‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 28 sur 225 · I.A FAMIM.E DU MARIN · texte numérisé non relu

I.A FAMIM.E DU MARIN

'il

fin le homard le saisit par \c fond de sa ciiloUc et le tira de derrière un rocher...

— Aïe! aïe! aïe! s'écria Rosette. Non, cela ne peut pas se i)asser comme ça. Jacoh doit tuer la vilaine bète.

— Je frissonne de tout mon corps ! soupira Mariette. Pauvre Jacob !

— Heureusement sa culotte se déchira, reprit le conteur en riant, et il s'enfuit de nouveau derrière le rocher. Mais cet affront le rendit furieux; il leva son épée au-dessus de sa tête, courut et sauta autour du homard et s'escrima si bien qu'il finit par trancher la plus grosse pince de l'oppresseur de la sirène. .. Cela faisait une des sept.

— Dieu soit loué ! dirent les petites filles.

Le jeune garçon poursuivit son récit et décrivit dune manière palpitante le terrible combat de Jacob et du homard. Il agita ses bras dans les airs, tourna sa chaise, grinça des dents, piqua, tailla et s'escrima avec tant de feu et de violence, que la sueur perlait sur son front.

Cela dura si longtemps qu'à la chute de la cinquième pince, sa plus jeune sœur, assoupie, laissa tomber sa tète sur la table, et le conteur lui-même commençait à ne plus pouvoir retenir ses bâillements.

La veuve interrompit son récit en disant :

— Venez, mes enfants, nous devons nous lever de bonne heure demain, et j'ai besoin de repos pour être forte. Nous allons nous coucher.

— Oh ! chère mère, encore deux pinces, alors le homard est mort ! dit Mariette d'un ton suppliant.

— Non, non ; Jean vous racontera la suite demain. Vite, levez-vous. Réveillez Rosette.

Elle prit la lampe et passa dans une chambre voisine, suivie de ses enfants. Ds s'y agenouillèrent pendant quelques instants devant un crucifix, et, après une muette prière, ils déposèrent un baiser sur le bord du chapeau de matelot.

— Bonne nuit, mère, dit le jeune garçon en embrassant la veuve.

Celle-ci serra son fils dans ses bras, et murmura avec un profond accent de tendresse et de fierté maternelles :

— Dors bien, Jean, dors bien, mon bon, mon brave enfant.

Le jeune garçon passa dans la pièce voisine où se trouvait son lit.

Un instant après, la femme Boots soufflait sa petite lampe.

Sur le chemin de fer de Rotterdam à Anvers, un homme était assis tout seul dans un comparti-

ment de deuxième classe.

Il avait l'air d'un matelot qui, pour ce voyage sur la terre ferme, avait mis ses habits de dimanche; car, malgré la simplicité de l'étoffe et de la coupe, ses habits étaient très propres et très convenables. A en juger par son visage fortement bruni par le soleil, il devait venir des Indes ou de quelque autre pays chaud.

A côte de lui, sur le banc, il y avait un objet carré, couvert d'une toile, et qui avait l'air d'être une cage.

Cet homme devait éprouver une joie profonde, car ses yeux brillaient, un doux sourire se dessinait sur ses lèvres, et de temps en temps il étendait les mains comme pour embrasser quelqu'un. Le train marchait trop lentement au gré de son impatience : parfois il se levait et frappait du pied, comme si cela pouvait hâter sa marche.

Puis, quand il se rasseyait, une pensée pleine d'inquiétude venait quelquefois troubler son âme. Alors ses sourcils se fronçaient et son regard se faisait triste ; mais bientôt il secouait la tête avec force; le gai sourire reparaissait sur ses lèvres, et il levait les yeux au ciel comme pour remercier Dieu de ses bienfaits.

On s'était arrêté à Esschen. Lorsque retentit le signal du départ, deux nouveaux voyageurs sautèrent dans le compartiment et s'assirent en face du matelot, qu'ils regardèrent un moment en silence.

Ces voyageurs étaient sans doute des marchands de bestiaux ou des éleveurs; du moins leur sarrau de toile bleue et le bâton de néflier qui pendait à leur poing avec une courroie le faisaient supposer.

Ils commencèrent bientôt à causer; mais, pour ne pas être compris du matelot, ils causaient très bas.

Tout à coup ils le regardèrent étonnés d'un air interrogateur.

Pourquoi criait-il : « Chère Annette ? » Etait-il gris, ou avait-il un coup de marteau ?

Le matelot avait l'air de rire de leur étonnement.

— Vous rêvez tout haut, camarade, dit un des marchands. Il n'est pas probable que votre Annette se promène sur la haie qui longe le chemin de fer.

— C'est mon Jacquot qui se réveille, répond le matelot, en levant la toile qui couvrait la cage, et en découvrant à leurs regards un beau perroquet au plumage éclatant.

Dès que l'oiseau eut vu la vive lumière, il sauta sur le bâton de sa cage, leva le cou et cria d'une grosse voix d'homme :

— Bonjour, Annette !... Voici Jean.

— Bel oiseau!... et il parle vraiment comme

LA I \MII,LF-: nu MMUN.

iiii homme, ilil un dos marchands. Voulez-vous ' le veudie?

— Le vendre ? Pas encore pour cimiuante livres sterlinirs.

— Je le comprends, dil le marcliand en plaisantanl. l'elii malelot a ra|tporté l'oiseau des, Indes orientales pour sa chère Annelle.

— Oui, oui, monsieur, répondit le matelot avec une éiranije lierté dans le rej;ard ; mais ma chère Annette est ma femme, ma bonne et chère Anne-Marie, et le cirur me bat d'impalience et d'envie de la serrer dans mes liras; car il y a huit ans, huit longues années que je ne l'ai plus vue. Oh ! (|ue mes enfants doivent être devenus grands! Kt mon Jean, ce petit gamin, doit être assez fort pour aller en mer... Kt ma Mariette, et ma llosette, avec sa petite tète Irisée ! t^omine elles vont me regarder avec de grands yeux ? Elles me croient mort sans doute. Huit ans sans recevoir de mes niiuvelles ! Dieu sait quel a été leur sort durant ce ti inps-lii ! Pourvu que tous soient bien portants...

— Oui, voilà la (|uestit)n, répondit lo marchand qui seul, jusqu'à ce moment, lui avait adressé la parole. Kn huit ans il meurt tant de monde; et actuellement, avec ces vilaines maladies : choléra, typhus et variole, personne n'est plus jamais sûr du lendemain. Mon plus proche voisin a perdu ainsi sa femme et trois enfants en l'espace de six mois.

Le marin |)Oussa un profond soupir et baissa profondément la tête sur sa poitrine, comme pour cacher l'angoisse dont il venait de se sentir atteint.

— Allons, mon ami, il ne faut |)as vous alarmer et prendre ainsi les choses au pis, dil l'autre marchand d'un ton compatissant. Vous trouverez probablement votre femme et vos enlantsen bonne santé. Des malheurs tels que celui dont mon camarade vous parlait ne sont que des exceptions.

— Ah ! je vous remercie, monsieur, balbutia le matelot. Si vous saviez quel bien vous me faites !

— .Mais, demanda le premier interlocuteur, comment se fait-il que, vous qui paraissez aimer votre femme et vos enfants, vous les ayez laissés pendant huit ans sans leur donner de vos nouvelles? Ce n'est pas là, me semble-t-il, une grande preuve d'affection.

— Va comment aurai>-je pu le faire /.l'ai été pendant près de sept ans prisonnier dans l'île de Bornéo! Nous avions fait naulrage, et les sauvages m'ont vendu comme esclave à un roi de l'intérieur du pays.

— Tout cela est très bien, camarade; mais si votre femme, vous croyant mort, avait épousé un autre homme ! On a vu des choses plus étonnantes que ra-

Le matelot lui jeta un re;;ard perdant, et un sourire d'incrédulité se dessina sur ses lèvres.

— Mon Annemie, la mère <le mes enfants, se marier avec un antre? s'écria-t-il. Parbleu ! je croirais plutôt (|ue l'Kscaut est asséché.

— 11 est possible que vous ayez raison, mon ami, mais qu'est-ce qui est arrivé à Anvers voilà tantôt deux ans? 11 y avait une femme de marin... elle demeurait dans la rue de la lîoulicjue...

— Dans la rue de la l]ouli(|ne? répéta le matelot éitonvanté.

— Comme je vous le dis, camarade.

— Je m'appelle Jean Dools. Ce n'est pas de ma femme (|ue vous parlez, n'est-ce pas, monsieur?

— Son nom m'est inconnu.

— Et elle s'est remariée?

— Son mari n'était parti (\ue depuis (|uelquos années, poursui\it le marchand. Elle n'avait appris de lui qu'une seule chose, c'est (|ue le navire sur lequel il s'était embar(|ué avait |)éri corps et biens, queb|ne jiarl dans les Indes orientales. Au lieu de pleurer loute sa vie, elle a choisi un autre homme, (|u'elle a éjionsé...

— Eh ! eh ! camarade, que faites-vous y Prenez garde, si vous ne voulez pas que mon néflier vous casse la tète.

En achevant ces mots, le marchand sauta debout, dans une attitude menaçante.

Le matelot avait mis la main dans sa poche, et en avait tiré un grand couteau dans une gaine, de cuir. Sans faire attention aux deux marchands, il essaya la pointe du couteau sur son doigt, puis il remit l'arme terrible dans sa poche, et tint les yeux baissés en grommelant.

Les deux marchands se regardèrent d'un air inquiet, sans dire une parole.

Le train s'arrêta bientôt à Capellen. Les marchands, enchantés de pouvoir se soustraire à la dangereuse compagnie de ce matelot furieux, descendirent du convoi, <|ui reprit immédiatement sa course.

Jean Doots crispait ses poings avec colère; puis des larmes lui montèrent aux yeux, etil murmura :

— Dans la rue de la lîouti(|ue? l'ne femme de matelot ?Ah ! ce n'est pas possible. Mon Annemie ! si Ixmne, si aimante, si fidèle !... Et si c'était elle, ô ciel ! J'aurais donc aspiré pendant huit ans après le moment on je pourrais la serrer de nouveau sur mon cœur, j'aurais vu dix fois la mort devant mes yeux, sans trendjler... |tour la retrouver mariée avec un autre? Elle aurait donné un beau-père h mes enfants? Ce serait affreux ! horrible !... .Non, non, mon .Annemie m'aimait trop... qui sait, (|ui sait?...

Il tira de nouveau son rouleau de sa poche et le contempla btni:leinps avec un rire d'insensé. Enfin

LA FAMILLE DU iMAUIN.

sa figure se ilétendit, il se iVolta le front, el murmura en soupirant :

— De pareilles idées me rendraient fou. Du sang ! Pouiquoi ? L'homme est innocent... Je couvrirais mes enfants d'une honte éternelle... Hélas ! il ne me reste plus qu'à retourner en mer, el à naviguer sans cesse jusqu'à ce que Dieu me laisse mourir quelque part dans des contrées loinlaines!

Des larmes roulaient dans ses yeux; mai;; il lutta contre ses propres idées, se donna un violent coup de poing sur la poitiine et s'écria :

— Mais, Jean Boots, deviens-tu sot ou fou? Vas-lu, sur un seul mot d'un inconnu, croire ta bonne Annemie capable d'une pareille action? Souviens-toi de ses promesses, de son amour, de ses larmes...

— Bonjour, chère Annelte ! s'écria le perroquet.

— Oui, oui, chère Annette, répéta Jean Boots. Aujourd'hui même je lui donnerai encore ce nom ! Je sens déjà son cœur aimant et fidèle battre contre le*mien. Et mes enfants, mes chers enfants, il me semble déjà les sentir grimper sur mes jambes, m'embrasser et me caresser, comme la soirée qui précéda mon départ !

Il étendit les bras en souriant et ses yeux rayonnèrent de bonheur et de tendresse. Mais au bout d'un moment son visage s'assombrit de nouveau, et, courbant la tête, il murmura avec effroi :

— C'était dans la rue de la Boutique, une femme de matelot ! 0 mon Dieu ! si un pareil coup devait me frapper, pourquoi vivrais-je?

11 s'absorba dans de pénibles réflexions, d'où il fut lire peu de temps après par les gardes-convois qui venaient avertir les voyageurs que l'on arrivait à Anvers.

Jean Boots prit la cage à perroquet et sauta à terre. Poussé par sa fiévreuse impaiience, il traversa la foule sans faire attention à rien, et se dirigea du côté de la ville.

Quelques minutes plus tard, après avoir passé par le marché aux Bœufs, il atteignit la rue de la Boutique.

11 entra dans une allée et frappa sur une petite porte à gauche.

Personne ne lui répondit; mais la porte s'ouvrit à une poussée de son épaule, et il pénétra dans la chambre qu'il avait habitée autrefois, et ou.il avait passé tant de jours heureux entre sa lèmme et ses enfants.

Haletant, et la main posée sur son cœur pour en comprimer les battements, il jeta un long regard sur tout ce (|ui l'entourait. 11 vil bien, pendus à la muraille, quelques habillements d'enfant et un mouchoir de femme; il y avait bien sous le lit

une paire de souliers usés qui appartenaient évidemment à un jeune garçon; mais rien, rien absolument ne trahissait la présence d'un homme.

11 poussa un cri de joie, posa la cage à j)erroquet sur la table et, le rire du bonheur sur les lèvres, il sauta vers la muraille, toucha les vêtements de ses mains tremblantes, et murmura tout hors de lui :

— Non, non; merci, mon Dieu! ce n'est pas vrai! Personne ici ne m'a fait oublier! Elle est pauvre, je le vois bien; elle a souffert; mais elle m'est restée fidèle. Ah! voici une petite jaquette de ma Mariette ! Et une jupe de ma jolie petite Rosette! Ces souliers usés, c'est à mon Jean ! Ils sont tous en vie ! Dieu me les a conservés 1

El il embrassait les vêtements, et il serrait les souliers sur son cœur, jusqu'à ce que, succoiubant à son émotion, il se laissa tomber sur une chaise en levant les mains au ciel.

H ne resta pas longtemps assis. Il se leva et entra dans une autre chambre.

Mais là il fut frappé d'une émotion violente ; il recula de deux pas, ses cheveux se hérissèrent, et il murmura d'une voix étoulîée, les yeux fixés sur l'alcôve :

— Son lit... son manteau?... et, tout auprès, un chapeau en toile goudronnée, un chapeau dhomme ! Ah ! elle m'a oublié, trahi ! Je ne suis plus rien pour elle !

Mais une nouvelle idée lui traversa l'esprit; il prit le chapeau de marin, l'essaya, le jeta par terre avec fureur, et grommela avec l'accent du plus profond désespoir.,

— Malédiction ! ce n'est pas le chapeau de mon fils. La tête est plus grosse que la mienne! Que faire ? Mon couteau? Non, non, fuyons. Si je devais la voir, elle et son mari, je ferais un double malheur. . Et mes pauvres enfants innocents, hélas !

11 entendit un bruit sur l'escalier et regarda en l'air.

— Quelqu'un vient : elle, peut-être! murmurat-il. Vite, éloignons-nous.

On ouvrit la porte. Une petite vieille femme entra dans la chambre el le regarda avec étonnement.

— Qui êtes-vous? s'écria le matelot ; que faitesvous ici ?

— Je m'appelle Tiinetle Spns el je demeure làhaut dans une chambre, répondit la vieille.

— Vous connaissez ma femme?

— Votre femme? Bon Dieu du ciel! alors vous êtes Jean Boots? — Si je connais Annemie? Mais je suis sa meilleure amie.

— Elle est remariée, n'est-ce pas?

Trinette secoua la tête en siiine de dénégation.

LA 1 AMiLLE Dl MAIU.N.

— Non? (jiioi, elle a ilonc oublii' en même lemps ses devoirs de fiMiiine et ses devoirs de int're? l'ii hoiiiiiu' doineuro dans sa maison, et elle n'est pas remariée? Et voilà l'exemple (lu'elle donne à mes innocents enfants!

— (juel homme? que vonlez-vous dire? dfinanda lavii-ille femme stupéfaite.

Le matelot écrasa d'un conji de pii;d le chapeau de toile goudronnée qui gisait par terre, et grommela :

■ — Là ! voilà le signe de la honte!

Trinelte ramassa le chai)eau cl dit avec indignation :

— (le chapeau, c'est Jean Bools qui l'a oublié lors de son départ. Annemie l'a suspendu prés du crucillx, comme un souvjMiir.

— Hein ! (pioi? (Jue dites vous là, dit le matelot tremblant et riant d'un rire insensé.

— Et voyez, Jean Bools, voyez sur le bord du chapeau cette place usée. C'est là que, chaque soir, après une prière dite en votre mémoire, votre femme et vos ridants déposent un baiser d'amour. Leurs lèvres ont usé le chapeau...

Le matelot s'élança vers la vieille femme en poussant un cri de joie, l'enlaça dans ses bras robustes, la serra contre sa jjoitrine à l'étouiïer, l'embrassa avec effusion et bégaya des mots sans suite.

Mais bientôt ses bras se détendirent. Il paraissait succomber à sa vive émotion. 11 se dirigea en chancelant vers une chaise, où il se laissa tomber tout hors d'haleine.

— Ah ! vous avez bien tort, mon ami, dit Trinette Spa?, de soupçonner votre vertueuse femme. Elle est l'honnêteté et la vertu mêmes, et il n'y a pas une mère au monde rjui élève mieux ses enfants, quoique souvent elle ait à souffrir de la faim. Vous verrez bien, l'homme, ee qu'elle a fait de vos enfants. Hier encore, votre Jean a voulu partir en mer, par amour pour elle... pour gagner de l'argent et pouvoir payer le loyer.

Jean Itools sauta debout.

— F'ayer le loyer? Hs sont pauvres? s'écria-t-il. Ah ! ah! je ne suis pas riche non plus : nous allons devoir travailler; mais j'ai tout de même un peu d'argent, et ma bonne Annemie aura sa petite boutique! Uù est ma lemfne? .]% veux la voir tout de suite !

- Elle est allée faire son tour avt-c sa brouette de moules. .Mariette et Uosetle sont ave( elle.

— De quel côté! dites-le-moi, je vous en prie; je eours à sa rencontre, car j'ai la flèvie tl'impatience.

— Oui, mou ami, mais il m'est difficile de vous le dire. Je sais bien, à peu près, par quelles rues elles doivent passer, mais... mieux (pie cela : res-

tez ici. Vous ôtes trop agité, et vous pourriez peutêtre la maïKiuer. Laissez-moi aller la chercher. Je l'avertirai de votre lu'uieiix retour, et je courrai jus(|n'à l'atelier où votre (ils travaille coinino apprenti cordier.

— Non, je n'ai pas la patience; je veux y aller moi-mémo.

— Prenez garde, l'homme, soyez prudent, dit Trinelte très sérieusement. Si vous vous montriez ainsi à l'iinpiovisle à votre femme, elb; succomberait certainement à l'excès de sa joie, et elle pourrait tomber à la renverse au milieu de la rue. Elle vous croit moit, la pauvre femme! Je la préparerai doucement et petit à petit, (iela est prudent, n'e.st-ce pas?

— Vous avez raison; vous êtes bonne comme un ange, répondit le uiatelot. .Allez, courez vite; je compte les minutes.

Trinelte s'éloigna en toute hâte.

Jean Boots, les yeux levés au ciel, resta un moment absorbé dans la contemplation de l'immense bonheur que Dieu, après tant de souffrances, lui envoyait en ce jour. Mais bientôt il jeta les yeux autour de lui, et remarqua dans un coin de la chambre la pou|)ée informe de Bosettte.

Il la |)rit dans sa main et inurinura :

— l'auvri's enfants ! c'est avec cela (|u'ils jouent ! Et ils soulfrent parfois de la faim! (liel! moi qui, après huit ans, reviens de si loin, je n'ai pas apporté autre chose qu'un perro(|uet. Mais il est encore temps; dans (juelques minutes je suis de retour!

En achevant ces mots, il posa la cage à perro- (luel dans l'alcôve, derrière les rideaux, et sortit en courant.

A peine était-il sorti de la rue, qu'Anne.mie rentra dans la chambre avec une brouette. Chancelanle sur ses jambes, elle roula sa brouette dans un coin et s'assit auprès de la table, harassée et découragée. Elle ne fit d'abord aucune attention aux |)aroles de ses deux petites filles, qui essayaient de la consoler par leurs caresses.

Annemie secouait la tête avec rex|)ression d'un profond découragement; après s'être reposée un moment de sa fatigue, elle dit tristement :

— .Ml! cliers enfants, nous sommes bien malheureux! J'ai traiiié pendant toute la matinée ma brouette par les rues; il est près de midi, et je n'ai pas encore |mi vendre la moiti('' de mes moules. Je n'en puis plus, hélas! Elles vont se gâter, et au lien de gaj^ner (|uelque rliose... .Non, mes enfants, laissez-moi un peu tranquille; vous êtes bonnes et sages, mais je dois êlre un peu tran(|uille.

— Bonjour, chère .\nnetle, cria le |)erroquel derrière les rideaux de l'alcovc.

— Encore celle voix ! soupira Annemie en sou-

LA FAMILLE DU MARIN

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Elle se remit à filer. (Page 36.)

riant amèrement. Cruelle erreur de mes sens !

— Mère, quelqu'un vous a appelée, dit Mariette.

— Oui, du dehors, je crois, ajouta Rosette.

— Quoi? Comment! Vous l'avez entendu aussi? s'écria la veuve en se levant avec la plus vive agitation. Mes enfants, mes enfànls, ce n'est pas possible. Celte voix! c'est la voix de votre père. A la porte, dites-vous?

El, suivie de ses enfants, elle courait déjà vers la porte, lorsqu'elle entendit de nouveau retentir derrière elle ce cri :

— Bonjour, chère Annette !

Ils se retournèrent stupéfaits et regardèrent de tous côtés autour d'eux, lorsque les mots : « Voici Jean! » résonnèrent à leurs oreilles.

— Mère, mère, là, dans l'alcôve, bégayèrent les enfants, qui, effrayées de ce mystère, reculèrent en tremblant.

— Oh! mon Dieu! gémit Annemie en levant les bras au ciel. Sommes-nous devenues folles?

Elle fit quelques pas vers l'alcôve, puis elle hésita et s'arrêta. Elle était pâle et frissonnait. Cependant elle rassembla son courage, s'élança vers l'alcôve, écarta le rideau et leva la toile qui couvrait un objet à elle inconnu.

— Un perroquet! s'écria-t-elle en apportant la cage sur la table. Qu'est-ce que cela signifie? Énigme indéchilTrable.

— Oh ! le bel oiseau, mère ! s'écria Mariette.

— Voyez, voyez, il dresse ses plumes! dit Rosette, et il veut donner la patte. Ah! comme c'est drôle.

— Bonjour, chère Annetle! répéta le perroquet avec une grosse voix d'homme qui dut. résonner violemment dans le cœur de la veuve, car elle tomba sur une chaise sans dire un mot, ouvrant de grands yeux et regardant fixement le sol.

LA FAMILLE DU MARIN

comme si elle voulait pi-nélrer le secret qui la laisait Irembler d'espérance el d'angoisse.

— Donjour, clièrc Aniielte!

Celle fois ce n'olail plus la voix »lii porr(K|uet, mais une voiv liuiiiaiiu', qui avait [ironduct' ces paroles.

Elle se leva et regarda vers la porte. Lu liomuie, qui déposa préci|iitaiuMioul un panier par terre, s'éiauia dans la chambre, el courut It.'S bras ouverts vers la veuve ; celle-ci lui sauta au cou en poussant un cri de joie. Elle eut à peine la l'orco de murmurer : 9 Jean, oli ! (|ue Dieu, dans sa miséricorde, a de bonté pour nous! » et tomba évanouie, la léte appuyée sur la poitrine de son mari.

11 la porla sur une chaise, l'embrassa, lui serra les mains et l'appela par son nom juscju'à ce que ses tendres baisers l'eussent rappelée à elle.

Alors Jean Hools se précipita vers ses enfants, les prit également dans ses bras, et déposa de gros baisers sur leurs joues roses.

Il serait difficile de décrire la joie de toute la famille et surtout de rapporter les paroles (|u'ils échangèrent en riant et en pleurant à la fois, car ils ne prononçaient que des mots sans suite, et leur bonheur s'exprimait d'une façon presque inintelligible.

Enfin, (juand les premiers épanchements furent un peu calmés, Jean Boots répondit à une question de sa femme :

— Oui, ma chère Annelte, je sais tout. Tu es une brave femme, une bonne mère, el lu as élevé mes enfants dans l'honneur et dans la vertu. Tu es pauvre, tu as souffert; mais sois contente, ton chagrin est fini. J'ai un peu d'argent; cent vingt livres sterling; cela fait bien trois mille francs. Tu auras une (lelile bonticjue; lu le tiendras derrière le comptoir; je travaillerai; nous aurons une belle existence; nos enfants iront à l'école... .Nous ne verrons plus la fin de notre bonheur.

La seule réponse qu'Annemie put lui donner, en apprenant ces h';urenses nouvelles, fut un nouvel embrassement el de nouvelles larmes de joie.

Il se dégagea doucement de son étreinte, el reprit :

— J'allais oublier que j'ai apporté (pielque chose jtour loi!

Il alla prendre le panier cl donna à chacune de ses petites filles une poupée avec des cheveux frisés et une belle rf)be. .Mariette el Rosette étaient tellement stupéfaites d'un si magnifi(|ue cadeau, qu'elles se regardèrent l'une l'autre la bouche béante, sans dire un mot, comme si elles ne pouvaient pas en croire leurs yeux.

Pendant ce lempp, Jean lîoots était eu train de passer au cju de sa fciiiine nie rlinine d'or avec une

croix, en accompagnant d'un long baiser ce gage de son amour.

— Ce n'est pas encore tout! s'écria-t-il en se penchant sur son panier. 11 faut (|ue ce soit fêle aujourd'hui. J'ai là deux bouteilles de vin, du rouge et du blanc; i\ei> conques au beurre, du jambon, de la langue fumée, des sucreries, et enfin... tuais personne ne peut y toucher avant que noire Jean soit de retour.

— Voici Jean! voici Jean! hourra! cria quel- (ju'un près de la porte, en jetant son chapeau en l'air. Père! père! sacrebleu! (jui l'eût jamais cru ou espéré?

Et d'un bond il sauta au cou de son père qui le serra sur sa poitrine, en versant un torrent de lartnes.

— Jean, Jean, mon fils. Tenez, je crois vraiment qu'on peut mourir de bonheur. Finis, mon enfant, car si fort ((ue je sois, il me semble que je tomberais en syncope. Oui, oui, mon cher enfant, je sais bien que tu m'aimes. Vite, vienstc mettre à table... Dieu! que tu es devenu un beau et grand garçon!... Nous allons boire un verre de vin à mon heureux retour... Et là, celle brave femme, cet ange, qui m'a mis ce heaume sur le cœur, partagera notre allégresse. Oli ! que ne puis-je la récompenser de sa bonté!

— Tu le peux, Jean, dit Annemie. Trinetle Spas m'a aimée et aidée comme une sœur, lorsque j'étais pauvre. Maintenant (|u'unc vie meilleure s'ouvre devant nous, permettez (ju'clle reste ma sœur; qu'elle demeure avec nous dans noire nouvelle maison!

Le matelot prit la main de la vieille femme (|ui était entrée avec le petit Jean.

— Demeurer avec nous, être de la famille, cela vous va-l-il, bonne Trinetle? demanda-l-il.

— Je ne mérite pas tant de bonheur, murmura la vieille femme.

— Eh bien, c'est hou! s'écria Jean Pools tout joyeux. Mellez-vous à table; vous ne nous (|nillerez plus. Je verse du rougi; pour nous et du blanc pour les enfants. Voilà des conques, du jambon et de la langue fumée; chacun choisit selon son goùl. Et maintenant, haut les verres!

— Mère, mère, s'écria le jeune garçon, allonsnous nous nn-ttri' à manger sans prier Dieu? Le jour même où Dieu !... Mais sacrebleu !...

— Jean, mon garçon, c'est bien à toi, dit le matelot jirofondément ému. Oui, oui pen^^ons au Seigneur tout-puissant (jui nous a protégés les uns el les autres.

Tout le monde avait déjà les mains jointes cl la tèle baissée.

Lorsque la courte mais fervente prière fut ahevée, tout le monde leva son verre el but à

LA famillp: du mauin.

l'heureux retour du père de famille, après (|uoi ils se mirent à manger d'excellent appétit les bonnes choses qui couvraient la table.

Le perroquet qui le voyait et qui espérait avoir un morceau ne cessait pas de crier :

— Bonjour, chère Annette. Voici Jean!

Mariette et Rosette lui donnèrent tant de petits

morceaux, que leur père fut obligé de remettre la cage dans l'alcôve, de crainte qu'on ne fît mourir d'indigestion son compagnon de voyage.

Lorsqu'il eut repris sa place à table, son fds lui demanda :

— Mais, cher père, comment donc se fait-il que vous êtes parti pendant huit ans, sans que nous ayons reçu une seule fois de vos nouvelles? Vous avez eu sans doute de terribles aventures?

— Pas beaucoup d'aventures, mon garçon, répondit Jean Boots; mais une seule suffit pour plonger un homme dans le malheur. Nous étions partis pour Hong-Kong sur notre bâtiment. Au retour, nous fûmes assaillis par une terrible tempête qui nous jeta sur la côte de Bornéo, et brisa notre vaisseau contre les rochers. Je ne sais rien de mes camarades ; ils furent probablement noyés. Je nageai jusqu'à la côte et je tombai, après avoir erré longtemps, entre les mains des insulaires qui m'attachèrent avec des cordes et me traînèrent, ainsi garrotté, par monts et par vaux, pour me vendre enfin comme esclave à un roi de l'intérieur du pays. Là mon sort ne fut pas trop malheureux,

mais je fus surveillé de près, et je ne pouvais pas songer à prendre la fuite à travers des déserts qui avaient des centaines de lieues d'étendue.

» 11 y a un an à peu près, mon roi se mit en guerre contre un autre roi du pays. J'appris l'art de la guerre à ses sauvages, autant que je le pouvais; je leur fabriquai des armes, et je lis si bien que mon roi triompha complètement de ses ennemis. Lui, qui était au fond un bon diable de prince, me témoigna sa reconnaissance en me permettant de retourner dans mon pays. Il me donna des guides pour me conduire jusqu'à la côte, et me donna une petite boîte avec de petits diamants que j'ai vendus à Londres pour cent vingt-cinq livres sterling... Mai?, demain, après-demain et les jours suivants, je vous en raconterai tant, mes enfants, tant et tant qu'à la fin vous en saurez plus que moi.

» Maintenant venez tous près de moi. Je sais encore comment j'étais assis ici même, à cette place, le soir qui précéda mon départ. Je veux m'asseoir encore de la même façon. Ici, Mariette et Rosette, à cheval sur chacun de mes genoux; ma chère Annette dans mon bras droit, et mon brave Jean dans mon bras gauche. Voyez, voyez, c'est un bonheur inexprimable. Maintenant, hue! en avant les chevaux, et entonnons tous ensemble le refrain connu.

Et il entonna d'une voix joyeuse une chanson que tous les autres répétèrent en chœur.

FIN DE LA FAMILLE DU MARIN

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