Les empereurs d’Autriche
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Iis OEUVRES DE RENRl COMSCIERCE.
nous ose proférer une plainte, la mort ou la prison étoulfent ce ressouvenir timide de nos droits perdus. Ah !... et il nous faudrait aimer cette affreuse servitude, parce que nos bourreaux assurent qu’elle s’appelle liberté ?
— Que tu es injuste! Combien tu es ingrat! s’écria Simon Brutus. Nous sommes vos bienfaiteurs, et tu nous appelles vos bourreaux !
— Nos bienfaiteurs ! reprit le brasseur en levant les mains au ciel... La persécution, le meurtre, l’incendie, sont-ce là des bienfaits ! Le langage des hommes auraitil changé de signification ?
— C’est que tu ne le comprends pas. L’ignorance qui, pendant des siècles, a retenu le monde dans les ténèbres, a obscurci votre intelligence et vous a rendus incapables de saisir la vérité. Vous attachez le plus haut prix à des choses insignifiantes, 9 des choses qu’on vous a fait respecter et aimer comme on fait aimer leurs jouets aux enfants, pour détourner leur esprit de préoccupations plus sérieuses. Et voilà comment il se fait que vous méconnaissez les bienfaits les plus précieux qui pussent être donnés à l’humanité, c’est-à-dire la lumière, la raison, l’indépendance, la liberté, la fraternité... Et cependant nous vous apportons tout cela au nom de la généreuse République française !
Depuis un instant le brasseur écoutait en frémissant et l’œil étincelant les paroles de son fils. Tout à coup il se leva vivement et s’écria avec une indignation croissante qui finit par dégénérer en colère :
— La lumière ! Lancer au ciel de sanglants et odieux
blasphèmes et insulter à Dieu; mettre le sauvage désir à la place de la vertu, lâcher la bride aux passions, ne reconnaître d’autre loi qu’un orgueil insatiable, donner pour unique mobile à ses actions, à ses paroles la plus lâche brutalité... c’est là la lumière? c’est là la raison? L’indépendance, dis-tu? Dépouiller un peuple qui était libre et indépendant depuis des siècles, et cela parce qu’il est petit et faible, le dépouiller de sa langue, de ses lois, de ses mœurs; lui voler ses trésors, le persécuter, le torturer, l’opprimer de toutes façons, lui poser sur la nuque un pied insolent et le charger de fers comme un troupeau d’esclaves... Voilà l’indépendance que vous nous apportez! — La fraternité! Si ce sentiment a jamais existé dans le pays que tu sers, des monstres l’ont étouffé dans le sang humain. Est-ce la fraterjiité qui a tiré de l’enfer la guillotine parce que les glaives manquaient au massacre? Est-ce la fraternité qui a conduit à l’échafaud un roi innocent et sa famille? Est-ce la fraternité qui a fait noyer des populations entières parce que la guillotine même ne fonctionnait pas assez vite ? Est-ce elle qui, dans les rues de Paris, a fait braquer des canons sur les républicains eux-mêmes, parce que la mitraille va vite en besogne, et abat les hommes comme le moissonneur les épis? Est-ce elle peut-être qui faisait hurler l’infernal Marat qu’il voudrait voir tomber cent mille têtes pour que la vue des torrents de sang enflammât davantage encore l’amour pour votre liberté impie et votre haine ardente contre l’humanité? Est-ce elle qui vous a poussés vers les prisons regorgeant de victimes et vous a excités à égorger avec une rage
inouïe des milliers de prisonniers, et à vous baigner jusqu’aux genoux dans le plus noble sang de la France? Ah ! dites plutôt que vous êtes abandonnnés de Dieu, que l’esprit du mal s’est emparé de vous et vous mène à l’éternelle damnation en vous faisant accumuler forfaits sur forfaits! — Vous nous apportez la liberté? Quand l’étranger a-t-il apporté la liberté à un peuple? Qui vous a appelés? Vous attachez notre patrie à la remorque de la France égarée... Qui vous a donné le droit de faire de nous les esclaves de l’étranger? — Vous nous apportez la lumière? Pour nous toute lumière vient de la source de l’éternelle sagesse ; elle descend de là-haut sur l’humble humanité; vous n’avez rien que l’éclair dévorant qui jaillit du bourbier de vos üévreuses et mauvaises passions, et s’élance contre le ciel comme une horrible insulte à Dieu...
— Silence! plus un mot! s’écria Simon Brutus en se levant furieux. Si tu as des dieux que tu n’aimes pas à entendre blasphémer, j’ai, moi aussi, une foi que je ne veux pas laisser insulter ! Ah ! tu as failli me faire mourir d’indignation... et si tu n’étais pas mon père...
A cette dernière exclamation il saisit un pistolet, et son poing en tourmenta convulsivement la crosse.
— • O mon Dieu ! s’écria le pauvre père d’une voix décliirante, tandis que sa tête se renversait sur le dossier de la chaise et qu’il élevait ses mains jointes vers le ciel, ô mon Dieu ! épargnez ce crime à mon enfant!
La pâleur de la mort se répandit sur son visage ; ses yeux se fermèrent , ses bras inertes s’affaissèrent le long
de son corps il gisait là comme un cadavre inanimé.
A cett.e vue Simon Brutus fut saisi d’une e.\trême frayeur; il courut tout tremblant à son père, lui pressa les mains, s’éloigna de nouveau, alla prendre de l’eau et en baigna le front glacé du vieillard, en lui prodiguant des paroles de consolation.
Après de longs efforts il vit enfin son père revenir à la vie. Le vieillard ouvrit les yeux avec une sorte d’étonnement, promena un instant son regard autour de la chambre, sans conscience de son état, et, poussant un cri d’angoisse, porta vivement les mains à ses yeux pour cacher les larmes qui commençaient à couler abondamment sur ses joues.
Simon Brutus ne savait que faire : on pouvait lire sur ses traits et deviner à l’inquiète agitation de ses mouvements qu’il était en proie à un profond dépit : un sentiment où se mêlait l’impatience et la honte s’élevait en lui.
Qûelque chose lui disait que sa position était ridicule; un autre sentiment s’etforçait aussi de trouver place dans son cœur, la pitié que lui inspirait la tristesse de son père.
Il lui prit de nouveau la main.
— Mon père, lui dit-il, tu t’es trompé; mon intention n’était pas de te menacer. Je voulais dire seulement qu’un autre que toi n’eût pas impunément outragé la République française en ma présence. Tu me crois donc bien perv'erti, bien méchant, pour avoir eu peur de moi, comme si j’étais capable de te faire du mal? Allons, calme-toi et ne parlons plus de cela...
Le vieillard se leva en silence, retira sa main de celle de son fils et se dirigea vers la porte :
— Tu me quittes après ce déplorable incident? dit Simon Brutus d’une'voix calme et en poussant un soupir. Pardonne-moi plutôt mon emportement; il vient de la profondeur de mes convictions. Le débat n’était pas entre nous deux, mon père; ton opinion est opposée à mes principes, et, dans ces temps de régénération du monde, l’homme disparaît devant les idées en lutte.
— J’étais venu ici pour te demander une grâce, dit le père avec le calme de l’abattement et en s’arrêtant au milieu de la chambre, mais je sens que ma prière serait rejetée. Il est donc inutile que je tente un effort : tu serais inflexible et impitoyable comme ceux dont tu es l’émissaire.
— Parle toujours, répondit le chef; peut-être me serat-il possible de te prouver le contraire.
— Simon, dit le père d’une voix pleine d’affliction, notre pauvre curé a quatre-vingts ans; sa vie touche à sa fin, il mourra en prison. Tu crois pouvoir livrer à tes chefs le prêtre à cheveux blancs? Hélas, c’est un cadavre que tu leur présenteras. C’est cet excellent homme qui t’a baptisé ! Il s’est tant réjoui lors de ta naissance, car c’était mon ami dévoué et c’était lui qui avait prié Dieu de bénir mon union avec ta mère... Par pitié pour moi et pour lui, laisse-le aller, accorde-lui la grâce de pouvoir momir paisiblement auprès de son humble église !...
Le chef secoua négativement la tète et parut profondément attristé.
— Et Geneviève! poursuivit le brasseur; c’est une
LA GUEllRE DES PAYSANS.
femme; elle n’a rien fait qui puisse t’irriter; elle est innocente comme un agneau. Simon, mon fils, donne-lui la liberté ! Son père est au lit, agonisant ; la perte de son unique enfant lui a percé le cœur !
— Si tu savais, mon père, ce que tu me demandes ! s’écria Simon Brutus avec douleur.
Le brasseur crut sans doute que son fils hésitait et penchait vers une décision favorable. Cette idée illumina tout à coup son visage d’un rayonnement d’espérance; il se laissa tomber aux pieds de Simon Brutus et s’écria en levant vers lui des mains suppliantes :
— Mon fils, vois, ton père est à tes pieds ; oh ! ne sois pas inexorable; écoute, écoute ma prière! Accorde-moi la liberté de ces innocentes victimes : je te bénirai et je prierai Dieu pour toi !
Simon Brutus, frémissant d’émotion, releva son père et demeura un instant plongé dans une muette méditation.
— Ah ! Simon, ne te laisse pas dominer par l’esprit du mal ! dit le vieillard d’une voix suppliante.
Le chef releva la tête; ses traits portaient l’empreinte d’une tristesse profonde.
— Le curé n’est pas mon prisonnier, dit-il ; il appartient à l’administration centrale qui m’a chargé de procéder à son arrestation. Geneviève sert d’otage jusqu’à la soumission de Bruno aux lois de la République française : elle n’épousera pas mon ennemi. Ce que tu me demandes est impossible. Quoi qu’il m’en coûte, je dois rejeter ta prière : le devoir me l’ordonne.
Le malheureux père se dirigea vers la porte en ver-
15« oe:uv’'res de iienri conscience.
sont de nouvelles larmes, et dit avec l’accent du désespoir :
— Simon, je dois te quitter; il me faut m’en aller, me
hâter, car quelque chose me pousse à une action terrible. Ma bouche veut maudire le bourreau issu de mon sang ; mais mon cœur est encore assez fort pour refuser la malédiction. Ab! tu ne me ven-as plus jamais: ton père quitte le village où il est né; il va cacher sa honte et son désespoir, il va expier quelque part, dans la solitude, le péché de t’avoir donné la vie; il va pleurer, gémir, mourir dans un lieu que tu ne connaîtras jamais
Simon Brutus s’élança vers son père ; mais le vieillard, tout en larmes, avait quitté la chambre avant que son fils pût l’atteindre.
L’inexorable tils rentra, tomba sur une chaise accablé par l’émotion, et posa la tête sur la table.
Il murmura quelques mots inintelligibles, comprima son front de la main à le briser, et demeura longtemps comme anéanti dans une douloureuse rêverie.
Enfin, au bout d’im quart d’heure, il se leva. Un sourire amer crispait son visage; un feu sombre étincelait dans ses yeux.
11 alla à la porte, appela le sergent, et lui dit d’une voix entrecoupée :
— Qu’on surveille soigneusement le prêtre et la femme. Si mes ordres sont méconnus, je brûle sans miséricorde la cervelle aux coupables. Qu’on fasse tous les préparatifs nécessaires pour venger l’assassinat du caporal : dans une heure nous irons au village et met-
Irons en feu ce qui doit être détruit. Qu’on se tienne prêt !
Ces ordres donnés, Simon Brutus se mit à parcourir la chambre d’un pas rapide, en maugréant et blasphémant, comme s’il eût été poursuivi par quelque pensée affreuse.
Lorsqu’on voulait quitter la commune de Waldeghem pour gagner le village le plus voisin, dans la direction de Turnhout, les habitants vous montraient une haute et épaisse forêt, et vous indiquaient un sentier qui s’enfonçait dans la partie la plus sombre du bois.
Ce sentier vous faisait d’abord traverser un taillis de chênes qui, malgré son étendue, portait encore les traces du travail de l’honune; mais à mesure qu’on pénétrait plus avant dans la forêt, une sauvage nature prenait par degrés le dessus.
Bientôt le sol s’accidentait en collines et en vallées, et se couvrait de plantes de toute espèce qui croissaient an hasard dans im désordre complet.
Là des bouleaux, des trembles, des chênes, élevaient vers le ciel leurs larges couronnes de verdure , et couvraient de leur ombre les arbres de moindre taille ; ceuxci, trop nombreux, se refoulaient les uns les autres, et, comme étouffés, semblaient chercher à l’envi une issue vers la lumière. Partout où quelques rayons de soleil parvenaient obliquement jusqu’au sol, des buissous s’é-
talaicnt avec une luxurieuse vigueur, et poussaient leurs branches à travers tout jusqu’à ce qu’une végétation plus puissante vînt leur ravir l’air et la lumière. Plus loin , au bord d’un ruisseau presque invisible , des saules et des aunes baignaient dans l’onde fraîche leurs fantastiques racines , ou bien encore le sol, s’affaissant brusquement, se transformait en marais mouvant ou se • dissimulait sous la haute et grisâtre végétation du myrte sauvage.
A une profondeur de plus d'une demi-lieue dans la forêt se trouvait un endroit nonomé le Zandberg parce que le sol humide jusque-là s’y élevait tout à coup de façon à former une colline passablement haute, et offrait un vaste espace presque nu, et qu’on eût dit ménagé à dessein au milieu de l’impénétrable fourré qui s’avançait de toutes parts jusqu’au pied de la dune de sable.
C’est là qu’une partie des habitants de Waldeghem s'étaient réunis et réfugiés.
C’était un étrange et mystérieux speotacle.Tout autour du Zandberg, sur la lisière du bois et cachés en partie sous le feuillage, une foule de gens étaient assis par petits groupes, la tête dans les mains, muets et immobiles, comme s’ils eussent été privés de vie.
Il était facile de voir que la crainte de la mort avait fait fuir des familles entières vers ce lieu retiré, car bien que les jeunes hommes y fussent les plus nombreux, on y remarquait aussi des vieillards, des femmes et des en-
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