I.E iîKIlC.KIl INCKMMAIin
punition du herger incciidiiiire, chacun puisera la consolante conviction qu'un scélérat ne peut échapper à la venijeaiico de Dieu, (|uel(|ue soin (|u'il inello à s'envelopper dans un inipénélrablc mystère.
Cette histoire est arrivée en l'année 1118, alors que le Hrabant faisait la i:u('rre à la Hollande, au sujet (le la succession de Jac(|ueline de Ijavière.
En ce temps-là, le beau villaiie d'Oostnial n'était qu'un },'rand hameau au milieu de la bruyère, et était situé, comme aujourd'hui, au boni de la granile chaussée (jui conduit d'Anvers à Hois-le- Uuc. A (|uelques portées d'arbalète de celle chaussée, se trouvaient une demi-douzaine de maisons de paysans qu'on désiiçuait par le nom colleclif de Mnllioi fil, vtcesi l'une de ces maisons ([u'a habitée le ber{,'er incendiaire, qui était au service d'un certain fermier nommé André.
Au sud de Molhoven, quelques parcelles de terre avaient été fertilisées et étaient couvertes de blé et de sarra/iu, tandis que, dans toutes les autres directions, la bruyère aride, parsemée de sapins maigres et raboui^ris, s'étendait aussi loin que l'œil de l'homme pouvait porter.
C'était une belle soirée d'été; le soleil brillait encore à l'hoiizon et lançait ses rayons obli(iues et attiédis, comme une vapeur dorée, sur la nature calme, mais radieuse. Des milliers de irrillons s'agitaient bruyamment sous la bruyère roiissie par les ardeurs de l'été; au loin dans les marais, les grenouilles commençaient leur chant du soir, et tout au haut du ciel bleu la i,'racieuse alouette faisait encore pleuvoir ses accents, comme des gouttes d'argent, sur les champs de blé.
En ce moment, quatre habitants de la bruyère, trois femmes et un jeune homme, revenant du travail, regagnaient Molhoven; ils suivaient le sentier d'un pas fatigué et étaient encore tout en sueur.
l'ne seule des femmes paraissait joyeuse et de bonne humeur. Elle fiait jeune encore et c'était sans doute la lille du fermier; car par son costume aussi bien (pie par s(m air de commandement, clic se di»tin^'u;iil à rin>tanl des deux servantes rjui la suivaient silencieusement. La santé et la joie rayonnaient comme de fraîches roses sur ses joues; un , sourire continuel errait sur ses lèvres, et la paix et le bonheur brillaient flans son œil bleu et vif. De même (jue ses deux compagnes, elle portait sur la tète une grosse botte d'herbes qu'elle avait arrachées dans les champs de blé; les coipielicols d'un rouge ardenlel les blucts d'azurse balançaient sur son front ou descendaient en gracieuses guirlandes le long de son cou ; le soleil s'y jouait avec
ses plus joyeux rayons et faisait de la simple paysanne la plus pure incarnation de la jeunesse vive et heureuse et de la beauté féminine... Jeune Heur charnianle et pleine de séduction, même au milieu de toutes les Heurs de la bruyère.
II fallait ((d'elle (it une profonile impression sur le cccur du jeune homme (}ui marchait à ( ôlé d'elle, car il osait à peine lever de temps en temps un timide regard sur les yeux de la jeune (ille toujours souriante. Et, bien (|u'el le ne cessAt de l'agacer en plaisantant, de lui frapper sur l'épaule, de lui fourrer un brin de paille dans l'oreille, il refusait de prendre part au badinage; mais il contemplait la jeune fdle avec une sorte de crainte, rougissait, puis baissait de nouveau la tète en gardant un profond silence. Elle était sa fiancée; cinq jours après, elle devait devenir sa femme pour toujours, — elle si belle, si pure et si joyeuse!
Arrivée près de la métairie du fermier André, la jeune fille jeta à terre son fardeau et laissa aux servantes le soin de le transporter dans l'étable. Elle saisit d'un air dégagé la main du jeune homme et franchit en chanlanl le seuil de la maison ; mais à peine eut-elle mis le pied dans la chambre que la chanson mourut lentement sur ses lèvres. Au coin du foyer éteint, sa vieille grand'mère pleurait en tenant son tablier devant ses yeux; sur le visage de son père se peignait aussi l'impatience et la tristesse.
Quand la jeune lille entra, la vieille femme leva la tète et dit d'une voix suppliante :
— Ah! chère Anna, dis donc une bonne parole pour notre Gérard, [lour ce malheureux orphelin, ce pauvre enfant!
— Mais, ma mère, dit le fermier, ne nommez donc pas toujours Gérard un enfant! 11 a vingt-cinq ans, il est robuste cl fort comme un ours, et avec cela méchant et rusé comme un renard, quoi que vous en disiez.
— Ah! Seigneur, comment pouvez-vous jiarler ainsi de notre bon Gérard '.' dit la vieille femme en soupirant, c'est la bonté même!
— Eh bien, dit le fermier d'un Ion calme, qu'il ait bon *n\ mauvais cara( tére, cela n'y fait rien, ma mère; ce (pie j'ai résolu doit se faire.
La jeune fille s'approcha de la vieille femme, s'assit à côté d'elle sur une chaise et demanda, tandis que ses yeux bleus exprimaient une vive compassion :
— Pourfpioi pleurez-vous donc, ma bonne grand 'mère?
— Ah ! Anna, répondit-elle, Ion père veut renvoyer Gérard de la ferme. Ce pauvre enfant a cependant été élevé avec toi, Anna; il a été ton compagnon de jeux ; il n'a personne an monde (|ue nous (|ui s'inquiète de lui; et maintenant il lui
LE IJEllGEU INCENDIAIRE.
faudrait aller courir le monde, pour gagner cliez des étrangers un méclianl morceau de pain, et me quitter, moi qu'il ainu^ comme sa seconde mère, sa seule amie sur la terre ! Anna, maciière enfant, dis donc une bonne |)arole pour lui!
La jeune fille se tourna vers son père et lui dit d'un ton de prière :
— Ah ! mon père, vous ne pouvez pas faire cela. Notre pauvre Gérard en mourrait, s'il lui fallait quitter la grand'mère, vous le savez bien, mon père. Et moi, j'en aurais aussi grand chagrin, car il est pour moi comme un frère et je n'aimerais pasà me séparer de lui. Vous ne le renverrez pas, n'est-ce pas, mon père?
— Ne t'inquiète pas de cela, Anna, répondit le fermier; j'ai de sérieuses raisons, mon enfant, de faire ce que j'ai décidé; mais soyez tous tranquilles, je ferai en sorte que Gérard n'ait pas à se plaindre de son sort.
— Gérard a-t-il donc fait un mauvais coup ? demanda le jeune paysan.
— Mais, Stévin, dit le fermier, je ne sais comment tu peux me parler ainsi; ce sont pourtant là des choses que tout le monde connaît et sait à Oostmal. Gérard est fils d'une pauvre femme qui, il y a une vingtaine d'années, fut engloutie par accident dans une tourbière; feu mon père et ma mère ont adopté l'enfant et l'ont élevé; il est devenu notre berger, et, comme tel, il a toujours fait de son mieux et nous a rendu de longs et nombreux services. Aussi, bien qu'il soit brusque et têtu de sa nature, l'aimons-nous tous comme un enfant de la maison; mais depuis qu'après la mort de ton père tu es venu demeurer ici et surtout depuis que ton mariage avec Anna est connu, il court à Oostmal et môme dans les villages voisins, des bruits qui ne me plaisent pas du tout ei qui pourraient peut-être nous causer beaucoup de chagrin.
— Je sais ce que vous voulez dire, murmura le jeune paysan dont le visage s'assombrit. Vous avez raison, père André, il doit partir.
La vieille femme se remit à pleurer, pendant qu'Anna regardait son fiancé avec surprise et s'écriait :
— Toi aussi, Stévin ! Mais (ju'a donc fait Gérard, pour l'amour de Dieu ?
— Ce qu'il a fait, Anna? répondit le jeune homme. Il dit du mal de moi et peut-être de toi; il a été assez audacieux pour lever les yeux sur toi et me hait comme si je lui enlevais la fiancée qui lui était destinée. Je le lui pardonne volontiers; mais cela me fait peine et trouble mon repos.
— Mais que peut donc faire Gérard à ce qu'il aime Anna? s'écria la grand'mère, faudrait-il que son cœur fût de pierre, et l'amour ne vous vientil pas de lui-même ? Si c'était un crime d'aimer
notre Anna, tous les jeunes gens d'Ooslmai seraient coupables. Mais, laisse Gérard aimer Anna; va! le pauvre garçon ne demande rien, — et s'il t'en veut, Stévin, pardonne-lc lui pour l'amour de Dieu, et pense que le malheur sera tout entier pour lui.
— Stévin ! Stévin, s'écria la jeune fille, le rouge de la honte sur le front, ce n'est pas bien à toi de vouloir renvoyer notre Gérard de la ferme. Faut-il donc que notre bonheur fasse son malheur à lui?
— Voyons, Anna, ne soit pas si triste, dit le jeune homme en prenant la main de la jeune fille, ce n'est pas à cause de moi qu'il doit partir; mais ton père a raison, quoi que tu puisses dire.
— Comprenez donc, mère, dit le fermier avec bonté, qu'il ne serait pas bien désormais que Gérard habitât sous le même toit que Stévin. Vous êtes aveugle sur le compte de notre berger; mais, croyez-moi, il est loin d'être le meilleur des hommes, et Dieu sait à quoi sa haine pourrait le pousser. En tout cas, je ferai pour lui ce qu'un père peut faire pour son fils. Je lui chercherai un autre service, et, dès qu'il voudra se marier, je lui aiderai à s'installer comme fermier dans l'une ou l'autre petite ferme. De cette façon, il sera encore plus heureux qu'il n'est maintenant.
— Et vous voulez renvoyer dès aujourd'hui ce malheureux enfant, brusquement et rudement, comme si vous le chassiez pour un gros méfait? dit la vieille femme en pleurant.
— Eh bien, répondit le fermier, je ne veux plus vous faire de chagrin. J'en parlerai à Gérard et verrai comment il prend l'alfaire. S'il veut cesser ses calomnies et ses menaces, je différerai son renvoi, jusqu'à ce que Stévin et Anna, aillent occuper leur ferme, après la moisson, — et s'il se conduit bien jusque-là, il pourra demeurer avec nous comme par le passé. — Ètes-vous contente, mère?
— Ah ! oui, faites ainsi, répondit la vieille femme, et ne le traitez pas trop sévèrement; songez que c'est un orphelin abandonné.
Le fermier prit son bonnet et dit en se préparant à quitter la chambre :
— Je vais trouver Gérard dans la bruyère, et si, pendant ce temps, le tabellion d'Oostmal vient pour parler de l'affaire de Stévin et d'Anna, faites-le attendre un instant : je serai de retour dans une heure.
Le silence de la luiit régnait sur la bruyère; pas un seul bruit ne se faisait enlendro, tout était enveloppé du voile mystérieux de l'obscurité et du
LE BERGER INCENDIAIRE
repos, les étoiles elles-mêmes semblaient doriiiir derriore un im|)(''n<''lra!ile riiloaii de nuages.
A une (ieini-iieiire de niaiche (l'Oostinal, non loin d'un des grands étangs, un troupeau île moulons était éparpillé sur le sol autour d'une petite cabane à roues. Le plus prolond silence régnait aussi autour du troupeau au repos, bien que deux êtres vivants, placés au centre, interrogeassent les ténèbres avec inquiétude de leurs yeux vigilants. Sur l'escalier de la cabane à roues était assis un berger, une main appuyée sur sa houlette, et l'autre sur la tête d'un chien dont le corps noir et hérissé de poils rudes restait visible dans l'obscuiité, comme une ombre plus foncée.
Celui qui eût |tu voir en ce moment le visage du bej'ger eût certainement bondi en arrière d'ellVoi et d'horreur; la plus atroce souHrance murale et la plus cruelle soif de vengeance s'y peignaient en traits odieux. Sous des cheveux roux plantés très bas, et(iui tombaient, comme la crinière d'un lion, en mèches désordonnées le long de son visage, brillaient ses yeux sanglants; sa bouche, dont les coins étaient tirés en arrière, laissait à découvert des dents serrées convulsivement.
Ainsi, depuis plusieurs heures déjà, était assis (jérard, le bergerdu fermier André; un feu ardent dévorait ses entrailles, sans .ju'aulre chose (lu'uii rauque gémissement ou une sourde malédiction vint par intervalles trahir ses soutlrances. Le cliien comprenait probablement ce langage, car chaque fois il hurlait tristement et douloureusement, comme s'il eût été l'écho des émotions de son maître; l'animal attachait alors ses yeux verdovants sur le visage du berger et renmait la queue, comme s'il voulait, par ses témoignages d'alfection, consoler liérard et lui donner du courage.
A un nouveau et plus profond soupir du berger, le chien \int appuyer ses deux pattes de devant sur >es genoux et lécha en gémissant son front brillant. Le berger repoussant doucement le caressant animal :
— Tu me demandes pourquoi je suis si triste et si irrité, mon bon Spits? Tues mon ami: lu ne demandes pas si je possède ou non de l'argent; toi et la vieille grand-mère Barbe, vous êtes les seuls qui ne me repoussiez ni ne me délestiez pas. Ah ! sen^-ln, Spits, ce (|ue je souffre ? Sens-tu les infernalf- douleurs que j'endure ? Tu le sais, — ^je te lai dit assez souvent, — j'aime Anna en silence depuis dix ans; dans nos nuits solitaires, son nom a retenti mille Ibis à tes oreilles... Ah ! lu le connais bien, ce nom chéri ! Klle, la perlide, me souriait, prenait ma main tremblante dans la sienne, m'appelait son ami et son frère; elle a allumé et alimi-nté la namme dans mon coMir: elle m'a laissé penser qu'elle aussi m'aimait ardemment. Lt inain-
tenant, Spits, elle repousse le pauvre berger; maintenant elle se rit de sa douleur; maintenant elle vient lui dire : — 11 faut l'éloigner d'Anna ! iMaintenant on veut le chasser comme une bête malfaisante, — après vingl-cinq années de services sans salaire !
Le berger se tut un instant, mais le chien gratta avec sa patte la jambe de son maître :
— Pourquoi ? poursuivit-il. l*our(|uoi ? tu connais Stévin, car lu veux le mordre chaque fois qu'il s'approche de toi. Ce Stévin est un jeune paysan aucjuel son père a laissé un bel héritage; le fermier André est son tuteur, et il va lui faire épouser Anna, parce qu'il a de l'argent. Nous n'en avons pas nous, Spits, et c'est pour cela qu'il nous faut partir, que nous sommes chassés et i|ue nous devons voir Anna vendue à l'amour d'un autre. On sait ce (jue nous souffrons, et cependant on nous foule aux pieds avec moins de ménagement (|uc nous n'en prenons avec les giillons de la bruyère. Mais cela ne se passera pas si lacilement, Spits; s'il nous faut mourir, nous ne mourons pas seuls, et celte nuit peut-être tu verras mes mains teintes de sang humain !
Le berger ouvrit son couteau, en porta la lame brillante sous les yeux du chien qui, à la vue de l'arme, se mil à gronder, comme s'il voulait avertir son maître d'un danger prochain.
— C'est vrai, Spits, reprit le berger, peut-être ne réussirai-je pas dans ma vengeance; car je dois pénétrer de force dans sa chambre, et on pourrait m'entendre. Wovsïe l)i ossaert m'arrêterait et me ferait mourir sur l'échafaud, pendant que Stévin posséderait en paix mon Anna. Depuis longlem|)s déjà, je serais allé à la ferme pour plonger mon couteau dans le sein de cet odieux rival; mais j'ai peur, je tremble, je n'ose pas! Que faire donc? Depuis deux heures, je cherche un moyen de vengeance. Le |)oison ? Mais la grand-mère en mourra aussi, et je ne veux pas cela. Le tuer dans la bruyère? Il n'y vient jamais qu'en plein jour; je n'ose pas... et cependant il ne peut vivre jusqu'à demain! Spits, que faut-il faire? Damnation ! damnation! Si je |)ouvais le tuer par la pensée !
rrobablement ces derniers mots, qui avaient été prononcésd'une voix pi us haute, frappèrent l'oreille de l'animal, comme un ordre; le chien se méprit assurément sur l'inlentiou de son maître, car il bondit derrière celui-ci dans la cabane et revint, un instant après, avec un sacile toiledansla gueule, se replacer devant Gérard dans la même attitude.
— Keporte cela, Spits, dit le berger. Tu n'as donc pas compris mes plaintes? Tu croyais que je t'ordonnais quel(|uc chose?
Mais le chien n'obéit pas et apporta au contraire
LE BERGER INCENDIAIRE
le sac de toile jusque sur la main de son maître.
— Que veux-tu dire? demanda Gérard surpris. Y a-t-il peut-cire dans ce sac une sûre et infaillible vengeance pour nous? En eiïet, ce sont les remèdes destinés à guérir nos moutons. H y a parmi eux plus d'un poison mortel ; mais Spits, mon ami, cela ne peut nous servir.
Gérard plongea avec indifférence la main dans le sac et y tâta l'un après l'autre tous les paquets qui y étaient renfermés, en se rappelant chaque fois la vertu que possédait chaque médicament. Enfin il retira avec un cri sourd d'étonnement un morceau de soufre du fond du sac.
— Du soufre! du soufre! s'écria-t-il ; Spits, quelle idée ! ah ! je comprends : ce n'est ni par le fer, ni par le poison, c'est par le feu que nous devons nous venger ; il se débattera dans les flammes ; il hurlera, étouffé par le feu et la fumée, et nous, assis dans l'ombre, nous verrons les flots d'étincelles s'envoler avec son âme ! Ah ! ah ! et l'on ne me soupçonnera pas!
A ces mots, il posa une main caressante sur le cou du chien et pencha la tête sur la poitrine, il se tut longtemps et paraissait dormir. Après avoir passé près d'une demi-heure dans cette sinistre méditation, il se leva et entra en rampant dans la cabane. Il en ressortit aussitôt avec un grand morceau de toile en main et dirigea ses pas vers le bord de l'étang. Arrivé là, il chercha l'endroit où il y avait eu du feu le soir précédent, rassembla dans le linge un peu de cendres et de charbons éteints et revint à la cabane sur l'escalier de laquelle il s'assit. Il se mita frotter le linge avec de la cendre et du poussier de charbon, tout en disant d'une voix étouffée au chien :
— Quel bon conseil tu m'as donné là, mon cher Spits ! Non seulement le vaniteux et hypocrite Stévin mourra dans d'horiibles souffrances, mais j'aurai mon Anna pour femme et on me prônera dans le village comme un héros d'humanité et de dévouement. Tu ne comprends pas ce que je veux dire? Vois-tu bien ce que je fais ici? C'est une mèche. Tout à l'heure j'irai la placer toute allumée dans le tas de tourbes où dort notre ennemi; je reviendrai dans la bruyère me cacher dans le bois taillis et j'attendrai que la flamme ait atteint la couche de Stévin. Alors je courrai en donnant l'alarme vers la ferme, et j'éveillerai tout le monde par mes cris de détresse. Sur ces entrefaites, je briserai la porte, je courrai à la chambre d'Anna et je l'emporterai triomphalement hors de l'incendie. Le fermier André croira que sa fille et lui-même me doivent la vie, et peut-être, Spits, ne nous demandera-t-il plus alors d'apporter en mariage de l'argent et des terres. Je te ferai faire une chaude petite niche ; ton écuelle sera toujours pleine.
Spits ; tu vivras comme un seigneur au milieu de tous les chiens d'Oostmal...
A l'accent plus doux de la voix de son maître, le chien comprit probablement qu'il lui parlait affectueusement ; cela devait être, car il se mit à lécher avec reconnaissance les mains de Gérard, et il se mit à japper avec tant d'expression que l'on aurait pu croire que sous la peau de cet animal se cachait une âme humaine ou un mauvais esprit.
Bientôt le berger se leva et, tout en lui indiquant la cabane d'un geste impérieux, il dit au chien :
— C'est évident. Toi, Spits, reste ici. Veille avec soin à ce que personne ne remarque mon absence. Dirige les yeux dans une demi-heure vers Molhoveii, là-bas tu verras une lueur et des flammes. A tout à l'heure ! à demain peut-être !
Gérard laissa tomber sa houlette et s'élança d'un pas léger mais rapide vers la sapinière voisine où il disparut.
Quelque temps après, à peu de distance de Molhoven, une tête humaine s'élevait au-dessus des broussailles ; deux yeux s'elTorçaient de percer les ténèbres dans la direction de la demeure du fermier André...
La tête disparut et une voix sourde murmura derrière les buissons :
— Tout dort : il fait noir comme dans une tombe; il rêve d'Anna. Ah ! ah! Maintenant attisons tout doucement le feu, cachons le bout allumé de la mèche dans le creux de la main, et rampons sur la terre comme un renard aux aguets...
A ces mots, Gérard se coucha à plat ventre et se glissa comme une bête fauve, en suivant les accidents du terrain, jusque dans le verger de la ferme ; là, il appela le chien de garde par son nom et lui ordonna de se taire. Ayant atteint le monceau de tourbes, il y posa la mèche et plaça audessus un peu de bruyère sèche et quelques fagots. Après avoir pris ainsi toutes les précautions pour assurer une vengeance infaillible, Gérard ne quitta pas sur-le-champ le tas de tourbes, il leva les yeux, comme s'il eût déjà vu les flammes monter vers le lieu de repos de son ennemi ; il entendait en esprit les gémissements de sa victime, et savoura pendant quelques instants ce cruel bonheur ; après quoi il se remit à plat ventre et rampa comme auparavant jusqu'à ce qu'il pût se relever dans le taillis et aller attendre au loin le résultat de son criminel attentat.
A un quart de lieue de Molhoven, Gérard se trouvait sous le sombre feuillage d'une jeune sapinière, l'œil fixé vers la ferme ; son cœur battait avec violence, et, soit crainte ou désir, il tremblait et était couvert de sueur de saisissement. Bientôt une méchante exclamation s'échappa de
\,E IIERGEII INCKNIIIAIKE.
ses lèvres et un alVieuv sourire foulracla sa bouche. Au-ilessus (le la l'eruie du lennier André s'c-levail un blanc iiuajic de fumée auijuel le Icu venail de temps en lemps mêler ses teiiUes rougeàlres ; bienlùl les pointes oniloyanles des llammes jaillirenl et Icclicrent avec des ondulations de serpent la façade et le toit de la demeure menacée.
— (lonime l'oolat iln feu est beau dans les ténèbres ! murmura Gérard. Il est ti'in|)s, peut-être; mais non, ce sont les tourbes qui brûlent si vivement. Stévin dort encore traïuiuillement ; il vit encore. Ab ! ali ! il ne se réveillera plus ! N'est-ce pas de la paille qui lance tant d'étincelles dans l'air? Oui, le toit brûle déjà. Ciel ! j'entends des voix, du tumulte ! Il y a du monde ! On sauve peut-être mon ennemi et je ne pourrai pas airacber Anna des llammes ! Damnation 1 Courons, volons... peut-être arriverai-je encore à lemps...
Céraiil s'élança dans la bruyère en proférant d'horribles malédictions, et courut, plus rapide ([u'un cheval en pleine course, dans la direction de Molhoven. Il tomba comme un désespéré au milieu des paysans occupés d'éteindre l'incendie, et promena autour de lui un œil égaré, pour s'assurer où en étaient les choses. Un cri de rage s'échappa de sa bouche, lors(|u'il aperçut Anna, les mains devant les yeux, au milieu d'un groupe de femmes. Il baissa la tête, poussa un rugissement de taureau furieux et laboura de ses ongles sa poitrine nue. Accablé par le désespoir, il serait peut-être resté dans cette attitude, si le fermier André, retenu par deux paysans, ne lui eût crié d'une voix su|tpliante :
— Ah! (jérard, Gérard! ma pauvre mère, ta mère est au milieu du feu. Allons, montre toi fort et courageux ! Sauve-la, sauve-la, pour l'amour de Dieu ! Kt le malhi ureux Stévin ! oh ! le |»auvre garçon !
— Ah ! Stévin aussi ! murmura le berger, tandis (|ue, sur les indications du fermier, il se rapprochait de l'incendie et sellorçait de [lénétror à travers les llammes. Mais il n'y réussit pas : partout le brasier lui opposait une barrière infranchissable, et lui-même était trop lâche pour s'exposer à un péril imminent. Moitié par la feinte tristesse, moitié par douleur sincère de la mort de sa mère nourricière et sa bienfaitrice, Gérard se mit à verser des larmes abondantes, et s'assit en gémissant et en se lamentant, à côté du fermier André, SOU5 un tilleul.
Sur ces entrefaites, le nombre des paysans sélait considérablement accru ; tout Oo^lmal se trouva bientôt sur le lieu du danger, avec des échelles, des haches et d'autres instruments. La partie de la ferme (pii êlail tout en feu (ut renversée et ensevelit dans sa chute les deux cadavres.
Comme cette partie de l'habitation était construite en bois et en argile, on réussit bientôt à éioulTer le feu sous des torrents d'eau et à retirer des décombres fumants les deux corps carbonisés. On traîna le cadavre de la grand'mère près de Gérard, (|ui releva tout à coup la tête et vil étendu à ses pied> le corps inanimé. Quelques débris de vêlements ne !ui permettaient pas de douter de l'identité de la victime, (|u'on avait jetée devant lui conime une accusation. Il se leva brus(|uen)enl, (it deux pas en arriére, |)àlit comme un mort, et tout trend)lanl lixa des yeux égarés sur le cadavre.
— Mon Dieu, nmn Dieu, ma mère ! ma mère ! Damnation sur moi ! s'écria-t-il dune voix rauque et presque inintelligible, el il s'enfuit dans l'obscurité, rapide connue une flèche, dans la direction de la bruyère.
— Pauvre Gérard ! se dirent les paysans, il en est devenu fou. La malheureuse Darbe l'a élevé; elle était une vraie mère, pour lui, et la voilà morte ! 11 en mourra, car il l'aimait mieux (|ue la prunelle de ses yeux.
Deux heures après, quand le soleil commença de s'élever au-dessus de la bruyère, tout sur la scène de C(î triste événemenl était aussi calme qu(.' si rien ne fût arrivé. Seulement, quelques rares spectateurs se montraient sur les ruines fumantes, et déploraient avec une profonde compassion le triste sorl de Slévin et de Darbe. Les cadavres avaient été transportés dans une autre maison; le fermier André et .Anna pleuraient sans cesse dans une habitation voisine; les servantes, au contraire, étaient demeurées dans la ferme sauvée.
Le lendemain, dans l'après diner, Gérard était dans la bruyère, le dos appuyé à la cabane à roues; sa télé s'affaissait avec une lourdeur de plomb sur sa poitrine, et son regard immobile était fixé sur le sol , à quelques pas devant lui. L'expression de son visage n'était plus la niéme ; une profonde terreur avait remplacé sur ses traits le désir de la vengeance, et parfois il restait une demi-heure, sans que le moindre mouvement du corps ou de la physionomie vint trahir une autre émotion que celle d'une incessante torture morale el d'une mortelle angoisse. Devant ses yeux, son imagination égarée évoquait impitoyablement l'ombre de la grand'mère, el, quelque eiïoit qu'il fil, il parvenait rarement à chasser par d'autres idées ce sinistre spectre qui criait vengeance. Quand il y réu.'jsissait de lemps en temps, un ad'reux sourire contractait ses lèvres, tandis qu'il songeai! au bonheur de la rancune satisfaite, el
LE nEnG[<:n incendiaire.
qu'il se disait que Slévin avait du mourir dans d'horribles souffrances et peut-être avec le nom d'Anna sur les lèvres. Peu à peu, cependant, ce sourire diminuait et s'adoucissait, comme si un rayon d'espérance ou d'amour fût descendu dans son sein brûlant, et il en était vraiment ainsi; car il pensait que la belle Anna, ayant perdu son amant, donnerait peut-être son cœur à son frère adoplif. Cependant le visage du berger ne tardait pas à s'assombrir de nouveau, pour ne garder que l'expression du désespoir.
La nature n'avait pas fait d'erreur en créant Gérard; à une àme si vile et si perverse, elle avait donné une enveloppé rude et repoussante; tandis que le corps du berger trahissait par ses lignes fortes et anguleuses la férocité de la bête fauve, son visage était le miroir impossible à méconnaître d'un caractère odieux et brutal : ses lèvres étaient minces et affilées, ses sourcils épais et roussàlres, ses yeux petits et brillants, ses oreilles grandes et droites, son front envahi par les cheveux; en un mot, il était alfreux aussi i)ien par l'âme que par le corps, et devait bien plutôt inspirer la haine que l'amour.
Gérard sentait cela 1res profondément, et surtout en ce moment, où il n'y avait plus personne dans son chemin et où il aurait pu nourrir l'espoir de gagner le cœur d'Anna, s'il y avait eu en lui quelque chose d'aimable. Cette réflexion si pénible pour lui, lui arracha une plainte étouffée :
— Ainsi, j'ai fait mourir pour rien ma bonne mère Barbe? murmura-t-il. Anna ne sera pas à moi; le premier jeune paysan venu, qui aura une figure de femme et un peu d'argent, l'épousera sous mes yeux ; et moi, dédaigné, maudit, je devrai servir son mari et lui obéir? Sera-ce là la récompense d'un double meurtre? Oh ! si j'avais de l'argent ! de l'argent !
A peine le berger avait-il prononcé le premier mot de celle exclamation qu'accompagnait un soupir de sa poitrine oppressée, que le chien avait quitté le troupeau et était venu se placer entre les genoux de son maître, les yeux attentivement fixés sur lui et semblani s'efforcer de comprendre ce qu'il disait.
Le berger posa la main sur le cou de l'animal et dit :
— Ah ! Slips, ton conseil ne m'a servi de rien ; je suis devenu un assassin; j'ai de mes propres mains tué et brûlé la bonne Barbe, — et cependant je n'aurai pas Anna. Mon Dieu! mon Dieu! si j'avais de l'argent!... de l'argent ou des terres!... Le fermier André est un ladre; il me donnerait sa fille ; Anna elle-même ne me hait pas; elle ne me refuserait pas sa main. Comme nous serions heureux, cher Stips ! Mais, hélas ! il est plus facile de
tuer que de se procurer des trésors... Pcut-êîre... Quelle idée !
Le chien se mit à japper en voyant l'expression de joie qui illuminait la figure de son mailre.
— Cette idée ne; te plaît pas, Stips? reprit le berger; c'est vrai, on fait bonne garde chez ce vieux richard; peut-être le couteau devrait-il me fiayer un chemin jusqu'à l'argent, et on saurait comment je serais devenu possesseur du trésor! au lieu d'Anna, la potence ou la roue serait mon partage. Ciel! que faire!
Un grognement rauque et étrange s'échappa du gosier du chien qui se tourna en grondant vers le chemin qui, à quelque distance de là, traversait la bruyère. Il s'éloigna d'une demi-portée d'arbalète de la cabane et se mit le nez et l'oreille au guet, comme s'il s'efforçait de reconnaître une odeur qui s'approchait ou un bruit éloigné. Au bout d'un instant il revint près de son maître et parut lui donner un avis par un bref aboiement.
Probablement cette attitude ordinaire du chien n'eut aucune signification pour Gérard, car il fixa les yeux avec indifférence sur un cavalier qui s'avançait au loin sur la chaussée d'Anvers et se dirigeait vers Hoogstraeten. Peu à peu le berger distingua derrière le cavalier un sac de cuir! Bien qu'il ne sut ce que contenait ce meuble de voyage, il n'en tressaillit pas moins d'émotion et de désir, et les muscles de son visage se contractèrent comvuisivement. Sa main droite chercha en tâtonnant son couteau comme par un mouvement instinctif. Tuer le voyageur et lui prendre son argent ; noyer le cadavre au fond de l'étang ou l'enterrer dans le bois... telle était l'infernale pensée de Gérard.
Vain projet cependant, car le berger n'eût pu à une telle distance rejoindre un homme à cheval, quand même il eût eu la vélocité du lièvre au service de sa sanguinaire cupidité. Aveuglé, égaré, Gérard fit pourtant quelques pas pour prendre sa course; mais, au même instant, le voyageur arrêta son cheval sur la chaussée. Le berger, aussi lâche que méchant, interrompit aussi sa course et s'arrêta en fixant sur le cavalier des yeux flamboyants. Celui-ci avait retenu son cheval pour fixer plus solidement la valise qui penchait un peu sur le côté. Après avoir pris cette précaution, il enfonça l'éperon dans les flancs de son cheval et s'élança comme une flèche sur la chaussée; mais il avait probablement défait les courroies par méprise, car, à quelques pas plus loin, la valise tomba du dos du cheval sans qu'il s'en aperçût.
Un cri de joie s'éhappa de la poitrine du berger; le chien s'élança et courut de toutes ses forces à la recherche de l'objet tombé. Dès que le berger
LE BERGER INCENOIAIRE.
eut TU le voya},'eur disparaître à rani,'le tlune sapinière, i! se (lirii,'ea aussi d'un pas plus lent vers la chaussée. Quand il y arriva, le chien avait tléjà traîné la valise dans le taillis.
D'une main treinlHanle, le herj^er détacha les courroies : il devint pâle coninie un mort, partit d'un éclat de rire insensé, et une liévreuse et convulsive exclamation : « Ah ! ah ! » s'échappa de ses It'vres. La valise était en partie remplie de pièces d'or!
Pendant quelques instants, le hor^jer lixa ses yeux éjrarés sur l'éblouissant trésor ; mais tout aussitôt il revint à la conscience de la situation, et promena son rejçard inquiet aux alentours pour s'assurer si personne ne l'avait vu. Alors la pensée soudaine que le voyaiceur pouvait revenir sur ses pas, lui traversa l'esprit comme un éclair. Il pouvait encore perdre le prix d'achat d'Anna ; les hrillanles |»ièces d'or que le hasard lui avait données |)ouvaient encore lui être ravies! Il se hâta de creuser avec sa houlette une fosse au milieu du taillis, y jeta la valise et la recouvrit de hruyèrc et d'aiguilles de sapin; puis il rappela le chien et alla se rasseoir avec indifférence auprès de sa cabane. Son cœur battait avec violence et de j^'rosses gouttes de sueur, qu'avait provoquées la précipitation et l'émotion, perlaient sur son front.
Il était assis là, depuis peu de temps, lorsqu'il vit le cavalier déboucher à l'angle de la sapinière, accourir au grand galop, attacher son cheval à un arbre au bord du chemin et traverser la bruyère à grands pas en se dirigeant vers la cabane.
D'abord, le lâche (lérard trembla: puis il porta la main à son couteau et réiléchil s'il ne devait pas s'assurer le possession du trésor en versant le sang. Cependant il abandonna cette pensée, s'efforça de comprimer son émotion et prit une attitude aussi indilférente (jue possible.
Sur les traits émus du voyageur, (iérard put lire facilement combien il devait être affecté de sa perte. Une sinistre pâleur et des mouvements convulsifs des lèvres et des joues trahissaient en lui la plus grande souffrance morale.
C'e>l ainsi qu'il s'approcha du berger et lui dit:
— .Mon ami, j'ai perdu ma valise, la-bas sur la chaussée. Vous l'avez vue tomber : ah ! rendez-la moi !
— l'ne valise"/ Je ne sais ce (jue vous voulez dire, répondit Gérard avec une colère mal dissimulée.
— Ponr l'amour de Dieu, ne le niez pa> .' dit le voyageur dune voiv suppliante. 11 y a là-bas des ramasseurs de bois dans la forêt qui m'cmt dit avoir vu votre chien traîner quelque chose près de la chaussée.
— En ce cas, demandez à mon chien ce (|ni en est, grommela (lérard, tout tremblant de ce (|ue venait de lui dire le voyageur.
— Ah ! comment pouvez-vous être aussi cruel ! reprit le cavalier. Dans cette valise se trouvent la vie et le destin de six personnes. Ne me refusez pas: rendez-la-moi: je vous donnerai une généreuse récompense.
(lérard se leva en poussant un éclat de rire affecté et s'écria :
— Vous êtes fou ! Que m'importe que vous aviez ou non perdu votre valise? Allez la demander à celui (jiii Ta trouvée, et laissez-moi en paix !
Le pauvre voyageur s'arracha les cheveux de déses|)oir; |)uis il fouilla le berger, entra dans l;i cabane, promena autour de lui un regard inquisiteur et unit par verser un torrent de larmes. Gérard répondit à ces démonstrations de douleur par un des plus atroces sourires (ju'nne àme perverse puisse imprimer sur un masque humain.
Le voyageur avait la conviction que le berger avait trouvé sa valise et l'avait cachée quelque part; mais il sentait aussi (|u"il ne réussirait pas à émouvoir ce monstre. Dien que son affreux sourire lui dît (}u'un homme pervers et sans cœur se repaissait avec délices de la vue de sa douleur mortelle, il tenta néanmoins un suprême elforl : il se jeta à genoux devant le berger, tendit vers lui des mains suppliantes et lui dit :
— Au nom de Dieu, mon ami, je vous conjure de me rendre ma valise! Je suis père; j'ai une femme et quatre pauvres enfants. Pour gagner (juelques écus, je me suis chargé de transporter cet argent à Dois-le-Duc. J'y ai engagé ma tète ! Si vous ne me le restituez pas, je dois mourir ou fuir ma patrie comme un infâme voleur et abandoimer ma femme et mes enfants dans la misère à mille persécutions ! Ah ! rendez-moi la vie de ma femme et de mes enfants, rendez-moi l'himneur! Au nom de Dieu ! au nom de Dieu !
— An nom de Dieu ou non, répondit ironiquement (iérard, je ne m'inquiète pas <le vos vaines paroles. Voyez à retrouver vous-même votre valise : je ne l'ai pas.
Les yeux de l'étranger s'enflammèrent tout à coup du feu de la colère; il tira de son sein un poignard étincelant et, le brandissant sur Gérard, il s'écria :
— Ah! monstre, tu te ris de mon affreuse douleur? Quand un malheureux père le parle de ses enfants, tu te railles de ses angoisses! Voici de quoi tirer justice de tant de perversité! Tu trembles maintenant, lâche coquin ! P^h bien, rendsmoi la valise, ou, le poignard sur la poitrine, je te
' force de m'avouer ce que lu en as fait !
|,E BEUGER LNCENDIAIIU:.
Elle s'appuyait sur le corps d'un lion endormi. (Page 13.)
— Si j'ai trouvé votre valise, dit Gérard en jurant, Je veux brûler pendant l'élernité!
A cette imprécation, le voyageur saisit d'une main Gérard par les cheveux et le terrassa sur le sol avec une force irrésistible. Il lui mit le poignard sur la poitrine et s'écria :
— Kends-la moi !...
Mais tout à coup le chien bondit sur l'étranger et, de sa gueule formidable, lui étreignit le cou de façon à l'étrangler.
Le sang coula à flots de la gorge ilu malheureux, qui était tombé en arrière sous les morsures du chien et cherchait vainement à se défendre. Tout à coup il rassembla toutes ses forces, se dégagea de l'étreinte de l'animal et se releva à demi en s'appuyant sur sa main; il jeta un regard terrible sur Gérard et s'écria :
— Je meurs; mais Dieu saura te tiouver, scélérat !
Le chien sauta de nouveau à son cou et acheva l'horrible meurtre.
Gérard contemplait cette scène en frissonnant, mais non sans qu'un sourire de satisfaction se peignît sur son visage. Il était délivré d'une mort imminente; la nuit descendait déjà sur la bruyère; son chien l'avait vengé sans faire le moindre bruit. Le propriétaire de la valise était étendu sans vie à ses pieds. Qui pouvait désormais l'accuser ou lui réclamer le trésor? Il posséderait en paix et l'argent et Anna.
Gérard contempla pendant quelque temps le cadavre de l'étranger, pour s'assurer que l'àme l'avait bien quitté pour toujours. Dès qu'il se crut certain de la mort de l'étranger, il lit un signe au chien, qui se mit à rassembler le troupeau. Gérard traîna le cadavre loin de là dans la bruyère et s'éloigna ainsi de l'endroit où gisait le mort. Il attendit là pendant plus d'une heure après qu'il fît
LE BERGER INCENDIAIRE
pleine iiiiil. (Juaml imc profonile oitscuril»'* couvrit la bruyère, il alla au cheval, le délaclia et lui fil prcHiIre la fuite en lui donnant un violent coup de sa houlette; puis il traîna le cadavre très avant tians le bois, le jeta dans une fosse et le recouvrit de bruyère et d'aif^uilles de sapin.
Tout cela étant fait, il ^'auna l'endroit où il avait enfoui la vali-^e, la retira de terre, courut à sa cabane, y entra en ran)panl, ouvrit le sac, plûnj,'ea ses deux mains dans l'or et, tout haletant de joie, resta immobile et muet.
Agenouillé dans sa cabane et comptant pour la centième fois les pièces de monnaie sonnantes, Gérard riait depuis une heure dans la plus profonde obscurité! .\h! maintenant il était riche, mainlenard il pouvait prétendre à la main d'Anna ! — De temps en temps les cadavres carbonisés de Harbe et de Stévin aj)paraissaient bien à ses yeux à côté du cadavre du voyageur; mais ces ombres menaçantes disparaissaieni chaque fois devanl le son mairi(|ue des [lièces d'or. La joie du beriier grandit encore quand, vers minuit, des nuages orageux apparurent à l'horizon el lancèriMit de temps en temps un éclair sur la bruyère.
Alors il pouv.'iit endjrasser de l'cfil à la volée le monceau d'or et baigner son regard d;ins son trésor !...
Cependant sa joie diminua liionlôt et fut peu à peu rem[)lacée par une imiuiétxle croissante. L'orage semblait approcher; les éclairs succédaient rapidement les uns aux autres, et un tonnerre lointain grondait dans les profondeurs du ciel. A mesure que les nuages s'amoncelaient au-dessus de la bruyère et y répandairmt une obscurité de plus en plus profonde, le sourire disparaissait du visage de G'rard pour faire place à une expression de crainte et d'anxiété. Il ne tarda pas à oublier les scintillements de l'or et, dans les intervalles qui séparaient les éclairs, il jetait un reg;ird inquiet dans l'insondable profondeur des ténèbres.
Un fort éclair faillit l'aveugler et le força de fermer les yeux; un formidable coup de tonnerre érlaia au-dessus de sa télc et ébranla It-llementle sol qiif la cabane s'agita comme sous une vicdente sec(Misse. Lor*;<|ue (îérard rouvrit les yeux, tine tache lumineuse lourmillail devanl lui dans les ténèbres ; son imagination effrayée s'efforça de reconnaître une forme dans ce nuage lumineux et il lut en lettres éclatantes les paroles suprêmes du voyageur mourant :
— Dieu saura te trouver, scélérat!
.\ la vue de ces terribles caractères, le lâche assassin se mita trembler. L'éclair prochain seraitil le glaive de la vengeance divine? La voix de la foudre élait-elle la prononciation de sa sentence? — Minuit! l'heure des morts, sonne lugubrement il l'église il'UosImal; sous les yeux effarés de Gérard, les cadavres de ses victimes surgissent soudain, comme s'ils sortaient de terre; les spectres se raillent de lui avec les funèbres convulsions de l'agonie et senddent insulter à ses angoisses. Le chien se mit à hurler d'une voix sinistre sur la bruyère, et envoya dans l'air de longs gémissements; les moutons s'enfuirent en désordre de tous côtés vers le bois taillis; le vent et la pluie; fouettaient l'herbe et les arbres; des serpents de feu jaillissaient des nuages et sillonnaient la bruyère ; la terre frémissait ébranlée; le ciel s'ouvrait comme un abime de feu ; l'ardent éclair enveloppa la cabane et un coup de foudre la renversa
IMus paie que la mort nuMuc, tout tremhhint d'anxiété, accablé par la terreur et le remords, Gérard se traîna hors de la cabane. De ses deux mains, il serrait convulsivement la valise sur sa poitrine. — H veut fuir la vengeance de Dieu, le présomptueux scélérat! Mais la foudre le poursuit; le feu du ciel l'environne; les hurlements du chien déchirent son oreille; devant lui se dressent toujours les spectres grimaçants de la grand'mère,du voyageur et de Stévin.
Le lâche assassin doit se courber sous le bras tout puissant de Dieu; il lond)e à genoux et s'écrie:
— GrAce! grâce!
l'as de grâce pour le misérable altéré île sang! Le sol tressaille d'horreur comme s'il voulait être déchargé du monstre; l'horrible reptile hurle d'épouvante; l'odeur du soufre envahit sa poitrine o|)pressée, l'éclair passe en sifflant sur sa tête et brûle ses cheveux hérissés. 11 se lève, el s'enfuit vers le bois; son chien le suit en aboyant... L'orage éclate encore une fois dune manière formidable; deux immenses éclairs jaillissent; un doubl<! cri de mort se perd dans le fracas de la foudre : la vengeance de Dieu a anéanti le lâche assassin! Son cadavre calciné gît sur la bruyère : son âme se présente en tremblant lâ-haut «levant son juge irrité; les démons fêtent son airivée au fond de l'éternel abîme! ,
Le lendemain, quelques habitants d'Oostmal trouvèrent le corps de Gérard étendu sur la bruyère: il était tout noirci par le feu du ciel et avait encore les bras croisés sur la valise; son chien gisait aussi mort à côté de lui. Les ramasseurs de bois racontèrent l'aventure du cavalier qui avait perdu sa valise: on dérouvrit aussi son cadavre et les morsures (|ui déchiraient son cou ;
LE BERGEU INCENDIAIRE.
et ce fut ainsi que toule l'histoire fut connue. Depuis ce temps, les habitants de la (Limpine voient parfois, pendant la nuit, une forme humaine tout en feu errer sur la bruyère, et ils disent que c'est l'âme damnée de Gérard ^qui revient. D'après eux, l'assassin subirait après sa mort les conséquences de son imprécation et serait condamné à
errer en brûlant jusqu'au jugement dernier, parce qu'il a dit :
— Si j'ai trouvé votre valise, je veux brûler durant l'élernité!
Telle est l'histoire du berger Gérard, que dans la Campine on appelle le Berger incendiaire ou plus exactement le Berger brûlant.
FIN DU BERGER INCENDIAIRE
LA VIEHGE 1)K FLANDRE.