FIN DE LA PREFEREE
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Les jeunes gens marchèrent l'un à côté de l'autre. (Page 2.)
LES KERLES DE FLANDRE
Par une matinée de septembre de l'an 1 126, les voûtes de l'église Notre-Dame, à Bruges, retentissaient de chants de fête; une foule nombreuse et recueillie était agenouillée à l'ombre de ses vastes nefs.
Sur le champ des morts entourant le temple régnait une solitude complète, dont le silence n'était troublé que par les croassements d'une nuée de corbeaux tournoyant autour du gigantesque clocher de l'église, au-dessus duquel la croix se dressait à une hauteur prodigieuse.
Un homme entra lentement dans le cimetière,
écouta un instant les accents religieux qui résonnaient près de lui, puis alla s'appuyer sur une croix de pierre, les yeux fixés sur la porte de l'église, comme s'il attendait quelqu'un dont l'apparition devait lui être agréable.
Cet homme avait atteint la trentaine, bien que sa petite taille et sa maigreur le fissent paraître plus jeune. 11 avait des traits réguliers et des yeux noirs pleins de vivacité; mais ses sourcils épais et ses lèvres pincées donnaient<à son visage quelque chose de dur et de rébarbatif qui, au premier abord, inspirait la méfiance. Ses vêtements do drap fin et le baudrier brodé d'or et d'argent qui retenait son épée annonçaient qu'il appartenait à la chevalerie. L'expression de ses traits passait
LES K Eli LES DE FLANDUE.
succossivomeul de la joie à la coli're, et de Li colère à la haine; mais elle retleviiit sourianle (|iiaii(i les premiers fidèles sortirent de l'église.
La cérémonie reliiiiense était finie, et la foule délioncliait maintenant sur le cimetière. Les chevaliers se distingnaient des liourj.'eois par leurs Ioniques épées, |)ar leurs riches haltils. par leur suite nomlirense de serviteurs, et surluut par leur altitude hautaine.
Les l»iinri;eois, graves et réservés, portaient un long vêtement de drap foncé, le plus souvent brun ou noir, et une ( einlure de cuir à laf|uelle pendait une poche et un couteau dans sa gaine.
Les serfs, ou gens de service, — que l'on vendait encore avec le champ sur lequel ils étaient nés, — étaient vêtus de loilo écrue ou de drap grossier couleur de rouille. Beaucoup avaient les hras et les pieds nus. Auiun de ces malheureux n'aurait osé poricr une arme, car le signe de leur servitude consistait dans la privation de tout moyen de défense, et une peine sévère attendait ceux qui auraient tenté de cacher leur origine.
Beaucoup de fidèles étaient déjà sortis, lorsque parurent sur le seuil, on ils s'arrêtèrent un moment, un chevalier âgé et sa tille, devant les(|uels les bourgeois se rangèrent avec un respect mêle d'admiration. C'était Segher Wulfde Lampernisse et sa fdle Dakerlia, qu'il adorait.
Quoique trèsjenne encore, comme rin(li(inaient le tendre incarnai de ses joues, le corail de ses lèvres et le pur regard de ses beaux yeux bruns, Dakerlia était d'une taille très élevée; et la décisi Ml de sa parole, rex[)ression de sa physionomie, la fermeté décente de sa démarche attestaient qu'une àine liér(jïque animait ce corps de vierge.
Klle portait iinc luiii(|U(,' de soie blanche à Heurs, avec des manches collantes: par-dessus, un corsage bleu de ciel à larges manches pendantes. Ses cheveux noirs bouclés étaient couverts d'une écharpe blanche, et retenus par un cercle d'or plat qui brillait sur son front comme une couronne.
Son père se disposait à la quitter en la laissant aux soin^ d'une suiv.inte, lorsque l'homme (|iii attendait dans le cimetière s'approcha avec force salutation-'.
— hifii von-» garde, seigneur Wnlf, et vous aussi, mademoiselle I)akerlia. .le suis i liai mé de vous revoir après une si longue absence.
— Iric si longue absence? In mois à peine, mon bon l)idier.
— Cela .semble bien long à ceux qui vous honorent el vous aiment, répondit l'autre en regardant Dtkerlia.
— .Merci de vos bonnes paro'c>, Didier; mais jtardonnez-.'noi de vous (|ijitter, je suis attendu
chez le prieur de Saint-Donat. Si vous êtes curieux de savoir comment notre voyage s'est passé, Dakerlia vous le racontera, pendant que vous l'escorterez un bout (le chemin.
— V consentez-vous, Dakerlia? demanda Didier Vos, dont les yeux brillèrent de Joie.
— Votre compagnie m'honorera, seigneur Vos, réi)oiidil-elle, mais je vous en prie, ne |)rcnez pas celte [leine, ma suivante me reconduira.
Son père s'éloigna après avoir serré la main de Didier. Les jcMines gens, accompagnés de la suivante, marchèrent l'un à côté de l'antre, sans rien dire. Le cœur de Didier battait Inmnitneusement; l'expression anxieuse de son visage et l'écho de ses regards disaient (|iril se préparait à une lutte pénible.
— Dakerlia, dil-il d'une voix altérée par l'émolioii, Dakerlia, je suis malheureux : je soulfre crnellemenl. Deux fois déjà je vous ai fait l'aveu de mon amour; la première fois, vous m'avez ojiposé une amère raillerie; la seconde, un refus sec et net; el cependant mon amonr n'a fait que grandir. Votre |)ère, à qui j'ai demandé votre main, me l'a promise à la condition que j'obtienne votre consentement. Dakerlia, ne soyez pas insensible, ayez pitié de moi !
— .le suis Irop jeune pour songer au mariage.
— Trop jeune? Plût au ciel !... Dakerlia, je le répèle, je vous aime, plus qu'aucun antre homme ne vous aimera jamais; ;»iiis (|ue ma part de paradis; pins que le salut de mon àiiie.
— Vous blasphémez, seigneur!
— Ilélas ! c'esl vrai, je divague, je suis fou! Mais, par grâce, donnez-moi une bonne pnrole; dites-moi que je puis es|)érer.
— Je menlirais, Didier!
— Vous mentiriez ! malheur à moi ! Votre cn^ir de glace n'a donc aucune sympathie pour moi ?
— De l'amitié, oui, Didier; mais le sentiment que vous exigez de moi ne se commande pas. Si votre douleur n'est pas feinte, j'ai pitié «le vous, mais je ne peux pas vous donner davantage.
Le chevalier, découragé, baissa la tôle, et reprit, après un moment de silence :
— Dakerlia, pendant les quatre mortelles semaines de votre absence, je n'ai pensé qu'à vons^ vécu r|ue pour vous; votre image m'a suivi |)arlout. Dakerlia, votre père consent; ne me repoussez pas pour toujours. Trompez-moi, mais laissezmoi l'espoir.
— .le ne sais pas, je ne veux [las lrom|)er.
— Kh bien, soil ! ré|)liqiia Didier. ,\mour ou mépris, vous .serez ma femme.
— Moi, voire femme! s'écria la jeune fille indignée; quel chevalier voudrait épouser une jeune fille malgré elle?
LES KEIILES DE FLANDIŒ.
— Un amour tel que le mien est aveugle et ne connaît pas de lois. Je briserai tous les obstacles.
— Et moi je répéterai à mon père le langage audacieux que vous osez me tenir.
— 11 m'a accordé voire main.
— Vous savez bien que c'est faux. Mon père me laisse libre. D'ailleurs, je le répète, je suis trop jeune.
— Dakerlia, dit-il, en la regardant dans les yeux, vous me trompez! Osez dire que vous n'aimez personne !
Une rougeur d'indignation colora le front de la jeune tille.
Elle regarda fièrement Didier et répondit :
— Qui vous donne la hardiesse de m'interroger? Vous oubliez que je suis une femme, et que j'ai droit à votre respect.
— Mais parlez donc !
— Laissez-moi, éloignez-vous, dit la jeune fille d'un ton méprisant.
— Oui, je m'éloignerai. Je sais quel est celui qui occupe votre cœur... Hubert Sneloglie, n'est-il pas vrai? C'est un Erembaud, il est riche et puissant comme un prince, et l'espoir de briller à côté de lui. ..
— Assez, interrompit Dakerlia. Je vous défends de m'adresser encore la parole, et mon père vous forcera bien à respecter ma défense.
— Ah ! s'écria Didier en serrant les poings, vous voulez me réduire au désespoir; mais c'est égal, vous serez ma femme!
En achevant ces mots, il s'éloigna rapidement.
La jeune fille avait le cœur serré. De tout ce que le chevalier Vos lui avait dit, une seule chose l'avait frappée : le nom de Robert Sneloghe.
Robert Sneloghe ! Elle avait été pour ainsi dire élevée avec lui; ils étaient ensemble comme frère et sœur. Tout enfants, ils avaient partagé les mêmes jeux, quoique Robert fût de quelques années plus âgé qu'elle. Maintenant il était devenu plus sérieux, sans cesser d'être aussi affectueux. Était-ce donc quelque chose de plus que l'amilié fraternelle, ce sentiment intime qui les poussait l'un vers l'autre?
Telle était la question que se posait Dakerlia en entrant dans la rue Haute.
De chaque côté de cette rue on remarquait trois espèces d'habitations. Les plus nombreuses étaient des maisons à la construction descjuelles on avait employé en même temps le bois et la brique. Quelques-unes étaient très hautes, et les montants de pierre de leurs portes étroites, de même que l'encadrement de leurs fenêtres cintrées, étaient ornés de nombreuses sculptures. Le rez-dechaussée de ces maisons était occupé par des boutiques où l'on vendait du drap, de la toile, du
cuir, de la quincaillerie, des ustensiles de ménage, des instruments aratoires, des vêtements, et toute espèce d'autres objets de commerce.
Entre ces maisons on voyait, rassemblées par groupes, des huttes en bois très basses et sans étage qui servaient d'asile à des serfs ou à de très pauvres gens.
Plus loin, au bout de la rue, s'élevaient deux donjons seigneuriaux avec leurs tours rondes ou carrées, qui paraissaient dominer et menacer tout ce qui les entourait. Et véritablement, ces nids d'aigle fortifiés comme des cidatelles d'où les chevaliers pouvaient tomber avec leurs hommes d'armes sur les bourgeois et les serfs, devaient inspirer à ceux-ci autant de crainte (jue de respect.
Il y avait beaucoup de ces manoirs fortifiés dans la ville de Bruges et dans les environs, car elle n'était pas seulement la capitale de l'industrie et du commerce des Flandres; elle était la résidence du comie de Flandre, dont la cour réunissait de nombreux seigneurs et chevaliers, et chacun d'eux s'était réservé le droit d'habiter un de ces châteaux-forts.
Dakerlia tenait les yeux fixés sur une des deux demeures seigneuriales dont les girouettes dorées s'apercevaient de loin. Elle semblait triste et consternée, et ralentissait le pas comme si elle craignait d'atteindre le bout de la rue. Là se trouvait pourtant le manoir de son père, et, presque en face, celui où Robert Sneloghe demeurait seul avec sa jeune sœur Wilta; car ils étaient orphelins.
Dakerlia pouvait-elle, après un mois d'absence, ne pas faire visite à son amie Wilta?... Mais, si Robert était là, et que son regard rencontrât celui de la jeune fille, ne rougirait-elle pas, et cette rougeur ne trahirait-elle pas son secret? Car, maintenant, elle voyait clair au fond de son âme. Comment avait-elle pu s'y tromper si longtemps? Un mot de Didier Vos lui avait ouvert les yeux. Sous son affection fraternelle pour Robert, un autre sentiment avait germé.
Elle comprenait maintenant pourquoi, plusieurs fois déjà avant son voyage, elle était embarrassée en présence de Robert, et baissait les yeux lorsqu'il la regardait; pourquoi, durant son voyage, l'image de Robert l'avait poursuivie et obsédée.
En ce moment, la suivante souleva le marteau de fer et le laissa retomber sur la porte. Le bruit tira Dakerlia de ses pensées. Elle releva la tête avec fierté et se dit :
— Pourquoi serais-je confuse? Suis-je coupable? Robert ignore ce qui se passe dans mon cœur. Il faut que j'aille voir sa sœur, car elle m'aime comme une véritable amie... Gertrude, dit- elle à la suivante, je n'ai plus besoin de vous. Quand
LES KhillLES liK FLANDIIE.
mon |u''re rentrera, dites-lui (|ue je >iii» allf voir mon amie Witla.
Puis elle se (lirijrea vers le manoir ([ui s't'-levail de l'antre côté de la rue, et demanda an valet (pii Ini ouvrit la porte si Witla SiH'lojihe t'tait an lo^is. La ré|Minse lut allirmative, et le valet introduisit Dakerlia dans une grande pièce sombre, dont les i'enètres, garnies de carreaux de vitre verdàlres enchâssés dans du plomb, ne laissaient pénétrer <|u'un jour discret et tamisé. Le jdafond étaillormf d'épaisses solives de chêne, ornées de sculptures i rehaussées d'or. Les meubles étaient éiralement en chêne sculpté; et, au-dessus de la i,'i,^antescjue cheminée à manteau, étincelait un magnifique trophée d'armes de guerre, heaumes, épées de combat, mas>es d'armes, cottes de mailles, lances, cuirasse et hache.
Dakerlia se promenait de long en large en attendant son amie. Elle s'arrêta devant une armoire enlr'ouverte, sur les rayons de la(iuelle il y avait trois ou quatre livres. Tout à coup, elle tourna la tête vers la porte du salon, comme une personne qui craint d'être surprise à commellre une action blâmable, puis elle saisit la porte de l'armoire et l'ouvrit toute irrande.
Elle poussa un soupir. A côté des livres, il y avait une boite ou plutôt un petit colTret de cuir avec des incrustations d'or, qui devait contenir un bijou ou (|uelque autre objet précieux.
Après l'avoir contemplé un inslani, elle y porta la ui.iin en tremblant, et en adressant au ciel une muette prière.
— Ce coiïrel contient le bonheur dune femme. Lorsque sa mère sentit sa lin s'approcher, elle lui donna ce joyau précieux, en lui disant en guise d'adieu : « Ilobert, parez-en le col de votre (iancée en mémoire de moi! >•> Celte fiancée, qui seral-elle, ô mon Dieu?
Elle relêrma l'armoire, toute confuse, et revint s'asseoir dans son fauteuil, où elle se mit à rêver. La porte m* tarda pas à s'ouvrir, et une jeune fille >'ê|ain;a, les bras tendus vers elle, en s'écriant :
— .\h! Dieu merci, vous voilà de retour, Dakerlia! Hue je suis heureuse de vous voir! J étais bien triste, ce matin.
— Triste? Pourquoi, ma chère Wilta?
— Hier au soir, mon frère m'a dit f|ue vous étiez revenue. Un de nos parents vous avait aperçue en voiture. .Mors, comptant vous voir de bonne heure, je me suis levée avec le jour. Vous avez fait la grasse matinée, n'est-ce pas?
— Mais non; r'est tonte une histoire : un vu-u (|Uf jai lait en iiifr, pendant une tempête, à .Notre- Dame de Druge-*.
— En mer? Vi)e tt'injiêie'
— Oui. Ecoutez-moi, Witta. Lorsque nous arri-
vâmes à Lampernisse, à la ferme de ma marraine nous la trouvâmes 1res malade. .Nous la soignâmes pendant près d<' deux semaines, jiuis son état s'améliora tout à coup au point qu'elle put se lever et se pronifiier avec moi dans le jardin. Elle paraissait guérie. \ l'unies, (|ui touche presque A Lam|>eriiisse, mon père apprit (jue quelques marchands, hommes libres comme lui, avaient projeté de faire ensemble le voyage de Wit/and, un port de mer situé dans le comté de Booiien, près de lloulogne. .Mon père voulut profiter de cette (»ccasion pour aller voir son frère qui demeure à Helbcdiiigen, non loin de là, et qu'il n'avait plus vu depuis dix ans. C'était un voyage de trente lieues.
— Trente lieues par mer! Et vous n'avez |ias reculé? dit Witla.
— Nous sommes allés à Witzand par terre, en quatre jours. Le pays ressemble au nôtre; on y parle la même langue. Les habitants sont semblables à nos hommes libres, mais il parait qu'ils vivent dans une demi-servitude, depuis (|ue leurs ancêtres ont été opprimés jiar les comtes de Gwynen et de Doonen. Ils doivent payer une taxe pour avoir le droit de porter des armes défensives.
— Mais coin ment êtcs-vous allée en mer, Dakerlia?
— C'est bien simple. A Witzand, il y avait un bateau de fJruges, avec un chargement de grains et de peaux de mouton, en destination du Swin. Le patron était un homme libre d'L'itkerke, (jue mon père C(Uinait bien. 11 nous proposa de nous prendre à son bord, et de nous déjtoser à Sandeshove' sur la côte llamande. Comme nous n'avions pas de compagnon pour revenir par la voie de terre, mon père accepta après m'avoir consultée. J'avais bien un peu peur, mais la |)résence d'un jirêtre wallon qui allait à Ardenbourg, et qui devait voyager avec inuis, me rassura et me donna du courage. Le cinr|uième jour de mitre arrivée à Witzand, par un vent fiais et favorable, nous mîmes à la voib'. Le temps était si clair (|ue, tout en longeant la côte d'assez loin, nous pouvions voir le sable des dunes briller au soleil. Le prêtre wallon causait avec moi et me montrait les ports et les \illages qu'il reconnaissait dans l'éloignement. .Nous passâmes ainsi devant une ville que mon père nommait llemberlsgal, et le prêtre Calais. Plus loin, nous aperçûmes Mardyck et la nouvelle église de Diinkeripie. Jusque-Iâ, le temps était resté beau; mais tout à coup, des nuages de couleur de |domb montèrent sur l'horizon et s'étendirent sur tout le ciel qu'ils obscurcirent complètement. Des èrlairs ((Mninencèrent à briller, et sous prélexle de me mettre à l'abri de la pluie,