CHŒUR FINAL
La vérité et la vertu ont triomphé du mensonge. Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! Gloire à Dieu ! Gloire à Dieu !
FIN DE l'idéal du POÈTE
Assise sur le seuil de la maisonnette. (l*age 5'.)
LA PRÉFÉRÉE
Au milieu d'une contrée boisée de la Flandre Occidentale, entre Thourout et Ypres, s'élevait encore au xv'' siècle, avec son architecture antique, le vieux château de Staden, siège d'une seigneurie franche d'où dépendaient différents fiefs seigneuriaux tels que Wallenaere, Wankaude, Labbekcnsakkcr, Westwalle, et autres.
Staden était entouré de murailles épaisses et de fossés profonds d'où quatre hautes tours s'élauçaient vers le ciel. Un pont-levis, le plus souvent baissé à cette époque, donnait accès dans une vaste cour intérieure dont un des côtés était en-
tièrement occupé par la splendide habitation des maîtres, tandis que sur les trois autres, s'élevaient les logements des domestiques, des piqueurs et des hommes d'armes, les écuries, les remises, les magasins et les salles d'armes.
Par une belle journée de mai de l'année 1407, un jeune homme était assis sous le large manteau de la cheminée d'une des salles de ce château, les pieds sur les chenets, bien qu'il n'y eût pas de feu, car le temps était très chaud.
Il ne paraissait guère avoir plus de vingt ans; et son beau visage, malgré des traits accentués, avait encore la douceur et la fraîcheur de la première jeunesse.
Une expression de regret se lisait sur sa phy-
LA rillilFLRÉE.
sioiioniie. Tanlùt il lixait sur le loyor sans feu un rei^aid iuimf»l)ile,l;mtol il tournait les yeux vers les li'iit'Ires dont les vitraux peints représentaient les armoiries des seijîneurs de Sladeii, puis encore virs la cour où des valets d'écurie étaient en train de seller quatre chevaux pleins d ardeur; mais de qutltjue cùlé qu'il le diri.ueàt, ee rejjard di'uieuiait vague comme celui d'un homme absorbé dans de tristes pensées.
On n'eùl pa> deviin- à son costume (ju'il appartenait à une famille noble et puissante ; cai' il portail un pourpoint noir bordé d'un simple galon, et un chaperon de la même couleur, sans le moindre ornement.
Kt cependant co jeune homme était le dernier rejeton de la vieilli! et noble maison de Staden, et liiut ce qui respiiait dans la contrée environnante lui devait respect et obéissance.
Son père, Hugo Van Staden, avait, deux ans auparavant, perdu la vie dans la bataille de Monthléry, sous les yeux du comte de Cbarolais, fils aine et héritier présomptif du duc riiilippc'dc lîour^iigne <|ui régnait sur la Flandre et sur la plus grand partie des Pays-Bas.
Il y avait alors deux pailis à la cour du duc; le premier avait [)our chef le duc lui-même et ses favoris les sires de Croy; les autres obéissaient aux inspirations du comlc de Cbarolais. Ces deux parlis étaient sans cesse en lutle, et plus d'une fois la cour avait été témoin de scènes violentes, non seulement entre les partisans des deux princes, mais même entre le duc et son fds Charles.
A la fin le duc avait, en apparence du moins, réduit >()n (ils à la soumission. Après avoir banni de la cour, et même de ses Ktals, (|uebjues-uns des [larlisans les nmins impoitanis du comte de Cbarolais, il tenta de gagner les autres par des présents ou des dignités.
Hugo Van Staden avait été l'ami de cœur du con)le Charles, et ce prince, après la bataille de Monthléry, avait pleuré longtemps la mori de son (idèle compagnon d'armes. Il s'empressa d'a[)peler auprès de lui, en (jualilé de page, le jeum; Waller Van Staden, et il est probable que, sous sa conduite, Wallor lut devenu un vaillant homme de guerre, si le vieux duc, à la volonté dinjuel il îi'y avail pas à résister, n'eut imaginé un moyen d'enlever an parti deson fils le jeune seigneurde Staden. .\ deux heures de marche de Staden, s'éle\ait le château de Laugemarck, dont le châtelain, Wilhem, était chaud parti^^an du duc, et, par suite, ennemi du comte Charles. Il avait une bile, nommée Judith, âgée de vingt-six à vingt-sept ans.
Malgrécelte noiabl.' dilTérence d'âge, le d'ic réscdut de marirr .Imlitli V lo Laugemarck à Walter Van Staden.
Les amis du jeune Walter, qui étaient hostiles •aux Laugemarck, firent tout leurs efforts pour décider le duc à revenir sur sa résolution; le comte Charles lui-même supplia son père d y renoncer; mais le vieux duc, dont on connaissait le caractère de fer, demeura inébranlable dans sa résolution Il consentit seulement, eu égard à la jeunesse de Walter, à retarder d'un an son mariage; mais il menaça de sa colère et de sa disgrâce tous ceux qui essaieraient de lutter contre sa volonté.
Waller Van Sladen,par lespecliour son souverain parrain, se soumit à la loi (|ui lui était imposée, et (|uilta la cour du comte de Cbarolais pour aller, en attendant le délai fixé, baiiiter le château paternel.
H avait espéré (|u'avec le temps il pourrait concevoir de l'amour ou du moins de ralfeclion pour Judith (le Laugemarck, car son visage n'était pas sans beauté, mais plus il la vit, plus il ressentit d'éioignemenl pour elle; car elle lui paraissait orgueilleuse, violimte même, et ambitieuse; et cependant il devait l'épouser; l'arrêt du duc était irrévocable!
Voilà ce qui préoccupait le jeune seigneur de Staden, pendant cpi'il était assis sous le manteau de la cheminée, les pieds sur les chenets.
Un autre jeune homme, plus âgé que lui de trois ou (jualre ans, entra dans la salle et dit, après s'être incliné respectueusement :
— Le seigneur Van Staden me permet-il de lui ra|ipeler (|u'il a piomis d'aller aujouril'bui à Laugemarck? Les chevaux sont sellés.
Waller le regarda avec un vague étcmnement, puis, comme s'il revenait soudain à la réalité des choses, il courut au-devant du nouveau venu, et lui prit les mains en lui disant :
— Daniel, Daniel, tu t'inclines devant moi ? Tu m'appelles seigneur Van Staden ! .\h ! je t'en prie, ne le venge pas si cruellement!... Oui, hier an soir j'ai eu des torts envers loi, mais je le regrette; pardonne-moi.
— Voir»! humble serviteur n'a rien à vous pardonner, seigneur, répondit Daniel, dont les yeux se mouillèrent de larmes.
— Mon serviteur? s'écria le jeune chevalier. Non, jamais! Tu fus autrefois mou compagnon de jeux, plus tard mon professeur, et maintenant mon ami, mon bon et fidèle ami...
» La seigneurie de lot\ |ière est sous ma dépend.ince,il est vrai, mais Daniel Van L'allenaere n'estil pas de vieille et noble race, comme moi ? Tu es
LA PRÉFÉRÉE
l;i seule personne avec cpii je puisse parler en toute confiance, à qui je puisse ouvrir mon cœur. Que me fait le respect? Je ne puis vivre sans amitié. Pardonne-moi mon emportement, et redeviens mon frère bien-aimé.
En achevant ces mots, il sauta au cou de son camarade. Celui-ci, vaincu par tant de cordialité, le serra dans ses bras à son tour en disant :
— Dieu soit loué, me voilà soulagé d'un grand chagrin. Walter, Walter, que la violente sortie d'hier m'a fait souffrir! Je croyais avoir perdu pour toujours ton amitié.
— Quelle erreur, mon bon, mon cher Daniel ! Sois indulgent; aie pitié de ma pénible situation et songe que, sous l'empire de mes amères réflexions, de la frayeur que m'inspire l'avenir dont je suis menacé, la patience peut quelquefois m'échapper sans qu'il en faille accuser mon cœur... Mais aussi pourquoi, en ma présence, exalter les mérites de Judith Van Laugemarck ? Pourquoi vanter sa beauté?...
— N'est-elle pas réellement belle?
— Oui, oui ; mais cette beauté — je ne sais comment l'expliquer — ne réalise pas à mes yeux l'idéal de la femme, telle que la rêve mon imagination. Et cependant, abstraction faite de ces rêves de mon esprit, ne soutenais-tu pas en outre que Judith est douce, aimable, spirituelle, et qu'elle est douée de toutes les qualités du cœur ? Ah ! Daniel, tu ne crois certainement pas toi-même ce que tu disais. Pourquoi donc m'exciter ainsi jusqu'à la colère, jusqu'à l'injustice?
Ce reproche parut attrister Daniel. Il répondit après un instant de silence :
— Si j'exagère peut-être les qualités de ta future femme, Walter, ne m'en fais pas un crime, car je ne le fais que par amitié pour toi, et par devoir.
— Par devoir?
— Oui, Walter. Tu deviendras certainement l'époux de Judith Van Laugemarck, n'est-il pas vrai?
— Hélas! le duc l'a décidé ainsi; et qui peut résister à sa volonté toute-puissante ?
— Eh bien, si j'allais médire de ta fiancée en ta présence et t'inspirer de l'aversion pour elle, ne rendrais-je pas ton sort plus amnr, au risque d'empoisonner ta vie pour toujours?
— En effet, tu as raison, Daniel. Je lutte en vain contre ma destinée. Pardonne et oublie ma vivacité d'hier au soir.
— Viens, maintenant, Walter, et prends courage. Crois-en ton ami dévoué : Judith n'est dépourvue ni de grâces ni de séduction. Tu finiras par éprouver de l'affection pour elle.
— Ah! si cela se pouvait, comme j'en bénirais le ciel ! Car se voir obligé de vivre avec une
femme qu'on ne peut pas aimer, quel sombre avenir !
— Partons, Walter. Si nous arrivons à Laugemarck avant l'heure fixée, notre empressemenl-fera bon effet, et l'on nous en saura gré.
— Il est encore trop tôt, répondit le jeune li'jmme en se détournant avec embarras.
— Quoi ! sérieusement tu redoutes cette viste à Laugemarck? demanda Daniel étonné.
— Je l'avoue, c'est avec une sorte de crainte que j'aborde Judith.
— Mais pourquoi?
— Tu le sais bien, Daniel. Ses manières impérieuses, son langage altier, la conviction où je suis qu'elle veut dès à présent m'imposer toutes ses volontés... mais il y a quelque chose encore qui m'effraie. Le duc m'a accordé un délai d'une année pour me marier, et tu comprends que je désire conserver ma liberté jusqu'au dernier moment ; eh bien, lors de ma dernière visite à Laugemarck, Judith s'autorisant de l'éclat donné à ce mariage n'a pas craint d'en réclamer la célébration immédiate, et, comme je refusais de me prononcer, elle s'est exaltée peu à peu, outrée et dépitée de me voir lui tenir tète. Quoique cette violence m'affligeât beaucoup et blessât ma dignité d'homme, j'ai promis de réfléchir mûrement à ce qu'elle me demandait... Mais sois-en bien certain, elle aura beau faire, je ne me marierai qu'à l'expiration du terme que le duc lui-même a fixé.
— Je le comprends, mon bon Walter, soit; résiste à son désir, mais sans impatience et avec douceur. Elle y renoncera, j'y pense ; et ne fais pas un grief à la pauvre demoiselle d'un empressement qui prouve sa vive affection et son amour pour toi.
— Ainsi, tu crois vraiment qu'elle m'aime ? répondit le jeune seigneur Van Staden avec un sourire ironique.
— J'en suis convaincu, Walter.
— Pourquoi donc ne parle-t-elle jamais que de notre haute naissance, de nos richesses, des dignités et du luxe de la cour?
— N'est-ce pas le propre de toutes les demoiselles nobles d'aspirer après cette vie d'honneurs et de plaisirs?... Peut-être croit-elle te plaire en vantant tous ces avantages, mais sois persuadé, mon ami, qu'elle t'aime de toutes les forces de son âme.
— Il est possible que je me trompe, dit le jeune chevalier avec un soupir. En tous cas, la résistance est impossible, il faut que je l'épouse. Eh bien, Daniel, je tâcherai de subir mon sort avec courage. Viens, mon ami, partons pour Laugemarck !
LA PRÉFÉRÉE
Ils sortirent, montèrent à cheval, et prirent la ronte de Laugemarck, suivis à (juelijnes pas de deux piqueurs à cheval.
Il faisait un temps délicienx, le soleil rayonnait dans le ciel Iden, et le fenillage Irais et lumineux exhalait des senteurs printanièresqui dilataient les poumons en réjituissant le cceur.
Depuis près d'une demi-heure, ils chevauchaient en silence sur une belle route, lorsque Walter lit prendre à son cheval un étroit sentier qui traversait le bois.
— Oui, Daniel, rèpondit-il à une observation de son ami, je sais bien que ce chemin est un peu plus long, mais écoute ces milliers d'oiseaux qui envoient au ciel leur chanson mélodieuse. Tout chante dans la nature; tout respire la joie et l'amour; le printemps est au cœur de tout ce (|ui vit !,.. Traversons la forêl ; nous avons tout le temps d'arriver à Laugemarck.
Son ami le suivit sans répondre.
Ils marchèrent assez longtemps en silence, le chemin était trop étroit pour que l'on pût y chevauther deux de front; au bout d'une demi-heure ils s'aperçurent avec étonoement que le sentier qu'ils suivaient s'arrêtait tout à coup à la lisière d'un bois épais. Ils s'étaient égarés.
Wallern'en parut ni surpris ni contrarié; mais Daniel, craignant qu'ils n'arrivassent trop tard à Laugemarck, appela les deux pi(|ueurs et les consulta sur la direction à suivre pour retrouver leur chemin. Aucun des deux ne le savait, mais en s'orientant d'après le soleil, et en marchant vers le sud, ils ne pouvaient manciuer le but de leur voyage.
ils se remirent donc en route d'après ces indication<, et s'avancèrent aussi rapidement que le permettait l'épaisse forêt qu'ils avaient à traverser.
Ils ne firent que s'égarer davantage, car, ajirès une marche longue et pénible, ils s'arrêtèrent devant un fourré presque im|iénétrable.
Tout àroup, ils entendirent à r|iiel(|ue distance le chant d'un coq. Il y avait donc, non loin de l'endroit où ils se trouvaient, une ferme ou une maison de pa\san. Mais il paraissait im|>ossibla d'y arriver à cheval.
Walter sauta à terre en disant :
— Que les piqueurs restent iri avec les(ln;vaux. Je serai enchanté de marcher un peu. Viens, Daniel, allons à la découverte de la ferme; nous sauron'^ où nous sommes, et les gens de la ferme nous remettront ilans le bon chemin.
— Dieu soii luui'; riou> allons trouver une habitation, répondit Daniel. Jeu s.r.ii ravi, cir je meurs de soif.
— Moi de même, répondit Waller. Nous boirons un bon coup, et nous mangerons un morceau. Le voyage m'a alfainé. Dabarrasse-toi comme moi de Ion épée, Daniel, et confions-les à nos gens jusqu'à notre retour.
Son ami obéit, et ils marcheront à travers le taillis eu prenant toutes les précautions nécessaires pour ne pas se meurtrir le visage ou déchirer leurs vêtements.
— Ne serions-nous pas ici sur le territoire de la seigneurie de Mercliem ! demanda Waller.
— C'est possible, répondit son compagnon. Peut-être aussi sommes-nous, sans le savoir, sur les terres de Laugemarck.
— Ouoi ((u'il en soit, Daniel, nous ne dirons pas d'où nous venons ni qui nous sommes.
— Quelle fulie !
— C'est une bonne précaution. Si l'on sait que je suis le châtelain de Staden, on va me recevoir avec foute sorte de cérémonies. Et cela me contrarie de ne jamais voir un visage souriant. Puis, les paysans n'oseront pas m'olfrir leur modeste collation. S'ils nous interrogent, nous dirons que nous sommes les fds de marchands deTliourouf, qui allons à Ypres pour les allaires de notre commerce, et que nous sommes égarés. Nous échapperons ainsi aux témoignages de respect (|ue je redoute. C'est pour cela (jue j'ai voulu laisser nos épées à nos gens. On ne soupçonnera pas que nous sommes des chevaliers.
— El si on demande nos noms?
Waller rédéchil un instant.
— J'ai trouvé, dit-il : Je m'appelle Walter Siebrechts et toi Daniel lloutmans. Ce sont les noms de deux de mes hommes d'armes. Ne les oublie pas; Siebreclits et lloutmans.
— Etrange fantaisie! murmura Daniel; mais puis(|ue tu le veux...
H fut interrompu pai un brus(iue mouvement de son ami. (lelui-ci s'arrêta, mil un doigt sur ses lèvres, et «le l'autre montra à Daniel une petite maison située à une centaine de pas au milieu d'une clairière.
lY
C'était une charmante maisonnette, d'un aspect souriant et cotjuet; bien qu'elle n'annonçât qu'une habitation de paysans, à en juger par la propretf extérieure de cette demeure, ses habitants devaient jouir d'une certaine aisance.
La nature, d'ailleurs, semblait avoir fait beaucoup pour rendre ce séjour agréable. La maisonnelle s'abritait sous l'ombrage d'un énorme tilleul dont les gigantesques branches s'étendaient
LA PRÉFÉRÉE
par-dessus le toil, comme pour le préserver de la chaleur du soleil. Des milliers d'abeilles, de papillons et de mouches aux ailes transparentes voltigeaient et bourdonnaient dans les fleurs blanches dont l'arbre était couvert.
Tout autour de la maisonnette s'étendait un pré verdoyant [où croissaient çà et là des bouquets d'arbustes odoriférants, et des groupes d'arbres fruitiers. D'innombrables oiseaux gazouillaient leurs chansons amoureuses dans les arbres et les buissons, et des milliers de fleurs éloilaient le lapis vert de la prairie.
Le soleil versait sur cette riante nature le doux éclat de ses rayons printaniers, et, pour des gens qu'une longue marche à travers la sombre forêt devait avoir fatigués, cet endroit était une véritable oasis.
Telle fut du moins l'impression que ressentirent Walter et Daniel à l'aspect de ce délicieux asile; mais leur surprise et leur admiration redoublèrent lorsqu'ils virent, assise sur le seuil de la maisonnette, une jeune fille occupée à tricoter une espèce d'écharpe en soie rouge. Elle devait avoir vu fleurir seize ou dix-sept fois au plus le grand tilleul, car elle avait encore l'air d'une enfant, tant ses membres étaient' délicats, tant son visage angélique respirait la fraîcheur de la jeunesse.
Pour toute parure elle portait une robe de toile blanche serrée à la taille par une ceinture bleue. Les boucles rebelles de son abondante chevelure noire, «'échappant de son chaperon couleur pourpre, faisaient ressortir l'éclatante blancheur de son cou.
Autour d'elle un coq au brillant plumage se promenait fièrement au milieu de ses poules, de leurs poussins, et d'une dizaine de pigeons qui se rengorgeaient en se poursuivant. Un agneau blanc comme la neige posait sa tête sur les genoux de la jeune fille, et semblait implorer une caresse de sa petite main.
Assise ainsi dans la pénombre, les joues animées par les rayons du soleil qui se jouaient à travers le feuillage, et tournant autour de son doigt, d'un mouvement rapide, le fil rouge de son écharpe, la jeune fille avait l'air d'une création échappée du cerveau de quelque grand poète, personnifiant la jeunesse, la candeur et la pureté.
Walter et son ami contemplèrent un instant en silence cette vision enchanteresse, puis murmurèrent d'une voix à peine intelligible :
— Est-ce une illusion? Où sommes-nous? Oh! qu'elle est belle! qu'elle est ravissante! C'est l'ange de ce paradis terrestre !
Daniel se remit en marche le premier, Walter le suivit, ému et presque tremblant.
A peine avaient-ils fait quelques pas que la jeune fille les aperçut et se leva toute surprise. Le rouge lui monta aux joues, et elle considéra les étrangers avec stupeur; mais lorsqu'elle vit qu'ils hésitaient à s'approcher, un doux sourire entr'ouvrit ses lèvres ; les jeunes gens, encouragés, s'avancèrent vers elle, ayant peine à contenir leur admiration.
— Excusez notre hardiesse, dit Daniel, nous nous sommes égarés dans la forêt ; nous avons soif et faim, et nous vous supplions de nous aider à réparer nos forces. Nous paierons ce qu'il faudra.
— Payer? murmura-t-elle d'un air blessé. Le « Repos de la forêt » n'est pas une auberge, et nous ne vendons rien. Veuillez entrer, messires. Mon père n'est pas à la maison; mais ma bonne tante Kathelyne vous offrira tout ce que nous avons.
— Grand merci pour votre bonté ! répondit Walter. Je ne sais comment vous nommer ; vous semblez être la fille d'un laboureur, et peut-être êtes-vous une noble demoiselle.
— Vous vous trompez, messire; mon père est bien un homme libre; mais nous ne sommes pas de race noble. Je m'appelle Bertine Jacobszone. Appelez-moi Bertine.
— Ah! quel joli nom!... Nous aussi nous sommes des bourgeois, les fils de marchands de Thourout. Nous allons à Ypres pour affaires de commerce. Je m'appelle Walter Siebrechts, et mon ami Daniel Houtmans.
Ils étaient entrés" dans la maison.
La jeune fille approcha deux chaises de la table. Je vais appeler ma tante et lui dire ce que vous désirez, car ici, au « Repos de la forêt, » il ne vient presque jamais personne. Et ce n'est pas toujours agréable de vivre ainsi soliiaire...
Elle disparut dans une autre pièce.
— Sommes-nous le jouet d'une illusion de nos sens? murmura Walter. Peut-on rêver une créature plus douce et plus charmante?
— C'est une aimable et jolie fille, en efl"et, dit Daniel d'un ton plus calme; mais regarde donc cette chambre, Walter. A quelle classe peuvent appartenir les habitants de ce logis tranquille? Cette épée pendue à la muraille, ce casque, cette cotte de mailles! Ce sont les armes d'un chevalier. Bertine nous a-t-elle trompés, et cacherait- elle comme toi la noblesse de son origine? Cette énigme m'intrigue.
— Ce ne sont pas des nobles, Daniel. Les vêtements de Bertine son trop simples, trop humbles. Et regarde le mobilier qui nous entoure : il est convenable et propre, mais il n'a rien de riche... La voici! J'entends sa douce voix.
Berline rentra avec une vieille femme grisou-
LA PRÉFÉRÉE
nante, habillée comme une vraie paysanne, (jui ^ salua les jeunes ijens avec un sourire amical,
— Voilà nos Ilotes, Kalliclyne, dit lajeune lillc. Voici M. Walter Siebrerlits, et l'autre est M. Daniel 15 tut... Zout... Ah! Je l'ai oublit'.
— lloulmans, dit Walter, »out joyeux de ( e que la jeune lillc eût mieux retenu sou nom cpie celui de son ami.
— Ces uîcssieurs désirent manj^er quelque chose? demanda la vieilit- femme. Dans un instant. Nous n'avons pas itraud'cliose; mais ce peu est tout à leur service.
Klle se dirigea vers la porte et cria de toutes ses forces.
— Jean ! Jean !
Un grognement étrange, pareil à celui d'une bêle sauvage, répondit de loin à cet appel. Sans attendre le domestique, elle ouvrit un bulTet, et plaça sur la table, du pain, du beurre, du fiomage, et même un pigeon rôti.
{]i\ homme puissamment musclé, au visage grêlé, au dos vdùlé, et aux mains calleuses, entra dans la chambre. Il revenait sans doute du travail des champs, car il portait une bêche. Sans regarder les étrangers et sans piononcer une parole, il demanda du regard à Kalhelyne ce qu'elle voulait,
La vieille femme lui montra la porte de derrière et lui dit à l'oreille quelques mots dont les jeunes chevaliers lu; distinguèrent que les suivants :
— Sous le sable, dans le coin ta gauche,
— Et ntainlcnant, messires, permettez que jo vous serve, ilit lîerline.
— C'est trop de bonté.
— N'cst-il pas de mon devoir de servir les hôtes de mon père? Ah! Voilà Jean avec sa bouteille. .Mon père dit que c'est un vin ex([uis, âgé de [)lus de quinze ans. 11 l'appePe lieaune.
— Ou boit ici du vin? du vin fin? dit Daniel étonné.
— Pas du tout, répondit Martine. Ce vin ne parait jamais sur la table excepté quand le hasard nous amène comme aujourd'hui des étrangers; et cela arrive si rarement! Parfois aussi, quand mon père est intlisposé, il en boit un gobelet; mais, Dieu merci, voilà longtemps (ju'il n'a été malade.
Lorsque Jean eut débouché la bouleil'e, il reprit sa bêche et sortit sans prononcer une parole.
— Il est muet, dit Berline.
Lesjeunes chevaliers le suivirent un iiislanl des yeux, puis ils vidèrent leurs verres et affirmèrent qu'ils n'avaienl jamais rien bu de meilleur.
— C'est dommage, ajoulèrcnl-ils, que le maître du logis soit absent. Nous eussions été heiireiix
de le remercier ainsi que vous de sa gracieuse hospilalilé.
— Mon père est en chasse dans la forêt avec son arbalète. Nous ne savons à quel endroit le chercher maintenant, et noire Jean ne le trouverait pas. .Mais si vous avez le temps d'attendre un peu, mes.Hres, vous le vei'rez certainement, car l'heure habiluelle de son retour est proche...
— Pardonnez mon imliscrélion, interrompit Daniel. Ces armes, cette colle de mailles, à (jui appartiennent-elles?
— Mon père est un vieux soldat qui a assisté à beaucoup de batailles.
— Va maintenant, il ne fait plus la guerre?
— Non, il se repose des fatigues d'une vie laborieuse.
— - Kt sous quel cliefa-t-il fait la guerre?
— Ah ! ceci... ceci...
Et la jeune fille hésitante regarda la vieille lemme qui répondit d'un Ion bref:
— Nous l'ignorons, messires; il y a beaucoup de choses (\ue nous ne savons pas.
Les jeunes gens comprirent ([u'ils avaient l)0ussé trop loin leurs questions, et continuèrent pendant quel(|ue temps à manger en silence.
Berline repril la première renlrelien intenompu en parlant du beau temps, des llcurs nouvelles et des oiseaux qui commençaient à faire leurs nids. La vieille Kalhelyne finit par s'y mêler, et ainsi les jeunes gensappriienl (|ue leur hôte,Seglier Jacobszone, était un homme libre de Wulpen, entre l'urnes el Nieuport; (pie Berline, jus(|u'à l'année précédenle, avait été élevée à Bruges, dans un couvent ; que Kalhelyne, la sœur de sa défunle mère, n'avait cessé de veiller sur elle comme une mère véritable et que leur maison, quoique enclavée dans le territoire de Woumen, appartenait an couvent des Bénédictins de Mei-chem.
Les jeunes gens, mis en b?lle humeur par l'amabililé de Berline el de sa lanle,et sans doute aussi par le bon vin qu'ils avaient bu, rac(mlèrent tout ce qu'ils savaient de la cour du duc et des événements qui s'étaient passés depuis peu dans le pays et à l'étranger. Si Daniel |)arlail plus que Walter c'est qu'il avait res|)rit |)lus libre; le jeune châtelain de Sladen ne quittait pas Berline des yeux el l'écoutait île tontes ses oreilles, non pour comprendre ce qu'elle disait, mais pour s'enivrer de la douce musique de sa voix.
L'innocente jeune fille le regardait de même de temps en temps avec une sorte d'élonnemenl tranquille. Car lui au<si était beau et jeune comme elle; lui aussi avait des yeux noirs et un sourire aimable qui trahissait la bonté de son Ame.
Une grande demi-heure se passa ainsi : Daniel s'était levé el alfirmail qu'ils devaient, |)our des
LA PRÉFÉRÉE
molil's urg^eiiis, se remettre immédiatement en route. Walter et les deux femmes essayèrent de le retenir, dans l'espoir que le p.' e de Bertine allait rentrer, mais Daniel, conva ncu que l'on devait être fort blessé, à Laugemarck, de leur long retard, insista vivement pour partir.
— Mon père ne vous verra donc pas? 11 en aura de grands regrets, messires, dit Berline.
— Nous manquerions à nos devoirs envers notre hùte, si nous partions sans l'avoir remercié, ajouta Walter.
— Mais nous n'allons pas au bout du monde, répliqua Daniel. Nous repasserons par ici, et nous remercierons alors M. Segher Jacobszone.
— Mais si mon père est encore à lâchasse cette fois-là, objecta Bertine. Quand repasserez-vous par ici, monsieur Daniel.
— Dans huit jours peut-être.
— Ce sera donc samedi prochain? demanda Kathelyne.
— Oui, samedi.
— Au revoir donc.
— Veuillez nous indiquer la route qui mène à Ypres.
Des explications de la vieille femme il résulta qu'ils n'étaient qu'à une heure de marche de Laugemarck. La grand'route passait à quelques portées de (lèche de la lisière du bois. Un sentier y conduisait tout droit. Kathelyne leur offrit de leur donner pour guide le domestique muet, mais les jeunes gens refusèrent, puisqu'ils n'avaient qu'à suivre le sentier qui passait devant la porte.
— N'oubliez pas vos promesses, messires, dit Bertine. Samedi, mon père vous attendra toute la journée, et si vous ne veniez pas, il en serait désolé, et nous aussi. Au revoir donc, et que Dieu vous conduise, messires.
— Merci, et au revoir, dirent les jeunes gens profondément touchés de la cordialité de cet accueil.
Ils se mirent en route et suivirent le chemin indiqué aussi longtemps qu'ils furent en vue des habitants de la maisonnette; mais, dès qu'ils eurent tourné derrière d'épaisses broussailles, ils rentrèrent dans le bois pour retrouver l'endroit où ils avaient laissé leurs piqueurs et leurs montures.
— De braves gens, n'est-ce pas? aimables et bien élevés, dit Daniel. On dirait vraiment qu'ils sont de race noble, ou du moins qu'ils ont vécu avec des nobles.
— Quelle douce et charmante fille! s'écria
Walter, comme sortant d'un rêve; quelle simjtlicilé, quelle candeur, quelle innocence! voilà la femme telle que je l'ai rêvée.
— Ciel, que dis-tu? Bertine aurait-elle fait une si profonde impression sur ton esprit? Tu me fais craindre qu'une seconde visite au (c Repos de la forêt »...
— Tu te trompes, mon ami. Le sort et le duc de Bourgogne ont décidé de ma vie; il faut que j'épouse Judith Van Laugemarck. J'accomplirai mon devoir en loyal chevalier.
— Cependant celte émotion, cet enthousiasme... Si jamais un sentiment secret pour cette naïve jeune fille...
— Un sentiment d'amour, veux-tu dire? c'est impossible, Daniel, non seulement parce que je ne veux pas oublier ce que je me dois à moi-même et à ma future femme, mais parce que l'innocence et la bonté d'àme de Bertine l'entourent à mes yeux d'une auréole qui la défend contre toute pensée égoïste. Elle m'inspire tant de respect que je me croirais coupable si je pouvais éprouver pour elle un autre sentiment (ju'une sympathie désyitéressée.
— C'est égal. Je regrette que nous ayons promis de revenir. Ces visites sous un faux nom m'inquiètent.
— Eh bien, Daniel, pour te prouver que tes craintes sont vaines, je te promets de ne plus y retourner lorsque nous aurons remercié Jacobszone. Bertine ne sera pour moi qu'un doux souvenir que je conserverai au fon J de ma mémoire.
— Alors ma crainte n'a plus de raison d'être. Ces braves gens nous oublieront bientôt, et leur souvenir ne le suivra pas longtemps... 11 y a dans celte jeune fille quelque chose qui pique ma curiosité. Elle parle si bien, avec tant d'esprit, elle sait tant de choses de la cour, que je me demande encore si elle ne me cache pas sa véritable naissance.
— Mais non, Daniel. Tu oublies qu'elle a été élevée à Bruges dans un couvent. C'est là qu'elle a appris ce qu'elle sait.
— Quoi que lu dises, Walter, je soupçonne que le séjour de ces gens-là au plus profond de la forêt cache quelque secret... Voilà nos chevaux. Hàtons-nous. On sera peut-être contrarié à Laugemarck de notre retard.
Ils ceignirent leurs épées, sautèrent à cheval, et ne tardèrent pas à trouver le chemin que Kathelyne leur avait indiqué.
— Maintenent au trot! dit Daniel. Pourquoi ristu ainsi tout seul ?
— Je n'en sais rien. Je me sens tout en joie. La nature me parait plus belle... Mais tu as raison, hàtons-nous, en avant !
LA PRÉFÉRÉE
Les clievaiix volaient sur la grande route en soulevant un nuage de poussière.
Une demi-heure plus lard le pont de LaugeinarcK résonna sous les lers do leurs salmts, vl ils |>L'nt— trôrent dans la ctiur.
Les gens descendus de cheval se dirigèrent vers le veslihule. En chemin ils rencontrèrent Ollo Van Laugeinarck, le frère de Judith, (jui leur dit d'un ton aigre :
— Il n'est pas peruds, messeigneurs, de traiter avec si peu d'égards des gens de iiotie sorte! J'ai peine à contenir mon indignation. Et, si le duc, notre souverain, n'avait pas formé le projet de nous unir i»ar les liens du sang, je ne supporterais pas un pareil aiïronl. 11 y a deux heures ([ue nous attendons. La table est mise depuis une heure. Un tel oubli des convenances!... Mon père est profondément blessé; ma pauvre sœur pleure de chagrin. Ah! vous oubliez (jui nous sommes!
Otto avait les yeux enllammés décolère, et son regard semblait vouloir transpercer Waiter.
Celui-ci le considérait froidement et sans s'émouvoir.
— Messire Otto, répondit-il, je n'oublie ni qui vous êtes, ni qui je sids. Comme vous le dites, si le duc ne m'avait pas destiné votre sœur pour lemme, je ne vous permettrais pas, si jeune que je sois, de me parler deux fois sur ce ton d'autorité... Mais voilà votre père qui vient vers nous. Je lui dirai les causes de notre retard.
Et, en effet, il raconta au père de Judith (ju'ils s'étaient perdus dans la forêt.
Le vieux chevalier eut l'air d'accepter l'excuse comme satisfaisante et dit :
— C'est un accident qui peut arriver à tout le monde. N'y pensons plus. Entrez, messieurs. Je vais dire qu'on serve le dîner. Mou heure est passée, et j'ai grand'faim. Les jeunes chevaliers entrèrent dans la grande salle du cliAteau.
Waller .iperviit Judith qui pleurait, assise dans un coin. Emu d'une comijassion sincère, il s'avança vers elle, et lui prit la m (in en disant :
— Judith, Judith, pourquoi pleurez-vous ainsi ? me crovez-vous capable de vous faire vohmlairement de la peiae? Nous nous sommes perdus dans les bois. Il n'y a pas de notre faute. Vraiment vos larmes me déchirent le cœur.
l'eut-ètre Waiter n'avait-il jamais parlé à Judith d'un Ion si aimable et si doux. Elle se leva avec une joyeuse surprise et s'écria :
— Waiter, puis-je vous croire? Dites-vous vrai .'
— Certes : demandez plutôt à mon' ami Daniel.
— Et mes larmes vous font de la peine ?
— Elles m'allligent profondément, Judith.
— Dieu soit loué, je me trompais donc ! mon inquiétude, ma méliaiue ne sont pas fondées? Allons, Waiter, plus de chagrin ! Ah I je crois que le bonheur trouble mes sens à présent.
Et (dleconluisit le jeune homme, avec des exclamations et des gestes qui témoignaient d'une vive exaltation, vers la table où son frère avait déjà pris place.
Les valets et les servantes apportèrent les premiers plats, et l'on commença à les entamer en silence. Judith s'était mise en grande toilette pour recevoir son futur. Elle portait une robejaune avec une immense traine, et une ceinture de pour|)re enrichie d'or et de pierreries. De la pointe de son haut chaperon en velours rouge, un long voile de gaze descendait sur ses épaules... En vérité elle était parée comme une reine.
Assise en face de Waiter, elle ne le quittait pas des yeux.
Dans leurs précédentes entrevues, les façons impérieuses de Judith avaient désagréablement affecté l'esprit du jeune homme. Mais aujourd'hui il paraissait de meilleure humeur, il regardait parfois avec un sourire celle qui devait être la compagne de sa vie.
Elle était réellement belle, il devait en convenir. Ses yeux noirs pleins de feu, son Iront haut et pur, sa fine bouche, devaient faire impression sur les plus difliciles ; mais dans ces traits nobles et fermement accusés il y avait quelque chose desévère (jui commandait l'admiration [)lut6t ijue l'amour ; aussi Waiter ne pouvait s'enipécher d'évoquer à côté d'elle la douce image de Dertine.
Huoi (|u'il en soit, ce jour-là le jeune chevalier ne parut pas éprouver le même éloignement pour Judith, et même il se jtréla complaisammentàune conversation gaie et presque cordiale. Ce changement heureux |)arut de bon augure à lajeunelille. qui se ujonlra de son côté plus gracieuse et ptus prévenante, malgré les rêveries passagères dans les(juelles Waller paraissait (|uel(|uefois s'absorber et dont il s'éveillait en souriant doucement. Elle était persuadée qu'elle était l'unique objet de ces distraction»^, et (|n'il pensait à leur prochnin mariage.
L'.dfection ijne Judith et Waller semblaient se témoigner mutuellement faisait aussi une impression favorable sur le vieux chevalier et sur son lils Otto. La conversation devint générale et resta 1res animée jus(|u'a la lin du rc|ias.
Judith proposa ensuite une promenade dans le |tarc, Waller lui offrit le bras, et toute la compagnie quitta le château en causant gaiement.
A peine eurent-ils fait quelques pas dans le parc
LA PRÉFÉRÉE
Berline fit irruption dans moa cachot. (Page I i.
que Waller s'aperçut que le sire de Laugemarck, son fils et Daniel étaient restés en arrière, comme pour lui ménager un tête-à-tête avec Judith.
Il en conçut une certaine inquiétude. Car il craignait que la jeune fille ne profitcâl de l'occasion pour renouveler ses précédentes demandes; mais comme, de son côté, il appréhendait de la blesser, il n'osa point ralentir le pas pour rester à côté des autres promeneurs.
Lorsqu'elle se crut assez éloignée du reste de la compagnie, Judith s'arrêta et lui dit :
— Walter, je lis dans vos yeux que vous avez exaucé ma prière. Notre mariage ne sera pas différé plus longtemps? Donnez-m'en je vous prie l'assurance.
— Je ne le puis, Judith, répondit le jeune homme. Notre mariage sera célébré selon la volonté du duc.
— Hélas! vous refusez toujours. Que vont dire
nos amis? Ne sentez-vous pas, Walter, qu'il y a là quelque chose d'humiliant pour moi?
— Je suis si jeune, Judith. Mon éducation de chevalier n'est même pas terminée. Le mariage est un lien qui dure jusqu'à la mort. Le duc, dans sa sagesse, m'a donné un an pour m'y préparer. Accordez-moi le même délai, et je vous conduirai avec joie à l'autel. Encore dix mois!
— Dix mois ! et cela ne vous paraît pas une éternité? Ah! c'est dans votre indifférence cruelle que vous puisez la force de résister âmes prières. Ayez égard à ma situation; elle explique mon impatience; abrégez, je vous en supplie, les longueurs de l'attente, et dans ma reconnaissance je vous servirai comme une esclave fidèle...
— Craignez-vous donc, Judith, demanda le jeune homme, qu'il survienne quelque empêchement à noti'e mariage ?
— Oui, je le crains; pourquoi? Je l'ignore, mais
LA PRÉFÉRÉE
j'en In-mMe iiuil ot jour. >ie le comprenez-vous pas? Ave/ pilié de moi, Waller. Prometlez-iiioique notre mariage aura lieu dans trois mois. Il secoua la tête d'un air de doute.
— Insensible, impitoyable à ma douleur! s'écria Juditli, qui se mil à j)leurer.
Celte explosion si vive d'un senlimenl exagéré déplut à Waller. L'espèce de contrainte que Judith voulait exercer sur lui le blessait. Mais sa bonté j naturelle conserva le dessus. Touché par les larmes de la jeune lille, il lui dit :
— Si vous souhaitez si ardemment que notre mariage soit avancé, .huiilh, soyez sali-laite. Dans six mois je vous coniluis à l'autel.
— Six mois! soupira-t-elle. Oh! ne soyez pas bon à demi, je vous en conjure.
Et elle fixa sur lui ses yeu.\ noirs pleins de larmes.
— Puiscjue votre bonheur semble en dépendre, murmura Waller ému, eh bien, soit! Dans trois mois.
— Merci, ô merci! s'écria Judith avec un élan de joie triomphante.
Puis elle se mit à parler avec une volubilité fiévreuse du bel avenir qui les attendait, et bien que cetleagilatiou fût désagréable au jeune homme, il écoula avec coniplaisance les tirades enthousiastes de sa fiancée, quoiqu'il eût entrevu de tout autres rêves de bonheur.
Lors(|ue le vieux seigneur Van Laugemarck cl son fils Olto apprirent la résolution de Waller, ils lui serrèrent les mains avec ellusion, et Daniel le félicita de tout C(enr.
Waller leur répondit (|u'il alhiil appeler à Sladen des brigades d'artistes el d'ouvriers, afin de rendre son château digne de recevoir sa nouvelle maîtresse.
Il parlait ainsi en toute sincérité, car, une fois décidé à déférer au désir de Judith, il s'était dit qu'il valait autant en finir tout de suite, elétouiïer en son cieur des espérances vaincs.
On n'essaya pas de le retenir à Laugemarck, Judith lui lit ré[)éler dix fois sa promesse, et rimjialienta en secret par les témoignages exagérés de sa joie.
Lorsque le jeune chevalier, suivi de Daniel el de ses deux hommes d'armes, eut traversé le pontlevis et vit déployer devant lui la grand'route, il dit à son ami :
— Daniel, mon esprit fatigué aspire au repos. Il se peut que Judith soit belle ot même bonne, mais elle ii'esl pa- la femme qui me rendra heureux.
Il enfonça l'éperon dans les (lancs de son cheval el partit à fond de train, d'uneallure si préeipilée, que son ami Daniel eut peine à ne pas le perdre de vue.
Huit jours plus lard, Daniel el Waller, dès (|u'ils eurent dîné, montèrent à cheval et, suivis de deux domestii|ues, prirent le chemin qui en une heure devait les conduire à la demeure de Segher Jacobszone.
Daniel s'était demandé plus d'une fois s'il n'étail pas de sou devoir de détourner son maître el ami de cette seconde visite au a Repos de la forêt » ; mais il avait fini par se dire qu'une simple démarche de politesse ne présentait aucun danger ; ce qui le confirmait dans celle idée, c'est que, depuis que le hasard les avait conduits à la petite maison isolée, Waller était resté d'excellente humeur el envisageait même sans a|)préhension son union avec mademoiselle Van Laugemarck.
Ils avaient eu un instant l'idée de révéler leurs vrais noms cl hnirs positions sociales à Segher Jacobszone cl à sa (ille; mais, réfiexion faite, ils s'était ilit que mieux valait les leur laisser ignorer.
Arrivés à cinq minutes du « Repos de la forêt», ils descendirent de cheval, débouclèrent leurs épées et marchèrent dans la direction du nord à travers le bois jusqu'à ce qu'ils atteignissent la route d'Ypresnou loin du sentier qui aboutissait à la petite maison isolée. Ils étaient impatients d'y arriver : Waller, parce qu'il se sentait attiré par une sympathie secrèle, el Daniel, parce (|u'il espérait découvrir le secret qui le préoccupait depuis huit jours.
Au premier tournant du sentier ils aperçurent le doux visage de Dertine dont l'aimable sourire attestait la joie qu'elle éprouvait à les revoii .
— Ciel! vous nous attendiez ! s'écria le jeune seigneur Van Staden.
— Sans doute; pourquoi vous en étoimcr? ditelle avec candeur; j'ai déjà été deux ou trois fois jusqu'au grand cheuiin |>our voir si vous ne veniez pas. J'ai tant parlé de vous à mon père qu'il est curieux de vous voir. Venez, messires. Ma bonne tante Kalhelyne a passé toute la journée d'hier à cuire des lartes j>our vous, mais ne faites pas semblant de le savoir.
Elle marcha en avant, toujours occupée de son tricot rouge, comme si elle avait peur de perdre une minute.
— Vous travaillez bien assidûment, bonne Dertine, dit Daniel.
Elle se retourna cl répondit d'un air de mystère :
— Je le crois bien, messires. Ounnd mon père est là, je ne peux pas travailler, car c'est une sur-
LA PRÉFÉRÉE
prise que Je lui ménage : une gibecière que je lui tricote pour sa fête. Mais ne perdons pas de temps à bavarder. Entrez dans la maison; tenez, voyezvous là-bas, bien loin dans les champs, mon père avec ma tante qui fait paître notre vache près du fossé? je cours avertir mon père.
Et, cachant son ouvrage, elle s'éloigna légère comme une biche.
Les jeunes chevaliers s'arrêtèrent devant la maisonnette, prêts à saluer leur hôte qui s'approchait tenant sa fille par la main.
C'était un homme de haute taille, avec des cheveux gris, des traits fortement marqués et une démarche imposante. Une profonde cicatrice sillonnait son front et sa joue droite, tout en lui trahissait le vaillant homme de guerre vieilli avant l'âge au service de son prince. Une expression de découragement et de douleur répandue sur son visage faisait supposer qu'il avait beaucoup souffert.
C'est avec un sentiment de respect que Walter et son ami virent approcher le vieux soldai.
Après les premiers saints, le jeune seigneur Van Staden lui dit :
— Monsieur Jacobszone, nous remplissons un devoir agréable en venant vous remercier de la généreuse hospitalité que votre aimable fille nous a offerte la semaine dernière. Nous n'avons pas eu le bonheur de vous voir alors; mais aujourd'hui recevez les témoignages sincères de notre reconnaissance.
— Qui refuserait l'hospitalité à d'honnêtes gens, messires ? le « Repos de la forêt y> est ouvert à tous les voyageurs qui ont besoin d'aide ou qui sont égarés. Ma fille n'a fait pour vous que ce qu'elle aurait fait pour d'autres.
En achevant lentement ces mots, le vieux soldat tenait son regard perçant et inquisiteur fixé sur les deux étrangers. Il remarqua que le plus jeune paraissait embarrassé et baissait les yeux. Ce signe de timidité ou de simplicité lui plut probablement, car il tendit la main à Walter en disant :
— Soyez les bienvenus, mes jeunes amis; je sais par Bertine qui vous êtes et toutes les nouvelles intéressantes que vous lui avez lacontées. Naturellement vous voyagez beaucoup et vous venez souvent à Bruges. Moi, depuis près de deux ans, je vis isolé dans cette forêt et je suis curieux de savoir ce qui se passe dans le monde. Veuillez entrer, messires, nous causerons en vidant un verre.
— Vous êtes vraiment trop bon, murmura Walter.
— Assez de remerciements, messires, acceptez sans cérémonie ce que je vous otfre de même, interrompit Segher Jacobszone.
Au moment où ils se disposaient àenlrei-, Bertine s'écria :
— Mon père, il fait si chaud à l'intérieur, et ici il fait si frais! Souffrez que ma tante Kathelyne et moi nous placions une table et des chaises sous les tilleuls.
— Excellente idée, mon enfant, répondit Jacobszone; mais je ne veux pas que lu te fatigues.
Il saisit son sifflet d'argent, et en tira deux sons perçants.
Jean ne tarda point à paraître et se posta devant Jacobszone dans une attitude si respectueuse, que les deux chevaliers supposèrent aussitôt que leur hôte était quelque chose de plus qu'un vieil homme d'armes, et qu'il avait l'habitude du commandement.
Jean s'empressa d'exécuter les ordres de son maître. La vieille Kathelyne, après avoir ramené sa vache à l'élable, échangea un salut amical avec les jeunes gens, puis, aidée de Bertine, elle dressa la table, et y posa quelques viandes froides, deux gâteaux, et deux bouteilles de Ain.
Quoique les deux amis sortissent à peine de dîner, ils se m.irent en devoir de faire honneur au repas qui leur était offert, surtout lorsqu'ils apprirent que Bertine et sa tante l'avaient préparé à leur intention.
— Jean, prenez une chaise, et placez-vous à côté de moi, dit Jacobszone, mangez un morcrau de tarte, et buvez un verre de vin.
Le valet obéit, et comme les jeunes gens avaient l'air de s'en étonner :
— 11 a été mon compagnon d'armes et presque mon ami, messires. Voyez cette balafre qu'il a aux deux joues, presque sous les oreilles, c'est un coup d'épée qui lui a en même temps coupé la langue, et l'a privé de l'usage de la parole.
Segher Jacobszone remplit les verres, et reprit :
— A votre santé, messires, et donnez-moi, je vous prie, quelques nouvelles du dehors.
— Serait-il indiscret de vous demander, messire hôte, où votre malheureux serviteur a reçu ce terrible coup ? reprit Daniel avec intérêt.
— Non certes. A la bataille de Monllhéry, près de Paris.
— A Montlhéry? s'écria Walter avec une émotion soudaine.
Jacobszone et Jean le regardèrent avec étonnement.
— Ah! ce nom éveille en moi de pénib'es souvenirs, balbutia Walter, mais continuez je vous prie; à la bataille de Monllhéiy, disiez-vous?
— Oui, au plus fort de la lulie, Jean essaya de sauver son commandant, en l'emportant sur ses épaules. Mais un soldat ennemi lui porta le terrible coup d'épée dont vous voyez la cicatrice.