‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 14 sur 225 · I.A MAISON IIF.EIIE · texte numérisé non relu

I.A MAISON IIF.EIIE

ilressail devant ses yeux, ironique el Irioiiipliaiile. Dans leur délresse, les parents de Kale coinptett'raient ilavanlage sur l'aide dos Poinmedcpin; et lui, Simon, ne | osséderait plus rien !

Di'courajié par ces réllexions, il se traînait lentement vers Horfrerliout; et ce n'était pas sans une vive apprtlieiisiou (|u'il entra dans le majjasin de fîiaines de ilanie Koslers, qu'il salua pendant (|u'elle rtait occupée a servir une pratique.

Dès qu'elle le reconnut, elle lui dit :

— 0 Simon, Simon, (|uel inallieur, n'est-ce pas?

— Oui, dame Koslars, un terrii)le malheur. Kate Verhoeven est-elle ici ?

— Elle pleure là-bas, dans la chamhre derrière la l)ouli(jue. .

— Ses parents sont-ils avec elle?

— .Non, elle est seule.

— Seule ! Ne pourrais-jc pas la voir?

— Pourquoi |)as ? Venez, je vous conduirai auprès d'elle. Tâchez de consoler un peu la[)auvre hlle, Simon.

Elle le conduisit dans la pièce voisine, où Kale était assise tievant la table, la figure cachée dans son tablier

— Kate, dit-il, un terrible malheur vous a frappée. Croyez bien (jue vos bous amis sont malheureux de votre chagrin.

— Merci pour votre compassion, Simon, répondit-elle. Je le savais bien que cette nouvelle vous déchirerait le cœur.

Et de nouveiks larmes jaillirent de ses yeux.

— Allons, chère Kate, murmura le jeune homme en lui prenant la main, il faut vous raidir contre le désespoir. C'est ainsi maintenant, Ihomme est le jouet du sort. \ vous déscder ainsi sans fin vous ruineriez votre sanlé.

11 sentit que Kale lui retirai! sa main avec une certaine violence. Ce mouvement lui causa un pénible étonnemenf, mais il n'en fit rien voir.

— Votre malheur e>t grand, reprit-il, el je comprends que votre amour pour vos piirenls vous rende cette souflrance plus cruelle encore; mais, Kale, vous qui étiez ^i courageuse, vous laisseriezvons aballre tout à fait et repousseriez-vous toute consolation?

— Des consolations pour moi! s'écria l.i jeune fille d'une voix ««ourde dont l'accent perea le cieur de Simon; des con^obitions |K)ur moi ! .Non, plus d'espoir! Ah! si je pouvais mourir, que je bénirais Dieu! Car désormais...

— .Mais, chère Kale, interrompit sa lanle, ce n'est pas là le langage d'une personne chréli» une. Dieu l'a voulu ainsi, mon enfant.

La jeune fille ne répondait pas, et demeurait muette, les yeux baissés.

— Hélas! dit le jeune homme si je pouvais

donner ma vie pour éloigner de vos lèvres le calice d'amertume, je le ferais avec joie. Si j'en avais les moyens, je rendrais à vos parents tout ce que celte cataslrophe b»ur a enlevé; mais moi aussi, Kate, je suis une victime du sort jaloux. Avant-hier encore je ne possédais pas beaucoup moins de vingt mille francs; une entreprise malheureuse m'a fait tout perdre, maintenant je ne puis plus rien, je suis redevenu plus pauvre qu'auparavant... Cependant je ne me laisse pas abattre; je n'abandonne pas la luile, et je conserve l'espoir de voir la fortune me sourire encore. Qui sait? Alors, Kate, je serais riche, et je ferais à voire père et à votre n)ère uiu' position (elle qu'ils béniraient leur cataslrophe. (jue celle espérance vous console... Vous vous taisez, Kate? Voulez-vous donc vraiment vous rendre ma'ade?

— Je voudrais être morte! murmura la jeune fille avec raccent du plus pr(»fond désespoir.

Sa tante allait la gronder de nouveau à cause de ce vilain souhait, lorsque quelqu'un entra dans la bouti(]ue, ce qui obligea dame Koslers à laisser les jeunes gens seuls pour quelques instans.

A peine fut-elle sortie, que la jeune fille se leva eu versant d'abondantes larmes, et dit au jeune homme avec agitation :

— Simon, vous tâchez de me consoler? Vous vous étonnez de mon désespoir? Jugez si je dois souhaiter la mort : j'ai consenti à mon mariage avec ïsidore Pommedeidn!

— Consenti! Vous avez consenti! répéta le jeune homme en reculant d'un pas.

— Oui, oui, gémil-elle; j'ai renié notre amour; j'ai accepté un sort (|ui m'épouvante... mais je ne pouvais faire autrement. Mes parents sont ruinés : ils ont tout perdu; ils sont littéralement sur la paille. L'apothicaire leur a ofTerl une maison, des chevaux et des vaches, à condition que je consente à devenir la femme de son fils... .Maintenant tout est décidé; je dois oublier ce qui fut pendant lanl d'années l'objet de mes rêves; je dois oublier même que je vous aime.

Simon, écrasé par ce dernier coup, recula jusque contre la muraille et cacha son \isage dans ses mains, sans prononcer une parole. 11 chancelait sur ses jambes, et frissonnait de tous ses membres. Cet arrêt in.iltendii, qui fermait sa vie et lui interdirait tout espoir pour l'avenir, avait brisé son courage et déchiré son cœur.

La jeune fille, touchée de son extrême douleur, se laissa tomber à genoux devant lui et éleva vers lui ses mains suppliantes :

— Pardon, pard(m, Simon! s'écria-i-ellc. Je sens en mon âme que je vous donne un coup mortel. Mai^; |iouvais-|e condamner mes vieux parents à la mendicité? Grâce, grâce, ne m'accusez pas!

LA MAISON BLEUE

Il releva son amie, et lui dit avec un certain abandon :

— Vous accuser, Kate? Non. Nous sommes malheureux tous les deux, le sort nous poursuit. Plus d'es[)érance, en eiïet. Ah! c'est bien cruel, pourtant, de devoir oublier toute sa vie passée... Vous avez raison, Kate. Vous avez accompli un devoir douloureux, mais un saint devoir. Oui, sauvez vos parents...

La dame Kosters rentra dans la chambre et annonça que maître Verhoeven arrivait dans le lointain par la chaussée de Borgerhout.

— Vite, partez, Simon, quittez la maison ! s'écria Kate avec angoisse. Oubliez-moi; je tâcherai de vous oublier ; car, une fois la femme d'Isidore Pommedepin, je veux lui être fidèle, même jusque dans mon cœur.

— Adieu, Kate! adieu pour toujours! Hélas! hélas ! soupira le jeune homme, et il s'élança hors de la chambre en poussant un cri de désespoir.

D'abord il se dirigea vers la ville; mais arrivé aux ouvrages extérieurs des fortifications, cette solitude lui sourit, et il s'éloigna du côté gauche, entre les arbres.

Il y erra longtemps, courbé sous le poids de ses douloureuses réflexions. Sa vie n'avait désormais plus de but; tous les beaux rêves de sa jeunesse étaient brisés d'un seul coup pour jamais! Kate allait épouser Isidore ! Elle avait accepté la main d'un homme qui boitait, qui était laid, et qui ne lui inspirait que de l'aversion. Pauvre fille? à côté d'un pareil époux, elle se traînerait désolée et plaintive à travers le monde !

Ces tristes pensées firent monter des larmes aux yeux du pauvre garçon.

Mais bientôt son visage prit une expression de haine. Il voyait Isidore Pommedepin devant l'autel, radieux et triomphant, échanger l'anneau conjugal avec Kate Verhoeven; l'orgueilleux fiancé riait, et la pauvr Kate succombait sous l'épouvante et le désespoir.

Après s'être promené ainsi pendant une heure, sans savoir où il allait, en proie à une sorte de fièvre, ses pas le conduisirent près de l'endroit où le canal d'Herenthals déverse le trop-plein de ses eaux dans les fossés des fortifications.

Simon regarda un instant ces ondes mugissantes et s'approcha de plus en plus. Cette eau, qui tourbillonnait en se couvrant d'écume, semblait l'attirer par une force mystérieuse.

Tout à coup un sourire étrange parut sur ses lèvres, et, sans le savoir, il fit un pas vers le bord de l'eau.. .

Mais alors une lumière soudaine se fit dans son esprit. Il poussa un cri aigu, et il s'éloigna en courant de cet endroit fatal.

Il se passa quelque temps avant qu'il pût comprimer les violents battements de son cœur. Alors il murmura en lui-même :

— Afl'reux, affreux ! Non, ma vie n'est pas finie. Tant que l'on a quelqu'un à aimer sur cette terre, on peut encore espérer du bonheur. J'ai une mère, une sœur. Ah! que mon amour pour elles me rende un peu de courage ! Je trouverai peut-être des forces dans l'accomplissement de mon devoir!

Il précipita sa marche et se dirigea vers la porte de Borgerhout, en murmurant de temps en temps :

— Pauvre Kate, pauvre Kate !

Il arriva ainsi assez tôt dans la matinée dans la rue aux Laines. Au moment où il s'approchait de sa demeure, il vit une voiture s'arrêter devant la porte, et il reconnut l'équipage de M. Waterschoot.

En effet, son protecteur en descendit, et vint à lui, le sourire aux lèvres et les yeux pleins de joie.

Il prit la main du jeune homme et l'entraîna vers la porte de la maison, en lui disant :

— Simon, conduisez-moi dans votre cabinet; j'ai quelque chose de très important h vous dire.

— Y a-t-il du nouveau, monsieur? demanda Simon en traversant le vestibule.

— De bonnes nouvelles, mon cher ami, de très bonnes nouvelles, d'heureuses nouvelles.

— Ah! parlez, parlez, monsieur! s'écria le jeune homme, dans l'esprit duquel s'élevait une secrète espérance.

— Je ne puis pas : dans votre état, vous êtes trop impressionable. . .Fermez la porte de votre bureau.

— Vous me faites trembler de curiosité, balbutia Simon.

— Bien, nous voilà seuls. Vous allez apprendre ce qui me rend si heureux pour vous; mais tâchez de contenir votre joie.

— J'écoute, monsieur.

— Simon, savez-vous quelles nouvelles a apportées le courrier de ce matin? L'Angleterre refuse de rendre l'île de Malte; la guerre est déclarée.

— La guerre est déclarée! répéta Simon en hésitant, comme s'il ne comprenait pas bien encore en quoi cette nouvelle pouvait faire tant de plaisir à son protecteur.

— Eh bien, mon ami, s'écria le marchand, vous ne devinez pas que cet événement vous enrichit en une seule fois?

— Il m'enrichit? je serai riche? s'écria le jeune homme dont les pensées s'envolaient déjà vers Borgerhout; ah! si cela pouvait être vrai!

— Cela est vrai ! Le prix du café a déjà monté de six liards.

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