‹ Œuvres completes de Henri Conscience La guerre des paysansChapitre 12 sur 16 · Pay.s des haies · texte numérisé non relu

Pay.s des haies

Ils ne s’étaient pas trompés sur la nature de l’escorte qui s’approchait d’un pas assez rapide du lieu où ils se trouvaient.

Sur un chariot attelé de deux chevaux se trouvaient le curé et Geneviève. On avait lié sur son dos les mains du prêtre octogénaire, comme on eût fait d’un voleur, et de plus on l’avait attaché au chariot même. Geneviève était assise sur un banc, la tête penchée sur la poitrine et les mains devant les yeux ; des larmes abondantes coulaient sur ses joues.

Vingt soldats environ accompagnaient les prisonniers. Le sergent marchait en avant avec la moitié de ses hommes; l’autre moitié suivait le chariot. Comme cette disposition les séparait les uns des autres, iis parlaient très-haut; c’était d’ailleurs leur habitude d’y aller en tout avec témérité et sans la moindre crainte.

-- Tu dois avouer, citoyen sergent, dit en ce moment un soldat, que nous nous sommes trompés sur le compte de ces sauvages. S’ils avaient seulement de la poudre et du plomb, ils nous feraient repentir d'être venus dans ce désert avec soixante hommes.

— Bah ! c’est un tas de lâches ! répondit le sergent;

leur fanatisme est leur seul courage. Iis sont bons, comme des brigands qu’ils sont, pour guetter du fond des bois les républicains, et se sauver en les voyant

— En effet , reprit le premier interlocuteur, il faut qu’ils soient bien stupides et bien poltrons; car s’il en était autrement, ils ne nous laisseraient pas passer ainsi sans essayer de nous en empêcher. Si une cinquantaine d’entre eux seulement nous attendaient sur cette route

isolée, nous aurions assez de besogne à défendre nos prisonniers. Mais ils sont trop lourdauds pour cela; leur esprit ne va pas plus loin que celui des bétes : mordre et s'enfuir.

— C’est maintenant seulement que le jeu va sérieusement commencer, dit le sergent; le citoyen commissaire a reçu un ordre en vertu duquel nous devons rejoindre demain la colonne mobile du général Duruth; nous allons mettre en sûreté ce monstre fanatique qui marmotte là-haut sur le chariot scs ridicules prières, et nous reviendrons ensuite avec la colonne mobile. Il paraît que le feu ne manquera pas pour nous réchauffer...

Ils étaient arrivés précisément à l’endroit où se trouvaient les conscrits; sans qu’ils s’en aperçussent, trente fusils suivaient tous leurs mouvements.

Tout à coup le terrible mot : Feu l retentit par-dessus les arbres. Trente coups partirent. Plus de la moitié des soldats tombèrent ; les chevaux, effrayés par le feu et le bruit de la fusillade, s’élancèrent en avant et entraînèrent rapidement le chariot sur la route. Bruno, qui s’en aperçut, lâcha son second coup et frappa le cheval d’avant au poitrail; l’autre cheval s’abattit sur le premier; le chariot s’arrêta au milieu du chemin.

— Feu ! feu! sur ces brigands! cria le sergent à ses hommes lorsqu’il vit Bruno et ses compagnons s’élancer du taillis.

Trois ou quatre conscrits tombèrent en poussant des cris de douleur; les autres coururent sur les soldats et engagèrent une lutte acharnée. Ils étaient, à la vérité, plus nombreux que les Français, mais ceux-ci avaient

des baïonnettes et des sabres, tandis que les paysans, dépourvus d’armes blanches, se voyaient obligés de frapper avec la crosse de leur fusil ou de s’élancer sur leurs ennemis comme des lions furieux, de les saisir à bras le corps, et de les terrasser ainsi.

Néanmoins tout fut fini en moins d’un instant; quinze soldats gisaient sans vie autour du chariot; trois conscrits étaient morts, quatre autres blessés.

Même avant que le dernier ennemi fût abattu, Bruno s’était élancé sur le chariot, en avait emporté Geneviève qui s’était évanouie, et l’avait adossée à un arbre au bord de la chaussée.

Puis il courut à ses compagnons, qui avaient déjà délivré le curé de ses liens et qui l’entouraient avec des marques de respect et d’amour. Le vieillard , à demi mort de saisissement, leur pressait la main sans pouvoir prononcer un mot.

— Amis, dit Bruno , nous ne pouvons demeurer ici. Enlevons et transportons à la hâte dans le bois nos pauvres blessés et nos morts. Vite ! regagnons le Zandberg ! Les sans-culottes qui nous ont échappé doivent être allés demander du secours à V Aigle. Ils pourraient nous reprendre les prisonniers. Vite! vite !

Les conscrits exécutèrent avec la plus grande promptitude l’ordre qu’ils venaient de recevoir.

Bruno donna son fusil à l’un de ses compagnons, courut à Geneviève, et, la plaçant sur ses épaules, suivit les autres dans le bois.

Le triste cortège n’avançait que très-lentement à travers les taillis épais et dans la plus profonde obscurité.

LA GüEnnE DES PAYSANS. 191

Personne ne parlait : tous étaient vivement émus et tressaillaient en entendant les plaintes étouffées mais douloureuses de leurs frères blessés. Eux, qui n’avaient jamais entendu parler de la guerre que comme d’un des plus grands fléaux de l’humanité, ils emmenaient maintenant avec eux trois cadavres, les cadavres de leurs meilleurs amis ! Du sang , et un sang qui leur était cher, coulait sur leurs mains.

A côté de Bruno marchait d’un pas chancelant le vieux prêtre, conduit par Karel du Lion.

Épuisé de fatigue, Bruno voulut poser sur son antre épaule son amie défaillante; en faisant ce mouvement, il remarqua une tache humide sur ses habits.

— Mon Dieu! du sang! s’écria-t-il. Ma Geneviève! Elle est blessée! morte... morte!...

Tout tremblant, il laissa glisser la jeune tille sur le sol et tomba agenouillé à côté d’elle.

— O Geneviève! s’écria-t-il, me serais-tu ravie? Cet affreux malheur viendrait-il aussi m’accabler? Tout, tout ce qui m’est cher devait donc être sacrifié !...

Et tout hors de lui, en proie au plus violent désespoir, il s’arrachait les cheveux et hurlait de rage, oublieux des dangers qui le menaçaient encore.

Sur ces entrefaites, le curé s’était aussi mis h genoux auprès de Geneviève, et lui tâtait la tête et les épaules pour rechercher la source du sang qui s’écoulait.

— Bruno , dit-il , mon fils , modérez votre douleur. Geneviève vit; mais il faut chercher sa blessure... Il me semble que c’est au bras gauche; je ne puis le voir, mais c’est de sa main gauche que dégoutte le sang.

fl

Les paroles consolantes du prêtre, et surtout l’espoir fondé que son amie pouvait encore être sauvée, tirèrent Bruno de son désespoir et dissipèrent l’égarement de son esprit.

Il retroussa avec un empressement fiévreux la manche de Geneviève ; puis il reprit son fusil des mains du compagnon qui le portait , approcha l’arme de la jeune fille, versa un peu de poudre dans le bassinet, et fit retomber le chien. Comme le fusil n'était pas chargé, la poudre brûla seule , et une flamme fugitive éclaira cette triste scène.

— Ah ! je l’ai vue ! s’écria Bruno avec joie en dénouant sa cravate ; une blessure au bras ! Ma pauvre Geneviève, une balle l’a atteinte! Mon Dieu, mon Dieu, ne m’enlevez pas l’amie de mon âme?

En parlant ainsi et en poussant de profonds soupirs, il entoura de sa cravate le bras de la jeune fille, et, comme la blessure était très-légère, cette précaution suffit pour arrêter le sang.

A peine avait-il fait le nœud que Geneviève fit un mofivement et sembla se réveiller en faisant une longue aspiration.

— Elle vit ! ma Geneviève vit ! s’écria Bruno ivre de joie.

Mais une dizaine de coups de feu répondirent h sa voix ; les balles volèrent au-dessus de sa tête à travers le feuillage.

— Les voilà 1 les voilà ! s’écrièrent d’une seule voix les conscrits avec terreur. En avant! Fuyons! fuyons!

Bruno releva sa Geneviève; et bien que quelques

paroles inintellipibles s’échappassent de la bouche de la jeune fille, il s’enfuit, avec une aveugle précipitation, à travers les buissons.

Quelques balles sifflèrent encore derrière lui et ses compagnons.

Bientôt, néanmoins, le plus profond silence régna dans cette partie de la forêt.

La plus grande partie des habitants de Waldeghem avaient passé la nuit sous les arbres, dans les environs du Zandberg.

Le jour commençait à poindre à l’orient j elle allait disparaître cette triste obscurité qui avait enfermé les pauvres fugitifs comme dans une tombe , et qui était venue ajouter h l’insomnie pleine d’angoisse qui torturait leurs Ames, un froid glacial qui engourdissait leur corps.

Dans les demi- ténèbres des premières heures du matin , on pouvait distinguer, près de la colline de sable, le contour incertain des familles campées au bord de la forêt : mères, filles, enfants, vieillards, étaient resserrés par le froid en masses indistinctes, immobiles et muets, comme si la mort, venant à l’improviste, eût étendu son linceul sur ces infortunés.

Ainsi, ces pauvres gens étaient groupés de toutes parts sous le feuillage des premiers arbres, la fête penchée sur la poitrine, le regard opiniâtréntent fixé sur le

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sol, SOUS l’empire d’une désespérante préoccupation. Passifs et découragés, ils luttaient contre le froid humide de la nuit qui, en ce moment où tombait une abondante rosée, faisait tomber de larges gouttes d’eau sur leurs vêtements déjà mouillés.

Parfois une mère, un vieillard, levaient les yeux et interrogeaient avec espoir l’horizon du côté de l’orient : là se formait une rayonnante couronne de lumière sur la route que le soleil déjà proche, le soleil , source de la chaleur qui ranime la vie, allait parcourir; mais les malheureux reportaient aussitôt leur regard vers la terre et fris.sonnaicnt d’angoisse , à la triste pensée de ce que leur apportait le jour naissant.

Si la nuit les avait torturés par une douloureuse insomnie et par un froid cuisant, le jour ne leur promettait que persécution, incendie et massacres...

Au pied de la colline de sable on voyait déjà quelques jeunes gens, le fusil à la main, rapprochés les uns des autres , et interrogeant du regard toutes les directions, comme s’ils s’attendaient à quelque événement. Et en effet, de temps en temps, quelques-uns de leurs compagnons sortaient du bois et venaient les rejoindre. Si les nouveaux venus apportaient quelques fusils, de la poudre et du plomb, ou s’ils amenaient avec eux d’autres fugitifs armés, on se serrait joyeusement la main, et l’on se félicitait, mais d’une voix retenue, du renfort survenu.

La hutte que Jean avait construite de bois et de branches pour la mère de Bruno se trouvait derrière le Zan'lbcnj.

Le bon domestique était assis à quelque distance, regardant tout autour de lui avec sollicitude, comme une sentinelle qui veille sur le sommeil de son chef. Une corne de bœuf, semblable à celle dont les bouviers se servent pour rassembler les vaches, pe'ndait à son côté.

Tout était calme et silencieux autour de la hutte; d’un signe de la main le domestique écartait tout le monde de l’endroit où il pensait que son jeune maître goûtait un court repos après cette nuit pleine d’agitation.

Cependant, Bruno était assis éveillé dans la cabane. Ses vêtements étaient souillés de boue et môme de taches et de places rouges, comme si l’on eût vainement essayé d’enlever des traces de sang; sa chevelure était en désordre , et ses yeux enflammés par la fatigue.

Les bras croisés sur la poitrine, il tenait son regard fixé sur l’autre extrémité de la cabane. Là était couchée sa mère, endormie sur un lit de camp formé de petites branches et de feuilles; à côté d’elle se trouvait Geneviève qui s’appuyait sur son bras droit. Toutes deux étaient entièrement vêtues ; une couverturé les protégeait contre le froid de la nuit.

Bien qu’elles fussent réellement endormies, la douleiu’ était profondément empreinte sur la physionomie de toutes deux. Le visage de la vieille femme était pâle et défait; parfois ses joues frémissaient convulsivement ou de longs soupirs et des plaintes étouffées s’élevaient de sa poitrine oppressée.

Les émotions de Geneviève , bien qu’également dou-

loureuscs, devaient cependant être différentes, car un soui'iie de mépris venait par intervalles se dessiner sur sa bouche, et une longue aspiration gonflait son sein, comme si, dans les illusions du rêve, elle eut provoqué et défié ses ennemis.

A l’autre bout de la tente dormait le vieux curé, dont le calme et doux visage encadré de ses cheveux blancs rayonnait comme si le vénérable pasteur eût déjà quitté ce monde pervers et trouvé la paix éternelle dans le sein de Dieu.

Pauvre Bruno, il était là depuis si longtemps déjà, gardant le plus profond silence, contemplant d’un œil humide sa mère, Geneviève, tout ce qu’il aimait le plus sur la terre. Seul avec sa douleur, avec ses craintes, avec son désespoir, il songeait au sort peut-être réservé aux objets de sa fervente alfection. Pas un trait de lumière n’illuminait son âme abattue; pas un rayon d’espoir ne réconfortait son cœur oppressé : la mort, la mort pour tous, telle était la seule perspective, la fatale issue qui se présentait à lui.

Quelle affreuse nuit le jeune homme ne venait-il pas de passer? 11 avait arraché sa bien-aimée des mains des fiu-ouches oppresseurs; il avait pleuré sa mort apparente et subi toutes les tortures qu’un semblable malheur pouvait faire souffrir à son âme sensible. Il avait reçu un coup plus fort encore peut-être lorsque la vie était revenue en Geneviève , et lui-même avait failli s’évanouh. Il avait amené sa bicn-aimée auprès de sa mère; puis, comme une bête de proie qui ne sort que la nuit , il s’était glissé, accompagné de son domestique, à travers

bois et broussailles, jusqu’aux ruines fumantes de sa demeure. Là, il avait retiré du puits bourbeux le cadavre de son père; il l’avait traîné sur le sol jusqu’au cimetière, et versant des larmes de sang, il l’avait enterré à l’ombre de l’humble église dans le sein de la terre consacrée.

Tout tremblant encore, tout bouleversé par l’accomplissement de cette terrible tâche, il était assis l’œil fixé sur sa mère et torturé par les plus navrantes réflexions.

Comme la lumière du jour remplissait peu à peu la cabane de clarté, il considéra ses vêtements et frémit à la pensée que sa mère, en le voyant dans cet état, serait peut-être saisie d’une nouvelle anxiété.

Il murmura d’une voix étouffée, en portant la main à ses habits :

— Le sang de mon père, le sang de ma bien-aimée, le sang de mes compagnons ! Une seule nuit est passée... et déjà du sang, un sang précieux me couvre de la tête aux pieds... Et maintenant il faut continuer ainsi, continuer jusqu’au terme infaillible : la mort!... O ma mère, pauvre femme, toi qui ne vivais que pour lui et pour moi, tu rêves peut-être que tes yeux le revoient, qu’il appuie sur tes lèvres le joyeux baiser du retour... et hélas! c’est si affreux, si affreux, que je n’ose me l’avouer à moi-même au fond du cœur !... Mourir ainsi, être traité ainsi, même après la mort ! Oh! arrière, arrière cette épouvantable image ! Infortunée mère, tout doit t’être ravi ! Ton fils, ton bien-aimé qui, seul sur la terre, pouvait être l’appui de ta vieillesse, — ce fils unique, objet de ta plus tendre affection, — tombera

bientôt aussi abattu par une bnlle : la foi et la patrie demandent sa mort... Et fût-il assez lâche pour tendre ses mains aux fers de l’esclavage, pour obtenir grâce des tyrans étrangers, il serait emmené loin d’ici pour aller martyriser d’autres peuples, comme les Belges sont aujourd’hui martyrisés par leurs bomreaux. Pas d’alternative, pas de grâce : partout, de tous côtés, le malheur, l’opprobre, la servitude ou la mort ! Ma mère, ô ma mère, je n’ai plus de père ! Tu resteras ici-bas sans enfant, sans époux... Et toi, pauvre chère Geneviève, l’épuisement t’a jetée dans 1a torpeur de l’oubli. Oh ! si tu savais quel coup va te frapper peut-être ! Ton père, je l’ai vn; il ne me connaissait plus ; je lui ai parlé de son enfant : il n’entend, il ne comprend plus rien. Son âme est atteinte; elle s’etlbrce d’échapper aux liens d’un corps brisé. Encore quelques jours, et il sera réuni à mon père, auprès de Dieu, dans le ciel. Mais je ne puis te dire cela : toi aussi il faut que je te trompe !

Le jeune homme affligé porta la main à son visage comme s’il eût voulu cacher les larmes qui depuis longtemps coulaient insensiblement sur ses joues, et qui en ce moment débordèrent tout à coup.

Bientôt pourtant il reporta son regard vers le lit et murmura avec émotion :

— O ma mère ! que ne puis-je vous donner le baiser qui depuis si longtemps déjà brûle mes lèvres ! Que ne puis-je, dans une fiévreuse étreinte d’amour filial, verser dans votre sein une partie de mes douleurs et trouver en vous quelque consolation dans mon affreux désespoir ! Mais non , dors tranquille , ô ma mère ! dormez.

VOUS tous qui m’étes chers ! Ah ! dormir? oublier? rêver de liberté , voir le mal anéanti , et applaudir avec allégresse au retour du bonheur, de la paix et de l’amour ! Ah! puissions-nous tous nous endormir du sommeil éternel jusqu’au jour de la délivrance universelle !

Il se tut un instant. Le désespoir semblait lui avoir ôté toute énergie ; les muscles de son visage se détendirent , ses membres s’affaissèrent inertes et sa tête se pencha lentement sur sa poitrine.

Il tressaillit soudain en surprenant sur la bouche de sa mère un radieux sourire; il crut même que les lèvres de la pauvre femme murmuraient avec douceur le nom de son époux.

— Que c’est affreux ! se dit-il en lui-même en se tordant douloureusement... Elle rêve son retour, elle lui sourit, elle a la joie au cœur, elle est heureuse! 11 y a dans cette illusion une indicible cruauté, quelque chose de barbare et d’inhumain... Et cependant il faut continuer à garder le secret; sa douleur, ses larmes me briseraient : j’ai besoin de courage et de force d’âme pour accomplir ma vengeance...

En ce moment, Jean parut à l’entrée de la hutte et fit un signe à son maître. Celui-ci alla d’un pas léger au domestique, et lui demanda ce qu’il avait à lui dire.

Jean montra à son maître un vieillard qui, la tête courbée, semblait attendre à quelque distance, et essuyait la sueur qui coulait de son front enflammé. C’était le père de Simon.

— Eh bien, baes Meulemans, demanda Bruno en lui pressant tristement la main , quelle mauvaise nouvelle

nous apportez-vous? Ce doit être assurément quelque chose de fort grave, pour que vous, qui n’avez rien à craindre, ayez quitté le village.

— Ma maison est brûlée jusqu’aux fondements ! dit le brasseur en soupirant.

— Votre maison? La brasserie? Votre fils a donc fait mettre le feu à la maison de son père? C’est inouï !

— Ah ! il est assez coupable ; ne l’accusez pas encore de cette inhumanité ! Le feu qui dévorait votre demeure a été poussé par le vent sur la brasserie : mon fils et ses compagnons français ont essayé d’éteindre les flammes; tout a été inutile. Mais ce n’est pas pour cela que je suis venu à vous avec tant de hâte. J’ai une terrible nouvelle à vous annoncer.

— Que peut-il y avoir de plus terrible que ce que nous savons?

Le brasseur répondit avec accablement :

— Notre village est rempli de soldats français, ils sont bien six cents , avec des canons et des hommes à cheval. Un général les commande. 11 y en a aussi quelques-uns qui parlent flamand. Ils appellent leur troupe une colonne mobile, et disent qu’ils sont venus pour massacrer tout ce qui ferait résistance. L’ordre a été envoyé de Paris qu’en huit jours toute la Campinc fût purgée ou brûlée jusqu’au sol. Des corps mobiles comme celui-ci sont sortis de différentes villes et entrés dans la Campine. C’en est fait, Bruno, il n’y a plus d’espoir 1

Bruno resta un instant comme anéanti; il paraissait

ne pas écouter les paroles du brasseur , et se tordait les bras dans uu sombre désespoir.

— Six cents! muriimra-t-il. De la cavalerie, des canons! Que faire? Pensez-vous, baes Meulemans, qu’ils viennent nous chercher jusqu’ici?

— Mon fils me l’a dit.

— Votre fils? Simon est-il avec eux?

— Je l’ai rencontré conduisant le général à travers le village. Les soldats- sont fatiguésj ils ont marché toute la nuit. Par conséquent, il vous reste probablement encore un peu de temps pour prendre une résolution ; mais hâtez-vous, soumettez- vous, demandez grâce, ou fuyez loin d’ici sous la garde de Dieu ; vous n’avez pas d’autre alternative.

Un rire ironique et douloureux crispa le visage de Bruno, tandis qu’il fixait l’œil sur le sol et tombait dans une profonde méditation :

— Demandez grâce! murmura-t-il avec un râle sinistre; agenouillez-vous devant ces oppresseurs étrangers, devant ces assassins de tous ceux qui vous sont chers!... Renoncez à une légitime vengeance; refusez votre sang à la patrie , et allez le verser au profit de la tyrannie!... Non, non; mieux vaut mourir, succomber, mais du moins voir tomber auparavant ces brigands et couler leur sang impur...

11 se tourna vers son domestique et dit :

— Jean, donne le signal; rassemble nos compagnons !

Le domestique porta la corne à ses lèvres et envoya des sons prolongés dans toutes les directions de la forêt.

102 CEDVRES DE UENIU CONSCIENCE.

Ces sons, lugubres et mornes, résonnèrent au-dessus de la colline et à travers les arbres, comme les hurlements d’une bête fauve blessée.

En même temps, Bruno dirigea ses pas vers le talus le plus large du çoteau, point de réunion qu’il avait sans doute indiqué à ses compagnons dans le cas où il y aurait lieu de se rassembler.

A peine y était-il parvenu que de tous côtés sortirent du bois des jeunes paysans, et même des vieillafds, tous le fusil au bras. Leur nombre était beaucoup plus considérable que le jour précédent; au bout de peu de temps on put en compter quatre-vingts au moins, et quelquesuns apparaissaient encore dans le lointain.

Karel de l’auberge du Lion saisit la main de Bruno, la serra d’une joyeuse étreinte, et dit en montrant les compagnons armés :

— Eh bien, Bruno, ton cœur ne se gonfle-t-il pas de courage? Maintenant les fusils ne nous manquent pas; nous avons de la poudre et du plomb en abondance. Nos compagnons ont parcouru cette nuit les villages des alentours et nous ont amené de bons renforts; à chaque instant nous arrivent des conscrits des communes environnantes. Qu’ils se montrent maintenant, ces infâmes sans-culottes! nous saurons leur prouver que si l’Europe entière cède à leur orgueilleuse insolence, les paysans campinois osent opposer balle à balle. Le goût de se railler des Belges opprimés leur passera, quand chaque arbre, chaque buisson leur crachera du plomb, comme si la nature inanimée elle-même se soulevait contre cette engeance étrangère. Oh ! si la partie était

déjà engagée ! Si nous partions à rinslant pour le village ! Nous sommes assez forts pour chasser les Français!....

Avec un sourire plein d’amertume, Bruno regarda dans les yeux son brave compagnon, et lui dit :

— Tiens-toi en repos, Karel; j’ai de mauvaises nouvelles.

Puis, faisant signe qu’on se rapprochât de lui, il s’adressa en ces termes aux compagnons qui se pressaient autour de leur chef :

— Amis, écoutez avec sang-froid ce que je vais vous annoncer. Ce matin , au point du jour, six cents soldats ont paru dans Waldeghem; ils ont des canons et de la cavalerie, et sont commandés par un général. Ils viennent pour nous prendre ou nous tuer. Je sais qu’ils se

proposent d’assaillir dès aujourd’hui notre retraite

Amis, nous avons peu de temps; prenons une décision avant qu’il soit trop tard.

Quelques-uns des assistants pâlirent, d’autres s’entreregardèrent avec désespoir, d’autres enfin, muets, baissèrent les yeux vers la terre.

— Fuyons plus avant ! dit l’un d’eux.

— Oui, retirons-nous jusqu’au Rederbosch' •, les sans-culottes ne nous y trouveront pas, dit un autre.

Karel de l’auberge du Lion étreignit convulsivement son fusil, et s’écria :

— Dieu! six cents soldats contre quelques pauvres paysans, c’est trop !

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