PROLOGUE
La Uelgique est le pays natal de la liberté; quelque profond que soit le regard que nous nous elforcions de jeter dans notre histoire, nous trouvons toujours, même dans les temps les plus éloignés de nous, les habitants des villes belges jouissant de larges libertés. Ces libertés dérivaient d’un droit populaire, droit faisant partie des mœurs et de la législation de nos ancêtres, dès avant leur venue sur le sol de notre patrie.
Grâce au progrès rapide de la civilisation chez les peuples de la race germanique, les communes du plat pays acquirent aussi, peu à peu, la consécration légale de leur indépendance. A la fin du moyen âge, alors
qu’en beaucoup de pays plus grands, alors qu’en France surtout on était encore trop accoutumé à la servitude pour pouvoir songer à la liberté, — les rappoils entre le prince et le peuple s’appuyaient chez nous sur de solides fondements, et les devoirs et les droits de chacun étaient réglés par des lois écrites.
Que la passion du libre développement et de l’indépendance constitue un élément essentiel du sang que nous ont transmis nos aïeux, c'est ce qu’atteste incontestablement la destinée même qui est tombée en partage à la Belgique depuis qu’elle existe. Quelle a été, en effet, la vie de notre nation depufs son origine Jusqu’il nos jours? Ne fut-ce pas un seul combat, une lutte non interrompue, une continuelle effusion de sang, un gigantesque déploiement d’eflforts pour la défense de la liberté?
Malgré tous les malheurs que leurs ancêtres avaient eu à supporter pendant tant de siècles, et bien que plus éprouvés que tout autre peuple au monde, les Belges avaient, jusqu’à la tin du xvm* siècle, gardé intacte leur indépendance civique. La Joyeuse entrée, loi fondamentale du pays, fixait encore, à cette époque, les devoirs et les droits du prince et du peuple, et, à chaque avènement au trône, elle était, selon la coutume antique, solennellement jurée sous le ciel bleu.
A la même époque, se préparait sur le sol français une tempête qui devait ébranler l’Europe entière jusqu’en ses derniers fondements.
L’immoralité publique et l’iniquité déboutée de ceux qui, en France, à titre de chefs légitimes du peuple
devaient sen'ir d’exemple à celui-ci, avaient, dans ce grand pays, rendu les esprits mûrs pour recevoir une doctrine qui niait toute autorité et par suite semblait devoir anéantir à jamais la source de l’arbitraire et de scandaleux déportements.
D’orgueilleux esprits, armés de toutes les ressources de la science et de l’art, versaient lentement et avec une ferveur calculée, le poison du doute dans le sein du peuple. Ils proclamaient l’homme Dieu de la création et niaient le Dieu du ciel; ils allumaient dans toutes les âmes le sentiment des droits de l’homme et étouffaient, jusqu’à la dernière étincelle du sentiment du devoir.
Pleins de haine contre tout ce que leurs pères avaient édifié ou vénéré, ils jetaient la raillerie à pleines mains sur la religion et la moralité, sur toute espérance, sur toute foi; — trop ardents à l’œuvre et trop superbes pour nettoyer le champ envahi par l’ivraie, ils préféraient bouleverser le sol de fond en comble afin de pouvoir interroger un stérile désert et voir ce qui surgirait de son sein dévasté. En un mot, ils appelaient la malédiction et l’anéantissement sur tout ce qui existait, et entraînèrent le peuple français dans une voie qui n’avait pour jalons que les ruines éparses d’une société qui n’était plus.
Bientôt, lorsqu’il ne demeura plus rien dans les cœurs que la haine et l’incroyance, que la soif de la vengeance et l’aveugle désir de l’inconnu, — les fruits de l’arbre du doute se manifestèrent.
Paris, comme si l’enfer même eût été couvé sous son
i OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE,
sol depuis des siècles, Paris entra en éruption et éclata en une inconcevable furie... Ce volcan, gros de toutes les passions humaines, versa sa lave en torrents furieux jusqu’au-delà des frontières de France...
L’étranger, qui s’érigea sur-le-champ en réformateur du monde, nous offrit sa liberté à la condition que nous accepterions les chaînes de l’esclavage de la France.
Nous qui étions nés avec la liberté et qui l’avions possédée pendant tant de siècles, nous no reconnûmes pas cet héritage de nos aïeux dans la repoussante image de l’esprit de doute, du meurtre, de la dévastation et de la violence. L’indépendance de notre pays nous était toujours chère par-dessus tout... Nous refusâmes et fûmes écrasés sous la brutale supériorité du nombre.
En novembre 1792, la bataille de Jemmapes livra notre patrie, sans défense et abandonnée de tous, à la plus terrible oppression.
Les émissaires des clubs parisiens, où Danton, Marat et Robespierre trônaient comme les dieux du néant, se répandirent sur la Belgique comme une nuée de corbeaux avides de curée.
Pour cette fois ils ne demeurèrent que quatre mois dans notre pays; et cependant ce court laps de temps leur suffit pour mettre au pillage nos plus belles églises, pour entasser les vases sacrés dans des tonneaux et les conduire en France, pour frapper les communes de contributions militaires, pour faire vider aux bourgeois et aux paysans leurs boutiques et leurs granges en échange d’un papier-monnaie sans valeur, et emmener ainsi sur d’innombrables chariots l’or et les richesses de la Bel-
gique vers leurs antres insatiables, vers Paris inondé de sang*.
Se courbant sous la formidable puissance de la révolution, le peuple belge vit, avec une muette stupeur, l’anéantissement de ses libertés, de son bien-être, de sa religion, de ses mœurs; et s’il resta encore une étincelle d’espoir dans quelques cœurs, ce ne fut que grâce à une inébranlable confiance en la toute-puissance de Dieu et en l’assistance du ciel. Tout secours humain semblait vain et impuissant contre l’innombrable multitude des envahisseurs.
Ecourtant il vint un jour de délivrance : les Autrichiens battirent l’armée française à Neerwinden le 18 mars 1793. — L’etranger quitta notre sol.
Alors notre patrie, délivrée de l’amère oppression, reprit haleine. Lois, mœurs, langage, religion, tout retrouva sa première forme; chacun envisagea l’avenir avec confiance ; le commerce reprit immédiatement; les champs dévastés ou abandonnés reçurent à la hâte de nouvelles semences ; les signes de la domination étrangère furent arrachés, les églises furent ornées de nouveau; — et partout, aussi bien sur les visages que dans les cœurs, rayonna la joie de se sentir libre et la reconnaissance envers Dieu pour cette délivrance inespérée.
Ce que nous allons raconter s’est passé dans un village de la Campine brabançonne, que, pour certains
I . Voyci sur celle Iriste époque de noire histoire le hcl ouvrage : Hiitoir» dei Belget à la fin duxvui* itéele, par Ad. Borgnet. — Bruielles, 1811, 2 vol. in-S,
motifs graves, nous désignerons par le pseudonyme de Waldeghem .
Ce village était situé à quelques portées d’arbalète d’une grande chaussée de terre; l’endroit où se trouvait son humble petite église apparaissait de loin comme un parc de majestueux tilleuls au-dessus desquels s’élevait seule la croix du clocher, comme pour indiquer qu’une association humaine habitait en ce lieu à l’ombre du temple de Dieu.
De plus près, Waldeghem offrait un aspect riant et gai: les toits de ses chaumières étaient couverts de mousse, les façades tapissées de vignes ou à demPensevelies sous le paisible ombrage de larges noyers. Mais on y remarquait aussi quelques maisons de plus haute apparence : le presbytère, reconnaissable à la clochette d’alarme, était situé près du cimetière; non loin de là, la demeure moins élevée mais cependant gentille du sacristain — maître d’école; plus avant dans le village, la i)elle maison du notaire, et au delà encore la vaste brasserie avec ses étables et ses dépendances.
Entre les maisons et les chaumières qui semblaient semées au hasard des deux côtés du chemin, demeuraient des espaces vides à travers lesquels le regard pouvait errer sur des champs fertiles et de grasses prairies et s’élevait entin jusqu’à une ceinture de bois impénétrables qui entouraient le village de toutes parts et le faisaient ressembler à une délicieuse vallée encadrée de hautes montagnes.
Un jour d’été de l’an 1793, c’était kermesse à Waldeghem.
Devant l’église, sous les hauts tilleuls s’élevaient toutes sortes d’échoppes couvertes de toile tendue; mais ce qui s’y vendait on ne pouvait le voir, car les boutiquiers, les bras croisés sur la poitrine ou assis sur une caisse ou un banc, semblaient attendre paisiblement auprès de leurs boutiques fermées.
jDevant quelques cabarets on avait dressé des tentes de toile à voiles évidemment destinées à être offertes comme salles de danse aux villageois. Dans ces tentes aussi tout était calme et silencieux.
A voir le chemin du village, on eût pense que la kermès^ avait fini la veille, et que la population fatiguée, par paresse, n’avait pas encore enlevé les indices de ses réjouissances.
Ce calme universel eût pu sembler étonnant, car il était à peine trois heures de l’après-dîner, si en jetant un regard à travers les espaces vides qui séparaient les chaumières, on n’eût trouvé le mot de l’énigme.
Le long des sentiers qui, sortant des bois touffus, serpentaient vers l’église à travers les prairies et les champs, s’avançaient de nombreuses familles : hommes, femmes, enfants, portaient en main un livre de prières, un chapelet, ou l’un et l’autre à la fois.
Comme ces étroits sentiers ne pouvaient livrer passage qu’à une seule personne, ces gens s’acheminaient un à un en file pressée. De loin leur marche paraissait très-lente ; et n’eût été que la toilette des femmes, émaillée de rouge vif, de vert, de jaune, de blanc, ondoyait sur le bleu sombre du costume des hommes et trahissait le mouvement, on eût cru souvent que ces lignes de
peuple se tenaient tout à fait immobiles dans la campagne.
Ainsi les habitants de la commune de Waldeghem se rendaient de toutes parts à l’église pour assister au salut solennel qui devait bientôt commencer.
Si l’on n’apercevait pas encore le même mouvement au centre du village, cela provenait d’une habitude calculée des paysans qui quittent la maison d’autant plus tard qu’ils habitent plus près de l’église : de là vient que le mouvement commence aux extrémités de la commune ' et s’étend par degrés de proche en proche jusqu’à ce que le son de la cloche fasse accourir du cabaret les retardataires pour né pas manquer le commencement de l’office.
Et vraiment personne n’eùt voulu s’y exposer ce jourlà. Il devait se passer dans ce salut quelque chose de particulier qui piquait la curiosité de tous.
Bruno, le fils du notaire, qui faisait ses études à l’école latine des Augustins à Anvers, était en congé pour passer au village les jours de la kermesse. 11 avait une voix merveilleusement belle et était très-habile musicien. C’est pourquoi le sacristain avait depuis longtemps, et non sans grande peine, fait apprendre aux chanteurs de la confrérie de Sainte-Cécile un salut solennel dans lequel se trouvaient de nombreux solos. Bruno devait chanter ces solos.
Depuis trois mois, les familles des confrères de Sainte- Cécile n’avaient entendu parler que de ce salut et de la belle voix de Bruno ; et cette longue attente avait tellement mis leur curiosité en éveil qu’ils gagnaient en toute
hâte l’église, comme s’il devait s’y passer un événement de grande importance.
Peu d'instants avant que la cloche sonnât trois heures l’église était pleine de monde : les femmes et les filles se trouvaient sous la nef gauche; les petites filles du même côté, au milieu de l’église et vis-à-vis des petits garçons dont un passage libre les séparait; les hommes étaient rangés sous la nef droite. De cette façon un côté de l’église brillait, souriant et frais, de flots de dentelles blanches comme neige et de parures hautes en couleur, tandis que le côté opposé semblait s’assombrir sous la teinte monotone du costume bleu des paysans.
Les hommes eux-mêmes étaient disposés d’une façon particulière selon le rang et l’Age. Tandis que les plus âgés étaient éparpillés comme indifféremment au milieu de la nef, les jeunes gens et ceux qui touchaient à l’Age mûr se tenaient plus avant, près de l’autel de saint Sébastien, le patron de la confrérie des Archers. De tous les jeunes paysans non mariés il n’y manquait que les membres de Sainte-Cécile qui avaient déjà pris au jubé leur place accoutumée.
Près de l’autel de saint Sébastien se tenait un jeune homme à l’air hautain, le* coude appuyé sur la tablette d’un prie-Dieu et le visage à demi tourné vers l’image du saint. Son attitude avait quelque chose de dédaigneux , sa physionomie une expression dure et railleuse; on eût dit qu’il ne songeait guère qu’il se trouvât dans la maison de Dieu. Il lui échappait même de temps en temps des paroles moqueuses sur le compte (Je Bruno et du salut promis. Ces plaisanteries s’adres-
10 (EIJYRES D£ HENRI CONSCIENCE,
saient à un homme déjà vieux, au dos voûté, au visage ridé, qui était agenouillé, deux pas plus loin, devant un pilier.
Ce qu’il disait, devait grandement irriter le vieillard, car celui-ci serra les dents avec colère et lui dit avec rexprcssion du plus profond mépris :
— Tais-toi, impie vaurien ! tu n’es pas même digne de nouer les souliers de Bruno !
Les regards des voisins prouvèrent suffisamment qu’ils donnaient raison au vieillard; quelques-uns même s’éloignèrent avec dégoût de l’insolent jeune homme. Celui-ci s’en apercevant, eut un rire moqueur et haussa les épaules. Il songeait sans doute à tourmenter de nouveau le vieillard lorsque la petite porte latérale de l’église s’ouvrit tout à coup et que l’attention générale se dirigea vers ce point.
— Bruno ! dit le vieillard avec joie.
— Geneviève ! grommela le railleur, l’œil étincelant de rage.
En effet, un jeune homme à la taille svelte, aux traits purs, à la physionomie modeste comme celle d’une jeune fille, entra dans l’église, un gros bouquet de fleurs à la main ; avec lui avait paru une toute jeune fille, à peine sortie de l’enfance, mais ayant déjà les gracieux dehors de la femme, et d’une physionomie si régulière, si délicate, si noble, que son aspect fascinait et faisait rêver.
C’était Geneviève, la fille unique du sacristain maître d’école, qui avait répandu sur son enfant adorée tout l’amour que contenait son âme sensible, et dès l’ftge le
LA GUEllRE DES PAYSANS. 11
plus tendre, lui avait donné une instruction qui, parmi les villageois, la faisait passer pour une merveille.
La jeune fille, qui tenait aussi un bouquet à la main, prit de même celui de son compagnon.
Elle traversa lentement le chœur, monta les marches de l’autel, enleva les fleurs à demi flétries et mit à la place, en l’honneur de Dieu, son offrande fraîche et parfumée auprès du tabernacle. Puis elle revint sur ses pas et prit la chaise que Bruno tenait prête pour elle.
Le jeune homme, pour se rendre au jubé où déjà le sacristain faisait résonner l’orgue, traversa lentement l’église.
Sur son passage le silence fut troublé par le mouvement des chaises; chacun se haussait pour voir le bel étudiant qui allait chanter le solennel salut; qu’il fût le bienvenu parmi ses compatriotes, c’est ce qu’on voyait assez au sourire approbateur et bienveillant qui rayonnait sur tous les visages à son adresse. Lui, ému par ces hommages, courba la tête comme s’il en eût été confus, pressa le pas, et atteignit sa place au jubé au moment même où le sacristain ouvrait tous les tuyaux de l’orgue et annonçait par là la venue du curé.
Le curé entrait en effet par une porte voisine de l’autel. Il était impossible de voir un homme qui inspirât le respect plus que æ prêtre. Bien qu’il fût âgé de soixante-dix ans au moins et qu’il fût de haute taille, il marchait encoi’e droit, comme si le sentiment de la majesté de sa mission eût aussi imprimé de la majesté à ses allures et à son. maintien. Des cheveux blancs, brillant comme la neige au soleil, ceignaient son front et descendaient sur
1> ÛKUVRES D£ HENIU CÜNSCiENCE.
ses épaules dans une opulence naturelle et sans recherche. De profondes rides sillonnaient son visage calme et doux ; ses yeux étaient encore pleins de vie et attestaient par la placidité du regard la charitable bonté du cœur.
A son entrée, au moment où il promena un long regard sur ses paroissiens, un céleste sourire sembla illuminer ses traits, et on eût dit que Témotion humectait ses yeux. Il s’arrêta un instant près de la porte, et, comme ravi dans un songe bienheureux, il contempla la foule entassée dans l’église jusqu’à y étouffer.
Sauf bien peu, il avait baptisé tous ces gens-là; il les avait initiés tous à la doctrine du Christ; il les avait consolés dans leurs maladies, assistés dans leurs misères; il leur avait montré le ciel comme suprême espoir, alors que l’enfer en révolte avait vomi sur la patrie la persécution, le meurtre et le pillage. Il savait tout ce qu’ils avaient jamais fait ou pensé ; il n’y avait pas dans leurs cœurs de repli, si profond qu’il fût, dont l’œâl du vieux prêtre n’eût pénétré le secret.
Ce peuple était pour lui plus qu’une réunion de frères, c’était sa lignée spirituelle, la propriété bien-aimée de son cœur; il vivait pour ces braves gens et les aimait comme un tendre père aime ses enfants.
Mais aussi combien ne le vénéraient-ils pas! Quel amour ils avaient tous voué à celui qui, image de Dieu même, se trouvait au milieu d’eux, pour soulager, consoler et bénir à chaque événement qui venait se poser comme un jalon dans leur monotone chemin à travers le monde !
Comme un fugitif rayon de la pensée, cette contemplation traversa le cœur paternel du prêtre, et il se sentit pris d’une grande joie en revoyant heureuse sa famille chérie, après les amères et désespérantes persécutions qu’elle avait eu à endurer.
Encore tout absorbé par cette douce préoccupation, il se tourna vers l’autel pour commencer le salut. Le frais parfum des fleurs s’exhala vers' lui en odorante effluve. Un regard de reconnaissance s’échappa de ses yeux, tandis, qu’en passant, il adressait à la jeune Geneviève un affectueux sourire.
Le salut commença. Les membres de Sainte-Cécile se trouvaient là au grand complet, et comme ils avaient été instruits par le sacrishiin avec une extrême sollicitude, ils chantèrent avec beaucoup plus d’ensemble que d’habitude; mais, dans la conviction qu’ils étaient bien dressés, ils criaient d'autant plus fort, et cherchaient à faire dominer leur chant sur les sons tonnants de l’orgue, comme s’ils eussent disputé le prix, dans un concours, au puissant instrument.
Cela dura ainsi quelque temps, jusqu’à ce que Bruno, après un intermède de l’orgue, dut reprendre l’hymne en solo.
D’une voix posée, douce, à peine entendue, mais si pure et si nette qu’elle allait droit à l’âme, Bruno entonna le cantique de louange :
Ave maris Stella...
Et puis, élevant peu à peu le ton, et imprimant à son chant par le tremblement des notes un carac-
li CEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
1ère de plus en plus touchant, il atteignit la strophe ;
Monstra te esse matrem...
qu’il soupira d’abord d’une voix basse et comprimée, et qu’il lança ensuite vers le ciel comme un cri de détresse, comme une plaintive supplication.
Il continua ainsi l’hymne, conduisant sa merveilleuse voix de ténor avec une aisance, une facilité de mouvements, une liberté qui faisait oublier la musique, comme si le rhythme et le chant étaient le langage de l’ftme humaine.
Et il faut bien que tout ce qui est vrai et beau rencontre dans tout cœur, quelque humble qu’il soit, des cordes qui résonnent et vibrent à l’unisson, car il régnait dans l’église un calme aussi profond que si tous les villageois avaient été changés en statues.
Un seul homme frottait de temps en temps les pieds sur le sol et toussait avec force ; c’était le railleur que nous avons vu près de l’autel de saint Sébastien.
Bien que ce bruit indignât de nombreux assistants, il ne put cependant troubler l’émotion des autres ; la belle voix de Bruno les tenait plongés dans l’oubli du monde entier; il leur semblait que leur âme montait aussi, quand les sons, conduits avec art et sentiment depuis les notes basses, s’élançaient enfin vers le ciel de la puissante poitrine de Bruno et, retombant en pluie mélodieuse, remplissaient toute l’église.
On dit que la musiqneest une langue obscure. Quand elle est mal parlée ou qu’elle force la nature à des effets bizarres et recherchés, oui, sans doute; mais la véritable
musique est le langage de l’âme, et quand elle parle du cœur au cœur, l’enfant qui bégaie comprend, ou plutôt sent lui-même ses moindres accords.
Les paroles que chantait Bruno appartenaient à la langue latine; la forme matérielle n’avait par conséquent rien d’intelligible pour ceux qui l’écoutaient, — et cependant les villageois comprenaient ce qu’il disait, et cependant iis recevaient et partageaient l’impression de chaque parole. Ils comprenaient bien que c’était une prière, une prière si solennelle, si ardente, si entraînante, qu’ils n’en avaient jamais entendu une semblable; une prière dont les accents tristes et profonds oppressaient leur sein ému, qui les faisait regarder le ciel en frémissant quand elle s’élevait, suppliante, vers Dieu, qui les faisait trembler et les forçait â courber la tête quand les notes douces, traînantes, animées par un craintif tremblement de la voix, leur faisaient sentir que le chanteur s’humiliait devant le Tout-Puissant; une prière enfin qui gonfla tout à coup leur poitrine, et les ravit en extase quand le beau chanteur entonna le Magnificat, et que la strophe :
Magnificat anima mea Dominum...
jaillit de la poitrine de Bruno et alla comme le son éclatant d’une trompette frapper les voûtes de l’église.
Le salut continua, niêlé de rentrées du chœur, de prières du prêtre et de solos de Bruno, jusqu’au moment oü l’office étant fini , chacun se leva pour quitter l’église.
Bruno descendit du jubé et fendit le flot du peuple
qui sortait pour rejoindre son père et Geneviève assis près de l’autel.
Le jeune homme semblait en extase et souriait radieusemcnt ; une vive couleur colorait ses joues, et il jetait sur la foule un regard amical comme s’il eût voulu demander ce qu’on pensait de son chant. Toutefois personne, ni homme, ni fennne, ne répondit à son sourire : tous s’éloignèrent de lui avec un muet respect pour lui faire un large passage, et s’arrêtèrent à le regarder d’un air stupéfait connue si un prodige eût passé sous leurs yeux.
En réalité, ces gens simples étaient encore tout à fait sous l’impression de sa voix enchanteresse; leurs cœurs palpitaient encore d’émotion; il leur semblait impossible que ce jeune homme pût posséder une pareille puissance, et que ce fût lui qui avait versé dps leur sein le sentiment, incompris jusque-là, de leur propre dignité et de la grandeur de la vie ; lui qui leur avait fait sentir qu’il y avait en eux, sous la rude enveloppe de l’homme, un être d’une nature plus haute, un être sensible et poétique.
Voilà pourquoi ils contemplaient, avec une reconnaissante admiration, Bruno, qui se dirigeait vers le haut de l’église.
Le vieillard que nous avons montré près de l’autel de saint Sébastien pleurait tellement, appuyé contre un pilier, que ses larmes mouillaient le pavé de l’église.
Le jeune homme s’en aperçut, courut à lui, et lui demanda avec intérêt la cause de sa tristesse :
— Bruno, mon cher Bruno, dit le vieillard en soupi-
LA. GVERRE DES PÂTSAnS.
rant, tandis que régarement de la joie se peignait sur ses traits, — maintenant... maintenant j’ai assez vécu. Que Dieu vous récompense pour le bonheur que vous avez donné à votre pauvre Jean. Je suis tout hors de moi; c’est comme si je sortais du Paradis !
— Je crois bien, il est ivre ou fou ! dit d’un ton railleur l’insolent jeune homme dont le coude s’appuyait sur le prie-Dieu de l’autel saint Sébastien.
Le vieillard se retourna et répondit avec un enthousiasme étrange :
— Ah ! moque-toi de moi, appelle-moi Jean le fou, mais vois-tu, insensé Simon, j’ai porté cet enfant dans mes bras quand il était tout petit; je l’ai élevé, je lui
ai donné toutes mes prières; Dieu m’a exaucé, voilà / Bruno !
— Joli blanc-bec ! dit l’autre en ricanant, qui se nu-t là à piailler comme une fille. 11 faudrait lui mettre un cotillon et un bonnet, à votre Bruno !...
— Allons, viens, Jean ! dit le jeune homme en tirant le vieillard par la main, laisse là Simon et viens avec nous à la kermesse ; mon père me l’a permis.
A cet instant l’église était à peu près vide ; les personnes qui s’y trouvaient encore la quittèrent de même.
Au dehors tout était changé comme par un coup de baguette magique. Déjà l’on éntendait au loin les sons séducteurs du violon et de la basse percer les bruits tumultueux de la kermesse.
Quelques vieilles gens étaient cependant restés au cimetière pour s’enquérir des nouvelles, si tant était que quelqu’un en connût. On parlait de la république fran-
çaise, des jacobins, de la mort de Marat, et de l’empereur d’Autriche ; on s’applaudissait de la belle moisson de l’année et l’on e.xprimait l’heureux espoir qu’à l’avenir Dieu préserverait le pays du pillage et de la dévastation.
Là se trouvait aussi l’impudent jeune homme qui, pendant le salut, avait appuyé son bras sur le prie-Dieu de saint Sébastien. C’était Simon, le fils du brasseur, à qui la mort prématurée de sa mère avait permis de prendre le mors aux dents, et qui même pendant les premiers mois de la domination française avait couru à Druxelles sans que personne sût ce qu’il avait fait dans la capitale. Il en était revenu avec de mauvaises idées, et c’en était assez pour faire penser aux paysans qu’il n’y avait pas fréquenté bonne compagnie.
Quoi qu’il en fût, personne ne l’aimait dans le village, dont il scandalisait les paisibles habitants par son inconduite et ses rudes et grossiers propos. Seulement on trouvait toujours autour de lui quelques jeunes paysans d’entre les plus pauvres et qui l’accompagnaient partout pour vider les pintes de bière qu’il avait coutiune de leur payer dans tous les cabarets.
C’était dommage pourtant : en vérité, Simon pouvait passer pour un beau garçon. Il était de haute taille, ses traits étaient réguliers, et il avait passablement d’instruction; mais son attitude était hautaine, sa physionomie dure et son sourire habituel amer et dédaigneux. Un œil expérimenté eût découvert de prime abord que ce jeune homme, bien qu’il eût vingt-quatre ans à peine, était déjà dégoûté de la vie, parce que lui-même
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avait corrompu cette vie par son orgueil et son inconduite.
Il paraissait ne plus rien subsister en Simon que l’égoïsme et le désir de dominer les autres, afin de se venger ainsi du mépris général.
Il avait d’ailleurs une haute et flatteuse idée de ses qualités personnnelles : pour chanter, danser, s’incliner, se montrer gracieux et poli, personne ne s’y entendait comme lui; esprit, faciUté d’expression, savoir inné, personne ne possédait tout cela plus que lui. Ses compatriotes, disait-il, étaient un tas de rustres imbéciles qui se laissaient chasser dans leur lit par le curé armé du portrait du diable, et passaient des nuits entières à rêver de l’enfer et du purgatoire
En ce moment, Simon était à l’entrée du cimetière avec cinq ou six jeunes paysans mal vêtus qui lui rappelaient qu’il avait promis de payer vingt pintes de bière dès que le salut serait fini; mais Simon ne les écoutait pas et était occupé à donner à sa toilette un air dégagé et galant, comme s’il eût attendu quelqu’un sur qui les grâces de sa personne devaient faire impression.
En effet, cinq ou six personnes sortirent en cet instant par la porte latérale de l’église.
C’était le notaire, sa femme, son fils Bruno et son vieux domestique Jean, et avec eux le sacristain maître d’école et sa fille Geneviève.
Les deux familles s’avançaient lentement au milieu des villageois causeurs, qui se rangeaient de côté avec respect et fixaient sur Bruno et Geneviève un regard flatteur et admiratif. Sur le visage d’un grand nombre et
dans les regards significatifs qui s'échangeaient^ il était facile de voir que les paysans se disaient en euxmémes :
— Ils sont nés Tun pour l’autre. Il n’y a pas de plus beau couple au monde !
Cette conviclion était empreinte plus profondément encore sur les traits du notaire et du sacristain ; leurs yeux rayonnaient d’orgueil et de joie.
Mais celui qui semblait heureux jusqu'à en peixlre la tête, c’était le vieux domestique Jean. 11 s'efforçait de redresser son dos voûté, tournait la tête de tous côtés, et contemplait les gens d’un œil fier, comme s’il eût voulu dire :
— C’est moi qui l’ai élevé !
A l'entrée du cimetière, il leur fallut passer tous devant Simon, qui, le visage irrité et envieux, frémit de jalousie en voyant Bruno et Geneviève s’avancer vers lui, la main dans la main.
Le fils du brasseur lança à la jeune fille un coup d'œil si dur qu'elle baissa la tête et retira sa main de celle de Bruno ; puis il jeta sur le jeune étudiant un regard fixe et perçant comme une provocation. Cependant, quand Geneviève passa devant lui, il se montra de nouveau aimable, sourit gracieusement, et dit ; bonjour! d’une voix douce; mais la jeune fille, confuse ou troublée, détounia la vue et courut vers son père, qui se trouvait déjà sur le chemin du village.
Le vieux domestique avait remarqué tout cela avec colère; il vint se placer devant Simon, le menaça du poing et dit :
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— Encore une fois ! impudent ivrogne !
Simon, les yeux baissés, était appuyé contre le mur de l’église. Des paroles confuses de rage et de vengeance s’échappaient de sa bouche. Il n’entendit pas le domestique.
Il demeura ainsi quelques instants absorbé par son dépit; soudain il se redressa, et cria à ses compagnons :
— Allons , il faut se monter aujourd’hui ! Vous boirez, vous boirez autant que vous voudrez. La kermesse n’est pas encore finie ; nous verrons encore de singulières choses !
Suivi de ses compagnons, il s’élança, comme un furieux, à travers la foule , et se précipita, en criant et tempêtant, dans une tente où l’on dansait.
Sur le marché, centre de la kermesse, il se faisait un tel tapage, il y avait une telle foule, qu’au milieu de cette formidable cohue un spectateur paisible eût pu facilement perdre la tête ou devenir sourd.
Les clameurs des charlatans, des boutiquiers et des escamoteurs , le roulement des tambours , l’appel éclatant des cornets et des trompettes , le son aigu des violons, le plaintif grognement des porcs qui se trouvaient par centaines sur la place, le chant à pleine voix des jeunes gens, et bien d’autres bruits retentissants, se confondaient en un bourdonnement croissant, qu’on aurait pu prendre, à quelque distance, pour le murmure d’une ruche gigantesque.
La foule ondoyait sur le marché comme un fleuve ; on se heurtait, on s’écrasait, on se marchait sur les
it OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE,
pieds... mais sur tous lés visages on lisait la gaieté et une joie débordante et expansive.
D’un côté, celui où la place monte vers l’église, se déployaient de nombreuses boutiques offrant en vente friandises, jouets, ustensiles de ménage, étoffes ou vêtements tout confectionnés. Ce côté était cabne et paisible en comparaison de l’autre ; là on ne remarquait ni tumulte ni hâte, sauf parfois qu’un paysan ou l’autre manquait de tomber à la renverse sous le choc d’un gigantesque morceau de pain d’épice qu’on poussait vers lui d’une boutique pour le décider à l’acheter.
Les parents de Bruno et de Geneviève avaient dirigé leurs pas vers ces boutiques; ils s’y arrêtèrent quelque temps, jusqu’à ce que le jeune homme eût acheté un magnifique livre de prières à fermoirs d’argent, cadeau de kermesse offert par lui à son amie.
Ils voulurent alors parcourir aussi l’autre côté du marché, afin de voir ce qu’annonçaient le joyeux vacarme, les sauts, les» grimaces et les grands gestes à tour de bras des charlatans et des escamoteurs.
11 régnait là une animation extraordinaire, on eût dit qu’une armée entière de criailleurs et de bouffons s’y était donné rendez-vous.
Quelque part que parussent Bruno et Geneviève, on leur faisait place sur-le-champ, soit par respect, soit par affection ; et bien que les deux familles se tinssent à distance des bateleurs, ils pouvaient néanmoins tout entendre et voir.
Au coin qui avoisine l’auberge du Lion se tenait un charlatan étrangement vêtu et portant au cou une
LA GUKRHE DSS PAYSANS. . «3
chaîne formée de dents humaines. Son paillasse jouait de la trompette et racontait, en termes pompeux, les merveilles inouïes que son maître avait opérées dans tous les pays du monde. A titre de preuves, il montrait des parchemins garnis de sceaux ronge.s, et sur lesquels était écrite la confirmation de ses paroles en langues étrangères, que naturellement personne me pouvait lire ni comprendre.
A pein'ê le bouflbn était-il à la moitié de sa harangue, qu’il s’avança un paysan dont la joue gonflée laissait assez voir quel mal le tourmentait.
— Eh bien , Sus ', que vas-tu faire? demanda le notaire. Le gaillard va te martyriser.
— Peu importe! grommela Sus, je ne puis plus le supporter. Quand il devrait m’arracher la tête du corps, il faut que cette dent sorte !
Le diarlatan, remarquant cette proie, se mit à se frotter les mains, fit taire le paillasse; il saisit par l’épaule le paysan souffrant et l’attira à lui, en disant à la foule avec une majestueuse gravité :
— Vous allez voir, honorables auditeurs, que je ne suis pas venu ici comme tant d’autres charlatans , inspecteurs d’urines , arracheurs de dents et enleveurs de cors aux pieds, qui n’ont jamais étudié, et vous arrachent souvent la moitié de la mâchoire avec la dent. Non, non, faites attention , vous allez voir comment maître Nicophorus entend son art !
Il releva sa manche droite, fit claquer scs doigts