‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 94 sur 225 · UNE VOIX D'OUTRE-TOAIBE · texte numérisé non relu

UNE VOIX D'OUTRE-TOAIBE

la table en pleurant, lui serra la main, et dit :

— Oui, mon i;arçon, allez vous mettre au lit, ma iemme vous fera un peu de tisane de sauge avec du lait. Cessez de pleurer; priez plutôt pour notre pauvre curé.

Colas Bol monta l'escalier, et le maître d'école suivit l'ouvrier dans la rue.

Ce dernier lui apprit que le bourgmestre était au presbytère ; que les m.essieurs de la justice y étaient arrivés pour recueillir quelques renseignements sur les circonstances de cette étrange atlaire. Ils paraissaient avoir la conviction que le meurtrier ou les meurtriers devaient demeurer dans le village même. Ces messieurs avaient, — ô terrible soupçon — envoyé deux huissiers à la brasserie pour mettre Isidore Spoormans en état d'arrestation, et le gardera vue!

Lorsque le maître d'école entra dans la chambre où les gens de justice se tenaient devant le lit du prêtre avec le médecin, il remarqua à sa grande joie que le malade paraissait beaucoup mieux; car c'était d'une voix assez claire, et avec une grande présence d'esprit, qu'il lépondait aux questions qu'on lui adressait.

Le médecin et après lui le maître d'école furent interrogés aussi à leur tour; mais ils n'avaient rien autre chose à dire que le curé lui-même, et ne pouvaient aider les gens de la loi à sortir du dédale d'invraisemblance où ils s'égaraient.

— Jlystérieux! Etrange ! Impénétrable! murmuraient entre eux les magistrats en se regardant avec embarras.

Tout à coup, un jeune homme, cheveux épars et au visage pâle, fit irruption dans la chambre. 11 leva les bras au ciel, se laissa tomber à genoux, et s'écria :

— Pardon ! pardon ! Je suis le coupable !

— Vous, le meurtrier, ô ciel ! Vous, Colas, Colas? exclama le maître d'école.

— Lui, le criminel! répétèrent les huissiers, dont l'un vint se placer devant la porte pour empêcher le malfaiteur de prendre la Fuite.

— Non, non, pas le meurtrier! mais un témoin ! un témoin bien coupable, gémit Colas Bol en versant des larmes brûlantes. Ah! monsieur le curé, pardonnez-moi! Je vous avais promis, lundi dernier, de ne pas aller à Meerhout; et, méprisable pêcheur que je suis, j'y suis allé néanmoins, et j'y suis resté jusqu'à onze heures de la nuit. En revenant, je m'effrayai près du pont en entendant des coups de sifllet; je me cachai dans les taillis, et là, étendu par terre, à demi mort, j'entendis des brigands assassiner quelqu'un que je reconnus à sa voix pour M. Spoormans, notre brasseur. J'entendis également qu'on jetait le corps dans l'eau sous le pont, et je vis qu'on le couvrait d'herbes

j et de roseaux... J'avais peur de dire un mot de ma présence à cet endroit et à celte heure, parce que j'avais violé ma promesse et méprisé les conseils du curé. Et cependant, comme chrétien, je ne pouvais pas laisser mon pauvre |)rochain sans sépulture! C'est pour cela que j'ai écrit la lettre et que je l'ai placée dans le registre. L'évanouissement de M. le curé dans sa chaire m'épouvanta : dans la sacristie je repris la lettre, et je remis à la place une autre page blanche. Ah ! monsieur, monsieur, je suis un âne, un oison, un déplorable imbécile, mais pour l'amour du (;iel, pardonnezmoi. Tenez, voilà la lettre.

Et d'une main tremblante il lendit au curé une feuille de papier bleuâtre.

Le malade la prit, et uneélincelle de reconnaissance brilla dans ses yeux, landis qu'un joyeux sourire entr'ouvrait ses lèvres. En effet, c'était sa guérison, la fin de l'incertitude et du doute qui l'avaient torturé.

Colas Bol, croyant lire sa grâce dans les yeux du curé, se releva et s'écria avec transport :

— Ah ! monsieur le curé, soyez guéri ! Vous êtes si bon !

Mais un des messieurs de la justice le saisit rudement par l'épaule, et lui dit sévèrement:

— Pas ainsi, l'ami! vous êtes notre homme! quoi, vous avez presque tué quelqu'un par une fausse signature? Vous irez au cachot, à la prison pour toute votre vie.

— Au cachot! en prison! moi. Colas Bol! bégaya le pauvre garçon à demi mort d'angoisse, en reculant de trois pas, et se laissant tomber sur une chaise.

On entendit tout à coup résonner sur le pavé de la rue le trot d'un cheval qui s'arrêta devant le presbytère.

Une personne entra dans la chambre et dit avec un accent de triomphe :

— Bénissez Dieu, messieurs, les meurtriers sont découverts, et sous la main de la justice. Us sont trois. Ils ont essayé de vendre la montre du brasseur à Hérenlahls. Arrêtés, l'un d'eux à fait des aveux complets. Ce sont des colporteurs comme on en voit rôder beaucoup maintenant dans les environs.

— Oh! monsieur, monsieur, grâce pour moi, s'écria Colas Bol qui voyait sa délivrance dans cette nouvelle.

— Pas de grâce! Vous avez commis un faux! lui fut-il répondu. En prison, tout de suite!

Colas se laissa tomber à genoux, se traîna, en joignant les mains, aux pieds du chef des gens de justice et balbutia en gémissant :

— Ah! monsieur, pour l'amour de Dieu, ayez pitié de moi. Ne me conduisez pas en prison. Je

r.NE VOIX D'OUTRE-TOMHE.

n'ai pas d't'spril, mais je suis un lionnôle gar^'on. Je mourrais eu prison. Tuez-moi plutôt tout de suite. Aliî monsieur le curé, c'est à vous seul que j'ai fait du mal. l)is|)osez de moi ! Vous l'ave/ dit : pour tout pt'olieur qui se repent il y a miséricorde. Le curé im[)lora instamment la gr;\ce du pauvre garçon qu'il excusa en disant (ju'il n'avait pas su ce qu'il faisait. D'ailleurs, en avouant sa faute, ne l'avaii-il pas réparée eu jjraiide partie ? C'était donc le vd'u intime du vieillard qu'on lui pardonii.it.

— Kli l)ien, écervelé, soyez reconnaissant envers votre bon pasteur, dit le chef des jrens de loi. Vous êtes lilire. J'espère (|ue vous n'oublierez pas la le^-on.

— Ali! monsieur le curé, monsieur le curé, je prierai pour vous. Mon âme vous bénirajus(|u'à ma dernière heure! s'écria Colas Bol (bujt les yeux étaient mouillés de larmes de tiratitude. Faitesmoi expier mes péchés ; donnez-moi nui) pénitence, et croyez cette fois à ma promesse : je ne regarderai plus jamais une fille de ma vie.

rix d'lse voix D'orTitE-roM iie

LE MAITRE D'ÉCOLE

LE MAITRE D'ÉCOLE

(ksjuisse de mœurs)

(Une chambre assez vaste, dans laquelle sont symotiiilueintMit rangés de grandes tables à écrire et de longs pupitres. A la muraille, un tableau noir et une carte de géog;raphie. Aux tables sont assis de nombreux écoliers, la plupart âgés de huit à douze ans. Le maître d'école se pioiiiène de long en large avec une mine sévère et presque tacliée : il tient un canif à la main et est en train de tailler une plume. Il est évident que le plus grand nombre des écoliers pense plus à s'amuser qu'à écouter les paroles du maître. Les uns dorment, d'autres attrapent des mouches, quelques-uns ont l'air d'écrire, mais en réalité font des bonshommes.)

LE MAiTKE, tout haut et d'une voix lente.

Faites attention à donner à vos A une panse bien pleine, et à faire bien droite la tète de vos B.

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