénis. Merci, merci!... Ah! Simon, que votre bonne mère sera heureuse! Maintenantje deviens aussi son enfant!
— Oui, ma mère, dit le jeune homme, elle ne le sait pas encore, la pauvre femme. Je cours, je vole. Attendez-moi, je reviens... Mais j'ai là une voiture devant la porte. Venez, venez tous avec moi! Oh ! ce sera une joie pour elle, de voir tous ses anciens amis autour d'elle.
Kate et ses parents acceptèrent la proposition; le jeune homme ramassa à la hâte son or et ses billets, et, quelques minutes plus tard, ils étaient tous assis dans la voiture, et les chevaux reprirent en courant le chemin de la ville.
Les jeunes gens étaient si émus et si absorbés dans leur bonheur, qu'ils ne parlèrent presque pas chemin faisant; mais ils se tenaient par la
iu
LA MAlSOiN iiLEUE.
inaiii, et leurs yeux disaient des choses que la parole ne saurait ex[)rimt'r,
Lursi{uela voiture s'arrùtadaiis larueaux Laines, et que Kate en fut descendue, Turc, son chien, se jeta sur elle en poussant de joyeux aboiements,
— Ah! mon hou Turc, dit-elle, attendrie, je devais te retrouver aussi...
— C'est le |)reniier inessajjer d'ainuur (|ui vous souhaite la bienvenue dans votre future demeure, dit Simon, No perdons pas de temi)S ; suivez-moi auprès de ma mère.
El, se précipitant dans la chambre où se trouvait la veuve Ilorms, il s'écria :
— Mère, mère, j'épouse Kale! Le rêve de toute notre vie est réalisé : elle devient votre enfant!
11 n'avait [)as encore achevé, nue Kate s'était déjà agenouillée devant la vieille lemnie, qui la serrait sur son cœur en versant un torrent de larmes. Larmes de joie et de bonheur.
Tons échangèrent de joyeux enilirassements, dont la petite Annette eut sa bonne part. Turc luimême semblait comprendre ce qui .-e passait, car il sautait autour de la chambre en remuant la queue, et courait de l'un à l'autre en leur léchant les mains, même an père Verhocven ([ni avait été si dur pour lui.
Tout à coup le père Vcrhoeven se laissa tomber sur une chaise dans un coin de la chambre, et se mil à sangloter tout haut en se cachant la ligure dans les mains.
— Eh bien, qu'est-ce (jui te prend, imbécile? demanda sa femme étonnée.
— Oui, je suis un imbécile et un méchant homme, répondit le vacher en soupirant. C'est mon cœur, mou esprit, ma conscience qui me rongent. Des anges de bonté,,. Et devoir reconnaître au fond de moi-même que je leur ai fait une sanglante injure, et que je ne leur ai causé que du mal ! Femme, femme, la faute en est à toi. Simon, je n'ai jamais cessé de t'estimer et de t'aimer; mais c'est elle qui m'a excité...
— Allons, allons, tout est oublié et pardonné, s'écria joyeusement Simon en prenant les mains du vacher qu'il serra de nouveau dans ses bras. Si Dieu nous a l'ail beaucoup soullVir, ce n'était que pour nous rendre plus heureux. Dénissons-le, non seulement pour notre boidieur, mais même pour nos erreurs et |)our nos chagrins.