‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 225 sur 225 · XJ · texte numérisé non relu

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LES KEHLES DK IIVNDUE.

l'otil à |)elit copeiidaiil ^■esl^i^tes penst-es (ireiit pl;ue ;i di's |teMsi'es plus douces; un sourire en- Irouvril les lèvres du jeune homme, el son re{;ard se lixa avec une admiration mélancolique sur le beau visage de Dakerli.i.

Elle était si belle et si imposante, sa fiancée qui dormait là sur le bord de celle tour ébranlée et chancelante, comme un enfant qui sommeille au sommet d'un volcan! Si Uobert et ses compagnons étaient pâles, émaciés, blessés, déchirés et sordides, iJakerlia avait conservé toutes les apparences de la santé el du bien-être. Klle avait été entourée de tant de soins, de prévenances et d'attentions, qu'elle n'avait pour ainsi dire pas éprouvé de privations; tous les Kerles s'étaient sacrifiés pour elle.

Les joues de Dakerlia n'avaient point perdu leur tendre incarnat; son visage avait conservé sa fraîcheur et sa pureté. En la voyant reposer ainsi sous la lumière du soleil sur la balustrade de la galerie, on l'aurait prise pour une rose détachée de sa tige par l'orage el j)orlée sur le (lanc nu d'un rocher.

Le cœur de Koberf palpitait d'amour et d'admiration, tandis qu'il la regardait, arraché pour un instant au senlimonl de la triste réalité; mais l'illusion fut de courte durée, et bientôt il frémit sous le coup d'affligeantes penséss.

Elle aussi, elle, Dakerlia, allait mourir d'une mort afl'reuse. De celle beauté, de celte jeunesse, de tout cet espoir et de ce bonheur, il ne resterait bienlùl plus (ju'un corps écrasé, mutilé, défiguré... c'était horrible à penser!

Des pleurs jaillirent des yeux du chevalier; mais il comprima violemment ces mar(|ues de faiblesse et vint s'assseoir doucement à côté de sa fiancée.

Dakerlia s'éveilla el ouvrit les yeux. Elle regarda un instant lîobert avec une sorte d'inconscience et sourit paiement comme à un souvenir réjouissant.

— Vous riez Dakerlia? murmura le jeune chevalier stupéfait; votre àme forte est donc au-dessus de toute crainte?

— Oiiel beau spectacle! s'écria la jeune fille avec enthousiasme. Uobert, j'ai vu mon père et votre sœur... Je les ai vus, je leur ai parlé, je les ai embrassés !

— Un rêve, ma chérie, une illusion !

— Non, non, mieux que cela! L'ne inspiration de Dieu, une consolation dans nos souffrances, un présage de l'avenir!

Roh.'rl haussa les épaules avec découragement et dit en soupirant :

— Écoulez, écoutez comme le bélier frappe làdessous. Entend» z-vous? Sentez-vous trembler la tour? Voilà la triste réalité.

— Vous ne me croyez pas? dit la jeune fille dont

le visage rayonnait de joie. J'ai déjà vu tomber la tour. J'étais assise ici, près de la rampe de la galerie; le bélier battait plus violemment encore qu'en ce moment, la tour tremblait sur ses fondemenls el allait tomber. J'avais peur, el je tendais vers le ciel mes mains suppliantes. Un ange parut à côté de moi. « Ne craignez rien, Dakerlia, dit-il; pour qui est malheureux ou souffre injustement, la mort est une délivrance et le commencement d'une vie meilleure. » Le bon ange me donna du courage et de la force. La four se renversa avec; un craquement épouvantable: mais, tandis que je tombais avec les ruines et les décombres, il me prit dans ses bras el vola avec moi vers le ciel. Dans une salle où la lumière cl l'or jetaient un éclat aveuglant, mon père el votre sœur accoururent à ma rencontre et m'embrassèrent avec d'ineffables démonstrations de joie. Des larmes de bonheur coulaient de mes yeux ; nos amis Edgard Van Vsendyke, Yorg Koevoet, votre vieil oncle le prieur el beaucoup d'autres vaillants Kerles, moissonnés dans la lutte, m'entouraient et me serraient les mains.

Kobert écoutait, la croyant en proie à (juelque hallucinalion.

Dakerlia continua :

— Une seule tristesse assombrissait noire joie ; tous me demandaient : «Où est Robert Sneloghe? où resle le noble lloberl? » Et je vous vis venir à votre tour, nous vous tendîmes les bras et vous serrâmes sur notre cœur. Alors une lumière éblouissante nous inonda, et, du centre de ce foyer rayonnant, la voix de Dieu parvint justju'à nous, qui disait : « Uobert, Dakerlia, âmes pures qui avez aimé et soullert sur la terre, soyez unies et heureu.«es jusfju'à la fin des siècles! » El alors, Uobert, je me suis réveillée et je vous ai vu à côté de moi. C'est un rêve; oui, oui, un rêve; mais il deviendra une réalité. Là-haut nous serons réunis pour toujours dans le sein de Dieu avec mon père, avec votre sœ-ur el avec tous nos amis.

Le jeune chevaliei" secoua tristement la tête.

— Quoi! s'écria la jeune fille, cet heureux |)résage ne vous réjouit pas?Craindriez-vous la mort, Robert?

— Ah! ce n Csl pas |)onr moi (|ue je la crains, vous le savez bien, répondit-il. Mais vous voir mourir, Dakerlia, vous, si jeune, si innocente, si belle! Hélas, c'est une idée affreuse!

— Puisque j'acce|)le ce sort sans lrend>ler !...

— Il y a encore un moyen, Dakerlia, et nos malheureux compagnons y ronscnliraientpar amitié pour vous el pour moi...

— Encore une proi)Ositioii, qm-j'ai déjà dix fois reponssée.

— Je vous en conjure, acceplez-la, par pitié

LES KERLES DE FLANDRE

pour ma douleur ! Si je pouvais vous savoir sauvée, je mourrais avec bonheur, et je bénirais la mort comme un bienfait. Laissez-moi faire: j'obtiendrai du roi qu'il vous laisse libre.

— Jamais, jamais je refuse!

— Dakerlia !

— Je veux vivre et mourir avec vous. Mon rêve deviendra une vérité.

— Ne soyez pas impitoyable : votre refus est pour moi un calice d'amertume.

— Ah! Robert, comment est-il possible? s'écria la jeune fille indignée. Vous voulez que je reste vive quand vous ne serez plus ? M'aimez-vous réellement? Et, si vous m'aimez, pourquoi voulez vous que je reste exposée aux poursuites du traître Didier Vos? Et, si je devenais la victime de sa méchanceté, ne devriez-vous pas vous accuser d'avoir été la cause de mon malheur et de ma honte? Je suis une Keriine, je paraîtrai pure devant Dieu, je veux conserver le droit de serrer dans mes bras mon père, ma sœur et vous-même...

Jusqu'à ce moment, les Kerles qui se trouvaient dans la galerie avaient, suivant leur habitude, respecté l'entretien de leur chef avec mademoiselle Wulf, et ils étaient restés de l'autre côté de la tour ; mais alors Ivon le chasseur de loups s'approcha en disant :

— Messire Sneloghe, si je ne me trompe, il va se passer là-dessous quelque chose d'important. Beaucoup de bourgeois viennent dans la rue du Burg. Ils se dirigent vers le burg en cortège, sans doute pour parler au roi. Nous ne pouvons deviner quelle est leur intention, mais il nous font signe comme pour vous faire comprendre qu'il vont traiter de nous.

En ce moment, les bourgeois arrivaient sur l'esplanade de burg, et Robert n'eut qu'à pencher la tête par-dessus la balustrade de la galerie pour apercevoir le cortège. On lui fit signe aussi, mais il ne put y attacher d'autre signification que celleci : qu'on allait tenter un dernier effort auprès du roi de France, afin d'obtenir grâce de la vie pour les malheureux Kerles que la chute de la tour devait infailliblement écraser.

En effet, il ne se trompait pas. Des échevins de la ville, accompagnés d'une quarantaine de doyens des Gildes et des corporations, se présentaient à cette heure même à la porte du palais et demandaient à parler au roi.

Admis en présence du prince, et interrogés sur les causes de leur démarche, les échevins répondirent :

— Seigneur roi, la triste nouvelle que l'on va faire tomber la tour de Saint-Donat a profondément ému nos bourgeois. Sur leurs instances nous venons vous implorer, et vous supplier humble-

ment de vouloir bien épargner le plus ancien édifice religieux de notre ville. Si cette tour doit tomber, elle n'écrasera pas seulement l'église et le prieuré, mais elle ensevelira infailliblement beaucoup d'innocents sous ses ruines.

— Nous comprenons, messieurs, que vous préféreriez voir la tour épargnée, répliqua le monarque. Mais vous ne pouvez cependant pas espérer que nous, roi de France, nous laisserons insulter impunément notre puissance, ni que nous partirons avant d'avoir réduits ces Kerles insolents à capituler? Il y a trop longtemps que ce jeu-là dure, et, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen de le faire cesser, nous ferons tomber la tour!

— Le roi veut-il me permettre de lui soumettre humblement une réflexion? reprit le chef des échevins. Le nombre des Kerles qui sont dans la tour ne s'élève pas à cinquante : nous croyons être certains qu'ils ne sont plus qu'une trentaine. Ces pauvres gens ont été entraînés dans la guerre à la suite d'un meurtre alïreux dont aucun d'eux n'est coupable.

— Et Robert Sneloghe? s'écria Didier Vos qui se tenait derrière le roi avec le général Gervais et plusieurs autres chevaliers.

— Que le roi me permette de le lui dire, répondit l'échevin, messire Robert Sneloghe a prouvé par tous ses actes qu'il est resté étranger au crime et qu'il le déplore autant que qui que ce soit. Il a versé des larmes sur le cadavre du comte Charles, et il l'a défendu au péril de sa vie contre les outrages. N'est-ce pas lui qui a tué le meurtrier? De tous ceux que l'on connaît comme ayant pris part au crime, il n'y en a plus un seul sur la tour : ils sont suppliciés, tués dans la lutte ou en fuite. 0 puissant roi de France, la inorl immédiate de ces pauvres gens peut-elle ajouter quelque chose à l'éclat de votre gloire? Oh! seigneur roi, dans votre cœur magnanime, le sentiment de la vengeance ne peut trouver accès que pour autant qu'elle soit nécessaire, juste et légitime.

— Quoi! riposta le roi étonné. Notre vengeance contre ces Kerles arrogants ne serait pas légitime? N'ontils pas tué et blessé assez de nos chevaliers et de nos hommes d'armes?

— En effet, puissant prince; mais daignez considérer qu'ils ne l'ont fait que pour se défendre...

— Ah ça? si je vous comprends bien, dit le roi en l'interrompant avec colère, vous auriez la témérité de souhaiter et d'espérer que nous ferions grâce à tous ces gens qui ont été du moins les complices et les amis des meurtriers?

— Non, pas grâce entière, [mais nous osons vous supplier de leur accorder les conditions

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LES KKhLES DE FLANUKK.

qu'ils melleiit à leur capitulalion. Ils veulent se remlre à la prison et se soumettent d'avanre à la peine que les juges prononceront contre chacun d'eux après les avoir enlemlu*. Ils ne veulent pas de },Tâce; ils ne demandent (jue justice. Certes ils sont vos ennemis dans cette jiuerre, ô prince majjnanime, leur sort est entre vos mains et chacun doit se soumettre respectueusement à votre volonté, (juoi (ju'il vous plaise do décider. Mais, s'ils n'ont pas de droits à votre indulgence, soyez du moins favorable aux bourgeois de la ville de Druges, et faites pour ceux-ci ce (|ue vous refuseriez aux Kerles. Nous vous en prions à genoux, épargnez la tour et le temple de notre grand saint Douât.

Le roi parut sensible à cette prière respectueuse, il se tourna vers les chevaliers, pour les consulter sur la décision à prendre. Les Isengrins murmuraient sourdement; on pouvait voira leurs gestes qu'ils poussaient le roi à repousser complètement la prière des bourgeois.

Le roi se retourna vers les échevins, et leur dit d'un ton bienveillant :

— Kelevez-vous, messieurs. Ce que vous nous demandez est difficile à accorder. Épargner les Kerles? Tous nos compagnons qu'ils ont massacrés devraient-ils donc rester sans vengeance? Cependant, s'il nous était possible de conserver la tour, nous serions heureux de saisir celte occasion de donner au\ bonnes gens de la ville de Bruges nue marque de notre bienveillance particulière, lîetourncz auprès de vos hommes, rassurez-les, et dites-leur que nous ferons suspendre l'd^uvre du bélier jus(|u';i ce que nous ayons pesé mûrement <e qu'il nous est possible de faire pour donner satisfaction aux bourgeois de la bonne ville de Bruges. .Ayez confiance ; j'espère que nous pourrons cr)nserv»r la tour de l'église Saint-Donat.

Les échevins et leur suite quittèrent le palais en exprimant toute leur reconnaissance.

L'esplanade du burg pullulait de monde, jusqu'au pied même de la tour; car chacun savait que, depuis la mort de Bouchard Knap, les Kerles ne tiraient plus jamais sur des bourgeoi» sans armes.

Les échevins tirent part au peuple des bonnes paroles du roi, cl les cri.s répétés de : « Vive le roi! » témoignaient de lajoie delà foule. Muelquesnns des plus hardis bourgeois s'elTorcèrent de faire comprendre aux Kerles de la tour, parla voix cl le geste, qu'il y avait encore pour eux certaines chances de salut.

Mais quelques hommes d'armes s'avanrèrent à leur tour sur l'esplanade et menacèrent les bourgeois de les emmener en prison s'ils enfreignaient les ordres du roi en adressant la parole aux assiégés.

Il se passa un lemp» assez long avant que l'on apj)rit (juelque nouvelle. La foule grossissait d'instant en instant et chacun attendait avec impatience la résolution du roi

A la fin, un murmure joyeux s'éleva du sein delà foule ()ui s'entr'ouvril pour livrer passage à un sonneur de trompe accompagné d'un héraut d'armes.

Le .sonneui' lit entendre une courte fanfare, puis le héraut d'armes cria aux Kerles :

— A la prière des bourgeois delà bonne ville de Bruges, et pour épargner le tour de l'église Saint- Donat, Notre Seigneur le roi de l'rance vous accorde les conditions auxquelles vous avez offert de vous rendre. Vous serez conduits en prison et vous y attendrez que des juges y aient prononcé sur votre Sort, l'aites-moi savoir si vous acceptez cette grande faveur. J'attends votre réponse.

Après s'être consultés un instant, les Kerles répondirent :

— Nous acceptons, car nous avons confiance dans la parole du roi.

— Descendez donc, dit le héraut. On dégagera la porte extérieure de l'escalier, et l'on prendra vos armes dans l'église inférieure,

— (Ju'il en soit ainsi, répondii'ent les Kerles, Un long murmure de joie s'éleva de l'esplanade,

et le nom du roi fut répété avec de vives acclamalions.

Sans doute, les Kerles avaient un tiavail difficile à accomplir afin de se frayer un passage à travers tous les obstacles qu'ils avaient accumulés pour proléger leur dernière retraite, car il se passa près d'une heure avant qu'on entendît dans l'escalier le bruit de leur descente. Enfin la porto de l'église s'ouvrit, et derrière une forte garde d'hommes d'armes, on vil paraître les survivants lies Kerles, au nombre de vingt-sept hommes et trois femmes.

il v avait plus de (|narante jours qu'ils étaient enfermés dans le burg, et seize jours quils étaient montés dans la tour. Pendant tout ce temps, ils s'étaient déremlus avec un courage héroïque contre deux armées, et contre lous les engins de siège de la ville de Cand.

Aussi leur aspect misérable disait assez loul ce qu'ils avaient endiné et souiïerl. Ils étaient lous maigres et blêmes, avec des joues creuses et des yeux enfoncés dans l'orbite, La plupart portaient sur le visage et les mains les cicatrices encore rouges <le blessures à peine fermées. Leurs vêlements étaient d. cilirés et sordides. Kl n'eût été leur altitude (ière et rêlincelle d'indomptable orgueil <|ui brillait dans leur nil sombre, on les eût |)riN pour une bande de mendiants affamés.

Dakerlia seule, avec sa haute taille, son pur cl

LES KERLES DE FLANDRE

charmant visage, sa robe immaculée, avait l'air d'une reine au milieu d'un tas de misérables. Elle marchait à côté de Robert, et étonnait tout le monde par la douceur de son regard tranquille, et par le sourire qui éclairait sa physionomie calme et fière.

Les chevaliers et les hommes d'armes ouvrirent avec respect un libre passage à cette poignée d'héroïques ennemis, et les regardèrent passer sans prononcer une syllabe.

Maint bourgeois, en les voyant défiler devant lui, défaits et en haillons, essuya une larme de pitié ou d'admiration.

Les prisonniers n'eurent pas loin à aller. La prison où l'on allait les enfermer était située sur l'esplanade, presque en face du prieuré.

Lorsque les Kerles y furent entrés, le chef de la garde ordonna d'enfermer les hommes dans les cachots de droite, et les femmes dans les cellules de gauche.

Un cri d'angoisse échappa en même temps à Dakerlia et à Robert, et des larmes jaillirent de leurs yeux, comme s'ils craignaient que cette séparation ne fût éternelle.

Dakerlia d'un geste solennel montra du doigt le ciel et dit à son fiancé :

— Robert, Robert ; il y a une vie meilleure. Adieu, ou plutôt au revoir... Là-haut... mon père, AVitta...

— Adieu, que Dieu vous protège ! murmura le jeune chevalier, accablé de douleur.

Les hommes d'armes prirent les prisonniers par le bras, et les conduisirent aux cachots qui leur étaient destinés.

Dakerlia était captive dans la prison du burg. Une seule petite fenêtre haute laissait descendre un faible rayon de lumière dans son étroite cellule, et il fallait habituer ses yeux au jour douteux qui y régnait avant de pouvoir distinguer nettement les objets.

Sans doute, les princes et les chevaliers qui disposaient du sort de la jeune Kerline ne voulaient pas la traiter avecla dernière rigueur; peut-être y avait-il quelqu'un qui la protégeait secrètement, car il y avait dans son cachot une table et une couple de chaises, et, dans le coin le plus éloigné de la lucarne, on avait dressé une sorte de lit pour lui permettre de prendre son repos.

Il y avait quatre jours que les Kerles étaient descendus de la tour et s'étaient livrés aux mains de leurs ennemis, à condition d'être entendus et jugés dans les formes légales par un tribunal régulier.

Dakerlia était assise devant la table de sa cellule et, la tête appuyée sur sa main, elle songeait, le regard perdu dans le vide. Son visage changeait d'expression selon les idées qui lui passaient par l'esprit. Tantôt un sourire, entr'ouvrant ses lèvres, éclairait sa physionomie; tantôt un frisson parcourait tous ses membres, un pleur mouillait ses yeux, et elle joignait ses mains en une ardente prière. On eût dit que son âme était partagée entre l'espérance, la terreur et la pitié.

— Si les juges étaient impartiaux, se disait-elle, ils infligeraient une peine légère à Robert, parce qu'il avait aidé à défendre Douchard Knap en acquit d'une dette de famille : peut-être confisqueraientils ses biens pour satisfaire la cupidité et la haine des Isengrins; mais ils n'exigeraient pas sa mort et le laisseraient libre, ou se contenteraient de le bannir du comté. Avaient-ils besoin d'être riches pour être heureux? Que Robert fût pauvre et proscrit, elle ne lui en consacrerait pas moins sa vie avec bonheur. Peut-être réussirait-elle à lui faire oublier les biens perdus, et la bonté de Dieu leur réservait-elle encore des jours heureux et paisibles.

Puis des pensers plus sombres artristaient son esprit et mouillaient ses yeux. Les perfides Isengrins, dans leur implacable soif de vengeance, ne composeraient-ils pas le tribunal d'ennemis des Kerles ? Et si alors ils prononçaient contre Robert une sentence capitale? Si cette tête chérie devait tomber sous le glaive du bourreau?

Pensées terribles qui faisaient frémir la malheureuse Dakerlia et lui arrachaient des cris d'angoisse... Cependant son esprit courageux se raidissait contre le découragement et le désespoir, et elle levait les yeux au ciel pour chercher la place où son âme et celle de Robert seraient réunies aux âmes de ceux qui leur étaient chers.

Elle maîtrisa son agitation, et une expression joyeuse éclaira sa physionomie. Un bruit de clefs et de pas pesants lui annonçait que Reimbert, le guichetier, allait lui apporter, avec son déjeuner, des nouvelles de Robert Sneloghe.

Le guichetier était un homme déjà vieux, dont le visage ne dénotait guère la sensibilité; mais il avait fait la guerre sous les ordres de messire Wulf, et il se rappelait avec reconnaissance la bonté de son ancien chef. C'est pour cela qu'il (raitrait la jeune prisonnière avec une douceur mêlée de respect, et lui annonçait, non sans péril pour lui-même, ce qui pouvait adoucir son sort en ce triste séjour.

— Mademoiselle Wulf, dit-il en entrant, je vous apporte du lait chaud et le meilleur pain qu'on peut trouver dans toute la ville de Bruges. A midi je...

LES KKULES DE FI.AMJKK.

Dakerlia, poiissi-e par son iiii|)alicnce, l'interroinpit en disant :

— Merci, merci! Dieu vous bénisse, Ueimbert, pour voire l)on cœur. Avez-vous déjà vu messire Siieloi:lie aujourd'hui?

— Je l'ai vu, madeinoisollo.

— Et conimenl va-l-il?

— Bien, passaidenienl Itien.

— Vous dites cela d'un Ion douteux. Sonflrc-l il?

— Oui cl non, uiadenioiselle. Lorsqu'il parle à ses compairnons, ses yeux brillent de mâle (icrté et il inspire à tous le mépris de la mort avec une irrésistible éloquence. .Mourir, afin de l'aire admirer jusqu'au bout l'invincible héroïsme des Kerles, semble être son seul rêve et son unifjue but. Mais, dès qu'il m'adresse la parole à moi, il devient triste, et souvent ses yeux se mouillent de larmes.

— Mais pourquoi ? Lui tlisiez-vous des choses affligeantes, Keimbort?

— Non, mademoiselle.

— Alors quoi?

— Il parle toujours de vous, de vous seule.

— Eh bien ?

— Votre sort actuel, le sort (juo vous avez à attendre, l'épouvante. Les larmes qu'il essaie en vain de comprimer sont des larmes de pitié et d'amour.

Dakerlia resta un instant muette. Elle était attendrie, et poussa un profond soupir.

— lleimberl, domanda-l-elle, messire Sneloghe croit-il donc, les autres Kerles croient-ils que l'on prononcera contre nous la peine de mort?

— Ils semblent conserver i)eu d'espoir, dit le geôlier, et ils ont des raisons de s'attemlre à ce qu'il y a de pis de la part de leurs cruels ennemis. Pauvres Kerles, leur incertitude ne durera plus longtemps.

Dakerlia elfrayée leva les mains au ciel et s'écria :

— Grîice, f;rj\ce pour lui, ô I)ieu tout-puissant! Il est iimocent! Ne venf,'ez pas >nr lui le meurtre du comte. Laissez-le vivre, je bénirai votre saint nom jusrju'à mon dernier sou [tir.

— Mailemoiselle Wuif, ne vous désespérez |ias ainsi, dit le ^'uirlietier. Ecoutez-moi, je vous en |»rie. Si les autres Kerles sont condamnés à mort, selon toute apparence on fera irracc de la vie à messire Snelo^'lie.

— Vous voulez me consoler et vous essayez de me tromper par bonté d'Ame, répondit Dakerlia incrédule.

— .Non, mademoiselle; je vous ai déjà dit (|uc les échevins et les principaux bourgeois ne cessent de faire tous leurs elT(trls auprès du roi afin d'obtenir la grâce de messire .^nelofjhe. Hier au soir, dans la grande salle du Gyselbuis, j'ai entendu

deux clicvaliers, messire (lervais Van Praet, actuellement eliàti'lain de lîruges et un des chefs français (]ui fait partie du conseil du roi, discuter sur cette alfaire. J'ai pu aui;urer de leurs paroles (jue le roi est disposé à recevoir messire Sneloghe à merci, et qu'il l'aurait déjà fait, si 'les Isenj;rins ne l'avaient pas retenu jus(|u'à présent. Qui l'emportera, lies bourgeois ou des Isengrins?

— La justice ou la haine? demamla Dakerlia.

— Nous le saurons probablement aujourd'hui, mademoiselle.

— Aujourd'hui?

— Aujourd'hui même.

— Ah ! je tremble.

— Le bruit court que ce matin un tribunal de chevaliers désignés à cet effet par le roi se réunira dans le palais pour juger les Kerles.

— Ah ! mon Dieu !

— 11 est certain qu'il va se passer quelque chose d'im|)orlanl.

— Comment cela?

— Depuis une couple d'heures, le burg est plein de gens d'armes, et une foule de chevaliers se sont rendus au palais.

— Vous les avez vus?

— Oui, même l'esplanade est pleine de Français revenus hier du pays des Kerles avec le nouveau comte,

— Notre malheureuv pays est entièrement subjugué, soupira la jeune (ille.

— C'était à prévoir, mademoiselle. Attaqué à la fois par les forces de toute la Flandre et de la France...

— Oui, oui, et abandonné par Dieu en expiation d'un horrible forfait...

— Le pays des Kerles ne pouvait que prouver son héroïsme et succomber.

— Ilêlas !

— Mais, pour ce qui regarde messire Sncloghe, mademoiselle, vous avez mille raisons d'espérer.

— Je n'ai pas d'espoir.

— Il saura |)rouver au tribunal des chevaliers qu'il n'est pas coupable.

— Cela ne sulïira pas.

— El le roi, disposé à l'indulgence par les su|)|dicalions des bourgeois, lui fera grâce.

— Je n'ose y croire.

— (Jiii sait? Penl-étre vivrez vous encore des jours heureux et paisibles avec messire Kobert.

— Dieu vous entende !

— Au revoir, mademoiselle Wulf; si j'apprends (juebjue chose d'important, je lâcherai de trouver une minute pour venir vous l'annoncer.

Dakerlia raccompagna jusqu'à la porte en lui exprimant toute sa reconnaissance.

Lorsque la porte se fut refermée derrière le

LES KERLES IJE FLANDRE.

guichetier, Dakerlia resta longtemps debout, au milieu de sa cellule, rénécliissant à ce qu'il lui avait dit.

Ses rôflexions l'amenèrent à cette conviction, qu'il y avait réellement beaucoup d'espoir d'obtenir une solution favorable, et cette conviction fit renaître le calme dans son esprit.

Elle prit place devant la petite table, se versa une jatte de lait que Reimbert venait d'apporter, et se mit à déjeuner...

Bientôt elle entendit de nouveau le grincement de la clef dans la serrure. Elle se leva toute joyeuse et fit quelques pas en avant.

Elle s'attendait à revoir le guichetier lui apportant une nouvelle intéressante de Robert.

Hélas! sa déception fut cruelle.

Quand la porte fut ouverte, elle poussa un cri d'épouvante, et elle recula, avec une expression d'horreur, jusqu'à la table, où elle s'affaissa tremblante sur une chaise.

Didier Vos était devant elle.

Sur un signe de lui, le geôlier se retira.

Didier Vos, regardant Dakerlia bien en face, avec un sourire amer, lui dit :

— Je viens à vous par générosité, par compassion. Et vous, Dakerlia, je le vois bien, vous haïssez toujours avec la même opiniâtreté l'homme qui, par amour pour vous, s'est exposé à perdre à la fois la vie et l'honneur.

— Traître, vendeur de votre pays, répliqua la jeune fille avec indignation, accomplissez votre œuvre infâme ; faites-le périr, le Kerle dont la noblesse, dont la fidélité à son pays et à la liberté, doivent remplir de honte votre âme basse et vile!

— C'est lui, c'est Robert, n'est-ce pas, riposta Didier Vos avec une froide ironie, qui m'a accusé auprès de vous.

— JN'avez-vous pas trahi?

— Rien ne pouvait sauver les Kerles et leur pays de la chute. La véritable, la seule cause de ce malheur, c'est l'irrésolution, l'indolence, la lenteur passive du prieur Bertolphe, du châtelain Racket, de Robert Sneloghe, et de tous ceux qui, comme lui, ont empêché les Kerles de courir aux armes contre le comte, lorsqu'il en était encore temps.

— C'est faux, c'est faux! s'écria Dakerlia indignée.

— C'est la vérité pure.

— C'est faux, vous dis-je. La véritable cause de ce malheur, c'est le meurtre du comte Charles, un horrible forfait auquel vous avez contribué par vos conseils, et qui a tourné contre nous Dieu et l'univers entier.

— Je ne suis pas venu pour discuter sur ces choses-lâ, dit Didier en s'asseyant.

— Pourquoi donc êtes-vous venu?

— Je vais vous h; dire. Mon temps est précieux; écoutez avec attention ce que j'ai à vous apprendre, mademoiselle Wulf.

— Je vous écoute.

— Les chevaliers désignés par le roi de France pour juger Robert Sneloghe et ses compagnons vont se réunir dans le palais.

— Je le sais.

• — Ce jugement ne sera qu'une comédie, pour satisfaire en apparence aux conditions posées par les Kerles à leur copilulation.

— Quoi, ce jugement?...

— Il est pronon-cé d'avance. On ne se donnera pas même la peine de les interroger. Tous seront condamnés aux plus cruels supplices. Vous avez l'air de ne pas me croire ?

— Si vous disiez vrai, ce que je ne veux pas croire, ils mourraient sans trembler.

— Nous verrons bien.

— Mais un pareil jugement n'est pas certain. Vous pourriez bien vous tromper dans votre implacable haine.

— Tous les Isengrins la partagent.

— Et, si le roi de France voulait faire grâce à Robert?

— Le roi de France ?

— Oui, le roi.

— Ainsi, l'on vous a fait connaître ici ce qui se passe dans le palais? murmura Didier Vos, en secouant la tête d'un air mécontent.

— Eh bien, quand cela serait?

— Vous vous bercez d'un vain espoir, Dakerlia. Le roi, il est vrai, paraît enclin à écouter les supplications des échevins et des bourgeois; mais le général Gervais Van Praet, au nom de tous les chevaliefs flamands, exige la mort de messire Sneloghe, et le roi lui-même s'est engagé sur parole à ne faire grâce de la vie à aucun Kerle sans leur consentement. Il y est obligé par son propre serment. Robert périra donc dans les plus cruels supplices; et son cadavre sera foulé aux pieds des valets d'armes.

— Mon Dieu, mon Dieu, quelles affreuses souffrances, quelle humiliation dans la mort! s'écria la jeune fille épouvantée.

— Oui, insista Didier, c'est une fin terrible.

— Etrien,ricnnepeut-ilprévenircet issue fatale?

— Si, Dakerlia.

— Il y a donc un moyen ?

— Un seul. Et il dépend de vous.

— De moi?

— Vous seule pouvez sauver la vie à Robert.

— Moi, juste ciel?

— Vous-même. Vous pouvez lui sauver la vie et lui rendre la liberté.

LES KEIILKS DE FLANDRE

— Ah ! vous me Iromoez encore par un Taux espoir.

— Non, non, rien de plus vrai.

— Que faudrait -il donc l'aire ?

— Lc(»ulez-uiui, Uakerlia. J'ai rendu au général Gervais Van Praet de grands services dont il me doit encore le prix.

— Kli bien?

— Eli bien, si je lui demande pour récompense la vie de Robert Sneloghe, il me l'accordera sans aucun doute, et conseillera la clémence au roi de France.

— Vous feriez cela'.'

— Je le ferais, si j'étais sûr de pouvoir compter sur votre reconnaissance.

Dakerlia se leva et fit un pas en avant.

Elle regarda Didier Vos avec un so\irire plein de supplications, resjiirant à 1 1 fois l'amitié et la gratitude.

Lui, étonné et ému à la fois, par le premier rayon d'une sympathie inespérée, saisit la main de la jeune lille.

.Mais, rappelée par cette étreinte abhorrée au véritable sentiment de sa situation, Dakerlia relira sa main en frémissant.

— Vous restez inexorable pour moi ! grommela Didier blessé. C'est vous qui le voulez, et votre aversion pour moi vous fait verser le sang de Robert .Sneloghe.

— Quoi, vous osez?

— Je pars, je vais prononcer le mot f|ui sera son arrêt de mort. Dans une heure, son cadavre sera traîné sur la plaine des Sablons et foulé aux pieds des valets de l'armée...

Ils se disposait à sortir de la cellule ; mais Dakerlia courut à lui et le retint en disant d'une voix tremblante :

— Didier, Didier, soyez miséricordieux! IJràce, grâce [)our lui !

— (Iràce pour lui? répéta Didier Vos en se retournant. Vous seule, Dakerlia, vous seule pouvez lui sauver la vie. Un mol de vous suffit |)oiir cela,

— Un mol? Quel mot? bégaya la jeune fille anxieuse, et prévoy;inl (juelque condition impossible.

— Dites r|u'après le départ de Robert Snelogbo, — car si ou lui fait grâce de la vie, il sera certainement banni, — dites que vous consentez à m'accepler pour époux.

Dakerlia poussa un rri d'horreur, et elle recula en chancelant jusqu'à la table où elle chercha un appui pour no pas tomber.

— Je n'exige pas, poursuivit Didier, que cel hymen soit célébré dés le premier mois. Je veux vous laisser le temps de vou> habituer k l'idée de relie nouvelle destinée. FVomettez-moi seulement

en ce moment (jue vous renoncez à votre amour pour messire Sneloghe, et permettez-moi d'espérer que je pourrai vous conduire à l'autel dès que le souvenir de vos épreuves actuelles sera suffisamment affaibli poiir faire place dans votre co'ur à un autre sentiment. Vous le voyez, je suis on ne peut plus accommodant.

— Oh! oui.

— Je ne peux pas rester plus longtemps dans voire cellule.

— .\h ! Je le regrette !

— Prenez une résolution, la vie de Robert dépend de votre réponse. Serez-vous ma femme oui ou non?

Dakerlia le regarda bien en faee, avec un sourire amer. Ses yeux brillaient d'un éclat singulier, mais elle demeura muette.

— Vous ne répondez pas, Dakerlia?

.Même silence.

— Vous condamnez donc Robert au dernier supplice?

— Votre femme, moi ! s'écria la jeunefille.

— Sans doute.

— Moi, Dakerlia Wulf, moi, une Kerline, votre femme. Jamais, jamais !

— Alors, c'est sa mort.

— Eh bien, faites-nous mourir tous. Dieu m'unira pour l'éternité avec mon fiancé. Ah ! vous me croyez accessible à la crainte . Vous verrez si les Korles ont peur de mourir.

— Vous vous trompez dans vos folles espérances, réplifina Didier, dont le ca^ur se gonflait de dépit cl de rage. On m'a déjà accordé voire grâce.

— Je la refuse.

— Vous et les autres Kerlines prisonières, vous ne mourrez point. Vous êtes condamnée à vivre, à vivre pour être ma femme.

— Jamais!

— Vous resterez en mon pouvoir. Débattez-vous tant que vous voudrez contre une fatalité inéluctable, vous la subirez bon gré mal gré; je l'ai juré, et j'en renouvelle ici le serment.

— Jamais, vous dis-je !

— Au revoir, Dakerlia; (|ue le sang de Robert Sneloghe retombe sur celle (|ui n'aurait qu'un mot à prononcer, et (|ui refuse. Quand vous me reverrez ici, ce sera pour vous annoncer la mort de Robert.

Il sortit de la cellule, et, lorsque la porte fut refermée derrière lui, il entendit encore la voix de Dakerlia qui répétait : « Jamais, jamais ! »

Une expression de colère et de haine fil trembler ses lèvres minces, cl, tout en traversant l'esplanade du burg, il proférait tout bas de sombres menaces contre Robert Sneloghe et même contre Dakerlia.

Devant la porte du palais, Didier Vos tira son

LES KERLES DE FLANDRE

Robert étendit le bras. (Page 155.) -^

épée et se disposait à se mettre à la tête d'une partie de la garde; mais son remplaçant lui dit que le tribunal était réuni depuis quelque temps déjà, et que le roi lui-même venait d'envoyer messire Gérard d'Audenarc'e, avec quelques hommes d'armes pour amener Robert Sneloghe devant le tribunal.

Cette nouvelle inquiéta Didier. Allait-on interroger les Kerles?

Le roi avait-il l'intention de faire grâce à Robert Sneloghe, et espérait-il trouver dans les paroles du preux chevalier un moyen de satisfaction aux supplications des bourgeois. En tout cas, il devait être survenu un changement dans les résolutions des chevaliers. Si l'on allait épargner Robert Sneloghe?

Didier rengaina son épée, remit le commandement à son lieutenant, et entra dans le palais?

Dans la grande salle où siégeait le tribunal, une partie était réservée aux chevaliers pour leur per-

mettre d'assister au prononcé du jugement.

Il fut facile à Didier Vos de s'approcher de la balustrade qui séparait le public du tribunal ; mais la présence du roi le contraignait au respect et au silence, et, malgré tout son désir de s'approcher de Gervais Van Praet qui siégeait parmi les juges, il ne put y parvenir, et dut se contenter de lui faire des gestes et des signes répétés pour l'engager à être d'une sévérité impitoyable.

Au fond de la salle, sous un magnifique dais de soie rouge, était assis le roi de France, Louis le Gros; à sa droite, Guillaume de Normandie, le nouveau comte nommé par lui, et à sa gauche messire Gervais Van Praet, qui avait été élevé à la dignité de châtelain de Rruges à cause de ses importants et éminents services.

De chaque côté du trône siégeaient les juges. On pouvait reconnaître parmi eux les plus ardents Isengrins, les plus incapables ennemis des Kerles,

\ôi

LKS KKIU.ES DE I LA M) RE.

iiii'ine Uaiiiibaiid Tancmar (jui rtail revtMiii à Hnij^cs rapi'flé par le roi.

Cerli's il n'y avait puiiit de ju^'eiiifiil iiii|)ailial à aUeiKJre de pareils Ju};es, à moins pourtant (|ue la volonté du roi, nettement exprinu-e, ne lus ont ramenés à riiiduli,'ence ; tar ils étaient assez soumis au monarque l'ranvais pour prononcer, même contre leur jjré, un jujîenn'nt d'une apparente dauceur.

Mm ce moment un IVisson parcourut les membres de Didier Vos. A ses signes et i;estes répétés, niessire (îervais Van l'raet avait réponilu liislemenl par un lianssement d'épaules, comme pour imii- (|ner que rall;iire avait pris une tournure défavorable, mais i|u'il se sentait impuissant à résister plus lon;,Memps à la volonté du roi.

Didier se (lispo^ait à manifester son improbalion par de nouveaux signes et à rappeler le général à réneri:ie, lorsqu'une porte latérale s'ouvrit, et llobert Sneloi,'lie, amené pas quelques hommes d'armes, parut au milieu de la salle.

Chacun contempla en silence le jeune chevalier dont les vêtements déchirés et les joues émaciées attestaient tdut ce ([u'il avait soulTert durant le siège (le l'église et de la tour.

Il tenait la tête levée et regardait le roi et les chevaliers d'un œil calme et fier, mais où se lisait en même temps une douce résignation.

Un chevalier, assis à côté du comte de Flandre, et (|ui rem|dissait les fonctions de maréchal, procéda, sur un signe du roi, à l'interrogatoire de l'accusé.

— Vous vous nommez llobert Sncloghe?

Le jeune chevalier lit un signe d'alfirmalion.

— Vous êtes un Kerle ?

— Oui, je suis un Kerie, répondit fièrement Uobert.

— Kt vous prétendez être un homme libre ?

— Nos ancêtres étaient nés libres, et comme eux, leurs fils sont venus au monde libres.

— Vous appartenez à la famille des Erembauls?

— Le prieur de Saint-Donat était mon oncle.

— Un l'>embaut, Bouchard Knap, a commis le plu.s horrible as^assinat sur la personne du comte t'Iiarles de Danemark, souverain légitime de la 1 landre.

— C'est vrai.

— Vous êtes accusé d'avoir, tout au moins par vr»s ron.seils, aidé à commeltre ce forfait?

— C'e>l lanx ! s'écria Uobert.

— Cependant..

— Celui (jiii dit cela est un menteur.

— La preu\e ?

— • Je respectais le comte Charles comme un ami de feu mon père, et je n'ai jamais perdu l'espoir de le voir un jour rendre justice aux Kerles.

A sa mort, j'ai versé des larmes de regret et de pitié, et je n'ai |ias cessé de manifester mon aversion pour b.'s meurtriers.

— Les faits sont là (jui démentent votre réponse.

— Ouels faits?

— N'avez-voiis pas, au contraire, défendu le meurtrier contre les chevaliers flamands et contre le roi de France ?

— Kn eiïel.

— Vous voyez donc bien.

— Mais c'est pour les Kerles un devoir sacré de défendre leurs parents coiitnî tout(^ violence, tant (|iruii tribunal régulier n'a pas prononcé sur le fait.

— C'est tout ce que vous avez à alléguer pour vjtre défense?

— C'est tout. Je suis innocent du meurtre du comte Charles, et même j'aurais voulu, au prix de tout mon sang, empêcher ce meurtre qui a causé la perle de nia patrie.

Le maréchal regarda le roi pour l'avertir que l'interrogatoire était terminé, et pour demander ses ordres.

Après avoir échangé quelques mots avec le comte et messire Gervais Van Praet, le prince français éleva la voix et, se tournant vers Uobert Sneloghe :

— Vous avez mérité vingt fois la mort, lui ditil. A Furnes, vous avez pris une part active à une conspiration dont vous étiez un des chefs, jiour vous insurger contre votre souverain légitime. Ici même, dans ce burg, vous avez défendu pendant plusieurs semaines le meurtrier du comte et ses com|iiiies, et vous avez été, plus (ju'aucun autre, la cause de l'effusion de tant de sang innocent, l)our venger la mort du comte Charles.

Robert Sneloglie ne répondit point.

— Si nous n'écoulions que notre devoir, il nous faudrait vous condamner sur l'heure h la mort la plus cruelle; mais les prières et les supplications des bonnes gens de Ilrugcs nous ont délcsmiiné à user d'indulgence envers vous. Nous sommes prêts à vous faire grAce de la vie, à la condition (|ue vous reconnaissiez ici publiquement que les kerles ne sont pas nés libres, et que vous «léclariez en tout cas que vous renoncez à celle liberté jiour vous cl pour voire race.

Un sourire entr'ouvrit les lèvres du jeune chevalier.

— Moi ? répliqua-t-il, reconnaître que je suis un serf! Accepter le joug de la servitude pour moi el ma race! lmpos>ible, .'«eigneur roi, tout à fait impossible; plutôt cent fuis la mort qu'iiiii; pareille humiliation, qu'une pareille honte ! Mes aïeux me cuntemplenl du haut des cicux. Ils ont

LES KERLES DE FLAJ^DriE.

les yeux (ixés sur moi. Ils n'auront pas à rougir de la làclieté de leur fds.

— Insensé! s'écria le roi, slupclait de colle froide énergie; vous voulez donc me forcer h vous livrer aux mains du l)ouireau?

Robert ne répondit rien.

— Dites une bonne parole, le roi ne demande qu'à épargner votre vie, dit Guillaume de Normandie.

— Le roi ne peut pas me sauver, répondit Robert Sneloghe. Il y a un pouvoir supérieur au sien.

— Pourquoi? que voulez-vous dire? demanda le comte avec éionnement.

— Parce que Dieu lui-même a décidé que mes vaillants compagnons et moi nous devons mourir pour expier le forfait de Bouchard Knap. Après notre mort, le roi des cieux sera peut-être apaisé, et retirera sa main vengeresse du pays des Kerles.

— Le pays des Kerles a perdu définitivement sa liberté et ne se relèvera jamais du servage, murmura Raimliaud Tancmar avec un ricanement de triomphe.

Robert redressa tout à coup la tète, étendit le bras et dit d'une voix forte, tandis que ses yeux lançaient des éclairs.

— Les hommes peuvent succomber; un peuple peut être subjugué pendant un certain temps, — nous avons subi plus d'une fois ce sort fatal, nous autres, Kerles — mais il y a une chose qui ne peut être étouffée, qui ne peut périr, c'est la liberté !

— Insensé !

— Quoi que vous fassiez, quoi que vous tentiez pour extirper ce besoin inné des habitants de la Flandre, la liberté, pareille àun feu inexiinguible, se rallumera toujours, et finira par dévorer ses ennemis. Du sang; même des martyrs surgira la délivrance, et un jour les fils de ce peu|)le que vous foulez aux pieds aujourd'hui vousforceront à respecter le droit qu'ils trouvent dans leur berceau... Faites de moi ce que vous voudrez, je suis prêt.

A peine avait-il achevé ces paroles, que de toute part s'élevèrent des cris de vengeance. La plupart des chevaliers criaient :

— A mort, à mort, l'insolent !

Mais le roi leur imposa silence d'un geste, et dil :

— Messieurs, c'est à moi qu'il appartient de décider du sort de l'accusé après la délibération du tribunal. Qu'on le reconduise dans sa prison.

Robert Sneloghe fut emmené par les hommes darmes dans la grande cellule de la prison où les autres Kerles se demandaient, depuis son départ, non sans une curiosité anxieuse, ce qu'il adviendrait de sa comparution devant le tribunal.

Il leur raronla comment le roi de fiance lui avait olfert de lui l'aire grâce de la vio sous la seule corulilion(|u'il reconnaîtrait que lesKo,rles n'étaient pas nés libres et (ju'il déclarerait penoncer, tant |)our lui-même ((ue |)our sa race, à toute prélentiou <à la liberté.

— C'est donc la mort .. la mort inévilable ! murmurèrent ses compagnons.

I a plu[)art de ceux-ci ne semblaient nullement émus de cette terrible conviction. A peine quelques-uns, songeant sans doute à leur femme, à leurs enfants, ou aux autres personnes chères qu'ils allaient laisser derrière eux, courbèient tiisteraent la tête, et se plongèrent dans une sombre rêverie.

Cependant, aucun d'eux ne parut disposé à sauver sa vie et celle de ses proches en acceptant un éternel servage. S'ils étaient appelés devant le tribunal, ils feraient au roi de France et aux Isengrius la même réponse calme et fière que Robert Sneloghe.

Ils savaient bien que se serait probablement leur arrêt de mort, mais leur sani:, ainsi quf di>^ait Robert, devait couler pour i-xpier It* cnmH de Bouchard, et pour réconcil er le ,a».- '• Kerles avec le ciel en courroux.

Ils résolurent, eu vrais Kerles, d'adriuil i- la mort le front hait et le sourire aux lèvres, s.ms proférer une plainte, sans s'émouvoir des reproches ou des injures de leurs ennemis.

Ils s'y engagèrent les uns envers les autres par une promesse solennelle.

Ils attendaient maintenant avec impatience qu'on vînt les chercher pour comparaître devant le tribunal : mais plus d'une heure s'écoula sans qu'ils vissent paraître personne.

Robert Sneloghe allait et venait fiévreusement pour maîtriser la tumullueuse Mgitation de sou cœur. Dakerlia était toujours devant ses yeux, ses lèvres murmuraient un trisie adieu, l'eul-éire ne la reverrait-il plus avant de mourir! A cette pensée il sentait les larmes lui monter aux yeux et il adressait à ses compagnons quelques chaleureuses paroles, afin de détourner de son esprit ces désolantes images, et de trouver dans le sou de sa propre voix la force de supporter sa douleur.

Enfin la clef grinça dans la serrure, la porte s'ouvrit, et un chef accompagné de quelques hommes d'armes appela les noms d'I\on le chasseur de loups et de Benkin l'archer pour paraître devant le tribunal.

On serra les mains des deux appelés et on leur rappela leur promesse de montrer un inébranlable courage.

Ivon et Benkin suivirent les hommes d'armes, bien résolus à montrer au roi et aux Isengrins, par

LES KEUI.ËS DE FLANDUE.

leur langage viril, ({u'onlre la mort et l'i-sclavaize, un Keric n'hésite pas duns son choix.

Arrivés à la porte cxtiTieure de la prison, ils IroiiMMcnl d'autres lioninu's d'armes à la tèlc desquels se tenait Didier Vos. Ils furent placés au milieu de cette {;arde et un leur lit traverser l'esplanade.

Il leur |)arut étrange <|ue les portes du burg fussent fermées, et qu'on n'apcrvùt pas un seul bourgeois. L'esplanade était couverte presque tout entière de bandes armées.

Qu'allail-il se passer? Allait-on, le jour même, les mettre à mort dans le burg même? Tout semblait l'annoncer.

Celle idée les rendit muets, et même, lors(iue I)iilier Vos poussa brutalement Ivon le chasseur de loups pour le faire avancer, Ivon ne dit |>as un mot, quoiqu'il Connût celui qui avait vendu le |)ays des Kerles, et que son cœur débordât de mépris et d'indignation.

Un conduisit les deux prisonniers dans l'église de Saint-Uonat; ils se figuraient (jue le roi et les cluîvalicrs étaient assemblés dans le temple, comme cela se prati(juait dans celem|)s-là; mais, à |»eine eurent-ils franchi le seuil que, sur un signe tie Didier, une dizaine d'hommes les saisirent et leur lièrent les mains derrière le dos.

D'une des nefs latérales sortirent (juatre hommes sans armes, dont les manches retroussées jusqu'au coude de leurs bras musculeux indi(|uaient qu'ils étaient prêts à accomplir une œuvre fatigante, et (jui ne se terminerait peut-être pas sans viojenctî,

Etaient-ce les bourreaux qui devaient supplicier les Kerles ?

En effet, celui qui paraissait être leur chef prit Ivon le chasseur par l'épaule et le poussa dans l'escalier ((ui conduisait à la tour en disant :

— Camarades, toute résistance est inutile, vous êtes condamnés à mort et vous allez mourir.

Un sourire méprisant fut la seule réponse des Kerles et ils suivirent leurs bourreaux sans faire aucune résistance. Ils étaient résignés à leur sort.

Lorsqu'ils eurent atteint la grande galerie, on les rangea tout contre la balustrade, du côté de la place découverte qui s'étendait ilevant le couvent.

— Ueconimande/ votre àme à Dieu et dêpêclu'/vous, grommela le bourreau.

Il montra le sol de la place et l(ur<lil :

— Voilà pour vous le ( hemin de l'élirnité.

On allait donc jeter les malheureux Kerles i\u haut en h.is de la tour, et ils iraient se briser sur les pierres et la terre de r«'S|)Ianade. Quelle h(»rrible fin !

Un frisson de glace courut dans les veines des pri.sonnif Ts, lonii|u'il8 jetèrent un re;;ard sur l'abline où ils allaient trouver leur tombeau. Mais

ils domplèrent cette révolte de la faiblesse humaine contre la mort, levèrent les mains vers le ciel, ef prononcèrent (oui bas une courte prière |iour s'(»llrir en viclinies exjtiatoires pour la patrie et pour la liberté.

Le bourreau se pencha par-dessus la balustrade de la galerie et regarda dans le vide.

11 vil quelques valets d'armes aller et venir sur la |)lace, et leur cria de tonte la puissance de sa voix :

— Parez-vous par-dessous! par-dessous!

Alors, avec l'aide de ses trois robustes valets, il

saisit Benkin l'archer à bras le corps, l'éleva audessus delà balustrade et le jeta dans l'espace...

— A vous, maintenant, murmuia-t-il en étendant les bras vers Ivon le chasseur de loups pour le saisir à son tour.

jMais Ivon poussa un grand éclat de rire et, d'un vigoureux élan, sauta par-dessus la balustrade en criant :

— Libre! Libre jusque dans la mort !

Son corjis s'écrasa sur le pavé après avoir tournoyé dans l'espace.

Didier Vos qui, jusqu'à ce moment, s'était tenu à l'écart et avait assisté à cette ciucdle exécution sans y prendre part, s'approcha jusqu'au bord de la balustrade et se pencha pour regarder dans la cour du couvent.

Les cadavres desch'ux Kerles gisaient là, brisés. Aucun membre ne remuait plus.

Les valets du bourreau (jui vinrent les enlever pour faire place à d'autres les traînaient sur le sol comme des objets qu'aucun souffle de vie n'a jamais animé.

lu bruit lointain cl des cris dont le sens lui échappait allirêrent les regards de Didier Vos du côté de la ville. Il vit la place du Marché et toutes les rues avoisinantcs couvertes de soldats français, et derrière eux, dans le lointain, des bourgeois qui levaient les mains au ciel, comme pour demander la grâce des malheureux Kerles, courageux défenseurs de la liberté dn [teiiple menacée.

A peine quebjues minules se furent-elles écoulées que l'on amena dans la tour deux autres Kerles qui furent précipités aussi, après une très courte prière, par-dessus la balustrade... Puis deux autres, puis encore deux; et ainsi de suite jusqu'à ce qu'une dizaine de malheureuses victimes eussent rougi de leur sang le sol de la cour du cloître.

Tous étaient morts comme ils avaient promis à leurs compagnons de mourir : sans résistance, muets, intrépides, sloiques, le sourire aux lèvres. Si <|uelques-uns avaient |deuré au souvenir d(! leur femme el de leurs enlauls, leur> larmes avaient coulé au fond de leur cour déchiré, el rien n'avait trahi leur émotion aux veux de leurs bourreaux.

En ce moment un serviteur du gardien en chef de la prison se présenta sur la galerie. S'approchanl de Didier Vos, il lui souflla quelque chose à l'oreille qui parut le surprendre et l'émouvoir profondément; émotion agréable, car elle amena sur ses lèvres un joyeux sourire.

Didier appela d'un signe un des chefs qui commandaient la garde sous ses ordres, et lui dit quel- (|ue chose concernant Robert Sneloghe. Puis il suivit le messager, descendit avec lui l'escalier, et se dirigea à grands pas vers la prison, où il se fit ouvrir la cellule de Dakerlia Wulf.

— Vous m'avez fait appeler, mademoiselle? dit-

La jeune fille avait les yeux rougis par les larmes.

Elle accourut vers lui, et lui dit en joignant les mains.

— Didier, Didier, est-il mort?

— Pas encore, mademoiselle.

— Oh! sauvez-le, sauvez-le!

— Impossible. L'arrêt est prononcé; je suis impuissant.

— Il doit mourir?

— Tout à l'heure.

— Mon Dieu, mon Dieu ! on le précipitera du haut de la tour, n'est-ce pas?

— Qui vous a dit cela, mademoiselle?

— Ah! je le sais; déjà dix de nos malheureux frères sont morts.

— Déjà vingt, Dakerlia; il est trop tard.

— Ainsi, plus de grâce pour lui ?

— Non. Le roi lui-même l'a condamné.

Dakerlia recula de deux pas.

La pâleur de la mort décolorait son visage, et elle frissonnait de tous ses membres.

Peut-être s'effrayait-elle de ses propres pensées, car elle faisait de visibles elîorls pour maîtriser son agitation.

Tout à coup elle tomba à genoux, et levant les mains vers Didier Vos, elle s'écria :

— Ah ! je vous en conjure, ayez pitié de moi. Accordez-moi une grâce, une seule; je vous en serai reconnaissante jusqu'à mon dernier jour.

— Quelle grâce? 11 est trop tard vous dis-je !

— Non, non ! Qu'il meure, puisque la fatalité implacable exige qu'il meure ; mais, Didier, laissez-moi l'accompagner, le consoler jusqu'à la fin!

Étonné de cette étrange supplique, Didier secoua la tête en signe de refus.

— Ah ! qu'il me soit permis de remplir auprès de lui ce suprême devoir d'affection ! insista Dakerlia en se traînant à genoux devant Didier. Je vous resterai éternellement reconnaissante de ce bienfait,... et qui sait!... qui peut savoir?... Si

j'acquiers "ainsi la conviction que votre cœur est bon, que vous avez pour moi...

En prononçant ces paroles, elle regardait Didier au fond des yeux avec une expression si suppliante et si douce qu'il en fut remué jusqu'au fond de l'âme.

Dakerlia pourrait donc l'aimer ? Ses paroles ne lui en donnaient-elles pas l'espoir ? Dans ses yeux noyés de pleurs ne voyait-il pas rayonner la promesse qu'elle tâcherait de transformer sa reconnaissance en un sentiment plus doux?

Il tendit la main à la jeune fille, la releva, et lui dit:

— Dakerlia, je veux, quoi qu'il en puisse résulter du danger pour moi, vous accorder la grâce que vous me demandez avec une séduction si éloquente.

— Merci, Didier, merci ! murmura-t-elle.

— Mais sous la condition expresse que vous vous tiendrez tranquille et ne ferez point de bruit. Accompagnez Robert jusque dans la tour, puisque vous le désirez si ardemment : parlez-lui; soutenez son courage, mais restez calme, et n'éveillez pas trop l'attention des hommes d'armes. A la moindre exagération dans l'épanchement de votre douleur, je me verrais obligé de vous faire ramener dans votre cachot.

— Je resterai calme. Ah ! merci, Didier, de votre compassion ; merci de votre complaisance.

— Suivez-moi donc, Dakerlia, et soyez fidèle à vos promesses, aujourd'hui et dans l'avenir.

La jeune fille le suivit au dehors. Son extrême tristesse avait-elle été une feinte ? Peut-être, car maintenant elle souriait mystérieusement, et une étincelle de joie triomphante brillait dans ses yeux.

Cependant, lorstiu'elle mit le pied sur l'esplanade, elle réprima un cri d'angoisse et pâlit d'épouvante.

Elle voyait son fiancé, les bras liés derrière le dos, debout au milieu de quelques hommes de garde. Elle alla à lui d'un pas chancelant, le regarda bien au fond des yeux, et voulut lui adresser la parole. Mais sa voix s'étrangla au fond de sa gorge.

— Dakerlia, ô Dakerlia ! soupira Robert, je vous en conjure, épargnez-moi le spectacle de votre douleur. Laissez-moi la force de mourir en vrai Kerle! Adieu, mon heure est venue...

La jeune fille laissa tomber sa tête sur la poitrine du jeune homme et murmura d'une voix si faible que lui seul put l'entendre :

— Soyez fort, Robert. Mourir n'est rien. La mort est pour nous l'aurore d'une vie nouvelle. Aujourd'hui même nous serons unis pour toujours dans le sein de Dieu.

— Que dites-vous, ma chérie?

I,KS KKI'.LES U1-: M.ANDIIE.

— .le veux vous suivre jus(|ii'.i voire dernier luometit. Ne vous opposez pas à mon désir... Coiirajre 1 II faiil qiK» les ennemis des Kerle» vAns admirent jnsijiie dans la mort!

Kllc lit un pas en arrière, car, sur un ordre de Didier Vos, les valets d'armes avaient pris Robert Snelo^'he par les épaules elle poussaient ;\ trîfvers l'esplanade.

Dakerlia marchait à côté de lui, et, lorsqu'il touinait \ers elle un rejrard chargé de tristesse, elle levait vers le ciel ses yeux humides et brillants d'enthonsiasine, comme pour lui montrer la librK patrie des âmes.

llobert marchait au milieu de ses ijardes, la tùte droite, et le visage animé d'une Iroide résolulion. Mais son regard était incertain et vacillant, et il paraissait tellement étranger à tout ce qui se passait autour de lui, qu'il ne paraissait pas faire plus d'attention à la présence de Didier Vos que s'il ne l'avait jamais connu.

Toute sa pensée était concentrée sur un seul point : Dakerlia avait dit : « Aujourd'hui même, nous serons unis là-haut. » La pauvre enfant voulait donc mourir par amour pour lui? Il la voyait en idée s'enloncer dans la poitrine le poignard qu'elle portail toujours sur elle pour se défendre au besoin contre Didier Vos.

Il voulait même, lors(|u'on l'eut conduit dans i'église, conseiller à Dakerlia, la supplier au besoin, de renoncer à ce projet et d'épargner sa vie; mais ses ganhss ne lui en laissèrent pas le temps; ils le poussèrent rudement dans l'escalier de la tour, et le tirèrent vers la plate-forme.

Tandis (ju'on l'apiirochait de la balustrade, et que les bourreaux lui ann(jnf;.iient que sa dernière heure avait sonné, Didier Vos (it arrêter la jeune lille à quelques pas de distance.

Dakerlia, maintenant que le moment fatal était venu, se laissa tomber à genoux, et, contme si la vue de Hobert l'épouvantait, elle mit ses mains sur ses yeux en [loussant un (ri cloulfé.

— Dites votre dernière prière, vous allez mourir, grogna brutalement le bourreau.

Sneloghe Ifva les yeux au ciel, et dit :

— Dieu miséricordieux, je remets mon esprit entre vos mains. Acceptez mes soulTrances et nmii sang comme un sacrifice expiatoire. Ne laissez point périr la liberté en l'Iamlre. Protégez le pays des Kerles.

Ses lèvres n'avaient pas fini de prononccir le nom de son cher pays natal, que déjà les mains des bourreaux avaient balancé son corps pardessus la balustradf et l'avairMit lancé dans b'

Dakerlia, toujours iinmobik, et le visage caché dans SCS mains entendit, par le bruit de la < bute,

et par les cris de triimiphe (jui releutirenl au pied de la lour, que le sacrilice était ccmsommé.

Elle découvrit ses yeux el vil Didier Vos penché par-dessus la balustrade, probablement pour s'assurer que son rival avait cessé de vivre, et pour se réjouir de sa mort.

.Elite se dressa sur ses pieds, ouvrit les bras comnie pour une étreinte, et s'écria d'une voix claire et pleine d'enthousiasme :

— Didier, Didier, recevez votre récompense; je veux être votre compagne. La mort même ne peut plus nous séparer !

Il leva la tète et la considéra, surpris, avec un sourire |)lein de joie et d'espérance.

.La jeune fille le prit à bras le corps, et le serra contre elle avec une force irrésistible. Ses muscles semblaient de fer. En vain Didier essaya de résister et de se débattre; en vain il cria au secours. D'un ell'orl surhumain, Dakerlia le leva de terre et le fit tomber avec elle de l'autre côté de la balustrade dans le vide, en s'écriant :

— C'est ainsi (ju'une Kerlinne venge sa pairie. Dieu nous jugera!

Un formidable cri d'angoisse s'éleva de la tour. Bourreaux et gardes se penchèrent en Irémissanl au-dessus de la balustrade pour regarder les trois cadavres étendus sur le sol...

Alors un silence de mort régna sur la tour et sur tout le burg, comme si celle terrible catastrophe avait frappé tout le monde d'épouvante et de stupeur.

COiNCLUSION

Les Kerles de riandre, jusqu'alors invincibles, étaient domptés. Leurs plus puissants protecteurs, leurs chefs naturels, les Krembauls étaient morts.

On avait |)révenu leur justification en les exterminant; c'était la voie la plus sûre pour en avoir raison : les morts ne parlent pas. Ils avaient demandé des juges; on leur avait donné des bourreaux.

Les Isengrins pouvaient donc être contents, car le régime léodal triomphait en Flandre, et ils avaient maintenant un prince (jui, entièrement pénétré de leurs idées ambitieuses, ne permettrait |)as que le peuple relevât de nouveau la léle.

En effet, Guillaume de Normandie commença à exercer des persécutions sanglantes contre les Kerles et contre (juiconque était soupçonné détre sym|talliir|ue à leur cause; non seulement il chcircliases victimes dans le plat pays, mais même dans les villes. A Druges seule cent vingt-cinq bourgeois furent condamnés comme complices des Kerles.

Se croyant assez puissant pour ne reculer devant

LES KERLES DE FLANDRE

rien, Guillaume de Normandie rétablit la taxe du servage, le Halfaart, quoiqu'il eût juré solennelleinenlàson avènement que pareille taxe ne serait l)lus jamais exigée.

Pour le reste, il se comporta dans toutes les affaires d'administration en prince qui n'entend prendre pour règle que son bon plaisir sans aucun souci des droits et des coutumes du peuple.

A peine quelques mois s'étaient-ils écoulés depuis qu'il avait reçu la couronne comtale des mains du roi de France, que toute la Flandre s'insurgea contre lui.

Thierry d'Alsace fût proclamé comte de Flandre par le peuple, et se mit à la tête des révoltés.

Alors commença une guerre sanglante qui se poursuivit avec des chances diverses, jusqu'au

moment où Guillaume de Normandie reçut, au siège d'Alost, une blessure qui lui coûta la vie.

Thierry d'Alsace gouverna la Flandre pendant près de cinquante ans dans la paix et dans la prospérité. Il fut le protecteur des libertés populaires, et ne laissa pas seulement les Kerles conserver leurs institutions, mais restitua à un grand nombre de villes leurs anciens privilèges.

C'est à lui que la plupart des communes flamandes doivent non seulement leur création, mais leur prodigieux développement et plus tard leur puissance.

C'est sous son règne enfin que fut inscrit dans les chartes des villes flamandes le principe de la plupart des libertés que consacre aujourd'hui la Constitution belge.

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