‹ Œuvres completes de Henri Conscience La guerre des paysansChapitre 9 sur 16 · Bois marécageux · texte numérisé non relu

Bois marécageux

i. Bois des aunes.

86 OEUVRES DE UENIU COîISCIEi'tCE.

brassa tendrement, serra la main à son père et disparut avec le domestique.

Le notaire alla verrouiller la porte, revint s’asseoir auprès de sa femme, et dit en soupirant :

— Ne t’émeus pas tant. Maria; c’est du vin qu’ils veulent; je leur donnerai tout ce.qu’ils désireront. Bruno est caché ; ce soldat seul ne peut venir pour lè prendre, et d’ailleurs il ne le découvrirait pas... — Tu ne peux demeurer ici, toi. Maria; va là-haut et ne crains rien; si je donne au soldat le vin qu’il vient chercher, il sera satisfait. Cela n’ira pas au delà de quelques gros mots et d’un peu de bruit qui ne doivent pas t’inquiéter.

La femme ne répondit pas et demeura assise, la tète appuyée dans les mains.

' — Si tu ne veux pas encore aller dans ta chambre.

Maria, reste un instant ; mais dès qu’on frappera, retiretoi du moins sans tarder.

Bien que le notaire s’efforçât de consoler sa fename, lui aussi n’était pas sans inquiétude.

Tous deux n’échangèrent plus que de rares paroles en attendant le soldat annoncé.

Déjà il s’était écoulé un certain temps, et ils commençaient à espérer que la visite redoutée n’aurait pas lieu, lorsqu’un coup pesant frappé à la porte et le bruit d’un sabre les fit bondir.

La femme, toute tremblante, monta rapidement l’escalier.

Le notaire s’approcha de la porte, et demanda en français :

— Qui est làî

Di-.iitiz .-d h Goo-'Ic

— Caporal de la République française, répondit-on.

Le notaire tira les verroux et ouvrit la porte.

Un soldat, le sabre au poing, s’élança dans l’intérieur, et, brandissant son arme au-dessus de sa tête, courut tout autour de la chambre sans faire attention au notaire.

— Où est le scélérat? cria-t-il... que je le fende en deux, le traître ! Quoi ! conduire à une lieue de son chemin un soldat de la République française... le faire tomber dans un fossé d’eau puante ! Où est-il le scélérat, le brigand?

— Que désirez-vous, monsieur? demanda le notaire troublé.

— Monsieur ! monsieur ! s’écria le caporal ; si tu ne veux pas faire connaissance avec mon sabre, appellemoi citoyen, comme il convient à des hommes libres.

— Eh bien, citoyen, puis-je savoir ce que vous désirez? Je suis à votre service. *

— Celui-ci du moins parle français, murmura le soldat en regardant toujours autour de lui, les yeux écarquillés, les dents serrées, comme s’il voulait dévorer quelqu’un.

Enfin il se tourna vers le notaire et reprit :

— Ce que je désire? je veux savoir où est ton domestique, un scélérat qui marche comme une tortue, égare les gens dans les bois et veut apprendre à nager aux soldats de la République française... Où est-il? parle vite ! mon sang boutj il faut que je le tue; pas de grâce pour lui !

— Le domestique n’est pas ici, répondit le notaire, il

a pris la fuite à la sortie de l’église. Je ne l’ai pas encore vu depuis ce matin.

— Ah ! si tu osais me tromper ! s’écria le soldat en brandissant son sabre, je pourrais me souvenir que certaines lois de la République rendent les maîtres responsables des méfaits de leurs domestiques. Ainsi, fais attention !

— La recherche de mon domestique est-elle la seule cause de votre venue?

— T’imagines-tu , citoyen , qu’un soldat de la République française irait perdre son temps à courir après une pareille canaille? Non, non, je viens ici pour autre chose. Tu as sans doute du vin dans ta cave?

— En effet, citoyen, répondit le notaire.

— Beaucoup?

— Assez, je pense.

Le caporal plongea la main dans sa poche, chercha quelque temps en vain, et dit ensuite :

— J’avais un bon de réquisition j mais il est resté au fond de l’eau. Si tu revois encore ton domestique en vie, il sait où est le billet et peut l’aller chercher.

— Un bon de réquisition n’est nullement nécessaire, remarqua le notaire j si c’est du vin que vous voulez, je vous en donnerai.

Ces paroles, dites d’un ton calme et officieux, parurent apaiser le caporal j il remit son sabre dans le fourreau, saisit la main du notaire, la secoua énergiquement et dit :

— Tu as l’air d’un brave homme; et puis tu parles français; il y a du moins moyen de nous entendre.

Allons, donne-moi une vingtaine de bouteilles de vin : du bon, bien entendu, et qui ait de la barbe, du vin de France... et tout sera dit ! Tu vois bien que les républicains ne sont pas si terribles qu’on le dit; c’est une espèce de lions apprivoisés qui ne mordent que quand on les vexe...

Cependant le notaire avait pris la lampe et se disposait à quitter la chambre. S’apercevant que le soldat voulait le suivre, il l’arrêta en lui disant :

— Reste ici, citoyen; j’irai te chercher le vin.

— Nous sommes bons amis, répondit le soldat, et j’ai grande confiance en ta bonne volonté ; mais que cela te plaise ou non, citoyen, je te suis comme ton ombre jusqu’à ce que je voie et palpe les bouteilles... Tu comprends? je ne tiens pas à rester seul jusqu’à demain dans une maison abandonnée.

— Soit, suivez-moi : je voulais vous épargner cette peine.

— Brave homme, vraiment! marmotta le soldat en descendant à la cave à la suite du notaire.

Arrivé au bas, le soldat jeta des regards étonnés autour de la cave, et dit au notaire en riant et en lui frappant sur l’épaule :

— Tu es notaire, je crois?

— En effet.

— Je parierais, citoyen notaire, que tu as porté les armes dans le temps.

— Jamais, citoyen.

— On le dirait pourtant. Ces bouteilles-là me paraissent connaître crânement leur exercice; on les pren-

90 OEUVRES DE UENRl CONSCIENCE,

dl'ait en vérité pour des bataillons en ordre de bataille. Celles qui sont couchées là-bas dans le coin sont les Autrichiens; ils sont morts... Mais, dis-moi un peu comment s’appellent toutes ces troupes, pour que je puisse choisir.

Le notaire se prêta avec un sang-froid parfait à toutes les plaisanteries du caporal , et lui indiqua successivement les divers tonneaux. Le premier qu’il lui montra renfermait du vin du Rhin.

— Fi! vin d’Allemand! s’écria le caporal... du petitlait !

— Voici quelques bouteilles de vin d’Espagne.

— Liqueur d’apothicaire! c’est bon pour des malades! murmura le soldat.

— Celles-ci sont des bouteilles de champagne !

— Ah ! bon ! nous approchons de la France.

— Du vin de Tours, du vin blanc...

— Bon pour les enfanta et les femmes...

— La plus grande pièce contient du bordeaux ordinaire...

— Nous y sommes. Et le bourgogne?

— Le voilà à côté.

Le c.aporal s’approcha de ce compartiment, y prit une bouteille, saisit un tire-bouchon sur lequel il avait l’œil depuis quelque temps déjà, et reprit :

— Ah çà, citoyen notaire, je vais t’en dire des nouvelles. Tu vois en ma personne un enfant de la ville de Tonnerre, où le vin de Bourgogne est une véritable boisson des dieux...

En disant ces mots, il déboucha la lx»uteille, et s’en

Lil GUERRE DES PAYS4NS.

versa au moins la moitié dans la bouche. Il reprit un instant haleine, remua les lèvres pour mieux déguster le vin, tout en marmottant de temps en temps a Bon... très-bon... excellent I » et vida la bouteille jusqu’au fond.

— Cela fait du bien, dit- il; cette maudite eau m’avait gelé ; ce coup de bon vin me réchauffe.

Déjà auparavant le notaire avait remarqué, non sans une certaine inquiétude, que le soldat était plus ou moins pris de boisson. Mais en le voyant avaler d’un seul coup une bouteille de fort bourgogne, il se prit à trembler, dans la conviction qu’il serait bientôt tout à fait ivre. C’est pourquoi il s’empressa de saisir un panier et demanda ;

— Eh bien, citoyen, est-ce. du bordeaux ou du bourgogne que vous souhaitez?

— Moitié de chacun ! répondit l’autre.

— Vous avez dit vingt bouteilles?

— Vingt et une, citoyen ! une pour la peine du porteur.

En un instant les bouteilles furent installées dans le panier. Le notaire donna la lumière au caporal et porta lui-même le panier jusqu’en haut, où il le lendit au caporal en disant :

— Voilà. Je souhaite que celR vous fasse du bien !

Mais le caporal s’assit sur une chaise auprès de la

table, et tirant une bouteille du panier :

— Je veux me reposer un peu, dit-il, je suis fatigué. Et pour ne pas m’ennuyer je vais toujours entamer la bouteille du porteur... Je boirai le reste eu route.

Le notaire s’aperçut avec effroi que les yeux.du soldat s’allumaient et que sa langue ne se mouvait plus librement :

— Citoyen, dit le pauvre homme tout inquiet, j’ai satisfait comme un ami à votre désir...

— Sans doute, sans doute, citoyen notaire! balbutia l’ivrogne.

— Eh bien, rendez-moi ùn ser^^ce aussi, comme ami !

— Tout ce que tu voudras.

— Je suis aussi très-fatigué et j’irais volontiers me coucher; vous m’obligeriez infiniment si vous vouliez me permettre de gagner mon lit...

— Tu veux dire que je devrais m’en aller? ah, oui! certainement, je m’en vais tout de suite.

Il ne se leva pas pouiiant, et son regard s’arrêta fixement sur la table comme s’il était en proie à une sérieuse préoccupation.

Le notaire, s’imaginant qu’il avait envie de s’endormir, lui dit, après un certain temps, en élevant la voix :

— Citoyen, vos camarades s’inquiéteront de votre longue absence. Ne vaudrait-il pas mieux les rejoindre?

Le caporal releva la tête avec un sourire étrange.

— Citoyen notaire, tu as certainement de l’argent? demanda-t-il.

— De l’argent? répéta le notaire épouvanté.

— Oui, oui, tu dois avoir de l’argent... Un notaire a toujours de l’argent...

— Mais pourquoi demandez-vous cela? Quand même j’aurais de l’argent, je ne le doimerais cependant pas sans réquisition légale...

LA GUEtmE DES PAYSANS. 03

-- Donner, donner ! grommela le soldat : crois-tu donc qu’un soldat de la République française voudrait de ton argent? T’imagines-tu que nous soyons des mendiants ou des voleurs?

— Oh ! pas le moins du monde, répondit le notaire j Je suis loin de croire cela...

— Je veux dire autre chose ! dit le caporal en l'interrompant brusquement, en relevant ses moustaches et en jetant sur le notaire un menaçant regard; s’il en était autrement nous ne demeurerions pas bons amis,

et. . .

— Pensez donc à vos camarades, citoyen; ils croiront

qu’ils vous est arrivé malheur. *

Mais le caporal ne parut pas entendre cette obser- * val ion; il ôta son chapeau et le tendit au notaire en disant :

— Il ne pèse pas plus qu’un autre chapeau, n’est-ce pas? Pourtant, tu le croiras ou non, il renferme quelques milliers de livres...

Le notaire ne répondit pas.

— Voici l’affaire, dit le caporal en reprenant son chapeau d’où il tira un paquet passablement gros. Il éparpilla ensuite sur la table tout un tas de petits papiers imprimés, et poursuivit d’une voix bredouillante :

— Vois-tu ça, citoyen notaire, c’est de l’argent de la République française; mais dans ce pays de nègres et de sauvages on ne veut pas de la monnaie de la liberté... et c’est comme si je ne possédais pas un liard. Pourtant c’est un butin honorablement gagné ; je l’ai trouvé dans un couvent... Eh bien, si tu veux être bon garçon jus-

9i OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE,

qu’au bout tu me donneras de l’or en échange de cela.

— Mais je n’ai pas d’or ! balbutia le notaire dans la plus grande consternation.

Le caporal se leva brusquement ; il avait peine à se tenir debout et chancelait sur ses jambes.

— Ah çà, citoyen notaire, s’écria-t-il, si tu crois mettre dedans un serviteur de la République française, tu' te trompes joliment ! Tu n’as pas d’or î à d’autres de pareils contes...

— Non, dit le notaire en soupirant, en vérité je n’ai pas d’or.

— Eh bien je veux te montrer que je ne suis pas chicaneur de mon caractère. Tu n’as pas d’or! alors donnemoi de l’argent, je m’en arrangerai.

Le notaire tremblant regarda le parquet.

— Pour quelques misérables milliers de livres ! murmura le soldat.

— Mais, citoyen, dit le notaire, le papier-monnaie ne va plus. A Paris même, on n’en donne plus dix pour cent...

— Erreur ! dit l’autre d’un ton railleur; c’est une conspiration d’aristocrates! L’argent de la République ne peut perdre sa valeur !

— Eussé-je l’argent pour vous le donner, vous né poun’iez porter une pareille somme.

— C’est là le moins, citoyen notaire; au besoin je te rendrai cinq ou six bouteilles de vin...

Un instant de silence suivit ces paroles; le caporal paraissait entrer en grande colère et tenait ses yeux fixés avec une irritation croissante sur le notaire; cehii-

cî, assis et la tête penchée dans les mains, semhlait attendre avec résignation ce qui allait s’ensuivre.

Tout h coup le soldat chancelant fit un pas en avant, saisit le notaire au collet, et le secouant avec violence, il s’écria :

— Ah ! tu t’endors ! c’est ainsi que tu te moques du citoyen Horace... je vais t’apprendre ce que cela covite ! tu ne vaux pas mieux que tous ces autres paysans fanatiques... Allons, vite! donne-moi de l’argent pour cC papier, ou...

En cet instant apparut derrière les vitres de la fenêtre, du côté du jardin, une tête humaine qui semblait jeter dans 1a chambre un regard enflammé...

— Là, parleras-tu? s’écria le soldat en arrachant presque le notaire de sa chaise.

La tête pâlit derrière la fenêtre ; si le soldat se fôt retourné il eut à coup sûr cru voir la face d’un cadavre.

— Faites de moi ce que vous voudrez, dit le notaire avec un soupir de résignation; je ne puis satisfaire à votre injuste demande...

— Gomment? -qu’est-ce? tu ne me donnes pas d’argent? vociféra le caporal. Tron...

Il tira son sabre, jeta le notaire sur le parquet avec une brutale violence, lui appuya un genou sur la poitrine et cria :

— Eh bien donneras-tu de l’aident? tu ne parles pas? Vite, vite! ou tu es mort!

Il leva son sabre plus haut et allait en frapper l’infortuné notaire, mais au même instant la porte de derrière s’ouvrit brusquement. Un cri rauque et affreux se fit

entendre; un jeune homme, aux cheveux hérissés, s’élança dans la chambre, souleva un énorme morceau de bois et en frappa si rudement le soldat dans la nuque qu’il tomba en avant en poussant une plainte étouffée et demeura sans mouvement.

Le jeune homme arracha le corps du soldat de dessus son père, releva celui-ci, considéra ses traits d’un regard rapide, lui tâta les membres, et soupira comme si un rocher eût cessé de peser sur son cœur :

— Ah, mon père, vous n’êtes pas bles.sé. Loué soit Dieu qui m’a inspiré de quitter ma retraite !

Le notaire était tombé sur une chaise presque sans connaissance ; il paraissait rester indifférent aux caresses de son fils et tenait son regard opiniâtrément fixé sur le soldat. Quand sa poitrine fut un peu moins oppressée, il montra tout frémissant le plancher et dit à son fils :

— Bruno, malheureux enfant, qu’as-tu fait?

A cette apostrophe, le jeune homme se tourna pour la première fois vers le corps immobile. Il leva les mains au ciel, se mit à trembler de tous ses membres comme si une soudaine convulsion l’eût saisi, et demeura ainsi quelque temps, murmurant en lui-même avec une indicible angoisse :

— Moi ! moi ! avoir tué un homme? Dieul mais non, c’est impossible... non, non, ce n’est pas vrai...

Il se pencha vers le corps, le souleva, et le traîna jusque sur une chaise. Le corps s’y affaissa inerte et sans force.

Brimo ouvrit les habits du soldat, fnctionna son front

glacé et lui pressa les mains comme s’il eût voulu le faire « sortir d'un évanouissement.

— Mon père, s’écria-t-il d’une voix déchirante, allez bien vite chercher le flacon dans la chambre de ma mère... vite, oh vite !...

Le notaire, tout à fait sans conscience de ce qu’il faisait, obéit machinalement, et sortit de la chambre pour monter l’escalier. Mais là l’attendait un spectacle qui le remua plus profondément encore.

- Sa femme gisait étendue dans le corridor; au-dessus de sa tète, sur l’escalier, brûlait la lampe qu’elle y avait placée. Assurément la pauvre femme avait entendu et compris les paroles du soldat, et, longtemps sans doute avant la fatale issue de la scène, elle avait succombé sous l’anxiété et s’était évanouie.

Sans cri d’angoisse, sans plainte le notaire releva sa femme et l’assit cx»ntre le mur du corridor. 11 s’assura que ce n’était qu’une faiblesse, redescendit, sortit par la porte de derrière et siffla sur un ton si aigu que le perçant écho en retentit au loin dans les ténèbres.

11 entendit Bruno qui criait : de l’eau! de l’eau !

11 regagna néanmoins l’escalier et monta en toute hâte à l’étage supérieur d’où il revint .avec le flacon.

Sîins plus prêter attention aux lamentîitions et aux cris de détresse de Bruno, il demeura auprès de sa femme et s’efforça de la faire sortir de son évanouissement.

Le vieux domestique Jean qui, du fond de sa retraite, avait entendu It sifflet connu de son maître, entra, peu

s» (EUVHES DE HENRI CONSCIENCE,

d’instants après, dans la maison et fut saisi d’épouvante lorsqu’il surprit Bruno tenant dans ses bras un soldat français.

— Bruno, Bruno, que se passe-Wl ici ? demanda-t-il. Le caporal que j’ai conduit dans le ruisseau ! Tu pleures, Bruno !

— O Jean, cher Jean, s’écria le jeune homme, vite, va chercher de l’eau, du vinaigre, le flacon dans la chambre de ma mère ! Pourvu qu’il en revienne ! O mon Dieu, mon Dieu !

— Voyons un peu, Bruno : qu’a donc le camarade? est-il ivre ou évanoui ?

Il prit la main du soldat et l’inspecta d’un coup d’œil rapide; mais il la laissa retomber aussitôt, et s’écria en reculant tout effrayé :

— Bruno, laissez tomber; c’est un cadavre, il est mort!

— Moit, mort ! hurla le jeune homme en laissant glisset’ le cadavre à bas de ses genoux. Mort! mort ! répéta-t-il de nouveau avec une inexprimable horreur, et il cacha son visage dans ses deux mains.

— Que signifie donc tout cela, Bruno? demanda le domestique. Je vois là du vin, une bouteille débouchée. Èst-il mort d’ivresse?

— Il voulait tuer mon père ! dit Bruno.

— Eh bien ?

— Je l’ai tué...

Le domestique resta quelque temps muet, comme s’il eût été subitement pétrifié. La vue des larmes abondantes qui coulaient à travers les mains de Bruno sut

Là GUERRE DES PAYSARS. 99

ses joues firent sortir le vieillard de ses pénibles ré- ^ flexions. Il dit avec un sang-froid apparent :

— Allons, Bruno, calmez-vous. Ce que vous avez fait, vous deviez le faire. Mieux vaut que le Français ait perdu la vie que votre père... Mais savez-vous ce qu’il y a de pire en tout ceci? Les soldats qui sont à \ Aigle s’apercevront que leur camarade leur manque, et bien sûr ils viendront à sa recherche dès cette nuit. Ils savent que c’est ici qu’il devait venir prendre du vin...

Ne recevant pas de réponse, le domestique alla s’agenouiller auprès du cadavre, posa la lampe à terre, contempla attentivement le visage inanimé du caporal, posa l’oreille sur sa poitrine, écouta un instant et se releva.

Puis il s’approcha de son jeune maître, et lui dit avec accablement :

— Bruno, il faut vous arracher à votre désespoir. Ce cadavre doit disparaître immédiatement; il y va de la vie de vos parents et de la vôtre. Si les soldats sortaient de V Aigle maintenant pour venir ici, nous n’aurions pas le temps de cacher leur camarade mort.

Bruno laissa tomber les mains de devant ses yeux et contempla, avec une affreuse fixité, le cadavre qui gisait à ses pieds, étendu sur le dos, et qui, mieux éclairé en ce moment, semblait montrer à son meurtrier son visage pâle et décoloré. •

Saisi d’un horrible frisson et absorbé dans la contemplation de la mort, le jeune homme semblait avoir oublié le pressant appel du domestique.

Tout à coup uu certain bmit retentit, bruit pareil il

celui de lointaines voix d’hoinmes qui se faisaient entendre au delà du village.

— Ah ! Bruno, Bruno, dit le domestique d’une voix suppliante, les voilà qui viennent! Vite, vite, sauvez votre père, sauvez la vie à votre mère !

— Que faut-il que je fasse ? demanda le jeune homme en arrêtant sur Jean le regard d’un insensé.

— Prenez le cadavre par les épaules; levez-le! plus haut !... Maintenant, suivez-moi !

Bruno obéit sans savoir ce qu’il faisait, et aida le domestique à emporter le cadavre par la porte de derrière. Le jeune homme, consterné, trébuchait à chaque pas sans l’obscurité comme un homme ivre.

Au bout du jardin, dans un coin retiré, se trouvait un puits profond qui recevait toutes les eaux de la maison et des éouries; cet endroit était masqué de tous côtés par un épais massif de sureau et d’autres arbustes.

Le domestique prit la direction de ce puits; arrivé sur le bord, il laissa glisser le cadavre au fond, et dit à voix très-basse au jeune homme qui l’avait suivi et assisté dans proférer un mot :

— Bruno, pauvre garçon , allez- vous-en, allez vous cacher, et soyez courageux. Pour défendre sa propre vie, pour sauver son père, on a le droit de tuer...

— Tuer ! J’ai tué un homme ! dit Bruno d’une voix sombre.

— Partez ! dit le domestique ; laissez-moi seul : j’aurai soin du reste...

Et il poussa son jeune maître avec une douce violence loin du cadavre.

loi

Bruno s’éloigna lentement à travers les ténèbres; chemin faisant, il s’arrêta, appuya son front contre un arbre et réfléchit à ce qu’il avait fait. La pensée d’avoir ôté la vie à quelqu’un, qu’il fût coupable ou non, faisait éprouver à son âme jeune et aimante d’etfroyablcs tortures; — il frissonnait parfois tellement que ses membres grelottaient comme s’il eût eu la fièvre; ce n'était pas de peur, mais bien d’horreur pour son action et pour lui-même.

Enfin il quitta l’arbre et se mit à marcher d’un pas rapide, comme quelqu’un qui vient de prendre une ferme résolution. Il s’approcha d’une petite grange, se coucha à plat sur le sol et se glissa en rampant par une ouverture pratiquée au pied du mur d’argile.

Puis, montant au-dessus d’un tas de fagots, il arriva, sous un toit de joncs, dans un endroit où étaient étendues de nombreuses gerbes de paille.

— Est-ce toi, Jean? demanda une voix faible du plus profond de l’obscurité.

Un léger cri d’angoisse s’échappa du sein de Bruno; un torrent de larmes jaillit de ses yeux, il courut en avant, tomba à genoux dans un coin au fond de la grange, pencha la tête sur la poitrine de celui qui venait de parler , et s’écria d’une voix déchirante et désespérée :

— O mon père, mon vénéré pasteur, j’ai tué un homme !

0EUVAE8 0£ HENRI CONSCIENCE

Personne, dans la maison du notaire, n’avait pu dormir pendant cette affreuse nuit ; cela se conçoit facilement.

Tous étaient affaissés, abattus par l’épouvante et l’anxiété ; le domestique seul avait gardé quelque sangfroid. Il était allé chercher Bruno pour le faire revenir auprès de ses parents, puis il avait quitté la maison pour s’aller cacher dans les taillis voisins de la route du village, afin de surveiller de là l’unique chemin par lequel les soldats logés à VAùjle pouvaient se rendre à la demeure de son maître.

La nuit touchait à sa fin; déjà une teinte lumineuse apparaissait à l’orient; une demi-heure encore, et le jour remplacerait les ténèbres.

En ce moment, Bruno était assis, avec son père et sa mère, dans une chambre du premier étage. La femme du notaire avait la tête appuyée sur la table et versait d’abondantes larmes; le notaire était à côté d’elle et s’efforçait de la consoler.

Le jeune homme, le dos appuyé contre la colonne d’un lit, regardait fixement à terre et semblait abîmé dans des pensées désespérées. De temps en temps un frisson parcourait sés membres; alors il serrait convulsivement les poings, et l’on entendait ses dents claquer.

Tout à coup la femme leva la tête et prêta l’oreille à un bruit lointain.

Lâ guehre des paysans. t03

— Los voilà ! les voilà ! s’écria-t-elle en levant les bras au-dessus de sa tête. Mon Dieu, mon Dieu, je meurs • d’épouvante...

^ Tu te trompes, Maria, tu n’entends rien , dit le notaire avec une anxiété mal dissimulée. Espérons en la bonté de Dieu ; peut-être les choses iront-elles mieux que nous ne le pensons,

— Tais-toi, tais-toi ! tu me fais souffrir horriblement ! s’écria la femme au désespoir. Pourquoi me caches-tu tes craintes? Ton visage est pâle et défait; tu trembles! Bruno s’égare, il est comme fou... Ah! je sais trop ce qui nous menace!... N’étais- je pas ce matin à l’église?

On nous martyrisera, on nous tuera, on brûlera notre maison jusqu’aux fondements...

— Maria, dit le notaire en soupirant, pour l’amour de Dieu, je t’en supplie, va-t'en d’ici : il en est temps encore. Fuis vers une autre commune.

— Seule ? vous abandonner ? et mourir de mille morts dans l’ignorance du sort de mon mari, du sort de mon enfant? Non, la mort ne m’effraie pas; je souffre et je faiblis, parce que je suis convaincue que ceux que j’aime sont menacés d’un affreux danger. Oh ! fuyez tous deux avec moi ! Livrez notre demeure, livrez tout ce que nous possédons à leur rage, à leur vengeance; mais sauvez votre vie, sauvez votre vie et la mienne 1

— Cela ne se peut, Maria, dit le notaire avec abattement. Notre absence nous trahirait ; nous n’échapperions pas à leur vengeance. Maintenant, du moins, nous pouvons encore espérer qu’ils ne découvriront rien.

Tous deux tournèrent la tête épouvantés vers Bruno,

lOi OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

dont les membres craquaient convulsivement, et de la gorge duquel s’échappait un cri rauque et affreux.

Lejeune homme alla à la muraille, saisit un fusil de chasse qui y était suspendu, en arma le chien, et s’approchant de ses parents, il dit d’une voix sombre et l’œil plein d’égarement :

— Ah ! leur fureur irait jusqu’à tuer mon père, ma mère? Et moi, par crainte, par horreur de ce que j’ai fait, je serais assez lâche pour sacrifier votre vie? Non, partez tous deux d’ici; fuyez, je le veux ! Seul j’affronterai leur rage. Je leur dirai : Eh bien, oui, c’est moi, moi, Bruno, qui ai brisé la tête au caporal ; mais à ces mots, un autre de ces oppresseurs tombera à mes pieds ; et, si je dois mourir, ce sera dans une mare de sang, dans le sang odieux des ennemis de ma patrie...

11 était terrible à voir en disant ces paroles : son poing étreignait le fusil avec l’énergie convulsive de la fièvre ; ses yeux semblaient sortir de l’orbite, son visage était pâle, ses joues frémissaient. On eût dit que le pauvre jeune homme venait d’être frappé subitement de démence.

-7- Par pitié pour nous, Bruno, dit le notaire d’un ton suppliant, n’augmente pas notre douleur. Laisse là cette arme, reste froid et attends avec calme l’issue de cette malheureuse affaire. Vois ta mère; pauvre femme, tu lui fais souffrir de mortelles douleurs !

Muet et tremblant, le jeune homme demeurait immobile, l’œil fixé sur la détente du fusil. On eût dit que, privé de tout sentiment de lui-même, il avait oubhé le lieu où il se trouvait et ce qui se passait autour de lui,

La mère, frémissante d’angoisse, se jeta à genoux devant lui en versant un torrent de larmes; elle leva les mains vers son fils égaré et dit en gémissant :

— O Bruno, mon fils, cesse... tais-toi... dépose cette arme, je t’en supplie^ Tu veux donc verser plus de sang encore et mourir d’une mort affreuse ?

— Ma mère, ma mère chérie ! je veux vous sauver, balbutia-t-il en la relevant avec une vive émotion.

— Mc sauver ? répéta la pauvre femme ; la mort de son unique enfant peut-èlle sauver une mère ? Sa vie n’est-elle pas la vie de sa mère ? Bruno, Bruno, je t’en conjure par mon amour pour toi, sois calme, renonce à ton funeste projet.

— Il nous faudra donc mourir tous de la main de ces bourreaux ! s’écria le jeune homme au désespoir.

— Mieux vaut mourir tous ensemble, reprit la femme, que de voir mon fils mourir seul !

— Pauvre mère, dit Bruno avec un soupir, en l’embrassant et à demi-délivré de sa violente surexcitation nerveuse; pauvre mère, pardonne-moi. Il se passe en moi une chose terrible : mon sang bout dans mes veines, mon cerveau brûle... le sentiment de notre impuissance est pour moi un enfer...

Il s’aperçut que l’animation qui passionnait encore ses paroles faisait trembler sa mère éplorée. Il reprit avec amertume et désespoir :

— Mais tranquillisez-vous, ma mère, je serai calme; et, s’il le faut, je dissimulerai, je serai lâche, je ramperai devant eux...

Il alla vers le^mur avec l’intention de remettre le fusil

à la place où il l’avait pris, mais au même instant un bruit presque imperceptible se fit entendre en bas, à la porte du jardin.

Bruno s’arrêta la main sur le fusil suspendu , mais sa mère bondit vers lui et l’entraîna loin de l’arme redoutée.

Ils écoutèrent tous trois avec une indicible anxiété, et entendirent la porte de derrière s’ouvrir et quelqu’un monter l’escalier.

— Ah! c’est Jean! dit le notaire en poussant ùn profond soupir.

En effet , le vieux domestique entra dans la chambre. Il était affreusement pâle et paraissait trembler de tous ses membres.

— Ils arrivent! ils arrivent! dit-il d’une voix étouffée.

Et courant précipitamment à Bruno, il l’attira dans

un coin et lui dit très-bas à l’oreille :

— Bruno, le moment est venu; montrez que vous êtes un homme. Les chiens ont rôdé autour du puits, ils ont foulé les sureaux et gratté la terre. Il faut que le cadavre soit porté plus loin; dans quelques minutes, les sans-culottes seront ici. Vite, venez, aidez-moi, je prendrai Une bêche, nous l’enterrerons dans VElsOosch.

Le jeune homme alla vers sa mère et vers sou père, les embrassa encore une fois tous deux avec une effusion extraordinaire, leur dit qu’il allait se cacher, et suivit le domestique d’un pas rapide.

Ils coururent au puits, en tirèrent le cadavre, et l’entraînèrent précipitamment à travers une haie de buissons dans la direction de VElsbosch.

LA GUERRE DES PaYSANS. 107

Peu d’instants après, on frappait violeinment à la porte de la maison du notaire ; on cria du dehors d’ouvrir au nom de la loi.

La femme resta dans la chambre d’en haut, tandis que le notaire descendait pour ouvrir la porte.

Une trentaine de soldats, le sabre nu, s’élancèrent dans la salle d’en bas. La soif de la vengeance brillait dans leurs regards, et, dès l’abord, ils accablèrent de mille menaces le notaire épouvanté; toutefois, celui-ci leur demanda, avec un sang-froid apparent, ce qu’ils désiraient.

Simon Brutus imposa silence à ses hommes, s’installa sur une chaise et demanda d’une Voix sévère :

— - Un soldat français n’est-il pas venu ici hier soir ou cette nuit?

— 11 est, en effet, venu un soldat 1 répondit le notaire. •

— A quelle heimeî

— Entre onze heures et minuit, à ce que je crois.

— Que venait-il faire ici?

— Il est venu me prier de lui livrer vingt bouteilles de vin ; je les lui ai données.

— Et alors est-il parti?

■— Il est parti.

— Qui était avec lui?

— Mon domestique Jean.

— Où est votre domestique.?

-i— Je l’ignore : il est parti avec le soldat ;

— C’est là tout ce que vous savez?

— C’est tout,

i08 ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

Simon Brutus quitta sa chaise avec un sourire ironique, et dit :

— Vous êtes bien pâle, citoyen notaire. Quand on dit la vérité on ne tremble pas ainsi. En tout cas, nous saurons bientôt ce qui en est. Vous allez nous suivre; prenez vos clefs pour ouvrir toutes les portes.

Il divisa ses hommes, en envoya environ la moitié dans le jardin pour y commencer les recherches, et garda l’autre moitié avec lui.

Le notaire avait trop espéré de ses forces; sa présence d’esprit l’abandonna tout à fait; et lorsque Simon Brutus le saisit au collet en disant : En avant ! il était plus mort que vif et tremblait horriblement.

Néanmoins il obéit aux ordres des soldats, les accompagna dans toute la maison, et ouvrit toutes les portes qu’on lui désigna.

Quandon en vint à la chambre où sa femme pleurait la tête appuyée sur la table, les soldats se contentèrent de faire sur son compte quelques plaisanteries grossières, puis ils la laissèrent tranquille.

On fouilla la maison de bas en haut; chambres, greniers, caves, armoires, rien ne fut oublié. Tout fut mis sens dessus dessous; le linge fut éparpillé sur le plancher, et les objets fragiles furent jetés avec méchanceté sur le sol, de façon à les mettre en pièces.

On n’avait cependant pas découvert la moindre trace de ce qu’on cherchait, et déjà Simon Brutus et les hommes qui l’accompagnaient commençaient à croire qu’ils s’étaient trompés dans leurs soup^ns.

Ils se rendirent au jardin pour aider leurs camarades

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LA GUERIIE DES P\YS\Î<S. lOD

à faire une perquisition dans les écuries et les granges, ' et forcèrent le notaire à les suivre sans un instant de répit.

Les soldats semblaient furieux de ce que leurs perquisitions demeuraient si complètement infructueuses; dans leur dépit , ils accablaient le notaire de toute sorte d’injures et de menaces.

Peu à peu, une certaine joie remplit le cœur du notaire ; il lui semblait que sa poitrine s’élargît et qu’il pût respirer plus librement , à mesure qu’il commençait à espérer avec quelque raison que les sans-culottes ne découvriraient pas l’objet de leurs recherches.

Une circonstance l’empêchait pourtant de s’abandonner tout h fait à cette douce espérance, c’était de voir divers soldats s’éloigner de plus en plus de la maison et se mettre même à continuer leurs investigations dans le bois voisin.

Le notaire n’osa jeter qu’un furtif coup d’œil sur ces soldats, de peur que ses regards ne trahissent ses craintes; pour ce motif il tourna la tête du côté opposé, avec une apparente indifférence.

Il frémit de joie en entendant Simon Brutus proférer les paroles suivantes :

— Citoyen sergent, ne crois-tu pas qu’il vaudrait mieux réunir maintenant tous les hommes? Nous ne pouvons continuer toute la journée à chercher à la même place. Si nous ne trouvons ici pas un indice qui nous mette sur la trace du caporal, il faudra aviser à d’autres moyens pour découvrir où il est resté. Ne seraitil pas possible qu’à force de trop boire il se fût couché

no ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE,

quelque part et fût encore endormi à côté de son panier ?

— C’est possible, très-possible, citoyen commissaire; ce ne serait pas la première fois que le caporal Horace aurait été mis dedans par le vin.. .

— Ainsi, tu crois que pour le moment nous pouvons cesser nos recherches?

— Je pense, citoyen commissaire, que nous sommes sortis trop tôt. Il eût mieux valu attendre le caporal pendant une partie de la journée que de se donner tant de mal inutilement peut-être. Si, dans une heure ou deux, le caporal arrivait à Y Aigle avec son panier à moitié vidé, il aurait le droit de se moquer de nous...

— Oui, mais, s’il ne revient pas du tout? Que faire •alors?

— Que faire, citoyen commissaire ! nous fouillons le village d’un bout à l’autre, nous remuons la terre comme il faut, noos faisons jeter paille et foin hors dos écuries et dos granges; nous empoignons tout ce qui a vie... Et nous retrouvons notre camarade, l’eût-on maçonné entre deux murs.

Simon Brutus se tourna vers le notaire :

— As-tu remarqué, citoyen, demanda-t-il, que le caporal qui est venu hier soir fût ivre?

— Si je ne me suis trompé, citoyen commissaire, il devait être en effet pris de boisson.

— A-t-il bu du vin ici?

— 11 a vidé en ma présence ime bouteille de Boui’gogne. Il a laissé entendre qu’il avait l’intention d’en boire une seconde en chemin ; et c’était pour ce motif, disait-il, qu’il me fit donner vingt et une bouteilles.

— Nous nous sommes trop pressés, dit Simon Brutus au sergent; le gaillard est couché quelque part à dormir.

Et s’adressant de nouveau au notaire il lui dit :

— Il est possible qu’un malheur ou un crime soit arrivé cette nuit. Tu sais que quiconque aurait insulté, blessé ou tué un soldat de la République française serait immédiatement fusillé, et que ceux qui cacheraient les coupables ou ne révéleraient pas ce qu’ils savent sur des faits semblables, subiraient la même peine que les coupiibles. En conséquence, je t’ordonne, au nom de la République française, de me donner avis immédiatement de tout ce que tu pourrais apprendre. Je t’ordonne aussi, et cela très-expressément, de faire rechercher ton domestique, et même de venir me trouver, en personne, dès que tu sauras où il est. Si tu oublies le moins du monde ces ordres, sois sûr qu’il t’en arrivera mal... Citoyen sergent, rassemble nos hommes !

Mais le serçent se tournant du côté de la porte avec surprise :

— Vois, vois donc, dit-il, ce qu’apporte Mucius Scévola? Un sabre! un chapeau!

Un cri étouffé d’angoisse s’échappa du sein du notaire. Simon Brutus lui jeta un regard foudroyant:

— Ah ! hypocrite, traître! s’écria-t-il; tu en sais plus que tu n’en dis !

Le soldat qu’on nommait Mucius Scévola, entra dans la chambre avec quelques-uns de ses camarades et montra è l’officier un sabiTc et un chapeau d’où découlait de l’eau fétide.

~ Citoyen commissaire, dit-il, cela se trouvait dans

112 œUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

un sale trou qu’on a creusé là-bas, dans un coin du jardin, sous les sureaux.

— Le sabre et le chapeau d’un soldat français ! s’écria Simon Brutus; le chapeau du caporal Horace!

Il saisit le notaire à la gorge, le secoua si violemment que sa tête alla heurter le mur, et lui cria avec rage en le regardant dans les yeux :

— Ainsi il a été assassiné? assassiné dans ta maison, perfide fanatique! Allons, vite, vite! où est son cadavre?

Simon Brutus n’eût pas à demi étranglé le notaire que la terreur eût encore empêché celui-ci de parler. Il balbutia quelques sons inintelligibles. Tout ce qu’on y pouvait comprendre c’est qu’il assurait ne pas savoir ce que signifiaient le sabre et le chapeau.

Muelus Scévola s’approcha de l’officier et lui dit :

— Ne te donne pas tant de mal, citoyen commissaire j auprès du puits, il y a un trou pratiqué dans la haie et d’où part une ligne arrosée d’eau puante. Évidemment on a d’abord jeté dans le puits le cadavre de notre camarade, et plus tard on l’a traîné à travers la haie pour aller le cacher ou l’enterrer quelque part... La trace est reconnaissable; en la suivant nous trouverons infailliblement le corps enlevé.

A ces mots les soldats, plus convaincus encore que leur camarade avait pcixlu la vie, voulurent saisir le notaire et levèrent leurs sabres pour lui fendre la tète; mais un signe impérieux de Simon Brutus arrêta leur fureur.

— Citoyen sergent, dit-il, reste ici avec huit hommes; je remets ce brigand entre tes mains, tu en réponds sur

ta tête. Que les autres me suivent. En avant, Mucius Scévola! Montre-nous les traces dont lu parles...

Au bout du jardin, ils sondèrent encore quelque temps le puits avec leurs longs sabres; mais ils n’y trouvèrent plus rien. Alors Simon brutus marcha en avant et suivit la trace qu’il était facile de reconnaître tant à l’eau fétide, qu’aux herbes foulées. De temps en temps on pouvait même remarquer que les branches inférieures des arbrisseaux étaient aplaties ou brisées comme si on avait traîné par-dessus un objet pesant.

La trace les conduisit d’abord à travers un taillis de chênes, puis dans im vaste terrain cultivé, ensuite au milieu de prairies basses jusqu’au bord d’un bois d’aunes, devant lequel coulait un petit ruisseau.

11 était facile de voir en cet endroit qu’on avait fait de grands etforts pour tirer le corps ou l’objet transporté au delà du ruisseau; le lit de celui-ci était comme piétiné et le gazon des rives était encore tout aplati.

L’officier présuma qu’il ne pouvait être loin du lieu oii l’on avait caché le cadavre ; il lui sembla môme avoir entendu un bruit à pleine perceptible.

C’est pourquoi il posa le doigt sur sa bouche et ordonna le plus profond silence.

Tous se baissèrent sous les aunes, et se mirent à marcher en retenant leur haleine et à pas de loup comme des chasseurs aux aguets.

Tout à coup Simon Brntus leur fit faire halte et leur montra, à une grande distance à travers les arbres, deux hommes qui, pour autant qu’on pouvait le voir, étaient occupiés à creuser une fosse. Il fit un signe à scs soldats;

ceux-ci prirent leur fusil en main et firent encore quelques pas en rampant, prêts à faire feu. Pendant ce temps Simon Brutus tenait les yeux fixés sur les deux hommes qui creusaient.

La cruelle joie de la vengeance faisait battre son cœur. Bruno qu’il croyait bien loin, Bruno qui paraissait avoir échappé à sa haine, Bruno était devant lui, ignorant le danger de mort qui le menaçait, ne soupçonnant pas qu’en ce moment vingt fusils prenaient sa poitrine pour point de mire.

Soudain Bruno cessa de creuser ; il avait peut-être entendu quelque bruit, car il semblait regarder dans la direction des soldats.

Simon Brutus, qui s’en aperçut, cria à ses hommes :

— Feu ! feu !

Vingt coups de fusil partirent à la fois; les balles sifflèrent à travers les arbres et firent tomber les feuilles comme une pluie. En même temps, tous les soldats se précipitèrent en avant avec de grands cris; mais leurs balles n’avaient probablement atteint aucun des deux hommes, car ils virent ceux-ci s’enfuir chacun dans une direction différente et disparaître dans les profondeurs du bois.

Bruno avait parfaitement remarqué que Simon Brutus l’avait reconnu ; le poing menaçant qu’avait étendu de loin vers lui son ancien ennemi ne lui laissa aucun doute à cet égard.

Déjà l’horrible tâche de traîner le cadavre et les paroles désespérées qu’il avait échangées avec le domestique pendant le trajet avaient jeté son cœur dans une

LÀ GUElinE DES PAYSANS. 115

sorte de délire et d’affreux découragement. Maintenant que le meurtre était connu de ceux qui devaient le venger, une mort infaillible lui était réservée; et puis que de trésors d’amour et de bonté cette seule nuit n’avaitelle pas arrachés de son cœur ! 11 était devenu homme et c’était l’élan du désespoir qui le lui avait révélé.

Il courut par des chemins connus à travers les bois et les taillis, tourna derrière le village, se rapprocha de sa maison du côté de la rue, jeta un coup d’œil furtif aux alentours, s’élança dans l’intérieur, franchit l’escalier en courant, saisit le fusil accroché au mur, se suspendit au cou la poire à poudre et la carnassière, prit sa mère par le bras et l’entraîna vivement en lui disant d’une voix étouffée :

— Vite, ma mère, venez vite ! Ils m’ont surpris auprès du cadavre, ils vont nous tuer, brûler notre maison. Fuyons; venez; pour l’amour de Dieu fuyons à l’instant...

La pauvre femme, tremblante et tout à fait hors d’elle, fit ce qu’il lui disait et descendit rapidement l’escalier avec lui.

— Mon père! où est mon père? demanda le jeune

homme en regardant autour de lui avec la plus vive anxiété. '

Mais, avant que sa mère pût lui répondre, il aperçut deux soldats français, le dos appuyé à la fenêtre de la cour.

— Venez, venez, dit-il, dans un instant il serait trop tard.

11 entraîna sa mère, franchit la porte, traversa la route

d’un pas rapide et disparut derrière les maisons voisines.

Quand les soldats placés près de la fenêtre se retournèrent au bruit, Bruno et sa mère avaient déjà disparu.

Simon Brutus et ses hommes avaient trouvé le corps du caporal Horace gisant près de la fosse où l’on avait voulu l’ensevelir.

Au premier abord, les soldats avaient contemplé le cadavre de leur camarade avec une douleur sincère; quelques-uns même avaient versé des larmes sur l’infortuné. Mais bientôt les expressions de douleur et de regret s’étaient changées en cris de vengeance.

Auprès du corps même, un caporal dit au chef :

— Citoyen commissaire, au nom de mes camarades, je demande que ce crime soit expié par la mort des coupables. Le vieux fourbe que nous avons laissé près, de la maison y a évidemment aidé, si lui-même n’en est pas l’auteur principal. Eh bien nous demandons sa mort !

— Il mourra ! répondit Simon Brutus rêveur.

Après être resté quelque temps plongé dans ses méditations, il ajouta :

— Je crois cependant que l’assassin nous a échappé. Le fds du notaire est indubitablement le coupable. Vous ne savez pas, vous autres, comme sont ces gens-là; pour se soustraire à notre ^■engeance, ils accusent les absents, ceux qui sont hors de notre portée, parce que ceux-là ne peuvent venir leui- opposer une dénégation devant nous. Aussi vais-je dire au notaire que son fils et son domestique ont été pris et conduits à \ AUjU. De celte façon nous saurons peut-être ce qui s'est passé et quel

est celui qui a osé tremper ses mains homicides dans le sang d'un soldat de la République française.

Sur ces entrefaites, les soldats avaient formé avec des branches d’aune une sorte de civière et y avaient placé le cadavre. Sur l’ordre de leur chef, quatre des plus vigoureux chargèrent ce fardeau sur leurs épaules, et, suivis des autres, se dirigèrent vers la maison du notaire.

En arrivant au jardin, Simon Brutus courut au notaire qui était toujours au milieu de ses gardes auprès de la maison, le saisit au collet, le traîna jusque devant le cadavre, et lui dit en français d’une voix tonnante :

— Assassin, voilà ta victime ! Oserais-tu encore nier maintenant que le pauvre caporal ait perdu la vie ici ? Hypocrite traître! Mais tu mourras; toi, ton fils et ton domestique que nous avons surpris cherchant à enfouir dans la terre la terrible preuve de leur abominable forfait !

— Mon fils? vous avez pris mon fils? dit en gémissant le notaire tout hors de lui.

— Ton fils et ton domestique sont prisonniers, on les a conduits à V Aigle. Dès que nous y serons de retour leur arrêt de mort sera prononcé et exécuté. Quant à toi, il ne te reste qu’un moyen d’échapper à une mort certaine. Dismous, avec une entière franchise, ce qui s’est passé ici et comment le caporal a reçu le coup fatal. Est-ce ton fils qui le lui a porté? déclare-le sans hésiter. Il n’est pas nécessaire que les innocents portent la peine du crime avec les coupables. Dis-nous donc qui a commis le meurtre. Celui-là seul mourra; sinon trois

hommes tomberont sous nos balles aujourd’hui môme.

Le notaire ne répondant pas assez vite, Simon Brutus s’écria :

— Sur ta vie, parle ! ou j’envoie sur-le-champ l’ordre de fusiller immédiatement ton fils.

— Je ne puis parler, balbutia le notaire; l’émotion, l’effroi, m’ôfent la respiration; je m’égare... Attendez un instant; je vous raconterai ce qui est arrivé.

Pendant quelque temps il respira longuement et péniblement, et dit ensuite :

— Voici, citoyen commissaire, ce qui s’est passé. Le caporal est venu ici; il était ivre; il m’a demandé du vin en disant qu’il avait perdu la lettre de réquisition; je lui ai donné le vin; il en a bu et à la fin il m’a demandé de lui échanger quelques mille livres en argent contre des assignats. J’ai refusé; il a tiré son sabre et m’a terrassé; je me suis relevé; lui, a levé son sabre sur moi et a voulu me tuer. J’ai saisi la bouteille de vin qui se trouvait sur la table; en me défendant je l’ai frappé derrière la tète et il est tombé sans vie...

Les soldats s’élancèrent en fureur, avec mille clameurs de vengeance, et menacèrent de mettre sur-le-cbarnp le notaire en lambeaux. Trois ou quatre le frappèrent du poing; l’un d’eux lui poussa même la pointe de sa baïonnette dans les reins. Le notaire resta immobile, résigné, les yeux fixés sur le sol.

~ Arrêtez ! cria Simon Brutus à ses soldats :

— Est-ce bien la vérité que tu as déclarée? demandat-il au notaire.

— C’est la vérité, dit celui-ci.

— Qui donc nient alors? Qui cherche à me tromper? N'auriez-vous pas plutôt assailli et assassiné à vous trois le pauvre caporal?

— Personne autre que moi ne l’a frappé.

— Ton fils assure pourtant que c’est lui seul qui a commis le meurtre.

— Par amour pour moi , citoyen commissaire , par amour pour moi; c’est pour me sauver! dit le notaire tandis que de nouvelles larmes s’échappaient de ses yeux.

— Le domestique dit aussi que c’est Bruno qui a donné le coup.

— C’est par dévouement pour son vieux maître, pour détourner de moi votre colère...

’ Cette déclaration déplut à Simon Brutus, il eût beaucoup mieux aimé apprendre que Bruno s’était rendu coupable du meurtre. De la sorte sa haine contre le jeune homme eût trouvé dans son cœur une apparence plus sérieuse de justice que le souvenir d’une ancienne jalousie d’amour; et il lui eût été possible de punir de mort Bruno, bien qu’il dût, comme conscrit, être conduit à Anvers.

— Comment expliques-tù la présence de ton fils près du cadavre? demanda-t-il.

— Mon fils était caché aux environs quand le malheur est arrivé, répondit le notaire. J’étais très-troublé et hors d’état de me rendre compte de noire situation. Jean est allé appeler mon fils dans sa retraite; tous deux ont alors emporté le corps, afin de me garantir de votre vengeance, si c’était possible.

lao . OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

— - Ainsi c’est là la vérité?

— C’est la vérité.

Comprends-tu , citoyen notaire , demanda Simon Brutus, que par cette déclaration tu signes ton propre arrêt de mort?

— Soit ! j’ai fait mon devoir, murmura le notaire.

Pour sauver son fils d’une mort certaine, il s’accusait

ainsi lui-mème d’un crime qu’il n’avait pas commis. Le sentiment de l’amour paternel lui inspirait courage et fermeté. Et même ses réponses étaient maintenant si calmes et si assurées que Simon Bmtus et ses hommes ne doutaient plus que les choses ne se fussent passées conformément à son récit.

En conséquence, les soldats se tinrent pour convaincus que le notaire avait vraiment tué le caporal. Aussi demandèrent-ûls avec des cris furieux une expiation immédiate.

— Citoyens camarades, dit le chef, voici un homme qui a ôté la vie à un soldat de la République française. Lui-même l’avoue; le cadavre de notre pauvre camarade porte témoignage contre lui. Croyez-vous votre conviction suffisamment formée sur ce point? Je vous constitue en conseil de guerre : décidez de son sort.

— La mort ! qu’on le fusille ! répondirent pêle-mêle toutes les voix.

— Eh bien, dit Simon Brutus, du ton solennel d’un juge qui prononce une sentence, eh bien, en vertu des pouvoirs à moi délégués par V administration centrale, attendu que le citoyen ici présent est reconnu coupable de meurtre sur la personne du citoyen Horace, caporal

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LA GUERRE DES PAYSANS, au senice de la République française; sur l'avis entendu du conseil de guerre par moi institué, je condamne le coupable à être mis à mort par les armes, et j’ordonne que la sentence soit exécutée siir-le-champ et en ce lieu même. J'ordonne de plus qu’immédiatement après l’exécution de la peine, le feu soit mis aux quatre coins de la maison du condamné, et qu’elle soit brûlée jusqu’aux fondements avec tous les bâtiments qui en dépendent, afin que la dévastation de ces lieux porte témoignage de la puissance de la République française , et de la manière dont elle sait venger ses enfants !

A ces derniers mots, le notaire se mit à trembler horriblement ; une pâleur mortelle couvrit son visage, et, comme saisi de la fièvre, il se tourna vers une petite grange qui se trouvait du côté gauche du jardin.

Tous remarquèrent cette soudaine émotion, et le regardèrent avec étonnement.

— ,n y a du louche dans cette cassine ! grommela le sergent.

— Allons, allons, s’écria Simon Brutus, cette enmédie dure depuis assez longtemps. Caporal, prends Imit hommes , conduis le coupable là-bas derrière la haie, fais-le fusiller, et jette son cadavre dans le puits où a été jeté celui de notre camarade. Vite, et que cela finisse î

Le caporal eut bientôt trouvé ses hommes. Il s’approcha du notaire, le saisit au collet, et allait l’entraîner dans la direction indiquée :

— Je souhaite dire un mot encore, un dernier mot au citoyen commissaire, (fit le notaire.

— Eh bien , qu’est-ce ? demanda Simon Brutiis en sc rapprochant de lui.

— Vous avez dit, citoyen commissaire, que vous feriez brûler ma maison jusqu’aux fondements?

— A l’instant même. Dans une demi-heure, tout sera dévoré par les flammes.

Alors le notaire , désignant du doigt la petite grange, dit en soupirant :

— Là, sous le toit de joncs, gît un homme caché; il pourrait périr dans les flammes...

— Ah ! ah ! s’écria Simon Brutus avec joie , à la fin nous trouverons plus que nous ne croyions. Qu’on garde le condamné ! Que huit hommes me suivent !

— A côté de la grange, au niveau du sol, il y a une ouverture, dit le notaire.

L’oflicier courut avec ses compagnons à l’endroit indiqué. Ils hachèrent avec leurs sabres dans l’argile et élargirent le trou ; tous se baissèrent et entrèrent en rampant.

La grange paraissait toute remplie jusque contre la porte de lourds fagots ; mais par derrière un passage était ménagé au milieu. Toutefois, à peine les soldats purent-ils remarquer cette disposition, car toutes les ouvertures qui pouvaient laisser pénétrer quelque lumière étaient fermées : une profonde obscurité régnait dans la grange.

En tâtonnant avec les mains, Simon Brutus sentit que les fagots étaient disposés en escalier.

Il y monta jusqu’au-dessous du toit; ses hommes le suivirent sur les talons.

Là ils aperçurent, dans le coin le plus retiré, et grâce à une faible lumière qui semblait passer à travers quelques fentes, un homme, qui leur parut un paysan, à genoux sur la paille et priant.

Comme il no répondait rien aux grossières injures ni aux menaces qu’on lui adressait, et qu’il demeurait immobile ét agenouillé, on l’arracha de son coin, et il fut traîné jusqu’au bord du tas de fagots. Par méchanceté, l’un des soldats le poussa dans les reins; le malheureux tomba du haut en bas sur le sol de la grange.

Tous descendirent. Grâce à la réflexion de la lumière qui, à travers l’ouverture, pénétrait jusque sur l’aire, ils reconnurent que l’homme était blessé au front, et que le sang coulait sur sa joue. Ils l’accablèrent de railleries en guise de consolation, en lui faisant entendre que bientôt il saignerait pour tout de bon.

L’homme ne paraissait pas s’être fait d’autres blessures, car il s’était relevé sans le secours de personne, et, toujours silencieux, il se tenait debout au milieu de ses bourreaux.

Sur ces entrefaites, Simon Brutus, qui était sorti de la grange, cria du dehors qu’on amenât le paysan au grand jour.

Cet ordre fut exécuté, et l’on poussa rudement la nouvelle victime à travers le trou.

C’était un homme de haute taille; il semblait bien avoir cent ans. Des cheveux blancs couronnaient son front; son visage était serein et doux : quelque chose de majestueux y était empreint.

— Le curé ! s’écria aussitôt Simon Brutus avec surprise

et en reculant par un sentiment de respect involontaire.

Les soldats poussèrent des exclamations de joie.

— Ah! le curé! s’écriaient-ils. Bonne c^apture! cela ne commence pas mal. Le chef des fanatiques ! bonne capture ! bonne capture !

Entre temps ils avaient entraîné le curé dans la cour, à peu près à l’endroit où se trouvait le notaire au milieu X de ses gardes. Dès que celui-ci vit le curé, il s’écria d’une voix suppliante :

— O mon père, mon père, vite, donnez-moi votre bénédiction! Je vais mourir... Je demande pardon à Dieu pour le mal que j’ai pu faire; je remets avec confiance mon âme entre ses mains. Priez pour ma femme, pour mon enfant! Votre bénédiction! votre bénédiction !

Le prêtre leva la main \ ers le ciel et prononça avec une inexprimable majesté quelques calmes paroles sur son ami.

Un long et moqueur éclat de rire s’éleva parmi les soldats.

Simon Brutus qui, en reconnaissant le curé, avait été frappé de stupeur, lutta un instant contre son émotion ; mais bientôt il étendit impérieusement la main et dit au caporal qui se tenait auprès du notaire ;

— Va ! que la sentence soit exécutée !

Et se tournant vers les autres :

— Citoyen sergent, dit-il, je confie le prêtre à ta vigilance. Qu’on me suive dans la maison !

Fatigué, harassé, Simon Brutus se jeta sur une chaise dans la salle du rez-de-chaussée; il fit approcher le

las

prêtre et lui demanda en français, langue qu’il savait que le curé parlait paisablenient :

— Citoyen Jacques-Dominique Torfs, sais-tu que tu CS condamné à être emprisonné et déporté à l’ile d’Ole r on ?

— Je le savais avant que vous, émissaire des ennemis

de Dieu, vous me l’annonçassiez dans mon église, ré-^ pondit le curé iivec un sang-froid extraordinaire. '

— Vraiment! Et pourquoi ne t’es-tu pas enfui? dit l’oflicier d’un ton railleur.

— Le temps est venu où le rocher de Pierre doit être teint encore une fois du sang des martyrs. Si Dieu veut bien accepter le mien, qu’il coule!...

— 11 radote, s’écria le sergent; sa cervelle est à l’envers.

En ce moment, on entendit retentir quelques coups de feu, et tandis que cet incident détournait du prêtre l’attention de chacun, le caporal entra, vint se placer devant le chef, porta la main au chapeau et dit d’un Ion froid et indilférent :

— Citoyen commissaire, tes ordres sont exéculcs; le coupable est parti pour l’autre monde.

Deux larmes brillantes coulèrent des yeux du prêtre, et il courba profondément la tête sur la poitrine. L’annonce de la mort de son malheureux ami avait brisé son cœur et abattu un instant son courage.

lœ chef se tourna de nouveau vers lui et demanda :

— Qu’as-tu vu ou entendu cette nuit?

— Un bruit confus d’hommes qui traversaient la cour dans l’obscurité.

i»6 OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

— Un soldat a été tué ici cette nuit. Le sais-tu?

— Je le sais.

— Quels détails connais-tu sur cet événement?

— Bruno est venu me trouver dans ma retraite, et m’a raconté comment le soldat avait terrassé son père et voulait le tuer.

— Qui a tué le soldat?

Le prêtre resta muet.

— Tu parleras I hurla Simon Brutus. Tu sais tout. Je te l’ordonne au nom de la République française, déclare ce que tu sais...

Le prêtre continua à garder le silence.

Un soldat, transporté de colère, lui donna un coup de poing dans la figure.

— Paix là! s’écria Simon Brutus; ce prisonnier appartient au comité central... Eh bien, citoyen Torfs, encore une fois, diras-tu ce que tu sais, oui ou non ?

Le prêtre releva la tête, fixa sur Simon Brutus des yeux où rayonnait une mystérieuse inspiration, et dit d’un ton solennel :

— Ce que je sais, pécheur égaré? Je sais que, si votre mère vivait encore, elle maudirait l’heure de votre naissance! Je sais qu’elle maudirait le fils qui, envoyé de l’enfer, vient briser les autels de son Dieu et assassiner ses frères sur le sol même où a reposé son berceau! Je sais que le sang innocent des chrétiens pèsera sur vous jusqu’au pied du tribunal de Dieu! Voilà ce que je sais...

Ces paroles, dites comme une lugubre prophétie, firent une profonde impression sur Simon Brutus. Cependant,

quelque troublé qu’il fût, il dissimula son émotion sous un amer sourire en disant à ses hommes :

— Assez de ce ridicule sermon ! Qu’on me suive ii Y Aigle. Caporal, reste ici avec quatre hommes.

— Faut-il mettre le feu à la maison 1 demanda le caporal.

— Non , pas encore , répondit le chef. Cette aprèsdinée je t’enverrai un ordre. Il doit y avoir ici beaucoup d’argent et d’argenterie. Rassemblez tout cela. Nous l’ajouterons à ce que nous avons déjà pour l’envoyer à Anvers. En attendant, mangez et buvez de tout ce que vous trouverez. Et ne te laisse pas surprendre, Ciiporal. Qu’on emporte le corps de notre pauvre camarade !

Dès que le cadavre, placé sur la civière , fut devant la porte, Simon Rrutus quitta la maison du notaire et prit avec ses hommes le chemin du village. Le curé, tenu par deux soldats, marchait, la tête penchée, à côté du cadavre.

Sur leur passage , ils n’aperçurent dans le village pas un être vivant; il semblait désert et abandonné, comme si, en une nuit, la peste eût tué tous ses habitants. Cependant plusieurs personnes se tenaient toutes tremblantes derrière les portes et les fenêtres , et, d’un œil plein d’angoisse, épiaient, à travers les fentes et les ouvertures, la marche du lugubre cortège.

En dehors du village, sur le chemin de Y Aigle, un coup de feu se fit entendre tout à coup ; un des soldats, atteint à la jambe, tomba sur le sable.

Tous se précipitèrent dans le taillis en poussant des cris de vengeance, et coururent vers l’endroit où la

fumée du coup de fusil montait encore comme un léger nuage vers le ciel.

Quatre hommes restèrent auprès du prêtre, et^ comme s’ils eussent cru qu’il était cause de ce qui venait d’arriver, ils le rudoyèrent et le frappèrent cruellement. 11 se laissa patiemment maltraiter et pousser d’un coté à l’autre de la route : pas un mot , pas une plainte ne s’échappa de ses lèvres.

Il se passa un temps assez long avant que Simon Brutus et ses camarades revinssent du taillis. A leur apparition sur la route, leurs yeux étincelaient de fureur, ils poussaient de confuses clameurs de dépit et de rage... Ils n’avaient trouvé personne.

— En avant! cria le chef; cette après-dînée nous leur donnerons leur compte !

Le prêtre fut emmené avec plus de rudesse encore; on emporta le soldat blessé , et le convoi atteignit ainsi l’auberge de V Aigle.

C’était le même jour, vers trois heures après midi.

Simon Brutus se promenait de haut en bas devant l’auberge de Y Aigle. Il semblait enfoncé dans une profonde rêverie; parfois il s’arrêtait brusquement et portait la main à son front; puis il adressait à la sentinelle postée devant la porte quelques paroles distraites, ou allait se placer sur le chemin du village pour voir si rien n'apparaissait dans le lointain.

LA GLERRE DES PAYSANS. lîO

Derrit-i'c la fenêtre de l’auberge se tenait baes Cuylen qui, impassible en apparence, mais en réalité tremblant et en proie à une vive anxiété, avait l’œil fixé sur le chef.

Ce matin-là , le meunier avait été témoin de si terribles scènes ! On avait apporté chez lui un cadavre : le curé était emprisonné dans son écurie ; de toute cette journée il n’avait entendu qu’affreuses clameurs de vengeance et menaces de mort et d’incendie contre le village entier ! Saisi d’une profonde terreur, il suivait le chef d’un regard inquiet et craintif •, car il était évident pour lui qu’à cette heure Simon Brutus était occupé à machiner dans sa tête des projets de vengeance et de destruction.

Sans aucun doute le meunier se trompait néanmoins. Quelque dure et méchante que fût d’habitude la physionomie de Simon Brutus, en ce moment un fugitif sourire venait par intervalles adoucir la farouche expression de ses traits. L’impatience qui le poursuivait visiblement attestait que, bien loin de méditer des actes de violence , il attendait avec émotion une chose dont il désirait ardemment l’arrivée.

Après quelque temps, il était allé inspecter pour la quatrième fois la route du village, lorsqu’il vit apparaître au loin quelques soldats.

Il revint précipitamment vers la sentinelle et lui dit d’un ton sévère :

— Voici le sergent : il amène une femme que j’ai fait arrêter. Fais attention qu’on ne laisse entrer personne, qui que ce soit, à l’Aigle, tant que je ne serai pas venu

nioi-inêiiie te donner d’autres ordres. Le sergent m’amènera cette femme dans la grande salle.

A ces mots il entra dans l’auberge.

Bientôt se montrèrent, à l’extrémité du chemin du village, une dizaine de soldats qui conduisaient une jeune femme en la tenant par les bras, et la poussaient de temps en temps doucement dans le dos pour hâter sa marche.

C’était une jeune fille admirablement belle, à la taille svelte et élancée, aux cheveux noirs comme l’aile du corbeau , à l’œil plein de flamme , et dont 1a physionomie enchanteresse avait une noble et imposante expression. Bien que des larmes perlassent dans ses yeux, elle ne fléchissait pas la tète; sa déinai’che, son attitude, attestaient le courage et la fierté.

Les soldats eux-mêmes subissaient l’impression de cette virginale majesté; les paroles qu’ils lui adressaient n’avaient pas leur rudesse accoutumée et semblaient adoucies par un sentiment de respect.

Mais les guides de la jeune fille se montraient d’autant plus brutaux envere un vieillard qui les suivait avec obstination , bien qu’ils l’eussent déjà mainte fois rudement repoussé en l’accablant d’affreuses menaces.

Cet homme était le sacristain maître d’école; il courait à la suite des soldats avec tous les signes d’un inexprimable désespoir, s’arrachant les cheveux, déchirant avec ses ongles sa poitrine ensanglantée, versant un torrent de larmes : en un mot, on eût dit que la douleur et le désespoir l’avaient rendu fou.

Par moments aussi sa douleur convulsive semblait

LA fil'ERRE DES PAYSANS. 13t

s’apaiser 5 alors il levait les mains et les yeux au ciel et implorait par de navrantes exclamations le secours de Dieu, ou, bravant les menaces des soldats, il se rapprochait davantage du triste cortège, et s’écriait d’une voix entrecoupée de sanglots :

— O Geneviève, mon enfant, ma malheureuse enfant! Toi, qui es tout ce qui me reste sur la terre, inestimable don du Seigneur, mon orgueil, ma joie, toi dans les mains de ces barbares! toi livrée à leur impie perversité ! Innocent agneau, que veulent de toi ces scélérats ? Mon Dieu, mon Dieu, je me meurs d’angoisse et d’effroi !...

Et après avoir, un instant encore, suivi le chemin en chancelant et trébuchant, sans conscience de ce qii’il faisait et comme anéanti , il élevait de nouveau sa voix -plaintive :

— O GeneAiève, chère Geneviève, ne sois pas si désolée ; mets ta confiance en Dieu, qui soutient ses martyrs dans leurs douleurs! Ah! songe que toute l’infamie des bourreaux ne peut souiller l’innocence de la victime

Comme si scs efforts pour dissimuler son propre désespoir avivaient encore ses souffrances, il se toixiit affreusement, se mit à déchirer ses habits, et s’écria en tendant les mains vers le ciel :

— Malheur, malheur à moi, ô mon Dieu, d’étre né ! Malheur à moi de ce qu’il vous a plu de me donner une enfant , un ange d’amour et de pureté ! Malheur, malheur, pour être jetée en pâture à des monstres vomis par l’enfer!...

La jeune fille s’arrêta, quoi qu’on fit pour la pousser

132 OKUVBES DE IIENIU CONSCIENCE.

en avant ; elle se retourna et cria à son père d’une voix consolatrice :

— Ah ! mon père , ne vous attristez pas ainsi ; votre voix me perce le cœur. Calmez, calmez, je vous en supplie , votre cœur affligé. Portons avec résignation notre sanglante croix...

— Mon enfant, mon enfant chérie, s’écria le maître d’école, tu ne comprends pas toute l'horreur de ton sort!

— Je la comprends, répondit la jeune fille en repoussant les soldats loin d’elle, mais je ne crains pas. Dieu m’a donné courage et volonté : il y a quelque chose de plus puissant que la rage des bourreaux.

— Oh ! non, non ! dit le père en gémissant, qui peut te protéger sinon Dieu?

— Ah! s’écria la jeune fille avec un amer sourire, vous demandez qui me. protégera aujourd’hui contre l’imminence du danger? La mort!

— La mort ! la mort ! répéta le père infortuné, en se tordant dans de nouvelles convulsions; la mort pour seul refuge !

Comme la jeune fille repoussait avec hauteur et avec un visible mépris les soldats qui voulaient lui faire poursuivre son chemin, le sergent entra dans une violente colère et ordonna qu’on écartât le vieillard par la force et en recourant aux coups au besoin.

Un soldat courut, le sabre levé, sur le sacristain, le saisit par le bras et s’efforça de le faire rebrousser chemin en proférant de terribles menaces; mais le pauvre homme, égaré par son affection, fit résistance.

LA GUERRE DES PAYSANS. i33

se dégagea et s’élança vers sa ülle , qu’on avait déjà entraînée plus loin.

Furieux, le soldat se précipita à la suite du sacristain, le saisit pour la seconde fois, le jeta sur le sol et leva sur sa tête un sabre menaçant.

Geneviève le vit, poussa un déchirant cri d’angoisse, repoussa les sans-culottes stupéfaits , s’élança vers son père, saisit par les épaules le soldat qui l’avait terrassé et le renversa en arrière sur le sable. Tout aussitôt elle releva son père, se plaça au-devant de lui, croisa les bras sur la poitrine, et cria en bon français à ses gardiens qui accouraient verj^elle :

— Eh bien, sanguinaires tyrans, venez, percez le cœur d’une fille qui défend son père contre vos infâmes attaipies ! Que tardez-vous, lâches bourreaux? trembleriez-vous devant une faible femme?

La belle figure de la jeune fille avait une expression si majestueuse et si saisissante, ses yeux étincelants rayonnaient d’un si superbe dédain, que les soldats, comme frappés d’impuissance, se regardèrent les uns les autres avec stupéfaction.

— Belle femme ! murmura l’un d’eux , on dirait que le sang français coule dans ses veines !

— En voilà une qui a du courage! grommela un autre.

— 11 me semble voir la statue de la République ! s’écria le caporal.

— Elle serait diablement belle avec le bonnet rouge sur la tète ! remarqua Mucius Scévola avec le p!us grand sérieux.

13i ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

Le sergent sourit avec bienveillance et dit à Geneviève :

— Très-bien! voilà ce que nous ainaons. Tu es une vaillante feinine.Tu n’as pas bonne opinion de nous; mais tu te troni])cs, ma belle : un républicain n’est ni monstre ni bourreau au point de vexer une aussi charmante fille. Au contraire, il te pardonne même les injures que tu lui prodigues injustement. Allons, suis-nous sans résistance ; par égard pour toi, nous laisserons ton père en paix.

La jeune fille enlaça ses bras au cou de son père et murmura quelques douces paroles à son oreille. Lorsqu’elle le quitta pour obéir à l’ordre du sergent, un torrent de larmes coula sur ses joues, et elle se prit à pleurer et h sangloter tout haut.

Le sacristain se mit à marcher non loin d’elle au bord du chemin, en tenant les mains sur ses yeux.

La troupe se rapprocha en silence de l’auberge de V Aigle. Geneviève essuya les larmes qui mouillaient ses joues, et, le sein palpitant, jeta un regaixl sur l’auberge où elle savait que Simon Brutus l’attendait; elle semblait s’exciter elle-même à la lutte et se préparer à la résistance.

La sentinelle arrêta le sacristain au moment où il voulut pénétrer dans l’auberge à la suite de sa tille. Quand il vit se refermer la porte par laquelle sa fille avait disparu, il frissonna et fut saisi d’une horrible anxiété. Mille pensées plus affreuses les unes que les autres lui passèrent par la tête; de temps en temps même, il lui échappait un cri d’angoisse, comme si de terribles

Là GUERRE DES PAYSANS. 135

visions surgissaient tout à coup devant ses yeux égarés.

Soudain , fou de désespoir, il se précipita sur la porte et voulut l’ouvrir; mais la sentinelle l’en arracha en l’apostrophant brutalement, et croisa la baïonnette sui’ sa poitrine pour l’empêcher d’avancer.

Le pauvre sacristain, comme s’il eût perdu toute conscience de son état, se laissa glisser sur ses genoux et rampa sur le sable jusqu’à la sentinelle en implorant sa compassion. Il levait vers le soldat des mains suppliantes et demandait avec des gémissements navrants la gi’âcc de pouvoir suivre son enfant.

Après s’être vainement répandu en injures, la sentinelle saisit au collet l’infortuné, le traîna jusqu’à l’autre côté de la route et le jeta là à terre.

Le sacristain se releva et, comme accablé sous le poids de sa douleur, ij appuya sa tête contre un arbre et se prit à pleurer.

Peu de temps après il quitta cet endroit et se mit à marcher d’un pas r£q>ide, quoique mal assuré, dans la direction du village. On eût dit que son esprit troublé lui avait révélé un suprême secours, et qu’il se hâtait d’aller l’invoquer.

Pendant ce temps, Geneviève avait été introduite auprès de Simon Brutus. Le sergent' la conduisit jusqu’au milieu de la chambre, salua son chef et ilisparut.

Tandis que la jeune fille se tenait immobile et les yeux baissés, Simon Brutus alla à la porte et en tourna la clef.

Cette mystérieuse précaution fit frémir Genexiève

me OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE,

d’effroi et d’indignation. Elle releva la tête avec fierté^ lança au chef un regard foudroyant et dit :

— Je ne sais quel est le sort que vous me réservez ; mais je vous prie de croire, monsieur, que parfois le cœur d’une faible femme recèle plus de courage que le cœur des hommes qui fuient devant votre tyrannie !

Simon Bruliis resta immobile et stupéfait près de la porte; il contempla avec admiration cette jeune fdle dont le regard hardi le troublait jusqu’au fond de l’Ame. Dans une majestueuse et hère attitude, le visage pâle, les joues frémissantes, elle ressemblait à la statue de marbre d’une héroïne grecque.

Il se rapprocha d’elle et lui dit :

— Geneviève, pourquoi as-tu peur de moi ? Crois-tu

donc, que Simon t’ait fait chercher pour te tourmenter? Assieds-toi, Geneviève, et sois tranquille. A moins que tu ne le veuilles loi-même, il ne te sera fait aucun mal

Il approcha un siège de la jeune fille et lui prit la main comme pour l’engager à s’asseoir.

La vivacité avec laquelle elle arracha sa main à son étreinte et le regard d’indignation qu’elle lui jeta le firent pâlir et blessèrent très-profondément son orgueil. Frémissant de dépit, il s’éloigna un peu d’elle, s'assit et dit d’un ton mécontent :

— Il paraît que tu veux me fâcher! N’oublie pas pourtant, citoyenne, que tu es en mon pouvoir. Si tu crains que le lion ne te morde, ne l’agace pas !

— Puis-je savoir pourquoi vos soldats m’ont si audacieusement arra çhée à mademeûre? demanda la jeune

fille sans prendre garde à la menace. Dites, monsieur, que demandez-vous de moi? Quels sont vos projets?

— Mes projets? Je n’en sais rien moi-même. En tout cas, je ne songeais pas à t’oUenser. Le désir de te voir et de te parler m’a décidé à te faire venir. Si l’invitation a été un peu rude , ce que je suis le premier à regretter, cela vient de nos mœurs, Geneviève : les républicains n’ont pas le temps d’être polis; cependant leur cœur n’est pas aussi dur que leur manière d’agir le fait peutêtre supposer.

Le ton adouci de ces dernières paroles tranquillisa un peu Geneviève ; l’angoisse cessa en partie de se peindre sur son visage. Elle s'assit et dit d’une voix calme :

— Eh bien , monsieur, si vous avez encore quelque chose à dire, j’écoute; si, au contraire, votre désir est accompli, je vous prie de me laisser partir. Mon pauvre père souffre d’inexprimables douleurs; la terreur qui le possède lui donne un avant-goût de la mort.

Simon Brutus parut tout joyeux du changement survenu dans l’esprit de la jeune fille.

— Geneviève, dit-il d’une voix émue, depuis cinq ans j’ai mené une vie bien rude; j’ai vu des révolutions et des massacres, j’ai bravé vingt fois ta mort, j’ai pris part au fiévreux triomphe du peuple -après la victoire, j’ai partagé sa rage destructrice dans l’accomplissement de ses vengeances; j’ai vu couler le sang par torrents, j’ai vu des centaines de têtes rouler sur l’échafaud. J’ai été ballotté dans tous les sens par les événements de Paris, comme un misérable jouet du sort : dans ce tourbillon d’une société en fermentation, j’ai tout oublié;

mon pays, mon village, mon père, tout, sauf un seul sentiment qui avait pris racine au plus profond de mon cœur... Toi, Geneviève, toi seule vivais toujours devant mes yeux ; ton image seule ne m’a jamais abandonné...

La jeune fille écoutait ces paroles, muette et la tête penchée sur la poitrine.

Le chef reprit :

— Quand nous étions plus jeunes, Geneviève, il m’a semblé mainte fois que tu n’étais pas indifférente aux efforts que je faisais pour obtenir de toi un regard d’amitié. Dis-moi, Geneviève, me suis-je trompé? n’y a-t-il jamais rien eu dans ton coeur qui parlât en ma faveur?... Tu ne réponds pas?

— Est-ce la vérité que vous désirez entendre? demanda Geneviève.... Mais si cette vérité devait vous blesser?

— N’en dis pas moins la vérité, Geneviève.

— Eh bien, il est possible que, dans notre première

enfance, je n’aie pas eu moins de sympathie pour le joyeux Simon Meulemans que pour mes autres compagnons de jeu ; mais plus tard, lorsqu’il fut devenu un brutal et hautain jeune homme, lorsqu’il méconnut les conseils et les ordres de son père, et s’attacha aux idées impies des tyrans qui aujourd’hui oppriment notre patrie, alors ma sympathie pour lui se changea en aversion

A ces mots, un frisson subit fit tressaillir Simon Brutus des pieds à la tète; il contint cependant l’explosion de son dépit et de sa colère, et répondit :

’Dlgitizcd by G()ôgle

— Dans ce temps-là, Geneviève, la rétrograde Belgique pouvait encore espérer qu’elle repousserait la ’ liberté pour continuer de vivre sous le joug de l’ignorance et de l’esclavage; mais, aujouiYl’hui cet espoir a disparu. Notre ci-devant patrie fait partie de la République française, et bientôt elle ressemblera à la puissante France, non-seulement par les lois, mais encore par la langue et les mœurs. Ce qui jadis était un mat et une honte, est maintenant une vertu et un honneur. Ne se pourrait-il pas, Geneviève, que tu trouvasses dans ton cœur plus de sympathie pour Simon Brutus, le commissaire de l’administration centrale, que tu n’en éprouvais pour le fougueux jeune homme que tu as connu autrefois?...

— Ab 1 Simon, s'écria la jeune fille, pourquoi me forcer à vous offenser? Pourquoi me demander ce qu’il Vous est facile de deviner? Laissez-moi partir ; épargnezvous à vous-méme la désagréable déclaration du sentiment que vous m’inspirez...

— Ce sentiment est donc bien terrible ! murmura le chef avec un sourire plein d’amertume. Tu me hais donc bien profondément que tu refuses de traduire ta haine en paroles? Quoi qu’il en soit, je désire que tu parles.

— Voyez-vous, Simon, autrefois j’avais pour vous une aversion intime mais calme; mais aujourd’hui que vous vous êtes laissé choisir par des scélérats abandonnés de Dieu, comme le bomreau qui a pour mission de nous torturer corps et âme, qui vient arrêter nos frères, qui vient porter une main coupable sur nos prêtres, qui vient profaner par un affreux sacrilège les temples de

iiO OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE,

notre Dieu, qui brûle nos maisons, et nous traite comme de stupides bétcs de somme ou comme un vil troupeau sans raison... aujourd’hui, la foi que vous insultez, la patrie en larmes, tout ce qui m’est cher sur la terre, tout me crie que je dois vous mépriser, que je dois vous haïr comme un instrument de l’enfer, comme un envoyé de ces monstres sanguinaires qui, venus de Paris, couvrent le monde entier de désastres, de sang et de larmes !...

En prononçant ces paroles la jeune fille avait repris par degrés sa fière attitude; emportée par une indignation croissante, elle paraissait avoir oublié qu’un danger terrible la menaçait.

Quant à Simon Brutus un grand changement s’était opéré aussi sur sa physionomie ; à mesure que les sévères paroles de la jeune fille lui an*achaient toute espérance et portaient à son orgueil de profondes blessures, la pâleur de la rage s’était répandue sur son visage. Assis sur son siège, il tremblait et son poing, crispé par la colère étreignait convulsivement la poignée de son sabre. Quand la jeune lille se tut, il se leva brusquement :

— Insolente! s’écria-t-il, tu ne me crains pas? Sais-tu bien que je puis faire de toi ce que je veux? Sais-tu bien que rien au monde, qu’aucune puissance sur la terre ne peut m’arrêter ou te protéger?

— Vous m’avez demandé la vérité, je vous l’ai dite, répondit Geneviève. Je ne vous crains pas assez pour mentir.

Transporté de fureur par le ton méprisant de ces derniers mots, le chef s’élança vers la jeune fille, l’arracha

LA GUERRE DES PAYSANS. iil

de sa chaise, et lui meurtrissant le bras de son poing, il s’écria :

— Ah ! tu ne me crains pas assez ! 11 faut donc que je te fasse sentir mon pouvoir, fanatique entêtée !

Geneviève se laissa malmener rudement, et fixa sur son persécuteur un regard ironique et dédaigneux qui enflamma davantage encore sa colère.

Lorsque Simon Bnitus la lAcha et, frémissant de rage, se plaça devant elle les bras croisés sur la poitrine, le sourire provocateiu* flottait encore sur les lèvres de la jeune fille.

— Tu ne comprends donc pas le danger qui te menace? Tu es donc folle ! s’écria le chef d’une voix tonnante.

— Folle? dit la jeune fille. Étaient-ils fous ces chrétiens martyrs qui, du milieu des flammes, provoquaient encore leurs bourreaux?

— Sottises du temps du plus aveugle fanatisme ! mur- • mura le chef.

— Eh bien, s’écria Geneviève, était-elle folle cette héroïne française qui délivra le monde d’un monstre altéré de sang? Était-elle folle, Charlotte Corday?

En disant ces mots la jeune fille avait relevé la tête; une si profonde expression de volonté et de résolution se peignait sur son visage, son regard était si plein de mystérieuse menace, tout en elle annonçait une si fervente exaltation que Simon Brutus, comme dominé et effrayé, fit vivement un pas en arrière. 11 tira un pistolet de sa ceinture et en releva le chien.

— Ah! c’est ainsi! s’écria-t-il. Charlotte Corday! Moi

t43 OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE,

qui étais assez naïf pour te parler d’amour ! Et toi tu viens pour m’assassiner! Peut-être t’imaginais-tu par cette lâche action mériter une place en paradis? Mais tu n’y réussiras pas, misérable que tu es !

— Vous vous méprenez sur mes intentions, répondit Geneviève; je ne crains pas la mort, et me fissiez-vous endurer le martyre, je subirais avec résignation mou sort jusqu’à la fin...

— Que parles-tu donc de Charlotte Corday ! Te moques-tu de moi par basait!?

— 11 est un malheur plus grand que la mort ! dit la jeune fille d’une voix sombre et en soupirant, tandis qu’un feu étrange s’allumait dans ses yeux.

En ce moment on frappa doucement à la porte. Le chef parut mécontent de se voir dérangé; néanmoins il alla ouvrir.

— Qui te donne l’audace de méconnaître mes ordres? demanda-t-il au sergent qui avait frappé.

— Citoyen commissaire, répondit celui-ci, j’ai pensé que vous ne prendriez pas mal la chose. Il y a à la porte de l’auberge un homme qui veut à toute force pénétrer ici. Pour le retenir il nous faudrait le maltraiter, et comme il dit qu’il est le propre père du citoyen commissaire, cela n’irait pas. Que devons-nous faire?

Simon Brutus frappa du pied avec impatience et répondit :

— Encore des gémissements et des lamentations! Dis au citoyen qu’il attende un peu; je t’appellerai tout à l’heure quand il faudra le faire entrer.

Il referma la porte, et se tournant vers Geneviève :

LA fiUERRE DES PAYSANS lf3

— Ainsi, citoyenne, tout est fini entre nous! lui dit-il. Tu t’imagines cela, n’est-ce pas? Eh bien, tu te trompes. Je sais pourquoi tu me hais : tu es fiancée à un autre homme, à un lâche qui, au lieu de servir Sa patrie, s’enfuit dans les bois îivec un tas de stupides paysans, — â un brigand qui Surprend et assassine pendant la nuit les soldats de la République française. Tu espères, et lui l’espère aussi, que mon départ vous donnera l’occasion de conclure ce mariage. C’est ce que nous verrons ! A dater de ce moment tu es prisonnière de la République française. Comme otage, comme gage du départ de Bruno pour l’armée, tu seras emmenée à Anvers et enfermée dans la citadelle. Prépare-toi en conséquence; dès ce soir tu partiras avec le curé.

— Puis-je voir mon père avant mon départ? demanda la jeune fille avec un extrême sang-froid.

— Ton père? ton père est un esclave du fanatisme; il ne peut rien te dire qui t’inspire de meilleures pensées. Tu ne le verras plus !

Des larmes jaillirent des yeux de Geneviève ; mais elle fit effort sur elle-même pour maîtriser les signes extérieurs d’une douleur qu’après une lutte pénible elle parA'int à refouler au fond de son cœur.

Pendant ce temps Simon Brutus était allé vers la porte et avait appelé le sergent.

— Citoyen sergent, dit -il d’un ton impératif, qu’on enferme cette femme avec le curé dans l’écurie; qu’on lui donne une chaise et de plus tout ce qu’elle demandera. Va, et qu’on fortifie la garde de l’écurie... Amènemoi aussi le citoyen qui désire me parler.-,.

lU ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

Tandis que le sergent emmenait vers la porte la jeune fille, Simon Brutus dit à celle-ci :

— Tu vois bien, Geneviève, que je n’ai pas encore perdu tout à fait Tespoir de te voir revenir à la raison. Où que tu te puisses trouver, souvicns-toi que j’ai le pouvoir de te sauver et même de t’assurer un sort digne d’envie. Un seul mot de ta bouche, et tu es libre...

La jeune fille quitta la chambre sans lui répondre.

Plongé dans de profondes et inquiètes réflexions, Simon Brutus allait et venait par la chambre, en murmurant à part lui d’un ton mécontent :

— Mon père ! Au milieu de tous ces efforts, de toutes ces préoccupations j’avais presque oublié que je me trouvais si près de lui. Que veut-il? Se trouver avec moi, me revoir? 11 n’est pas moins fanatique que les autres. Le village entier est pourri et vermoulu. 11 vient sans doute avec de grandes exclamations, et probablement aussi avec des larmes, me demander des choses incompatibles avec mes devoirs. Je puis excuser son erreur; mais renoncer pour cela h un seul point de ma foi républicaine, ce serait une faiblesse... Et puisque tout le monde ici me hait et me méprise, pourquoi méconnaîtrais-je pour l’amour d’eux l’csjirit des ordres de l’administration centrale, et me ferais-je passer pour un lâche aux yeux de mes compagnons? Soit! que mon père vienne! S’il est raisonnable, je veux l’être aussi.

Bien que Simon Brutus prononçât ces mots avec un apparent sang-froid, il était au fond du cœur beaucoup moins calme qu’on ne l’eût cru La venue de son père le troublait : la nature et l’orgueil luttaient en lui, mais

LA. GUERRE DES PAYSANS. li)

l’issue de cette lutte ne pouvait demeurer longtemps douteuse :

— Quel enfantillage ! s’écria-t-il. L’homme n’est-il pas sur la terre un être indépendant, responsable uniquement de ses propres actions? Et si le hasard m’a fait plutôt naître fils d’un brasseur, d’un lourd paysan que d’un philanthrope ou d’un philosophe, est-ce en rien ma faute, puisqu’il ne m’était pas permis de choisir? L’esprit borné du père peut-il condamner le fils à la même stupidité?

Il secoua la tête avec dépit, en homme qui n’est pas tout à fait convaincu de ce qu’il dit. Ce fut même avec un certain découragement qu’il reprit :

— En vérité, un républicain ne devrait avoir sur la terre ni père, ni mère, ni amis; et même pas de vie passée. Alors il serait libre de toute entrave et fort comme un géant, grâce à la puissance d’une volonté que rien n’arrêterait...

En ce moment la porte s’ouvrit; un vieillard aux cheveux blancs et au dos un peu voûté entra en pleurant dans la chambre. «

Simon Brutus courut au-devant de lui avec une émotion visible, lui saisit la main, et le pressant afîectuiaisement sur son sein :

— Mon père, demanda-t-il, pourquoi pleurez- vous? Allons, calmez-vous; dites-moi ce qui vous afflige.

Un radieux sourire illumina le visage du brasseur; l’intonation douce et émue de la voix de son fils paraissait le surprendre et le transporter de bonheur.

— Là, asseyez-vous, reprit le chef, vos larmes mo

fte OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

font mal. Ce n’est pas ainsi qu’après cinq années d’aljsence je devrais revoir mon père.

— Mon fils ! mon filsl s’écria le brasseur en se jetant au cou de Simon Brutus, il y a de l’affection dans ta voix! Je me trompe peut-être; mais, pour l’amour de Dieu, laisse-moi quelque temps dans cette douce erreur 1 Il embrassait et caressait son fils avec une fiévreuse émotion; celui-ci se prêta un instant à ces démonstrations affectueuses, mais bientôt il détacha doucement les • bras de son père de ses épaules à lui, et reprit :

— Je te remercie, mon père, de ce que tu m’aimes encore d’un amour si ardent, quoique notre manière de penser diffère du tout au tout. Tu es venu ici pour me parler de choses importantes, je le pense du moins. Dismoi ce que tu désires; si je puis le faire sans faillir h mes devoirs, je me réjouirai de pouvoir te complaire en quelque chose.

— Ah ! Simon, dit le brasseur, puisse le ciel éclairer ton âme en ce moment ! Puisse-t-il exaucer ma prière désespérée et détourner de moi la mort la plus affreuse, la mort sans espérance. Simon, il est appara dans notre village une cinquantaine de bourreaux, envoyés par de sanguinaires tyrans, et qui nous font mourir d’effroi et de tourment, et toi, toi, mon fils, tu es le chef de ces barbares émissaires ! Oh ! ma douleur, ma honte est inexprimable ! Je voudrais n’être pas né ; mon fils ne fût jamais devenu le pei’sécuteur de ses frères, mon sang ne se fût jamais révolté contre Dieu !

Le visage de Simon Brutus s’assombrit; il s’agita avec ^ impatience sur son siège, et répondit :

— Ce sont là d’autres affaires, mon père. Suppose que, par respect pour toi, je voulusse changer ma manière de voir, je songeasse à renier mes convictions rép»>blicaines, cela n’en serait pas moins impossible. Un homme peut-il changer d’âme comme il change d’habits?

— O Simon, dit le père, abandonne cette conduite impie ; donne la liberté à tes prisonniers, reconduis à Anvers tes sauvages soldats et reviens dans notre village. Je te céderai tout mon bien, et te rendrai seul maître de tout ce que je possède. Tu auras encore de beaux jours à vivre, et tu pourras être heureux en ce monde... Simon Brutus répondit avec un amer sourire :

— Tu t’égares, mon père. Comment donc se peut-il que tu te sois laissé aveugler à ce point-là? Ne vois-tu donc pas que la République française vient t’apporter cette même liberté pour laquelle nos pères ont versé inutilement tant de sang?

— La liberté? dit le père stupéfait en poussant un profond soupir. Tu nous apportes la liberté? Sous les empereurs ' nous étions indépendants; nos droits étaient inviolables; il n’y avait pas, sur la terre, de peuple plus libre que nous. Aujourd’hui l’étranger envahit notre pays et en prend possession sans conditions, en vertu du seul droit du plus fort. Sans nous consulter, il anéantit tout ce qui nous est cher : lois, langue, mœurs, religion. Ses farouches mercenaires nous traitent comme des esclaves; ils nous maltraitent, ils nous volent ce qui est à . nous, ils incendient nos demeures... et si quelqu’un de

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