I.A PRÉFÉKÉE
— Et cet acte d'héroïsme a-t-il du moins sauvé son clief? demanda Daniel.
— Hélas! non, on le retrouva mort sur un monceau de cailavres.
— Ouel était donc ce cliel".'
— Le plus noble et le plus intrépide des chevaliers : Sir llngo Van Sladcn.
— llui.'0 Van '"'ladcM ! Est-il possible? s'écria Walter.
Il se leva, >ai>it les mains du valol, et, les serrant avec feu, il lui dit les larmes aux yeux.
— Vous, vous avez voulu le sauver? Et c'est pour cela que vous avez reçu celle terrible blessure? Vous l'avez porté sur vos épaules, lui, mon pauvre père!
— Son père! s'écrièrent tout dune voix .lacobszone, lîerline el (lathelyne. Ciel, lui, le puissant seij,Mieur Van Sladen !
Tous se levèrent, s"éloi};nèrent {\c (juelques pas, et restèrent inclinés, dans une attitude pleine de respect.
— Oui, je suis le seigneur de Staden, et mon ami Daniel est le seigneur de Vallenare. Âh ! Jean, Jean, mon ami, nmn père n'a pas pu vous récompenseï-, mais moi, son héritier, je veux vous payer sa dette. Vous pouvez me demander tout ce que vous voudrez. Deancoup d'ari:ent peut-il vous rendre heureux?
Il était visible que le muet était profondément ému. .Mais il secoua la tétc en signe de relus et fit entendre par ses gestes qu'il n'avait besoin de rien et ne désirait que de rester auprès de son maître.
Alors Walter rencontra le regard de Sejrher Jacobszone et y lut un reproche muet parce (pi'il s'était introduit chez lui sous un (aux nom.
Walter expliqua ses raisons, et comme son hôte semblait douter, il ajouta :
— Poiirfjniti ne me croiriez-vous pas? Tenez, vous voilà tous loin de moi, et inclinés comme devant votre niaitre. Vous ne souriez plus; llertine n'ose plus me rcj^anler; Kathelyne semble avoir p»'ur de moi. Oh ! rendez-moi votre bonne amitié! Oubliez pour quelques instants qui je suis, et rappelez-vous ce <jue vousétes. D'héroïques soldats fjui ont versé leur sani; pour leur pays et |iourleur prince ne sont-ds pas nobles an"-M? Ooy«'/-tnoi, je ne me crois pas an-dessjis de vous, Jacobszone, •lonl le visajre ténioi.:;ne d'une .'>i n(d)le intrépidité, ni de vous, Jean, qui eussiez sau\é mon père au prix de votre vie, si c'eût été possible. Je vous en prie, reprenez place à table, et ne me faites pas regretter de vous avoir dit mon nom.
Ce ne fut pas sans peine qu'ils se rendirent à son désir, et Hertine seule .semblait avoir repris son entière liberté d'esprit.
— Sire Walter, dit enûn le vieux Jacobszone, votre noble père m'a plus d'une fois serré la main. Voulez-vous me faire le même honneur?
— Vous avez aussi connu mon pèie?
— Pendant vingt ans, seigneur. Il était en dernier lieu commandant dos archers du comte Charles; moi, (|ui n'étais (|u'im humble scrirent Sous ses ordres, je ne commandais qu'une vingtaine d'hommes; mais son digne cœur avait une excellente mémoire, il aimait ses vieux compaijnons d'armes ef les connaissait pres<[ue tous par leur nom. Il m'appelait son vieil ami Jacobszone.
— Oh! laissez-moi vous nommer de même!
s'écria Walter en lui serrant la main avec émotion. Ouel bonheur! Depuis (jue je sais (|ue vous avez connu el aimé mon père, il me semble que je suis i'-i en famille.
Il n'y avait pas à douter de la sincérité du jeune bomme dont les yeux étaient humides. Le visage de Berline exprimait une joie profonde et son doux sourire disait à Walter toute la reconnaissance qu'elle éprouvait pour les mar(|ues d'amitié données à son père.
— Soiiincnr Walter, reprit Jacobszone après un moment de rédexion, permettez-moi une seule question. Je n'ai pas à vous apjjrendre que votre père l'ut un chaud partisan du comte de Charolais?
— Non certes.
— Et un ennemi des sires deCroy, les méchants conseillers de notre vieux duc Philippe?
— Je le sais.
— .Mais vous, seigneur Walter? Peut-être, depuis la mort de votfe père, les sires de Croy ont-ils cessé (le persécuter votre race? Probablement vous êtes dans les bonnes grâces du duc?
— Hélas ! je suis une victime de son caprice, de sa tyrannie! répondit avec un soupir le jeune chevalier, en .son;;eant à l'hymen (ju'on lui imposait.
— Vous n'aimez donc pas le vieux duc?
— Comme souverain je dois le respecter et lui obéir; comme homme, je puis lejuirer au fond de mon cieui-. 11 a laissé persécuter mon père; il me fait du mal : je ne lui dois pas de reconnaissance.
— Peut-être votre ami, le seigneur de Vallenare, pense-l-il autrement?
— Pour ce qui me re^jarde, s'écria Daniel, j'ai toujours éié et je reste un partisan dévoué de noire comte Charles, qu'on a si méchamment calomnié auprès de son père, quoiqu'il soit un md)le rrrur et un vaillant chevalier.
— Un noble c<eur, le conile de (iharoiais? grommela Jacobszone en secouant la télé d'un air de doute.
LA PRÉFÉRÉE
Les jeunes chevaliers le leijardèrent avec étonnement.
— Oui, le comte Charles fut autrefois juste et généreux, ajouta le vieillard. Je le sais mieux que d'autres, car le peu de bien-être dont je jouis, c'est à sa bonté que je le dois, mais maintenant il oublie même ceux qui lui ont par deux fois sauvé la vie et qui souffrent encore pour lui. Quand je parle de pareilles choses, la douleur est plus forte que moi et je sens les larmes me monter aux yeux, car malgré son ingratitude j'aime toujours le comte Charles, et je verserais avec joie pour lui jusqu'à la dernière goutte de mon sang.
— Vous, messire, vous avez sauvé la vie au comte de Charolais? s'écria Daniel. Qui êtes-vous donc? Connaissons-nous votre vrai nom?
— Oui, messires; mon nom est bien Seglier Jacobzsone;je suis le fils d'un laboureur libre du pays de Furnes. Depuis vingt-cinq ans, je suivais avec honneur la carrière des armes, lorsque je devins la victime de la haine des seigneurs de Croy... et, puisque je me trouve en présence d'amis de notre cher comte Charles, j'ai envie de leur faire le récit des événements qui m'ont contraint de choisir pour résidence cet endroit isolé.. . à moins que les femmes, et vous-mêmes, seigneurs, ne préfériez causer de choses moins sérieuses?
— Mais, mon père, s'écria Bertine, vous voyez bien que nos hôles vous écoulent avec curiosité... et nous, nous sommes tout oreilles. Vous avez si rarement l'occasion de parler à des personnes qui peuvent vous comprendre.
Les jeunes chevaliers joignirent leurs instances à celles de la jeune fille.
— Eh bien, messires, buvez encore un coup, et écoutez-moi avec patience, dit Jacobszone.
— Comme je vous le disais, j'ai porté les armes depuis ma jeunesse. Depuis longtemps j'étais connu pour ma bravoure, lorsque j'eus le bonheur de pouvoir me distinguer sous les yeux du comte de Charolais. Il me prit dans sa garde, me mit à la tête de vingt hommes, et plus d'une fois il montra publiquement qu'il me considérait comme un guerrier qui avait fait ses preuves. Je lui en étais profondément reconnaissant... Avant d'aller plus loin, je dois vous rappeler en quelques mots les causes de la désunion qui existe depuis nombre d'années entre le vieux duc et son fils Charles. II y a plus de douze ans que les sires de Croy se sont complètement emparés de l'esprit du duc Philippe ; il les comble de faveurs et ne voit que par leurs yeux. Ces seigneurs de Croy, ennemis déclarés du
comte de Cbarolais, sont les alliés du roi de France, le perfide Louis, <\\n leur paie une pension annuelle. Il y a quatre ans, ils ont décidé le duc, malgré la résistance de son fils, à vendre à la France une douzaine de villes, entre autres Saint- Quentin, Amiens et Abbeville. Une pareille diminution de son héritage paternel excita la fureur du comte contre les sires de Croy ; mais ces favoris, plus puissants auprès du duc que son fils même, firent bannir le comte Charles de la cour de son père. Plus tard les deux princes se réconcilièrent plus d'une fois ; mais les sires de Croy, qui craignaient l'inlluence du comte Charles, le noircirent tellement aux yeux de son père, que celui-ci en vint, pour ainsi dire, à ne plus pouvoir supporter sa présence. C'est ainsi qu'à la cour et dans le pays entier il se forma deux partis qui tenaient l'un, pour le duc et ses favoris; l'autre, pour le comte de Charolais, victime des plus odieuses intrigues. Quiconque se montrait dévoué au comte, ou favorisé de ses bonnes grâces, était assuré d'être hai et persécuté par le duc et ses conseillers. Aussi moi, qui ne perdais aucune occasion de témoigner au comte ma profonde gratitude, j'étais particulièrement en défaveur auprès des partisans des sires de Croy. Si M. de Charolais ne m'avait pas protégé, il y a longtemps qu'ils se seraient vengés de moi.
Tous les auditeurs, hormis Walter, prêtaient une religieuse attention au récit du conteur. Le jeune seigneur de Staden s'était laissé eutrainre peu à peu au cours de ses pensées, et ses yeux ne quittaient pas Bertine. La jeune fille ne s'en apercevait pas, suspendue qu'elle était aux lèvres de son père.
Segher Jacobszone poursuivit :
— La guerre était déclarée entre le roi de France et le duc. Celui-ci s'était, du moins en apparence, réconcilié de nouveau avec son fils, et lui avait confié le commandement en chef de l'armée. Nous parvînmes avec des forces considérables presque sous les murs de Paris sans rencontrer de résistance, et là nous trouvâmes en campagne quelques seigneurs français qui voulaient combattre avec nous contre leur souverain. Nous nous étions établis dans la plaine de Montlhéry. Bref, le roi de France, qui avait rassemblé en toute hâte une armée de troupes choisies, tomba sur nous à l'improviste dans la matinée du 17 juillet 1465. Le comte de Charolais monta à cheval et se mit à notre tête. Nous culbutâmes tout devant nous, et, semant sur notre passage les morts et les blessés, nous poursuivîmes les Français pendant plus d'une demi-heure. Mais sur les deux ailes, les chances étaient bien différentes, nos. troupes y succombaient sous l'attaque des bandes fran-
A IMIÉFÉRÉE.
(.aises, l'ii genlilhomnie luxeinhouriicois, nommé Antoino le Hrolon, vint avertir le comte Charles que l'armée ennemie triomplianle allait l'envelopper, et (|u'il t'tait peiilu s'il pouss;iit plus loin sa [loursuile. 11 n'en vonlnt rien croire, mais un autre de ses amis, le sire de Contay, lui ayant conlirmi'' celle mauvaise nouvelle, il donna l'ordre de re},'aj,Mier Montlliéry. (lelte lirus(ine retraite jeta le désordre dans nos rangs. Nous fûmes atta(|ués par un coips d'archers et de Ians(|nenels et ce fut dans cette m»Mée, (|ui tourna bientôt en dcroiiic, (jue noire vaillant chef Hugo Van Sladen, votre illustre père, l'ut frappé mortellenîent, malgré le dévouenumt liéroïiiue du brave Jean. Noire piince, le comte de Cliarolais, arrivé devant le château, ne fut pas peu surpris de voir les portes gardées par les archers du roi, il lourna aussitôt à gauche pour gagner la campagne; mais un gros d'hommes d'armes se lan(,a à sa poursiiile. Déjà une [)artie de sa troupe s'était dispersée; à peine étions-nous trente avec lui. Le choc fui \if. « Mes amis, criait le comte, iléfemlons-nons bravement, je suis ici pour vivre et mourir avec vous. » Son écuyer fut tué près de lui. Lui-même fut blessé d'un coup d'épéc (jui pénétra par la jointure de son casque et de sa cuirasse mal attachée. On le serrait de si près qu'un homme d'armes ennemi mit la main sur lui. U était pris si un Bruxcibtis, llobert Ccitterean, fils de son médecin, ne s'était jeté entre le Français et lui. Au même instant j'aperçus l'éclair d'une épée qui élincelait au-desbus de la tête du prince, et allait peut-èlre briser son cas(|ue. Plus prompt que l'éclair, j'abattis d'un cou|) de hache le bras qui menaçait n)on bienfaiteur, mais j'avais moi-même reçu un coup d'épée dans la joue, et mon sang ruisselait sur mon épaule. « .Merci, merci, Jacbszone, me cria le comte Charles, si j'en réchappe, je ne vous oublierai pas!... » La bataille se [irolongca longtemps encore, mais pour l'intelligence de mon récit, je n'ai pas besoin de vous raconter la lin...
— Va comment le comte de Charriais se tirat-il de ce terrible danger? demanda Daniel.
— Une partie de son armée qui avait conservé ses positions vint â son secours. Il rallia peu à peu le reste d« ses S'>ldats, et enlin la journée se termina par une victoire douteuse pour nos armes... Vous savez, messires, que peu après la paix fut conclue, et qu'e.le fut très honorable pour nuire duc.
— Et le comte Charles a sans doute récompensé généreusement ses sauveurs? dit Daniel.
— Kn elfet, répondit le vieillard, Robert Coltereau fut anobli et fait chevalier, (jnant à moi, j'étais de naissance trop basse pour désirer ou es-
pérer un pareil honneur, bien qu'il m'ait été dit que le comte Charles insistât auprès de son père pour (|u'il me donnât la même récompense. Mais la haine des sires de Croy s'y opposa. Pendant longtemps je crus, avec tous mes amis, (jue je ne serais pas récompensé du tout, lorsque le comte de Charolais, pour nn'llre fin à toutes ces intrigues, me donn i de sa propre autorité un commandement dans sa garde particulière, avec charge de le suivre partout. Cette grande faveur m'attira beaucoup d'inimitiés. Les sires de Croy accusèrent le comte d'avoir méconnu les lois de la chevalerie en me nommant officier dans sa garde. Cependant, pour cetle fois, l'orage n'éclala point sur ma tête, el je conservai mes fonctions... Nous approchons de révénement qui devait devenir la cause de mon malheur. La haine mutuelle du comte de Cliarolais et des sires de Croy était arrivée à son comble. Un jour, le comte me donna l'ordre de l'accompagner au palais de son père, où il voulait aller se plaindre de ses ennemis. .le m'arrêtai sur l'escalier, tandis que mon maître montait dans les appartements. Dientôt j'entendis avec elfroi le bruit d'une violente altercation entre les lieux princes. Tout à coup le comte redescendit en courant et en appelant du secours, car son père le [toursnivail l'épée nue. Hors de moi, je me jette entre le père el le fils, el oubliant les règles de l'étiquette, je saisis le duc par la taille et lui arrache son épée; il écumait de rage, et menaçait son fils de le tuer s'il osait reparaître en sa présence, .le croyais avoir rendu un grand serivec ù mes souverains; mais les sires de Croy, qui étaient devenus toiil-puissanls, m'accusèrent de lèse-majesté. On vint me saisir dans mon lit pendant la nuit, on m'enchaina comme un vil malfaiteur et l'on me jeta dans un sombre cachot. Huit jours après on vint me lire mon arrêt de mort. An bout de quarante-huit heures je devais ôlrc décapité dans ma prison... Un vieux soldat a vu trop s(Mivent la mort en face pour en avoir peur; mais j'avais une enfant, une lille unique, que j'aimais comme la lumière de mes yeux : ma pauvre lîerline, élevée dans un (ouvent de la ville, .le pleurais amèremenl; nnui âme oppressée aspirait à revoir encore une fois ma chère lille, et je n'osais pas implorer celle giâce. .Ne valait-il pas mieux épargner à mcuj enfant les douleurs d'une si cruelle sépaialion?... .Mais elle, encouragée? et aidée par li'S religieuses de son couvent et par sa tante Kalheline, avait fait des elTorls pour être admise à voir son père avant sa mort. Ah ! mon c<pur se brise quand j'y pense ! Le bmirreau était debout près du billot, le glaive à la main, Iors(jue lîerline, poussant des cris déchirants, fit iriuplion dans mon cachot et me
LA PREFEREE.
sauta au cou en versant un torrent de larmes... Ce souvenir me navre... Je n'ai pas la force de continuer...
Ses auditeurs n'étaient pas moins émus que lui. Personne ne disait mot; Bertine appuyait sa tête sur l'épaule de son père et le caressait tendrement.
— Excusez mon émotion, messires, dit-il enfin. C'est un souvenir déjà lointain. J'échappai à la mort. Qui me sauva? je l'ignore. Peut-être ma fille; car elle s'était jetée aux pieds du sire Antoine de Croy, qui passe pour être moins impitoyable que ses frères : quoi qu'il en soit, le bourreau reçut l'ordre de surseoir, et le lendemain on me lut une sentence du duc qui me faisait grâce de la vie, mais me bannissait de toutes les places fortes de ses États, et de toutes les lieux où je pouvais rencontrer le duc ou le comte. Je fus dépouillé de mon grade et remis en liberté... C'est pour cela, messieurs, que je vis solitaire au milieu d'un bois : je dois respecter la sentence qui m'a banni, et en même temps il faut que je me fasse oublier; car, si l'attention des sires de Croy était de nouveau attirée sur moi, je n'échapperais pas longtemps à leur vengeance; et qu'adviendraitil alors de ma pauvre enfant ?
— Mais comment cette sentence inique n'at-elle pas été révoquée? demanda Walter. Le comte de Charolais est aujourd'hui tout à fait réconcilié avec son père. Il me connaît, et me porte beaucoup d'intérêt, j'ai été son page pendant plus d'un an. Dès qu'il reviendra en Hollande, j'irai lui parler en votre faveur, et je n'aurai point de repos que je n'aie obtenu votre grâce.
— Inutile, seigneur, tout à fait inutile, dit Jacobszone en secouant la tête. Beaucoup de puissants chevaliers l'ont essayé, mais le comte luimême les a priés de ne plus lui parler de moi. Les sires de Croy m'ont fait savoir que les efforts faits en ma faveur n'auraient d'autre résultat que d'aigrir le duc contre moi et de mettre ma vie en danger. Le vieux duc, à ce qu'il paraît, m'a voué une haine à mort. Pour moi, messires, je supporterais avec patience mon isolement et la perte de mon commandement ; mais ce qui m'afllige et empoisonne mon existence, c'est que ma pauvre et innocente Bertine, qui est encore si jeune, doive partager une solitude qu'elle déplore.
— Père, voulez-vous encore me faire pleurer? dit Bertine avec un accent de reproche. Je refuserais le sort le plus beau, fût-ce même à la cour, s'il devait me séparer de vous. Ne le savez-vous pas?
— Oui, oui, ma chère enfant, répondit le vieillard ému. Sans toi, je serais déjà mort d'ennui et de chagrin.
Il se leva et secoua la tête comme pour chasser sa tristesse.
— Assez de ces cruels souvenirs, dit-il. Faisons une petite promenade, messires, je veux vous montrer notre jardin et nos champs. Cette vue nous récréera, et dissipera la triste impression de mon récit. Pendant ce temps Kathelyne desservira la table avec Jean.
Les jeunes chevaliers le suivirent.
Bertine marchait à côté de Walter, tandis que Daniel avait engagé une conversation animée avec son hôte.
— Pauvre Bertine, passer ainsi sa vie dans la retraite! disait Daniel. IN'avez-vous réellement plus d'espoir?
— Aucun! répondit Jacobszone en soupirant.
— Vous oubliez que le duc a soixante-dix ans et qu'il est atteint d'une maladie grave. On dit qu'il s'affaiblit de plus en plus et qu'il a parfois des attaques d'apoplexie.
— Ne vous y fiez pas, dit le vieillard. Le duc Philippe, que ses flatteurs appellent le bon, est un vieux loup qui se retire dans sa tannière et qui feint d'être malade, mais qui veille toujours pour perdre ceux qu'il a pris en aversion. L'année dernière, n'a-t-on pas répandu le bruit qu'il était à la mort? Et n'est-ce pas dans cette même année qu'il a, par une cruelle vengeance, fait massacrer tous les hommes valides de Dînant?
— En effet, dit Daniel, j'ai vu un chevalier qui avait assisté au sac de cette malheureuse ville. Le vieux duc ne voulait épargner personne. Ce n'est qu'à la prière du comte de Charolais qu'il a fait grâce de la vie aux femmes et aux enfants, à condition qu'ils quitteraient immédiatement la ville. Le chevalier m'a dit qu'il n'avait jamais assisté à plus lamentable spectacle. Les hommes d'armes les plus durs pleuraient eux-mêmes de pitié, et ce jour-là le ciel entendit plus d'une malédiction contre ce prince impitoyable.
— Oui, dit Jacobszone, il est inexorable, plein de haine et sans cœur, même pour son propre fils.
Pendant ce temps Bertine et Walter, à quelques pas en arrière, causaient aussi de choses fort intéressantes.
— Messire Walter, disait la jeune fille en joignant les mains, essayez je vous en supplie d'obtenir, par le comte Charles, que le duc révoque la condamnation qui pèse sur mon père. Je vous en aurai une reconnaissance éternelle.
Et elle levait les yeux sur Walter en souriant si doucement que le jeune homme, pénétré d'admi-
LA l'RÉFÉUÉE.
ration, sentait battre son cœur, et oubliait île rt'-- ^ pondre.
lierline continua :
— A vous j'ose le «lire, seij^iieur; vous êtes si bon! mou père prétend (|ue la solitude à laquelle je suis condamnée est la seule cause de son chagrin; mais il y on a d'autres. Il a mené une vie active. Sa bravoure lui asail lail donner uii eouimandernent. La perte de ce j;rade, son inaction forcée, l'idée qu'il a perdu la faveur et l'estime du couile Charles, tout cela lui ronge le cœur. 11 pense à ses compa|,'nous; il voudrait porter encore les armes pour ses princes. Si vous pouviez faire lever son bannissement, vous lui rendriez la vie, et moi je mêlerais votre nom à toutes mes prières.
— Ayez couliance eu ma promesse, Berline, répondit le jeune chevalier, je ferai tout ce qui xera possible, mais je dois attendre le retour du comte de Charolais.
— .Merci, merci, mossire Waller!
— Va si je réussis, Hertine, je vous apporterai moi-même la bonne nouvelle, sans perdre une minute.
— Venez dans tous les cas, seigneur. Vos visites donneront de l'espoir à mon pauvre père. L'idée que ili' nobles chevaliers tels que vous s'intéressent à son sort le consolera et le fortifiera contre le chatirin (|ui mine sa santé. Vous viendrez, n'estce pas?
Waller lui jeta un reg.ml si étrange, qu'elle baissa les yeux pour la première fois. Alors seulen)ent le jeune sei^cneur de Staden répondit :
— Oui, Hertine, je viendrai... dès que j'aurai vu le comte. fVut-ètre cela tardera-t-il encore un peu. En altetulani, je voudrais reconnaître la fiiléiilé et le dévouement dont M. Segher .lacobszone et son serviteur Jean ont fait preuve envers mon père. Je suis riche; l'argent est souvent une source de patience et de cuulenlcmenl...
— De l'argent? répéta berline. .Ne parlez pas d'argent k mon père; ce serait le blesser et l'humilier. D'aillpurs nous ne manquons pas d'argent...
— .Mai> Jean?
— Jean non plus; il semble bien être noire serviteur, mais tout ce que mon père possède eslaussi à lui.
— Ah ! ah! J'ai trouvé, s'écria tout à coup Waller après avoir réfléchi un moment. Vous m'avez ilit que la fête de votre père ap|)roclie. et que vous voulez lui faire un cadeau. Si je profilais de celle occasion pour lui apporter aussi le mien?
— Oh! la bonne idée! s'écria joyeusement Berline en battant des main». .M(m prre sera bien heureux de celle attention. Mais, seigneur, i|ue
votre présent ne soit pas trop riche. Mon |>ère en serait mécontent.
— Cela, c'est mon affaire, Ilertine. El quel jour tombe cette fêle?
— Dans deux semaines, le jour de Saint-Ludgard.
— Nous viendrons ;\ la môme heure ([u'aujourd'hui, sera-ce bien?
— Si j'osais vous demander quelque chose...
— Parlez, Berline,
— C'eàt à midi que nous fêtons mon père, seigneur. Nous ferons de notre mieux pour avoir un repas clioiù : mais il ne sera jamais digne de vous...
— Crande est votre erreur. Berline. Vous m'invitez? J'accepte avec joie; à quelle heure laudrat-il être ici ?
— A onze heures, seigneur. Comme mon père sera heureux !
Waller avait encore des questions à lui adresser ; mais Jacobszone et Daniel étaient revenus sur leurs pas, et celui-ci (il remar(|uer à son ami(|u'il était temps de retourner à Staden. La journée était déjà fort avancée, et comme personne ne savait où ils étaient allés, leur longue absence aurait pu inspirer des inciuiétudes.
Us retournèrent à la maisonnette pour prendre congé de Kathelyne et de Jean.
Au moment où les jeunes gens leur disaient adieu, Berline adressa à Wallei' un coup d'œil significatif. Il la comprit à merveille. Elle lui recommandait de n'oublier aucime de ses promesses, et elle l'en remerciait d'avance.
Après les dernières poignées de main échangées, les deux jeunes chevaliers s'éloignèrent, et disparurent bientôt derrière les arbres de la forêt.
Après sa seconde visite au « Hepos de la foret », le jeune seigneur de Staden était devenu de plus en |)lus pensif et mélancoli(pie. Il recherchait la solitude; la présence même de son ami Daniel l'importunait.
En outre, son prochain mariage avec Judith semblait de nouveau inspirer à Waller une vive répugnance. Il était retourné une seule foisà Laugemarck, par pure poliles>e, mais il avait échangé avec Judith et son frère Otln des paroles vives et désagréables, parce qu'il les avait jiriés de remettre le mariage à six mois, en affirmant (|ue c'était contre son gré qu'il avait promis à Judith d'en rapprocher la date.
Daniel devinait bien la cause de celle sombre humeur, et plus d'une fois il avait essayé d'en