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— Mais, jrt'n^ral, je ne veux pas que ces Kerles du haut lie leur tour rontiuuenl à braver el à insulter nii'S clievaliers. Il doit y avoir un moyen ilc réduire leur orgueil. Dussé-je renverser la tour, ils en sortiront avant que la semaine soit terminée. .Mes ingénieurs et mes mineurs sont malheureusement avec Ciuillaunie de Normandie, sans eela !
— (Jne le roi ne s'en afflifïe |tuinl, dit Baudouin d'.Mosl; parmi nos «jens de (iand il y a aussi des inirénieurshahile>, un entre autres, maiire Arnold, renommé dans toute le Flandre et jusqu'en Allemagne.
Le roi se tourna vers les chefs ((ni attendaient ses ordres et fit un signe.
Un grand mouvement se fit parmi les chevaliers el les hommes d'armes. Chacun monta à cheval et se mil à son rang.
Le roi marcha également vers son destrier en disant à Gervais Van l'raet :
— Ciénéral, m'avez-vous fait préparer maintenant un meilleur gile?
— Oui, Sire. Les échevins vous ont préparé un palais. Il est situé près de la place du .Marché, et on l'appelle le manoir de Cilieruyn.
— C'est bien, général. Veuillez donner des ordres afin (ju'ou m'amène cet après-midi l'ingénieur gantois .\rnold. Je veux lui parler.
En achevant ces mots il numla à cheval, et fil un nouveau signe. Les clairons sonnèrent; le cortège se mit en marche et descendit le Maaiherg. Les Kerles les suivirent du regard jusqu'au moment où ils disparurent derrière la chapelle S lint- Jean.
.Mors ils se mirent à causer entre eux de la défaite probable de l'armée des Kerles el de la capture de Guillaume Van Loo. Leur sort était terrible; aucun espoir de saint ne leur restait. Dieu les avait-il réellement maudits el voués à une mort alTrense, pour expier le meurtre du comte Charles? D'après les lois et les usages des Kerles, tous les amis el les compagnons d'un assassin étaient considérés comme responsables du crime. Ils se demandaient pourquoi il n'eu serait pas du même au ciel.
Ces tristes réflexions assombrissaient leurs esprits; mais bientôt ils puisèrent un nouveau courage dans leur silualion désespérée même, el ili s'exhortèrent les uns les autres ;i montrer à l'ennemi, en face de la mort inévitable, leur indomptable inlrépidiié.
Tout à coup ils cnlendirenl le clairon rolenlir denouvpau,elils virent une dizaine de chevaliers, SUIVIS d'une bande d». gons d'armes, s'approcher du burg en j-assanl par la rue Haule. L'elendard qu'ils déployaient devant eux indiquait ce qu'ils é taie ni.
En elTet, cet étendard portait l'écusson des Tancmar, les mortels ennemis des Erembauts.
Que venaient faire dans le burg ces cruels persécuteurs des Kerles? S'ils osaient s'approcher jusqu'à la portée de leurs flèches, avec quelle joie llobert Sneloghe el ses compagnon vengeraient sur eux la ruine du pays des Kerles!
Mais les Taiu luar tournèrent à droite et pénétrèrent avec leurs hommes d'armes dans les bâtiments des cloîtres.
Beaucoup de bourgeois les avaient suivis jusquelà en proférant des paroles de désapprobation et même de menace. Mais les Tancmar, forts de la protection du roi, se contentaient de faire repousser les bourgeois par leurs hommes d'armes, sans s'inquiéter de leur attitude hostile.
Pendant (|ue la foule grossissait devant le cloître el que les bourgeois s'excitaient les uns les autres contre Kaiuibaud Tancmar, comme étant la cause première du trépas tragique du comte, l'étendard des Tancmar lut arboré tout à coup à la fenêtre supérieure de l.i façade du prieuré.
Alors seulement les bourgeois, ainsi que les Kerles (|ui se irouvaieiit sur la tour, comprirent ce qui se passait. Les Tancmar prenaient possession du prieuré comme de leur propriété. Le roi le leur avait-il abandonné, ou bien était-ce une usurpation (h; leur part?
Les Kerles serraient les poings et faisaient retentir l'air de leurs cris d'indignation; les bourgeois murmuraient el injuriaient de loin les l'aiicmar.
Alors Raimbaud Tancmar se montra sur le seuil du couvent, et commanda à ses hommes d'armes de repousser et de disperser par la force ces audacieux et grossiers bourgeois.
Le peuple recula en murmurant. Un seul bourgeois refusa de faire un pas en arrière, et blessa môme un homme d'armes avec son couteau. Il fut percé de coups d'épée el tomba baigné dans son sang.
Les autres bourgeois, voyant cela, s'enfuirent en hurlant et se répandirent sur la jdace du .Marché el dans les rues, en criant :
— Alarme! alarme! Les Tancmar sont dans le prieuré. Ils ont égorgé liant Bout le boucher. Malheur! malheur!
En ce moment même, les Brugeois qui avaient suivi le cortège du roi regagnaient leurs deuieures. Les rues étaient pleines de monde. Iminédiatemenl la ville entière retentit de cris de détresse el d'alarme, et peu de temps après on vit déboucher î^ur la place, par toutes les rues qui y aboutissaient, une multilude de bourgeois armés et de gens des métiers, rangés autour des étendards des (jildes el des corporations.
LES KERLES DE FLANDRE
On eût (lit que tous ces gens s'étaient entendus lons:tenips d'avance pour prendre les armes ce jour-là. Cependant il n'en était pas ainsi. Leur haine commune contre les Tancmar était la seule cause de cette unanimilé.
Tant que les Kerles étaient puissants, et pouvaient faire espérer qu'ils sauraient se défendre eux-mêmes, la plupart des bourgeois avaient approuvé intérieurement que l'on vengetît sur eux le meurtre du comte; mais maintenant que les Kerles avaient succombé, les bourgeois sentaient que désormais ils auraient à défendre seuls, et sans le secours de personne, leurs libertés contre la tyrannie des seigneurs féodaux, et qu'ils succomberaient probablement dans cette lutte inégale. Ils étaient aigris par la conscience de ce danger. Ils ne pouvaient rien contre le roi ni contre l'armée des chevaliers. Les Tancmar, auxquels ils portaient depuis des siècles une profonde haine, venaient s'offrir eux-mêmes à leur colère.
A peine furent-ils réunis sur la place du Marché au nombre de quelques centaines, qu'ils coururent vers le burg, assiégèrent la porte du couvent el abattirent les hommes d'armes comme dans une véritable guerre.
Du haut de la tour, les Kerles ne virent pas seulement ce combat, mais ils remarquèrent avec joie que de toutes les rues de la ville débouchaient une multitude de bourgeois armés se dirigeant vers le burg. Croyant que le peuple de Bruges s'était révolté contre le roi et contre les Isengrins pour les délivrer, ils encourageaient vivement ces bourgeois en les interpellant par leurs noms.
Tout à coup, le général Gervais Van Praet parut dans le burg avec quelques chevaliers flamands. Sans souci du danger, il se jeta avec ses compagnons devant la porte du couvent et conjura, les larmes aux yeux, les bourgeois de cesser cette lutte sanglante. Quelle était la cause de ce mouvement? Qu'exigeaient-ils? On leur donnerait satisfaction.
Echauffés par l'ardeur du combat, les bourgeois refusèrent d'abord d'écouter sa voix et menacèrent même de le frapper, lui et ses chevaliers, s'ils persistaient à défendre contre leur fureur les infâmes el odieux Tancmar. Mais, à la fin, ils se calmèrent un peu, et alors quelques-uns de leurs chefs s'avancèrent vers le général pour lui expliquer ce que voulaient les bourgeois.
— Messire Van Praet, dit l'un d'eux encore tout frémissant de colère, les Tancmar sont la cause de la misérable fin du comte Charles et de tous les malheurs qui, à cause de cette mort, menacent notre malheureuse Flandre. Ils ont constamment conseillé au comte de ravir leurs libertés aux Kerles et en même temps aux bourgeois des villes.
Lorsque tout était tranquille, et que nous bénissions le prince à cause de la paix et de la prospérité dont nous jouissions, les Tancmar ne pensaient jour et nuit qu'à aigrir par des perfidies et des embûches les Erembauts, les Kerles et les bourgeois. Ils ont poussé le comble à l'injustice et à l'oppression, et c'est ainsi qu'ils ont été les véritables meurtriers de notre pauvre prince.
— Que leur voulez-vous? demanda le général effrayé. Vous n'exigez pas leur mort, n'est-ce pas?
— Si, si, leur mort! cria la foule.
— Mais c'est impossible. Vous perdez la raison. N'oubliez pas que le roi de France est à Bruges, et que j'ai une puissante armée à ma disposition. Voulez-vous me contraindre à vous massacrer tous? Je vous en prie, calmez-vous et soyez raisonnables.
— Non, non, général, reprit le chef qui avait parlé le premier, nous ne demandons pas la vie de ces perfides ennemis du peuple. Ils ont paru à Bruges avec une insolence pleine de défi ; ils ont pris possession du prieuré et fait poignarder un bourgeois...
— Un valet d'armes qui se défendait; c'est un malheur, murmura Gervais.
— En effet ; mais nous ne voulons pas être humiliés, bravés et nargués par ceux qui sont la cause de la mort du comte. Nous exigeons que les Tancmar quittent immédiatement le burg et même la ville. Et si l'on ne nous donne pas tout de suite cette satisfaction, alors, arrive que pourra, ils ne sortiront pas vivants de nos mains.
Le général engagea les bourgeois à attendre quelques instants sa réponse, et pénétra dans le couvent.
Lorsqu'il revint, il dit au chef :
— J'ordonnerai aux Tancmar de quitter Bruges. Consentez-vous à leur laisser le passage libre, à eux et à leurs hommes d'armes?
— Nous y consentons.
— Et vous ne les suivrez pas?
— Jusqu'à la porte de la ville seulement.
— Pas plus loin?
— Pas plus loin.
— Reculez-vous donc un peu, et donnez-nons libre passage.
Les chefs des Gildes et des métiers firent reculer leurs hommes et leur recommandèrent de rester calmes. Ils ne pouvaient exiger plus que Téloignement, le bannissement en quelque sorte, des Tancmar. S'il n'y avait pas de ruse ni de tromperie, et si l'on donnait aux bourgeois cette satisfaction, ils n'avaient plus aucune raison de se livrer à une effusion de sang inutile.
Les Tancmar, honteux et tremblants, sortirent du couvent chacun entre deux chevaliers qui
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LES KEHLES DK II.ANDlli:.
devaient les protrîrer roiilro la fuieiii- ilii |)tni|ile.
On leur (il traverser la place du Marché ilans la tlirection de la porte de la Houverie.
Partout sur leur passade on leur adressait des injures et des gestes de nieiJaces; mais, lorscju'ou les eut vus sortir de la ville et s'en éloifiuer, chacun reiiajrna son lo{îis paisible et satisfait.
Le roi de France était resté loiiiitomps en conférence avec l'ingénieur gantois Arnold et avait discuté avec lui sur les moyens qu'on pourrait imaginer pour s'emparer, morts ou vifs, des Kerles qui se tenaient encore sur la tour, sans sacrifier, pour y parvenir, un trop grand nombre de chevaliers ou de gens d'armes.
Le résultat de cette déclaration fui qu'il n'y avait pas d'autre moyen (|uc de faire tomber la tour, ou du moins d'en préparer la chute d'une façon tellement imminente que, certains d'être ensevelis sous ses ruines, les Kerles se rendissent à merci.
Il s'agissait donc de miner le pied de la tour, et de construire un bélier d une puissance extraordinaire, l*our mettre les travailleurs et les hommes d'armes à l'abri des néclies îles Kerles, on pouvait dresser cette grande machine à l'intérieur du cloître, à l'endroit où le réfectoire louchait au mur de la tour.
Ce projet obtint ra|)pr()bali()n du roi. Il cliaigea maître Arnold de nieltrc à Id'uvre un grand nombre de charpentiers et de forgerons, poui' (|ue le bélier put élie |trél en quel(|ues jours. Si les Kerles s'obstinaient à refuser de se rendre à merci, eh bien, alors, on ferait tomber la tour qui, en s'écroulant, les écraserait sous ses ruines.
En peu de jours, maître Ariiold eut préj)aré les grandes pièces de bois qui devaient servir à son écliafaulage, et il les lit porter au couvent.
Lorsqu'enlin la poutre gigantesque, armée de sa tête de bélier en fer, (ut amenée à son tour, les Kerles comprirent ce que l'ennemi méditait contre eux. Mais cette entre|)rise leur parut tellement extraordinaire, lellement insensée, (ju'ils ne (irenl qu'en rire. Quoi qu'il en fut, ils s'encourageaient les uns les autres à ne pas céder. Ils avaient, jus(|u'à présent, tenu bon malgré tout, bravé deux puissantes armées et confonJu leurs ennemis; il était pins beau et plus glorieux de succombci- libres jus(|u'au dernier moment et l'épée au poing (juede nj'»»Mir dans les tortures, raillés et méprisés par les Isengrins.
Quoiqu'ils ne possédassent plus que quelques flèches, et qu'ils eussent fait de grands trous dans /
la loiir pour se ju'ocurer des projectiles, ils ne man(|naient jamais île viser à coups de flèche ou de pierre chaque ennemi (|ui passait à leur portée.
Chaque joui' ils tuaient ou blessaient ainsi quel ques ennemis fraiirais ou llamands, chevaliers ou valets d'armes, (.'-elle porte irrita vivement le roi de France el surexcita lellement son impatience, qu'il se rendit tous les jours au couvent pour stimuler et liàter les ouvriers.
Quand la construction du bélier fut achevée, il contempla avec une visible satisfaction l'immense machine qui devait probabicmeni contraindre les Kerles à se rendre sous peu, ou mettre (in à leur orgueilleuse bravade par une mort affreuse.
Le réfectoire du couvent était presque aussi élevé que la voûte d'une église. On y voyait, suspendue entre les montants d'un immense échalaudage, une poutre taillée dans un tronc de chêne à peine dépouillé de son écorcc, el garnie ;\ l'une de ses extrémilés d'une tête de bélier en fer.
A l'autre extrémité étaient attachées de grosses cordes que tenaient des ouvriers et des gens d'armes, et cju'ils devaient tirer en arrière, pour laisser ensuite la poulre, entraînée par son propre poi<ls, bitlrc violemment le mur de la tour et l'ébranler dans ses fondements en brisant les pierres par la force du choc.
Quant tout fut prêt, le roi lui-même donna le jjremier signal. Le choc fut formidable, et les élincelles jaillirent sur la têle du bélier de fer; mais les fragments de pierre (|n'il fit tomber de la muraille furent si peu considérables ijue le roi secoua la têle avec impatience et avec découragement. Il fit donner encore cimi ou six coups en sa présence, et le résultat en fut 1res médiocre.
Alors il témoigna son mécontentement à maître Arnold; celui-ci, par ses explications respectueuses, (il comprendre au roi (jne la pierre de la tour était d'une dureté exceptionnelle, et que le bélier, malgré sa puissance, ne |iroiluisait que peu d'effet à chaque coup. Ce n'était donc qu'une question de temps, et il pouvait donner l'assurance qu'au bout de deux ou trois jours la tour serait couchée |>ar terre, si les Kerles ne se rendaient pas avant cela.
Le roi séloigna à demi satisfait de cette déclaration, et maître ,\rnold poursuivit avec ardeur l'ouvrage commencé; pour donner du courage à ses hommes, il leur fit verser du vin à pleins brocs, et leur chanta une chanson dont le rhythme réglait l'unisson de leurs efforts. ComplètemenI protégés par le toit du réfectoire, et excités jtar le vin, ils .se mirent bientôt à chanter tous ensendde comme s'ils étaient à la kermesse.
Mais, dans ra|)rès-midi, leur gaieté fut troublée tout à cou|) d'une manière sanglante. Un coup vio-
LES KERLES DE FLANDIIE.
lent el un craquement formidable se firent entendre, et un bloc de pierre trouant la voûte du toit, tomba avec fracas au milieu des travailleurs. Lorsqu'ils purent, à travers le nuage de poussière (jui remplissait le léfectoire, distinguer les effets de cette effroyable chute, is virent que trois de leurs compagnons avaient été tués sur le coup, et que quatre autres, les membres brisés, criaient lamentablement à l'aide.
Pendant qu'ils s'approchaient pour ramasser les morts et les blessés, un second bloc de pierre tomba en rebondissant sur le toit; mais cette fois la voûte résista et la pierre rebondit sur le toit de la cuisine qu'elle enfonça, en tuant ou en blessant une dizaine d'hommes d'armes.
Un cri général de détresse s'éleva du sein du couvent, et tous les chevaliers et les valets d'armes qui s'y trouvaient se saisirent de leurs armes comme s'ils craignaient d'être attaqués et surpris par un ennemi puissant et nombreux.
Quelques instants après, le général Gervais Van Pra'et pénétra dans le couvent pour se rendre compte de ce qui s'y passait. Il trouva maître Arnold, les bras croisés, stupéfait et consterné, regardant d'un ak désolé une grosse masse de fer couchée par terre.
A la question que lui adressa Gervais Van Praet, Arnold répondit :
— Ce sont de vrais démons là-haut, messire; ils ont brisé en deux morceaux une des cloches de la tour et les ont jetés sur nous comme des aérolithes. Voyez ce trou dans la voûte : comment ontils pu jeter par-dessus la balustrade de la galerie de pareils blocs de métal. Dieu seul le sait.
— Et qu'allez-vous faire maintenant?
— Ah ! général, le plus prudent est d'abandonner notre travail pour aujourd'hui et d'aviser pendant la nuit aux moyens de reboucher la toiture avec des poutres.
— C'est à en rougir de honte, murmura le général. Cinquante hommes nous bravent et nous causent autant de pertes qu'une armée entière! Le roi sera bien mécontent, maître Arnold, s'il apprend que vousvoulez suspendreletravail du bélier.
— En ce qui me concerne, je suis prêt à continuer, général; mais le roi m'a recommandé d'exposer les hommes le moins possible.
Un chef accourut, et dit à Arnold d'un Ion courroucé :
— Eh bien, maître, pourquoi suspendez-vous le travail? Continuez, continuez, coûte que coûte, le roi le veut; il vous enverra un renfort de valets d'armes ; il faut que le bélier ne chôme ni jour ni nuit,
— Il en sera fait selon la volonté du roi, répondit l'ingénieur.
Il quitta les chevaliers, rassembla les travailleurs et leur indiqua un moyen de mettre le bélier en mouvement en se tenant un peu sur le côté, loin de l'ouverture du toit.
Quelques minutes après ils étaient de nouveau à l'ouvrage et le bélier recommençait à battre la tour en brèche à de courts intervalles.
Probablement les Kerles n'avaient plus de cloches à briser et à faire tomber sur les assaillants, ou bien celles qui restaient étaient Irop lourdes, car il se passa plus de deux heures sans que les hommes de maître Arnold fussent menacés ou (roubles dans leur travail.
Quelqu'un était bien venu leur dire qu'on voyait sur la galerie de la tour s'élever une épaisse fumée et briller des flammes, mais, comme on ne pouvait deviner qu'elles étaient les intentions de l'ennemi, ils n'interrompirent pas pour cela les mouvements du bélier.
A l'extérieur du couvent on était moins tranquille. Les chevaliers qui se trouvaient dans le prieuré et le roi lui-même regardaient avec inquiétude vers la galerie de la tour et se demandaient à quelle nouvelle invention diabolique l'inépuisable imagination de ces Kerles enragés pouvait avoir recours pour retarder encore leur chute définitive.
La chose était pourtant fort simple. Lorsque les Kerles, après la chute de la cloche, entendirent le bélier recommencer son œuvre, ils comprirent que le moyen qu'ils avaient employé n'était pas suffisant pour ruiner et démolir complètement le toit qui protégeait les Isengrins contre leurs flèches ; aussi, après y avoir réfléchi, résolurent-ils d'essayer d'y mettre le feu.
A cet effet, ils rassemblèrent toute la cire, toute la poix, toutes les matières grasses ou résineuses qui leur restaient. Ils hachèrent en pièces les cordes des cloches, les détordirent, les effilochèrent, déchirèrent en morceaux des sacs et des toiles, et joignirent des étoupes et plongèrent le tout dans les chaudières où ils faisaient fondre la résine et la graisse. Les bois de la charpente de la tour leur servait à alimenter le feu. C'étaient ces feux et ces allées et venues que le roi et les chevaliers regardaient d'en bas avec l'appréhension d'un nouveau danger.
Les Kerles étaient prêts à exécuter leur projet.
Ils tirèrent des chaudières les matières incendiaires, y mirent le feu, et quand elles furent bien enflammées, il les laissèrent tomber sur le toit du couvent en si grande quantité qu'en un instant le toit, tout couvert de flammes, présenta l'aspect d'un brasier ardent.
Alors les chevaliers comprirent l'intention et le but de leurs intraitables ennemis; ils voulaient
LES KEHLES DE FLANDRE
d(''truiie par lo fou tous les lj;Miinoiits du coii\eiil et priver ainsi de tout abri les Iravaillouis et les hommes d'armes.
L'ti };raud bruit de voix s'éleva. Les coniinaii deiiieiitss'eiitrecroisèreiit confusément, et les chefs des Isenjîrins et des Français s'eirorcèrenl de faire comprendre à leurs hommes qu'il fallait, (|uel i|ue fût le dani,'er, mettre tout en service pour éteindre l'incendie, si l'on ne voulait pas voir réduire tout le bur^î en cendres.
Les gens d'armes, à cet appel, saisirent tout ce (|ni pouvait contenir de l'eau, et monlèrent sur le toit avec une témérité héroi(iue.
Mais les Kerles, ([ui avaient prévu cet effort, firent partir sur eux une telle (|uantité de pierres et de (lèches, (ju'ils en tuèrent et en blessèrent un grand nombre, qui tombèrent en poussant de grands cris dans le feu qu'ils voulaient éteindre.
Le vent souillait avec violence et attisait les flammes.
Grâce à des efforts déses|)érés, et au prix de nombreuses victimes, les gens d'armes réussirent néanmoins à éteindre l'incendie au-dessus du réfectoire; mais au même moment les flammes jaillirent avec une violence nouvelle d'une autre partie de la toiture du couvent.
Cela recommença plusieurs fois. Lorsque enfin on se fut rendu maitre de l'incendie, plusieurs toitures s'étaient efl'ondrées ; mais les Kerles avaient mancjué leur i)ut principal, car le toit du réfectoire où fonctionnait le bélier avait été éteint le premier et par conséquent préservé.
Le roi de France, d'une des fenêtres du palais, avait assisté avec amertume à toute cette scène. Son excitation contre les Kerles monta à son paroxysme lorsqu'il vit emporter sous ses jeux tant de moris et tant de blessés, comme si l'on avait livré une bataille rangée contre toute une armée.
Il jura de se venger cruellement et de ne pas épargner un seul de ces ennemis. Tous seraient mis à mort !
Lorsqu'il quitta le palais vers le soir, il lépéta cette impitoyable sentence, à la grande satisfaction des L->en.L.'rins (pii obtinrent ainsi l'assurance (ju'ils pourraient se partager tous les biens de llobert Sneloghe et des autres Erembants.
Lt's Français et les Isengrins continuèrent à travailler toute la nuit pour ré[)arer tous les domm ciges qu'ils avaient soufferts, et pour se garantir contre de nouveaux dommages du même };enre. Le toit du réfectoire fut couvert de peaux de bnuf fraîches et humectées et étayé çà et là par-des>ous au moyen de puissants étançoDs. Beaucoup de valets d'armes furent encore blessés par les projectiles des Kerle> ; mais c'était le soil de la guerre.
Dès l'aube du lendemain, le bélier recommença son œuvre.
Les Kerles s'eflbrcèrent diii(|uirter leurs ennemis en leur jetant de lourdes pierres et des matières enflammées, mais tout cela rebondissait ou glissait sur les peaux mouillées sans produire aucun effet. A la fin, après avoir tenté tous les moyens possible5, ils i ecoiinnrent leur im|(uissance et cessèrent leurs ellorts. Sauf trois ou quatre qui montaient la garde, les Kerles ne donnaient plus signe dévie. Ils écoulaient, silencieux et sombres, les coups sourds du bélier battant les murs, et regardaient, par-dessus le burg et le ville, du côté de leur pays natal, comme s'ils avaient encore le vague espoir (|ue la déliviance pouvait venir de la.
Le troisième jour, l'œuvre du bélier devait être bien avancée, car à chaque coup la tour tremblait sur ses fondements. Loisqu'on rei^ardait en l'air, on voyait vaciller sur la pointe du clocher la croix et le coq.
Les Kerles commençaient à soupçonner quelle était l'intention de leurs ennemis. L'efl'rayante pensée (ju'on pouvait renverser la tour pour les écraser tous sous ses ruines les émut vivement d'abord ; mais ils doutaient encore de la possibilité J d'un |iareil projet; et, s'il devait s'acconiplir, eh bien, ils étaient résignés à subir sans se plaindre cette terrible mort. Mourir tous ensemble était encore une consolation dans leur situation désespérée.
Vers le soir, l'ennemi lui-même les tira d'incerlituiie. Un héraut du roi de France les avertit (|ue le bélier avait entamé la majeure partie des fondements de la tour, (\u\ tomberait bientôt en ruines, en ensevelissant les Kerles sous ses décombres. S'ils voulaient se rendre à merci, on les laisserait descendre, ils avaient un quart d'heure pour se décidei .
Ils répondirent fièrement qu'ils refusaient absolument de se rendre, à moins que le roi et les chevaliers ne leur assurassent la vie sauve. Dans le cas contraire, ils préféraient s'ensevelir en hommes libres sous les ruines de la tour.
Le héraut d'armes rentra au palais, et immédiatement après, le bélier recommença s(m œuvre avec une violence nouvelle, jusque bien avant dans la soirée. Puis on s'arrêta, |irobablenn'nl |)arce (ju'on ne voulait point (}ue la tour tombAl pendant la nuit.
Malgré l'horreur du sort qui les menaçait, les Kerles se livrèrent au repos, et, comnie les chocs du bélier avaient ce>sé d'ébranler la tour, ils dormirent profondément jusque bien avant dans la matitn'>e du lendemain.
Il y avait plus d'une heure (jue le soleil avait paru jur l'horizon, lorsque Hobert Sneloghe s'é-
LES KERLES DK FLANDRE.
Elle tenait les yeux fermés. (Page 145.)
veilla. Il sentait son esprit alourdi par ce long et pénible sommeil, et sortit pour aller prendre le frais sur la galerie.
Il vit tout à coup, du côté sud de" la tour, Dakerlia assise sur un banc de bois dans la clarté rayonnante du matin. La jeune fille avait posé sa tête sur la rampe de la balustrade et tenait les yeux fermés. S'était-elle assoupie sous la chaleur du soleil, ou bien rêvait-elle à son bonheur perdu, et pensait-elle à l'affreuse mort qui devait moissonner sa jeunesse dans sa fleur?
Robert Sneloghe s'approcha et s'arrêta à deux pas d'elle, les bras croisés sur sa poitrine et la regardant d'un œil attendri et apitoyé.
Tout un monde d'idées et de souvenirs lui tourbillonnaient dans le cerveau. Qu'était-ce que l'homme dans la main de Dieu? Un atome, un grain de sable que le vent emporte et balaie. Lui, Robert, avait été le chevalier le plus riche de toute
la Flandre, le plus estimé, le plus populaire, le plus honoré. Chef d'un pays libre et d'une race noble, il avait eu une sœur aimable, douce et pure comme une colombe. Il avait rencontré une fiancée digne de son amour, la bénédiction nuptiale, sur le point d'èlre prononcée, devait mettre le comble à ses vœux et lui ouvrir un paradis de félicités terrestres... Quelques jours avaient passé sur ce rêve, et tout était anéanti, de tout ce bonheur espéré il ne restait rien, rien ! Le pays des Kerles avait succorabé; la liberté, noble héritage légué par les ancêtres, était perdue ! 11 allait trouver une mort tragique sous les ruines de la tour du burg, et sa fiancée devait y périr avec lui... Et des Erembauts même il ne resterait dans l'histoire qu'un souvenir maudit ! Et tout cela en expiation d'un crime auquel ils étaient restés étrangers, en paiement de la dette de sang contractée par le meurtrier Bouchard Knap !