UNE VOIX D'OUTUE-TOMBE
— N'avez-vous pas entendu ce que j'ai dit ? Obéissez au médecin.
La foule disparut comme par enchantement. Il ne resta que quatre ou cinq personnes dans la chambre.
— Une lellre, écrite par un mort? demanda le docteur, en prenant la main du curé. Allons, mon révérend, ôtez-vous cela de la tète. C'est le sang qui s'est porté au cerveau, et qui a fait naître en vous cette vaine illusion.
— Ah ! si je pouvais le croire ! soupira le prêtre; mais non, si incroyable que cela soit, c'est la vérité, l'effrayante vérité.
— Essayez de dominer votre agitation, monsieur le curé, et dites-moi avec calme ce que vous croyez avoir vu.
— Oui, je comprends votre incrédulité, répondit le curé, je lutte moi-même contre cette terrible conviction. Mais j'ai des preuves, des preuves matérielles.
— Mais de quoi?
— Je vais vous dire ce qui m'est arrivé, si j'en ai la force, car cela m'agite terriblement... J'avais, pendant la messe, prié Dieu pour M. Spoormans, et j'avais conçu le ferme espoir que ma prière serait exaucée. Je monte à la chaire; je lis les premières publications... Voilà que mes yeux s'arrêtent sur une feuille de papier à lettre bleuâtre, glissée entre les feuilles du registre. — Il n'y avait rien d'écrit dessus, et cependant elle attirait mes regards par une puissance secrète et mystérieuse... Je la retourne, et j'y lis des mots qui me glacent le sang dans les veines... Ma vue s'est obscurcie et je suis tombé.
Le curé, ému, reprit haleine un moment, et poursuivit avec animation :
— Ah! je me les rappelle parfaitement, ces mots terribles. Ils sont gravés dans ma mémoire : je ne les oublierai pas tant que je vivrai. Ecoutez, docteur, ce que j'ai lu sur la petite feuille bleuâtre :
« Révérend monsieur et ami !
» Je suis mort. Des malfaiteurs étrangers m'ont assassiné. Mon corps est caché dans les roseauxsous le pont de bois, à mi-chemin de Meerhout. Oh ! je vous en prie, donnez-moi une place dans le cimetière ! Pour l'amour de Dieu, une tombe, une tombe ! »
» Et, docteur, cet écrit, que je reconnus au premier coup d'œil, était signé en toutes lettres: (( Votre malheureux serviteur et ami, Jean Spoor- » mans. » .
Des quelques auditeurs de cette révélation, la
plupart tremblaient visiblement de crainte et de respect pour le miracle qui s'était produit. D'autres regardaient le curé en pleurant de compassion, s'imaginant qu'il avait le cerveau dérangé.
— Vous aurez cru voir quebjue chose comme cela, mon révérend, dit le docteur; c'est bien certainement une illusion de vos sens. La science nous fournil de nombreux exemples d'erreurs plus étonnantes encore.
— Non, non, ce n'est pas une illusion, riposta le curé. Qu'on aille chercher le registre ; vous verrez que je vous dis la vérité.
Le sacristain sortit et revint bientôt avec le registre demandé, qu'il remit au curé.
Celui-ci l'ouvrit, et montrant une demi-feuille de papier à lettre bleu, il s'écria avec une sorte de joie fébrile:
— Voyez, voyez, la voilà! la lettre miraculeuse est sur l'autre page.
Il prit la feuille, la retourna plusieurs fois avec une frayeur croissante, puis la laissa tomber à terre en poussant un profond soupir, et en passant sur son front sa main tremblante.
— Oh ! mon Dieu, il n'y a rien d'écrit dessus. Suis-je réellement fou?
Pour le tranquilliser, le docteur essaya de le convaincre qu'on pouvait avoir de ces hallucinations passagères sans avoir pour cela l'esprit dérangé ; mais le curé ne l'écoutait pas, et répétait d'un ton désespéré :
— Je l'ai lu, pourtant! Et si le Dieu tout-puissant avait fait disparaître l'écrit comme il l'avait fait paraître?.. Oh! ce doute, cet affreux doute!..
— Il y a un moyen infaillible de vous en délivrer, dit le docteur. Qu'on aille au pont de bois, et qu'on s'y assure que votre imagination vous a réellement abusé.
— Oui, oui, qu'on coure au pont de bois! s'écria le curé avec une certaine joie. Si j'ai été le jouet d'une hallucination maladive, je le saurai.
Avant qu'il eut achevé ces paroles, deux ou trois personnes étaient sorties de la chambre pour déférer en toute hâte à son désir.
Alors le vieillard commença à se calmer un peu, et à admettre qu'il avait pu réellement se tromper. Le docteur le confirma dans cette supposition par diveis exemples tirés des ouvrages de médecine; et ils continuèrent à causer ainsi d'une façon plus calme, lorsque tout à coup une des personnes qui étaient sorties rentra dans la chambre le visage pâle et défait, el s'écria d'une voix haletante :
— Hélas, hélas! il est étendu là, le pauvre brasseur! Nous avons tiré son cadavre du ruisseau.
Celte nouvelle consterna le vieillard. Il poussa un cri perç:int, et il tomba évanoui contre le dossier de son fauleuil.
UNE VOLX D'OUTIIE-TOMUE.
Alors le du» leur a'Iiésita p'us à piatiquer une saijjiU'f.
Après lui avoir l'ail reprendre couiiaissame, il lit porter le nialaile sur son lit, et ordonna (jue pour le moment on le laissât tram|nille.
Le lundi était pre3(|ue entièrement écoulé sans (|ue la tnoindre amélioration se lut produite dans l'état (lu vieux curé. Au contraire, il était tombé plu-* malade, et le bruit courait parmi les villageois désolés t|ue, s'il continuait à aller aussi mal, il ne passerait peut-être pas la nuit.
Durant ces deux jours Colas Ijol ét.iit resté presque constamment dans sa chambre; car la lièvre l'avait repris, chose facilement explicable pour les personnes de la maison non |)as seuleNient par la crainte ddut tout le monde était Ira ;<pé, m:iis aussi par l'extrême douleur de Colas Bol dont l'alîection poui' le vieux curé était comme, et (|ui n'avait pour ainsi dire pas cessé de plenrei' depui> le fatal événement survenu dans l'éiilise.
Colas venait de descendrt! pour le souper. On attendait le maître d'école (|ui était resté dehors plus longtemps cpie d'habitude. Sa femme parlait de la dangereuse maladie du curé. Colas ne répondait que par des soupirs et faisait de visibles eiïoris pour retenir ses larmes.
Lorsque le maître d'école, enlin rentré, se mit à table avec les autres, et dit : « Notre bon curé est bien malade, le pausre homme! Si cela ne va pas bientôt mieux, un grand malheur pourrait frapper notre village. »
— Kst-ce réellement une apoplexie? demanda la femme.
— .Nullement.
— C'est donc unii|uement la frayeur?
— Non.
— Quelle maladie a-t-il donc?
— Aucune.
— C'est incompréhensible ! On ne peut pourtant pas être malade sans maladie.
— Je vais vous expliquer ce (|ue je veux dire, femme. Ce qui s'est passé dimanche aurait agité et troublé des esprits bien plus forts (jue leluiil'un \it;illard tel que le curé, (^elui-ci est tenté d'admeltre que la lettre est descendue du ciel avec la permission de Uieu, auprès duquel l'àme du brasseur jouit maintenant de la récompense de ses ver tu« et de >es bonnes œuvres; mais il est tourmenté par une giande incerlilule provenant de la forme matérielle, dirai-je, de la lettre. Ce doute brûle son cerveau et épui-e ses forces.
— Etiju'en ciovtz-vous, vous, mailre?
— Ma loi, femme, je ne sais trop que penser. Tout i'>l jiosNible. el Dieu est tout-puissant. Cela n'empêche pas que, malgré moi, certaines suppositions s'élèvent dans ma raison. Qui sait si qneli|n'un, (|ne nous ne coiniaissons pas, ne portail pas une secrète haine an fomi du cœur à .M. Spoormans, et ne l'a pas assassiné par vengeance. S'il en était ainsi, cel homme-là pourrait bien avoir écrit la lettre |iour dépister la justice. La lettre ne disaitelle pas que le ciime avait été commis par des malfaiteurs étrangers?.. Ne pleurez donc pas comme cela. Colas! Ce serait certainement un grand malheur si nous devions perdre notre bon pasteur; mais vos larmes continuelles ne peuvent (|ue vous rendre malade. Pauvre garçon, vous avez le C(enr trop sensible...
— Savez-vous ce (|iie je pense? demanda la lémme. Les paysan.^ ont une peur insurmontable de comparaître devant les tribunaux, surtout dans une allaire aussi grave qu'un meurtre. 11 se pourrait bien que quelqu'un eut aperçu le corps sous le pont, et eut écrit la lettre pour révéler sa terrible découverte sans se faire connaître.
-^ Mais alors, comment aurait-on glissé la leltre dans le registre d'église?
— C'est facile; il y tant de gens qui passent par la sacristie : les chaiilenrs de sainte Cécile, lesmargnilliers, le^ meudues du bureau de bienfaisance et beaucoup d'autres. Qui sait si celui qui a écrit la leltre n'a pas trouvé drôle el même spirituel le moyen auquel il a eu recours, et s'il ne se préparait pas à s'anjuserde la stupéfaction générale?
— Hélas! il y a en effet au village des gens qui se croient maliu.s et spirituels, et (jiii ne sont (|ue de tristes imbéciles... assez bêtes pour risquer de donner le coup de la mori à un vénérable jirêtre par leurs solte> plaisanteries... Allez vous coucher, Colas, ces choses-là voue agitent lro|» fort... Vous vous troin|iez, cependant, femme...
— Il est possible, il est probable même que je me trompe; mais comment pouvons-nous le savoir? Je ne lais (lu'une supposition.
— S'il en était ainsi, tenime, et si je connaissais le mauvais plaisant, je Tirais trouver, et je le supplierais, je tomberais à ses pieds, au besoin, en lui disant : réparez votre faute, courez auprès du curé, avouez votre culpabilité, délivrez-le du doute qui l'obsède, vous le sauverez; si vous ne le faites pas. Dieu vous |iunira comme le meurtrier du meilleur de tous les...
Il fut interrompu par l'apparition d'un ouvrier qui lui dit :
— Sacristain, le bourgmestre vous fait appeler, il faut (jue vous veniez avec moi sur-le-champ.
— Je viens, répoidit rinslilnteur en se levant. Il s'approi ha deCola^ Did (\m s'était éloigné de