‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 210 sur 225 · I.A l'IlKFEnKE · texte numérisé non relu

I.A l'IlKFEnKE

Jacoliszono rôllt'cliit un momoiit à celtt' supposition, mais liitMiInt il secoua la U'-W en si-ne de dt'iu'galion.

— N(tn, (it-il,jo n'ai pas d'ennemis personnels. Et si (|ueli|u'nn, pour des causes poliliques, me voulait tant de mai, pourquoi ne m'aurail-il pas plutôt fait disparaître de ce monde?

— Partons, Daniel, dit Walter avec impatience. Nous perdons trop de temps ici.

— Mais sans indice nous n'avons aucun espoir de réussir, dit Daniel. Vous entende/ bien que Jacobszone a employé tous les moyens.

— C'est égal, l.e sol me bn'de les pieds. M.ins l'activité de nos recherches, je trouverai des forces et des consolations, 0 Dieu, ma pauvre llerline, 011 est-elle? «Jiiel est son sort? Viens, viens, mon ami.

Il saisit la main de Daniel et voulut le forcer à le suivre; mais a ce moment, par la porte ouverte, ils virent s'avancer un imiividu dont l'étranj^^e costume frappa sin;,'ulièremenl leur attention.

C'était un homme encore jeune, aux cheveux crépus et au visage d'un brun foncé; tout son corps était couvert de peaux de chèvre; ses pieds mêmes en étaient enveloppés. Une peau de mouton pendait sur son épaule j;auche; il tenait à la main un long bâton noueux. C'était probablement un berj;er.

11 entra sans saluer, en regardant autour de lui d'un air médant. Kt après avoir examiné tout le monde, il demanda :

— Suis-je hiiMi ici au " lîepos de la Forêt » ? Oui? y a-t-il quelqu'un (jui s'appelle Segher Jacobszone ?

— Voila Segher Jacobszone, dit Daniel.

Le berger s'approcha du vieillanl et lui murmura quelques paroles à l'oreille.

Jacobszone devint pâle comme un linge et se mit à trembler; mais un éclair de joie brilla dans ses yeux.

— Ciel ! s'écria Walter, il apporte des nouvelles de ÎJertine.

Le berger mit la main sur la bouche de Jac(diszone pour l'empAcher de répondre, et continua d(î lui parler à l'oreille.

— Venez, dit le vieillard en se levant, vinez, nous serons seuls.

Va tous deux disparurent dans la chaud»re voisine dont la porte se referma derrière eux.

F»en lanl assez longtemps, Daniel, Walter et Kathelyne, frémissant d'angoisse et de curiosité, restèrent debout au milieu de la chambre, les

yeux fixés sur la porte. Leur cœur battait violemment, et ils n'échangeaient pas une [»ar(de.

La porte se rouvrit; le berger, toujours silencieux, trav^'rsa rapiileineiil la chauibre et sorlil de la maison.

Puis le vieux Jacobszone reparut à son tour, les larmes aux yeux, et le visage bouleversé par une expression d'épouvante.

— One savez-vous, mon père? parlez, dit Walter en lui prenant les mains. Où est Dertine?

— Klle est prisonnière au château de Laugemarck, dans un cachot souterrain.

— Ah !

— Voyez-vous bien que je ne me trompais pas? s'écria Daniel, pendant que Walter frémissait d'indignation.

Il bondit vers le vieillard.

— Vous pleurez, mon père, et Berline vil, et nous savons où elle est !

— Je devrais en effet bénir la Providence, mais ma [lauvre enfant est en danger de mort. Ce berger est le fils de la femme chargée de surveiller Dertine dans sa prison. C'est par pitié tprelle Irahit le secret de ses maîtres. Elle nous conjure de chercher en tonte bâte les moyens de délivrer nerliue, sans qu(ti il sera peut-éire tr^tp lard. Mon enfant, ma malheureuse enfant! sir Walter, moulez à cheval, courez à P.rnL'es, jelez-vous aux pieds de notre gracieux duc, et implorez son sesecours !

— Le duc? s'écria Walter, mais il e^l à Cand et n'aurait pas le temps de m'écoulcr. 1! se passerait au moint huit jours. Ah! maintenant je n'ai plus besoin des conseils de personne! Demain vous reverrez Berline dans vos bras ou la mort aura étouffé dans mon cœur ma dernière espérance avec mon dernier chagrin. Je vole à Sladen. liien ne peut me retenir. Venez-y aussi, Jacobszone, cl puisque vous êtes un vaillant homme de guerre, prenez votre épée, et aidez-moi :\ délivrer votre cnfan|.

En achevant ces mots, il sortit et saula en .selle. 11 adressa encoie (|uel(|ues paroles d'encouragement et lie consolation à Jiicohs/one et â la vieille Kathelyne, puis il piqua des deux, et, suivi de son ami, il disparut comme une flèche dans l'élrnil sentier.

Le jour commenvait à poindre, le ciel s'éclairiit de teintes pâles, tandis que la terre restait enveloppée dans un brouillard gris cpii ne donnait aux objets qu'une forme indécise.

La principale tour de Langemari k était en-

LA PREFEREE.

Bientôt ils furent défaits. (Page 45.)

tourée, à une grande hauteur, d'une galerie de pierre d'où la vue s'étendait sur tout le pays.

Dans cette galerie se tenait une sentinelle avec un grand cor de chasse. Elle s'appuyaitcontre le mur extérieur de la tour, laissait pendre sa tète sur sa poitrine, et fermait parfois les yeux comme si elle était accablée de sommeil.

La cloche de l'église du village jeta quelques sons dans les airs. Au premier son, le factionnaire s'éveilla avec un gai sourire. Il ouvrit une petite porte et entra dans la tour, où un autre homme d'armes dormait étendu sur un banc de repos.

Il réveilla le dormeur et lui dit :

— Eh! Norbert, lève-toi. C'est l'heure de ta garde. A mon tour de dormir.

Norbert se frotta les yeux^ prit le cor de chasse des mains de son camarade, et grommela, encore à moitié assoupi :

— Quelle sotte fantaisie, n'est-ce pas, André, de

nous faire passer la nuit entre ciel et terre ! Que craignent donc nos maîtres ! Il n'y a pas de guerre dans le pays, et des voleurs ne peuvent pourtant pas traverser le fossé à la nage et grimper le long des murailles. Le pont est levé et la herse est baissée : il n'y a pas une souris qui puisse pénétrer dans le château.

— Oui, mais si les Gantois ou les Brugeois entraient en lutte avec le duc pour leurs libertés, ils se mettraient en campagne par milliers; et, tu le sais dans ce cas, la première chose qu'ils font, c'est d'assiéger les châteaux. Il faut donc veiller. Va vite prendre ton tour de garde, car j'ai grande envie de dormir.

Norbert sortit de la tour, André se laissa tomber sur le banc de bois où il s'étendit avec un soupir de contentement, et ferma les yeux.

11 n'y avait pas cinq minutes qu'il reposait délicieusement, lorsque Norbert rentra, et secoua

i.A l'IUiFKlSKI;:.

soti lamarailL' par le bras en lui |tlisaiit avec un accent singulier :

— André, André, viens vile dehors.

— Laisse-moi Iranquille, },'ri)jrn;i I^iiilre; je venais jusleinent de m'eiidorniir.

— Non, non, il faut te lever, tout de suite! J'aperçois dans la caini» ijine (|uel(iue chose d'iiiconi- |tréliensil)le. Peut-être les lirui^eois et les Gantois révoltés contre le nouveau duc.

— (Jue diable aperiois-tu donc dans la campagne ?

— Je ne le sais pas moi-même ; il ne fait pas encore clair. Dans le bois, du côté du nord, il me semble que je vois élinceler sous le feuillage les armes brillantes de plusieurs centaines d'hommes.

Tous deux rentrèrent dans la galerie, et .Norbert montra la direction dans laquelle il avait cru voir des hommes armés.

— En eiïet, murmura André. Qu'est-ce que cela peut être? Les Gantois, sans doute. Ces diables enragés ne nous laisseront donc jamais la paix?.,. Je descends au plus vite pour éveiller le sergent. En attendant, continue à observer.

Quehjues minutes après, le sergent monta à la tour. 11 regarda un moment en silence dans la direction indiquée, puis dit avec surprise :

— Ce sont les iJrugeois. Ils ont saisi l'occasion de la mort du duc pour se mettre en révolte. Ah! mes gaillards, nous allons avoir de la besogne. Norbert, prends le cor d'alarme, et sonne de toute la force de tes poumons ! Aux armes, aux armes I

Aussitôt les sons précipités du cor retentirent dans le château et par toutes les camjiagnes environnantes.

iJe tous les bâtiments du château sorlircnt en courant des hommes armés qui vinrent se ranger sur le large rempart où ils voyaient leur sergent debout.

Le jour .s'était tout h fait levé, et l'on pouvait mieux distinguer ce qui avait poussé le sergent à donner le signal d'alarme.

iJans la profondeur encore obscure de la forêt, on voyait aller et venir des centaines d'hommes qui semblaient occupés d'un travail pressé. Leurs armes qui élinrelaient aux premières clartés du jour disaient suflisaniment qu'ils n'avaient pas d'intentions bienveillantes.

Le vieux seigneur Van Laugemarck monta ^sur les remparts avec son (ils (Jtlo.

Tous deux regardèrent un moment la campagne.

— Sans doute, ce .sont des révoltés, dit Oito, Nous savons ijue res orgueilleuses et puissantes ciiinmunes ne chenhenl qu'une occasion de courir aux .irmes contre leurs princes. Cette occasion est la mort de notre vieux duc.

— Ah! Je vois ce qu'ils font là-bas! s'écria le sergent. Ils sont occupés à lier ensemble des branches d'arbres. Mallieureuseinent ils sont hors d'atteinte, sans cela nos arbalètes les troubleraient un peu dans leur besogne.

— Des branches d'arbres? répéta le vieux baron de Lauganiarck. Ils veulent donc combler nos fossés et escalader nos murailles?... Soldats, je me lie à votre bravoure. H n'est pas facile d'assiéger ce château fort, et, si vous vous défendez courageusement, le nombre ne peut rien contre nous. Remplissez vos carcjunis de flèches, ramassez des pierres, et, si vous avez le temps, mettez des chaudières d'iinile sur le feu...

— Voyez, voyez, un héraut d'armes sort du bois; il sonne du cor! dit Otto. Nous allons savoir quels sont nos ennemis, et ce (|u'ils osent exiger de nous.

En ce moment, Juilith parut à son tour sur les remparts et demanda :

— Mon père, que se passe-t-il? Sommes-nous menacés d'un danger ?

— Voyez là-bas dans le bois ce fourmillement d'h(»mnies armés, répondit Otto.

— Viennent-ils assiéger notre château, mon frère ?

— Nous ne le savons |)as encore. Voyez s'approcher ce héraut d'armes : il va nous apprendre ce qu'on nous veut.

— Allez, Judith, retournez dans votre appartement et tenez-vous en repos, dit le vieux baron de Laugemarck. Ce n'est pas ici la place des femmes. Dientôt peut-être les flèches vont siffler à travers les airs.

— Croyez vous donc que j'aie peur, mon père ? demanda la jeune fdie avec un fler sourire.

— N'importe, ma fille. Dès que nous aurons reçu le héraut, vous rentrerez dans votre chatnbre, du moins si nous avons réellement afl'aire â des ennemis.

Pendant ce tenips-lâ les hommes élaient occupés à monter sur les murailles des las de |)ierres et des poutres. QuelqUcs-uns apportaient de longs crocs el de grandes fourches qui devaient servir à renverser les assaillants de leurs échelles, s'ils osaient réellement tenter une escalade.

— Sergent, allez ouvrir la porte pour recevoir l'envoyé, ordonna le vieux chevalier. Conduisez-le les yeux bandés dans la salle d'armes.

En a( hevant ces mots, il descendit des remparts et se rendit, suivi d'Otto et de Judith, dans une grande salle, dont les murs élaient couverts de panoplies, d'armures, de cuirasses, de coites de mailles, de boucliers, de casijues et d'épées.

llienlôl le sergent introduisit le héraut d'arnns, auquel on ôla son bandeau.

LA PUEFKUKK.

— Qui est votre maître, et quel message nous apportez- vous? demanda le vieux chevalier.

— Mon maître est messire Walter, seigneur de Sladen, répondit le héraut.

— 0 ciel, messire Walter? Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria Judith en pâlissant.

— Et mon message, que je ne connais pas, est contenu dans cette lettre, dit le héraut en tendant un papier plié et scellé,

Otto, qui pressentait probablement ce que la lettre pouvait renfermer, grondait à part lui comme une bête fauve et serrait les poings. Les yeux de Judith lançaient des flammes, et un sourire de sarcasme et d'indignation plissait ses lèvres minces.

Elle fixait ses regards, avec une curiosité fébrile, sur son père qui déployait la missive. Elle remarqua qu'à la lecture du contenu il tressaillit, et que ses doigts froissèrent convulsivement le papier.

Le vieux chevalier s'efforça de dominer sa colère, et dit à l'envoyé avec un calme apparent :

— Apprenez à votre impudent maître que je méprise ses menaces. S'il veut verser le sang en rhonneur d'une femme de basse extraction, que ce sang retombe sur sa tête. Je n'ai pas d'autres réponse à lui doimer. Sergent, reconduisez le héraut, et préparez tout pour une mâle défense.

Quand le héraut fut parti, Otto et Judith s'écrièrent ensemble :

— Mon père, mon père, qu'y a-t-il dans cette lettre insultante ?

— Ecoutez, mes enfants, et contenez votre indignation. C'est inouï, une ruse aussi enfantine. Et il croit nous effrayer avec cela!

Il lut lentement, et avec un accent de sarcasme :

« Walter Van Staden à sir Guillaume, seigneur de Laugemarck. Vous détenez, contre tout droit, dans voire château, une noble demoiselle du nom de Berline Jacobszone de Ter Heyden... »

— Que nous cliante-t-il là d'une noble demoiselle? interrompit Otto.

— Il est fou, où il nous croit stupidcs, dit Jndilli.

— Pas encore, écoutez, reprit le vieux seigneur.

« La demoiselle Bertine, dont le père vient d'être anobli par notre gracieux souverain, est ma fiancée par la volonté du duc Cliarles lui-même. »

— Sa fiancée ? Ah ! ah ! quel ridicule mensonge ! s'écria Judith avec un rire forcé, tandis que la pâleur de ses joues et le frémissement de ses lèvres trahissaient l'angoisse el la jalousie qui la dévoraient.

— Et que dit encore cette misérable lettre? demanda Ollo.

— Inutile de vous la lire tout entière; messire Walter, qui devait être votre éponx, Judith, messire Walter nous donne un quart d'heure pour lui livrer la vile créature qui est la cause de notre honte, sinon, il assiégera notre château fort, et il affirme qu'il arrachera la prisonnière de son cachot, dùt-il pour cela massacrer tout ce qui se trouve dans cette enceinte.

— Qu'il vienne ! cria Otto, il mourra de ma main. Je laverai dans son sang l'injure qu'il fait à ma soeur et à nous-mêmes.

— Mais, mon frère, dit Judith les larmes aux yeux, si nous étions impuissants à lui résister ?,La méprisable charmeresse triompherait-elle vraiment, et usurperait-elle ma place auprès de lui? Serai-je condamnée à le voir, et à mourir de douleur et de honte ?

— Pourquoi craindre, ma fille? dit le vieux chevalier. Que peut sir Walter contre notre château ?

— Ma sœur a raison, répliqua Otto, nous devons tout prévoir. Si nous succombons, il ne faut pas que la prisonnière vive.

— Voudriez-vous la faire périr tout de suite, mon fils?

— Non, mais que le bourreau se tienne prêt dans son cachot, la hache à la main. S'il arrivait que nous eussions à redouter une défaite, un seul signe suffira pour faire manouer à messire Walter le but de son agression.

— C'est bien, donnez au bourreau les ordres nécessaires, dit le vieux seigneur. Maintenant, montons aux remparts, Otto, car le quart d'heure sera bientôt passé. Peut-être messire Walter a-t-il espéré nous intimider par de vaines menaces. Qui sait s'il osera risquer l'attaque ?... Vous, Judith, retirez-vous.

— Laissez-moi vous suivre, mon père. Dès qu'il y aura apparence de danger, je me mettrai à l'abri.

En arrivant sur les remparts, Otto fit signe à un homme de grande taille de s'approcher et lui dit â l'oreille :

— Dans le cachot, sous la tour orientale, une femme est prisonnière. C'est pour la délivrer ([u'on tente ce fol assaut. Vous descendrez dans sa prison et vous vous tiendrez prêt à lui trancher la tête. Fermez la porte en deilans, si Ton fait le moindre effort pour l'ouvrir violemment en dehors, ce sera le signal. Frappez alors sans pitié. Puis-je méfier à vous ?

— Vous le savez bien, messire, répondit le prévôt. Vos ordres seront exécutés.

— Je vous accompagnerai, dit Judith, car sans

LA l'IlKltatE.

cela on refuserait prat-t'tre de vdus ouvrir le cachot.

Elle se disposait à descendre avec le bourreau. Otto la retint.

— Attendez encore un peu. dit-il. Si l'ennemi renonce à son altai|ue, il devient inutile île descendre dans le souterrain.

Les liomines qui composaient la garnison du cliàteau, sans cesser de se préparer à la défense, ne ([iiittaient pas la forêt des yeux. Il faisait maintenant iir.ind jour, et l'on distinguai! nettement les mouvements de l'ennemi, lorsqu'il n'était pas abrité par le feuillage. On pouvait voir les hommes se rassembler et se masser en lignes régulières.

En effet ils sortirent de dessous les arbies, s'avancèrent en rase campagne et déployèrent bientôt leur ordre de bataille.

D'abord une centaine d'hommes armés d'arbalètes avaient pour mission de chasser la garnison des remparts à coups de (lèches.

Une autre centaine d'hommes chargés dtî bottes (le branchages étaient chargés de combler le fossé.

Enlin une troupe considérable portail de longues échelles j»our escalader le mur d'enceinte et donner l'assaut à la foiteresse.

— Messire 'ù'alter a rassemblé tous les hommes de son fief, dit le vieux baron de Laugemarck ; à part quelrpies archers, j(? ne vols là que des paysans et des vilains, que peuvent faire contre nous ces hordes-là ?

Otto se tourna vers le prévôt et cria :

— .Maintenant, plus de doute possible, [/attaque va comm(Micer. Descendez dans le carliolel laites ce que je vous ai dit.

— il sera fait selon votre volonté, messire, répondit le bourreau.

— Suivez-nn)i, je vous guiderai, dit .ludilli en descendant des remparts, et se dirigeant vers nu des angles de la cour. Si vous renijdissez (idèlemenl et impitoyablement votre d(!voir, vous recevrez une riche récompense.

— Commandez, mademoiselle, j'obéis.

Lors(|u'ils entrèrent dans le couloir souterrain (|ui aboutissait au cachot, Judith se (il reconnaître de la geôlière, et la porte s'ouvrit.

\ la vue du bourreau, la vieille feniirie poussa un cri d'angois^r et Uertine recula en iiriiii-.^.iiii jusqu'à la muraille.

— Donnez-moi la cb-f, dit .ludith à la geôlière. Celle-ci ftbéil.

— Maintenant, sortez d'ici et remontez. N'entendez-vous pas?

— Ah! mademoiselle Judith! s'écria la vieille femme en joignant les mains. Le bourreau? le bourreau? Doit-elle mourir, ô Dieu ?

— (jue vous importe? sortez !

— Elle est innocente, mademoiselle. Ayez pitié de la pauvre enfant.

— Pitié! ricana Judith! pitié de la misérable créature (|ui est la cause de mon déses|ioir et de ma honte! sortirez-vous, à la (in, ou faut-il que je vous fasse enchaîner?

La vieille femme s(nlit en jetant un cri d'épouvante. Judilli ferma la porte à l'iiilérieur et mit la clef dans sa poche.

Bertille se traînant à irenoux lui demanda grAee.

— Ayez pilié de mon snjl, ma bonne demoiselle, s'écria-t-elle. Dieu vous récompensera. Je suis encore si jeune, et j'ai un père qui en mourra. Oh ! ne me tuez |)as, ne me luez pas !

Mais les regards triomphants de .ludilli, (|ui lui glanaient le sang dans les veines, et l'effrayante impassibilité du prévôt qui la regardait, appuyé sur sa hache, firent expirer les paroles sur ses lèvres, et toute espérance s'évanouit dans son cœur. Elle mit ses mains devant ses yeux en poussant un cri de détresse, laissa retomber sa télé sur sa poitrine, et resta ainsi immobile sur ses deux genoux, se repliant sur elle-même, comme si elle atleiulait à cha(|ne instant le coup de hache qui devait lui ôter la vie.

Après avoir considéré un moment Derline treinblanle et anéantie, Judith de Laugemarck lui (lit :

— Vous croyez que nous venons pour vous tuer? Cela dépend de certaine circonstance...

— Oh ! merci, merci! gémit Berline en levant les mains. Soyez bénie pour cet espoir, mademoiselle!

— Tenoz-v(»us Iraiiqnille et écoulez! reprit Judith d'un Ion trancliant et impérieux. Je veux V(ms expliquer à (jnel (il ténu voire vie est attachée... Entendez-vous au dehors ces sons du cor, ces commandements, ces cris C(mfus et ces hurlements? C Vst un combat sanglant, messire Walter est venu pour vous délivrer...

— l'oiir me délivrer ? lui ! Oh! que le bon Dieu, dans sa miséricorde, lui donne la victoire!

— Celte nouvelle vous réjouit, insensée? Vous S')uhaitez donc la mort? Si messire Walter pénétrait dans le château, sa victoire serait scellée par u.i coup de celle hache, et votre léte roubiait à mes pieds. Oui, oui, tremblez, frémissez d'é|)ouvante;car vous no sortirez |ias vivante de ce cachot... El il ftinl que vous sachiez tout, pour (|ue cette idée vous ronge le cu;ur comme la minsure

LA PRÉFÉRÉE

d'un serpent; messire Walter nons a écrit une lettre où il prétend que le duc a élevé votre père à la chevalerie. Il n'y aurait donc plus d'obstacle à votre amour. Vous seriez devenue une noble danie et l'heureuse épouse de messire Walter. Tl dit, même dans sa lettre que le duc veut ce mariage.

Une étincelle, un éclair de joie irréfléchie brilla dans les yeux de Bertine.

— Oui, oui, réjouissez-vous, impudente, re[)rit Judith en continuant ses amers sarcasmes. Vous seriez la fiancée, et moi, la dédaignée, l'outragée, je deviendrais la risée de tous ceux qui nous connaissent, et je passerais mes tristes jours dans la lionte et le chagrin? oh non! si je ne puis pins êlre heureuse sur terre, du moins vous ne bâtirez pas l'édifice de votre orgueil sur les ruines du mien...

En entendant ces cruelles paroles, Bertine reprit son attitude désespérée.

Après avoir écouté un moment, Judith dit au bourreau :

— Le bruit diminue au dehors. Nos ennemis seront sans doute repoussés.

Elle n'avait pas encore fini de parler que le cor retentit avec une force nouvelle, et qu'on entendit des cris de combat se croiser dans les airs.

— Ils tentent une nouvelle attaque, mademoiselle, dit le bourreau.

— En tous cas, une mort immédiate pour vous, indigne créature, ou une prison perpétuelle, dit Judith à la jeune fille qui venait de faire encore un mouvement.

— Le combat est acharné, murmura le bourreau. Ils doivent être forts.

— Mais, Dieu me pardonne, dit Judith, je crois qu'on se bat au-dessus de nos têtes. Qu'est-ce que cela signifie?

— Je ne sais, mademoiselle; peut-être l'ennemi est-il parvenu à escalader les murailles.

— Walter pourrait l'emporter, ô ciel ! Alors il descendrait avec ses hommes dans le cachot, et voudrait ouvrir la porte par force?... Levez votre hache... comme cela. A mon premier signe, tranchez lui la tête!

^Je suis prêt, mademoiselle... Voilà que le bruit diminue de nouveau. Ils sont peut-être repoussés une seconde fois.

— C'est égal, tenez toujours votre hache levée. Le bourreau se trompait complètement sur ce

qui se passait au-dessus de sa tête.

Après deux fiu'ieux assauts, Walter Van Staden et ses hommes avaient réussi à escalader les

remparts et à s'y maintenir. Assisté de son ami Daniel et du vieux Jacobszone, il avait attaqué la garnison avec un si irrésistible élan qu'en j)cu d'instants il l'avait culbutée et faite prisonnière.

On voyait maintenant la plupart des hommes d'armes de Laugemarck désarmés au milieu de la cour intérieure.

A peine quelques-uns s'étaienf-ils réfugiés avec leurs maîtres dans une pièce du rez-de-chaussée, où ils se défendaient encore avec l'énergie du désespoir.

Mais bientôt ils furent défaits comme les autres, et mis hors d'état de continuer la lutte.

Daniel avait renversé Otto. Jacobszone avait arraché l'épée des mains du vieux seigneur de Laugemarck.

Walter s'élança en avant en s'écriant :

— Vous êtes mes prisoniers. Je puis faire de vous ce que bon me semble; mais je ne commettrai pas de cruautés inutiles. Subissez votre défaite avec résignation, messire Van Laugemarck. Dites-moi où est Bertine. Conduisez-moi à son cachot, et s'il ne lui est pas arrivé de mal, je me montrerai magnanime.

— Bertine est morte! s'écria Ollo en ricanant.

— Morte! mon enfant morte? gémit Jacobszone.

— Le prévôt vient de lui trancher la tête... Ah ! ah! elle ne deviendra pas votre femme, messire Walter Van Staden ! reprit Otto qui s'était relevé, et bravait les menaces de ses vainqueurs.

— Alors préparez-vous à mourir dans d'affreuses tortures, répondit Walter. Je trouverai parmi mes hommes assez de bourreaux pour vous •torturer, monstres que vous êtes !

— Mon fils vous trompe, dit le vieux châtelain de Laugemarck. Bertine vit probablement encore. Voulez-vous me promettre que vous ne ferez de mal ni à mon fils, ni à ma fille , ni à moi-même !

— Tout, je vous accorde tout, si vous nous rendez Bertine saine et sauve, affirma Walter.

— Et quitterez-vous notre château aujourd'hui même ?

— Avec Bertine? sur-le-champ, sans butin et sans vengeance.

— Eh bien, écoutez, et faites bien attention à mes paroles. Si l'on vous entend approcher du cachot où Bertine est prisonnière, le bourreau lui tranche la tête... à moins que ce ne soit déjà fait ! Donnez-moi donc la liberté pour quelques instants. Laissez-moi descendre seul dans sa prison; et, si elle vit encore, je la ramène dans les bras de son père.

— Mon père, mon père, que voulez-vous faire?

LA PIIÈFÉHKE.

s'écria Ollo. Ayez pitié de ma strur. Vous allez reiulre lieuivust' et (ière celle iiuiijiiie et aitilicieuse créature! Une si saiii^laiile injure?... Plutôt cent l'ois niuurir!

— Laissez aller en liberté le seiijiieur de Laugeinarck, counuanda Waller. S'il nous trompait, ni lui ni aucun des siens n'échapperaii-nl au plus cruel supplice.

Le vieux châtelain, (|ue tout le monde suivait d'un re^jard anxieux, se dirijçea vers l'un di's anj^les de la i;rande cour, et disparut dans une allée obscure.

Lorsqu'il commenta à descendre les dej,'rés, il s'eiror(;a de marclier aussi légèrement que possible, et il s'avança enlin, assourdissant le bruit de ses pas comme un voleur, vers la porte du cachot souterrain.

Là, il dit sans élever la voix :

— Judith, Judith, laissez-moi entrer.

— Sommes-nous vaincjueurs, mon père? demanda la jeune lille.

— Oui, répondit-il, tout est tini.

La porte s'ouvrit, et le seigneur de Laugenjarck entra.

— Vous, dil-il au prévôt, remontez vite. On a besoin de vous là-haut.

— Ainsi, mon père, nous avons repoussé victorieusement l'assaut? demanda Juditli triomphante.

— Donnez-moi la clef.

— Pourquoi?

— Donnez-la moi, vous dis-je.

Le vieux chevalier la lui prit, puis s'approcbant de Herline ai,'enouillée, il la saisit par la main et lui dit :

— Levez-vous, ma lille; vous êtes libre. Votre père v(tus attend. Je vais vous reconduire auprès de lui.

— 0 mon Dieu, soyez béni ! s'écria Dertine en se levant toute joyeuse. .Mon père, mon bon père, où êtes- vous?

— (ju'est-ce que cela si;;nirie? murmura Jiidilh en grinçant des dents. Et nous sommes vainqueurs? llélas! mon père, perdez-vous la raison ?

— Taispz-vous, Judith, et écoutez-moi. Je n'ai pas beaucoup de temps pour m'expliquer. Notre château est pris. Tous nos liounnes sont blessés on pri.sonniers. Si l'on ne rend pas iJertine saine el Kauvc à son père, nous devons tous mourir aiijoui d'hui : vous, votre frère el moi, et notre racolinir.i

avec nous

— Et vous allez laisser triompher les perlidt s ennemis de mon honneur et de mon bonheur? hurla Judith Iremblanle de rage. Vous allez la conduire dans ses bras à lui, à ce NValter qui me

condamne à une honte éternelle? Ob! non, non, elle mourra, dussé-je la déchirer en j)ièces avec mes ongles.

Et elle se débattit violemment contre son père qui s'était |)lacé entre elle et IJerline éjiouvanlée, mais il était fort et la retint si solidement par la taille ([u'elle ne put faire un mouvement.

Alors, de la poitrine oppressée de Judith sortit un cri furieux, une malédiction inarticulée; ses muscles se détendirent, et le vieux chevalier la sentit peser plus lourdement sur ses bras.

Elle était évanouie.

Son père la posa doucement sur la paille, et dit à Uertine :

— Maintenant suivez-moi.

Dans la pensée que Judith reviendrait à elle au bout de (|uel(iues instants, el (ju'elle donnerait un libre cours à sa soif de vengeance, il ferma en dehors la porte du cachot, avec l'intention de ri\venir la chercher le plus tôt possible, et de lui porter des secours si elle en avait besoin.

11 monta l'escalier le premier, regardant de temps en temps derrière lui pour être certain que la jeune lille le suivait.

Uertine avait à peine la force de gravir les marches. La joie la faisait chanceler; son cœur battait avec violence. Elle avait été condamnée à mort. Le bourreau avait tenu la hache levée au-dessus de sa tête; toute espérance d'ici-bas l'avait abandonnée ; elle avait dit un dernier adieu à tous ceux qu'elle aimait... et maintenant, mainteiiant elle allait embrasser son père ! Waller avait peut-être versé son sang pour elle. Il était son sauveur : elle allait le voir!

Une fois entrée dans le corridor voùlé, il lui fut impossible de contenir plus longtemps son impatience. Elle déjiassa le vieux cbàlelain el courut, légère comme une biche, jus(|u'à l'extrémité où elle apercevait la lumière du jour.

Lorsqu'elle arriva au grand air, elle fut saluée par une longue exclamation, et vit accourir vers elle son père, Waller et Daniel, (|ni lui tendaient les bras.

Des larmes de joie ruisselaient sur le visage vénérable du vieux Jacob.>-zone lorsqu'il pressa sa lille sur son cœur palpitant, mais elle, après l'avoir embrassé cent fois en [lonssant mille exclamations, se déroba à son élreinle et se jela au cou (h; Waller, en s'écrianl :

— 0 mon noble libéraleur, (jue Dieu, dans sa haute justice, vous comble de bonheur... El vous aussi Daniel, son bon, son fidèle ami!

El elle embrassa également Daniel qui pleurait d'attendrissement.

Waller la prit par la main, lit (|ni'|ques pas avec elle jionr la piésenlrr à ses honiines d'armes et à

LA PUEFEIIKE.

ses autres compagnons, cl s'écria en leur jetant un regard où brillait la joie et la fierté :

— Soldats, vaillants habitants de Staden, saluez votre maîtresse, la noble demoiselle Berline Jacobszone de Ter Heyden. Par la volonté de notre gracieux duc Charles, elle devient mon épouse bien-aimée.

El il la prit dans ses bras, et la pressa tendrement sur son cœur.

L'air retentit de nouveau d'acclamalions joyeuses.

— Vive, vive la noble dame de Sladen ! Honneur, honneur! s'écrièrent tous les assistants en agitant leurs mains au-dessus de leurs tètes.

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