LE FANTÔME
Une heure ou deux plus tard, pendant qu'ils passaient en silence non loin d'une forêt de broussailles, le Bruxellois s'arrêta tout à coup et regarda à terre avec surprise. H semblait en effet que les plantes autour d'eux avaient été piétinées d'une mnnière particulière, et la terre portait les traces profondes des pieds de chevaux.
Il est arrivé quelque chose ici, murmura Pardoes en faisant quelques pas de côté. Tenez... voici la place. Une bourre de fusil! On a tiré. Tous ces pas de chevaux entremêlés... On aura peut-être joué du lasso.
~ Pouah! s'écria Donat Kwik, voilà une mare de sang comme si l'on avait abattu un bœuf.
— Diantre! nous sonmies dans un mauvais chemin, messieurs, dit le Bruxellois. Il me semble que nous ferions mieux de nous éloigner de quelques milles vers le nord. Peut-être atteindronsnous ainsi une contrée moins dangereuse. Venez, nous passerons au pied de cette colline, à côté des arbustes, jusqu'à ce que nous puissions reprendre notre direction vers l'est.
Ils quittèrent la plaine par le côté gauche. Kwik les suivit en murmurant et en maudissant entre ses dents ce pays où Ion rencontrait presque à chaque pas une horreur.
LE PAYS DE l/OR.
A |tt'iiie eurent-ils marilM'' une ileini lieuii' ((ue Doii.il, elTray»^ s'écria :
— Au secours! au secours ! une bète féroce, un liiMi, un uurs :
— Où ? où? s'éerièreul les autres en levant leurs fusils.
— Là-bas entre les branches. Un four, messieurs, une geule et des \eu\, des yeux!
— Nous ne voyons rien.
— P.les-vous donc aveugles? Ne remarquez-vous pas là. au-dessus de ces broussailles, ces deux cornes (jui ninnlent et (pii descendent! A moi! il vient ! il vient !
— Ali! ail! tèle sans cervelle! dit le Ilruxellois en riant, c'est une cou|de d'oreilles d'Ane que lu vois. Tenez-vous trantiuilles, mes amis; c'est peutêtre le ciel qui nous envoie un secours précieux. Ce mulet appartient probablement aux irensquiont étv atta(jués à l'endroit où nous avons trouvé du sang. Le pauvre animal a fui le combat et erre sans maître dans le bois, lîestez Iranipiilles pendant quelques minutes ; l'apparition de l'animal pourrait bien radier quebiue ruse.
— l'n bon camaradi- pour toi, Donat, grommela le matflot: vous serez deux désormais.
jlsemblait que Douai le couipritégalemenlainsi ; car il courut tout joyeux vers les broussailles, pendant que les autres le suivaient du regard. Une ou deux minutes après, il reparut dans la plaine tenant sous son bras le licou d'un mulet qui se laissait conduire très docilement. Kwik était ravi de joie et embrassait le mulet en lui adressant toute sorte de douces paroles. Pendant (jue les autres venaient à sa rencontre, ils virent qu'il baisait l'animal sur le nez.
C'était un mulet vitMix et énervé, qui semblait avoir à peine la force de se tenir sur ses jand)es; mais le Bruxellois fit comprendre à ses camarades que ces animaux sont très robustes et très solides, et que celui-ci, malgré son âge, leur rendrait encore bien des services et les allégerait probablement d'une partie de leurs lourds bagages jusqu'aux placers. L'animal portait une marque brûlée sur la cuisse, et n'avait d'autre harnais (|u'une cordeau cou et deux paniers liés ensemble sur le dos; à la corde pendait une petite clochette dont le battant était attaché par une p''tite courroie pour l'empêcher de sonner.
Les haches, pioches, marmites et couvertures furent tirées sur-le-rbamp des havre-sacs et chargées sur le mulet, on lui lia également la grande manne sur le dos et chacim se déchargea de son bagage autant i|u'il lui plut.
— Iiiuial, je te lais muletier! <lit le lîruxellois avec un sérieux comique.
— Je le suis de naissance, répondit KvmK. Avez l
, («mfiance en moi ; j'aurai soin du mulet comme de j mon propre frère.
— En avant, messieurs, en avant mainlenaiil, légers de cœur et légers de corps.
Tous marchèrent gaiement en avant. En ell'et, ce n'était pas un mince soulagement de se sentir délivrés des lourds fardeaux sous lesquels ils ployaient si l(tngteni|)s. Donat, en muletier fidèle, marchait à côté du mulcl, la main siii' l '. cou de la bêle en signe d'amitié.
Déjà l'événement avait perdu sa nouveauté et les autres continuaient silencieusement leur route, lors(|ue Donat n'avait pas encore fini de parler au mulet. liien (jue le matelot se moquât de temps en temps de l'alfection des deux amis intimes qui s'étaient retrouvés si ino|)inémenl, Douai ne lui répondait pas et continuait sa conversation avec le mulet.
— Courage, camarade! disail-il. Ne crois pas que lu sois tombé dans des mains étrangères. Feu mon père, que Dieu ait pitié de son àme ! avait aussi un mnlet, et c'était moi (pii devais le soigner, lui donner l'avoine, le mener à la prairie el [tréparer sa litière. Nous étions si bons amis, que je partageais (|iieI(|uefois ma tartine de pain de seigle avec Jean M ni, car il se noinn:ait ainsi. Tu dois aussi m'aiiner, ne fût-ce que parce que j'ai si bien soigné Jean Mul de Natten-Haesdonck. Tous les hommes sont frères et tous les mulets aussi. Tu me regardes? Je crois, paidieu (|ue tu me comprends! C(da félonne, n'est-ce pas? (|U une personne que tu ne connais pas encore te témoigne tant d'affeclion; mais elle a ses raisons. Tu sauras, mon ami, (|ue j'aime quelqu'un. C'est la (ille d'un gardecliampôtre. J'ai été assez puni d'avoir osé lever les yeux aussi haut; car le garde ^champêtre, lors(|ue j'allais lui demander de pouvoir me marier avec Anneken, m'a jeté si violemment à la porte que je suis tombé la lace dans la boue. Anneken ne me hait pourtant pas; et moi, de mon côté, je la vois toujours devant mes yeux aussi bien que je vois en ce moment tes deux longues oreilles. Vois-tu, j'étais allé un jour avec ton frère Jean Mul à .Malines- En relournani, je trouve, entre Villebrock et Nalten-llaesdonck, Anneken, la fille du garde champéte, en train de pleurer sur le bord du chemin. La pauvre enfanf s'était foulé le pied et ne pouvait plus marcher. Je l'aidai à monter sur le dos de Jean Mul. Elle était contente! Nous causâmes ensemble pendant tout le long du chemin. Quand elle me regardait de dessus le mulet avec ses petits yeux noirs pleins d'amitié, c'était ((niime si mon cœur se goiillait et devenait gros comme une tète d'enfant. J'étais heureux, heureux ! Pourquoi? je ne le sai'- pas au juste, mais j'étais eviréinement heureux. Tiens, je ne puis |)as t'expliquer cela
LE PAYS DE L'OR
ainsi, tu devrais être un homme pour le comprendre. Il n'est donc pas étonnant que je t'aime [tarée que tu es un mulet, car, s'il n'y avait pas eu de mulet, je n'aurais pas l'ait connaissance avec Anneken... Il est vrai aussi que je ne serais pas en Californie; mais nous ne parlons pas de cela. Anneken, Anneken au-dessus de tout... Hue! hue! lu auras bonne vie avec moi. Je t'appellerai aussi Jean Mul. Sois content! sije trouve beaucoup, beaucoup d'or, je t'emmène en Belgique. Cela t'irait joliment, hein, fripon, si tu pouvais habiter un château avec Anneken et moi? Hue! Jean Mul, hue!
Donat aurait peut-être continué ce gai bavardage pendant des heures entières; mais il fut interrompu parce que ses amis s'arrêtaient comme s'ils ne devaient pas aller plus loin ce jour-là.
— Camarades, dit le Bruxellois, je propose de poser notre tente ici. Nous sommes sur une hauteur et nous pouvons regarder au loin. Il y a de l'eau là-bas dans le ruisseau, et, un peu plus loin, il y a de l'herbe et des broussailles pour laisser paître l'âne. Il fait encore jour et nous pourrions marcher encore une demi-heure ; mais nous ne sommes pas certains de trouver un autre endroit aussi favorable. Déposez les sacs, nous passerons la nuit ici.
H déboucha les sangles du mulet et le déchargea de son fardeau, puis il détacha le battant de la petite clochette et donna deux ou trois coups de pied dans les jambes du pauvre animal, qui bondit en avant et se dirigea avec une grande rapidité vers le taillis.
— Mon Dieu ! Jean Mul ! Jean Mul ! cria Donat. Il s'égarera!
Mais le Bruxellois le retint et dit :
— Ne crains rien, Donat. On n'agit jamais autrement ici avec les mulets. Il mangera et dormira très paisiblement pendant la nuit. Demain matin, nous le retrouverons. La clochette nous dira où il est. Il ne s'éloignera pas ; il est habitué à cela.
On alla dans le fourré couper le bois nécessaire pour dresser la tente. Jean Creps, qui devait être le cuisinier et qui était occupé à faire du feu, dit à Kwik :
— Tiens, prends la marmite, Donat, et cours au bas de la colline chercher de l'eau ; le café sera d'autant plus vite fait.
Kwik prit la marmite et s'éloigna dans la direction désignée.
— Ça, mes amis, un peu de hâte à l'ouvrage, cria le Bruxllois. La nuit passée, nous n'avons dormi ni trop bien ni surtout trop longtemps. Reposons-nous une bonne fois, afin de pouvoir nous mette en roule de très bonne heure. Si nous ne sommes point paresseux, nous atteindrons bientôt les mines de Yuba.
— Bientôt? Quand donc? demanda le matelot.
— Encore trois ou quatre jours, et nous y sommes. Là, nous nous reposerons un peu et nous renouvellerons nos provisions dans les stores ou boutiques, pour aller plus loin au placer ignoré.
— Mais que vend-on-dans les stores i
— Tout ce dont les chercheurs d'or peuvent avoir besoin : de la farine, du lard, du jambon, du sucre, du caté, de l'eau-de-vie.
— Drôle d'idée d'établir une boutique à l'endroit même où les autres cherchent et trouvent de l'or ! dit Victor.
— Oui, ami Roozeman, et Cii sont certes les plus malins, dit Pardoes. Ils vendent une once d'or des choses qui ne valent pas un dollar, et tandis que beaucoup de mineurs s'en retournent aussi pauvres qu'ils sont venus, les boutiquiers ne quittent jamais les placers sans avoir amassé une jolie fortune.
— Ce sont sans doute des Mexicains?
— Non, des gens de tous pays : de» Français, des Américains du Nord, des Espagnols, des Allemands, et aussi des Mexicains.
— Et comment défendent-ils leurs marchandises contre les voleurs et les brigands ?
— Vous ne connaissez pas les affaires de là-bas. Les stores se trouvent où les chercheurs d'or sont en grand nombre. On n'y fait pas grande attention à un coup de poignard ou de revolver; mais, dès qu'un voleur est pris, on le pend sans...
Il fut interrompu dans son explication par l'arrivée de Donat, qui faillit laisser tomber sa marmite, et bégaya les joues pâles et les bras levés :
— Que Dieu me protège! J'ai vu. là quelque chose de si laid, de si horrible, que j'ai presque perdu la tête de peur. Je crois qu'il y a de la sorcellerie dans ce pays, et que le diable ...
— Vas-tu dire ce que tu as vu, bavard ! grommela Pardoes avec impatience.
— Ouf! Laisse-moi reprendre haleine. Là-bas, derrière la montagne, près de l'eau, est pendu un homme dont les jambes frétillent encore. Il crierait à coup sûr; mais il ne peut pas, car il est pendu par un nœud coulant à une corde !
— Allons, venez, il faut voir ce que c'est. Donat les conduisit au bas de la montagne et
leur montra, en effet, un homme pendu cà la plus grosse branche d'un arbre. Le vent qui soufflait à travers l'étroit défilé faisait tourner le cadavre au bout de la corde ; ce mouvement avait fait croire à Kwik que le pendu pouvait encore être vivant.
Victor, s'avançant plus près de l'arbre, remarqu'on avait cloué un plat en fer-blanc contre le tronc. Douât s'arrêta en tremblant et n'osa pas s'approcher du cadavre; cependant, les railleries du matelot le décidèrent à suivre les autres.