I. Boiü iufcri«ur
l»i OKUrilES DE HENRI CONSCIENCE.
— Compagnons , je vais vous aider à prendre une
détermination, dit Bruno avec calme. Ce que je veux savoir de vous, ce n’est pas quelle autre retraite vous croyez pouvoir choisir. .Sachez que de petits corps de troupes coni'iie celui-ci parcourent toute la Campine; il n’est donc pas vraisemblable que' nous puissions échapper aux perquisitions des oppresseurs. 11 y a encore un moyen de salut; ce n’est pas un moyen qui puisse .ous plaire; votre présence ici le prouve. Pourtant la mort, une mort inévitable est amère aussi. Que ceux qui n’osent risquer une lutte désespérée laissent aux autres leurs armes et leurs munitions de guerre ; qu’ils rentrent à Waldeghem et se soumettent. Je ne veux demeurer responsable pour personne; je ne veux mener à la boucherie aucun de ceux qui craignent la mort
— Si nous retournions à Waldeghem et si nous faisions notre soumission î demanda un tout jeune conscrit.
— En ce cas, dit d’une voix tonnante Karel du Lion, on vous mettra en main un fusil d’étranger; vous deviendrez l’esclave des tyrans, vous aurez à tirer sur nous, à brûler la demeure de vos compatriotes, de vos amis, de vos parents, et à profaner les églises de votre Dieu !
Le jeune conscrit secoua la tète et dit d’une voix sombre :
— Plutôt mourir !
Tous entouraient Bruno en proie à la même iri'csolution, désespérée , et üxaient sur lui uli regard interrogateur.
Lk GUEHRE DES PAYSANS.
— Mais toi, Di’uno, que ferais-tu? demanda Karel.
— Quand même mes amis inclineraient à la soumission, je persévérerais dans ma première résolution, répondit le jeune homme. Le désir de la vengeance parle à mon cœur plus haut qu’au vôtre; il me faut tuer de ces étrangers; c’est un devoir pour moi. Dussé-je demeurer seul, je me cacherais dans un bois, je me glisserais dans un trou comme un animal malfaisant , je quitterais mon asile en temps favorable, et j’irais, armé de mon fusil, me mettre en embuscade, et chercher à supprimer du nombre des vivants quelques-uns des ennemis de mon Dieu et de ma patrie. Ils emploient contre un peuple infortuné le droit du plus fort, eh bien, j’en appellerais contre eux au droit du plus faible, la ruse, la prudence, l’infatigable vengeance !
— Et si la plupart d’entre nous voulaient te suivre fidèlement?
— En ce cas, nous ferions encore de même. Nous ferions disperser les femmes, les enfants, les hommes sans armes, autant que possible dans les profondeurs du bois, loin d’ici, afin qu’ils ne fussent pas immédiatement à la portée de l’ennemi. Nous, de notre côté, nous quitterions celte colline et irions nous cacher le long du chemin qui mène de Waldeghem ici; nous y attendrions l’arnjée étrangère et en laisserions passer une partie. Dans leurs rangs pressés nous choisirions chacun un homme, et à un signe donné quatre-vingts d’entre eux tomberaient sur le carreau. Si nous ne pouvions lutter plus longtemps avec a\antage dans cette embus(’ade, chacun de nou.-> se sauverait en fuyant au fond des bois
pour nous réunir tous à un endroit indiqué d’avance. Tous les jours nous ferions de semblables attaques ; nous accompagnerions nos ennemis partout où ils iraient ; nous nous attacherions à leurs pas comme d’invisibles spectres, tuant, tuant toujours, jusqu’à ce que les balles des tyrans aient abattu jusqu’au dernier d’entre nous. Ah ! mes amis, nous sommes faibles et inexpérimentés; mais de cette manière , si peu nombreux que nous soyons, nous vendrions chèrement notre vie, et l’étranger saurait ce qu’il en coûte pour réduire en esclavage un seul village de la Campine !
— Eh bien, s’écria Karel en s’adressant aux assistants, vous ne dites rien ? Serez-vous assez lâches pour hésiter sur ce que vous avez à faire? Dites, voyons, qui va à Waldeghem pour sauver sa vie ?
Il se tourna vers ses compagnons; mais tous secouèrent la tête négativement.
— Ainsi, s’écria Karel, c’est bien entendu ! nous restons tous avec Bruno, tous jusqu’à la mort î
Un murmure approbateur s’éleva parmi les conscrits ; quelques-uns frappèrent le sol de la crosse de leurs fusils. On eût dit que l’impression de la fâcheuse nouvelle qu’ils avaient apprise s’affaiblissait par degrés en eux, et que la soif de la vengeance se rallumait dans leurs cœurs... Mais avant que leurs sentiments eussent le temps de s’exprimer par des paroles, une apparition inatlendue vint attirer soudain leur attention.
Au pied du Zandberg déboucha, du milieu des arbres, une personne vêtue comme un citadin, et accompagnée de trois ou quatre paysans inconnus qui lui avaient évi-
1.À GUERRE DES PAYSANS, demment servi de guides. L’un de ces derniers portait à la main un petit sac de voyage.
Tandis que les conscrits armés regai'daient avec curiosité le personnage inconnu, celui-ci s’avança droit vers eux et demanda aux premiers d’entre eux qui était leur chef. Tous désignèrent Bruno, qui, à la vérité, n’avait pas encore été proclamé, mais qui cependant avait toujours été considéré comme tel.
Le monsieur s’approcha de lui et lui dit à l’oreille , à voix basse :
— Capitaine, êtes-vous sûr de tous vos hommes? N’avez-vous pas de secrets pour eux?
— Pourquoi cette étrange question ? dit Bruno avec
quelque défiance. <
— J’ai à vous parler de choses importantes et pressées. Si vous êtes sûr de la fidélité de' vos compagnons, je préférerais être entendu par eux aussi ; cela nous ferait gagner du temps.
— Qui êtes-vous donc? demanda le jeune homme.
— Faites approcher un peu plus vos hommes, je vous dirai pourquoi je viens vous chercher si avant dans le bois.
Lorsqu’on eut satisfait à la demande de l’inconnu, celui-ci , tirant de son sein un papier qu’il montra aux assistants, leur parla en ces termes :
— Cette lettre prouve que je suis un envoyé de vos amis; elle est signée par le colonel des patriotes de Gheel. Si les Français découvraient cet écrit sur moi, je serais fusillé à l’instant. Ayez donc pleine confiance dans ce que je vais vous dire. Vous avez fui votre village
198 (ÜUVBES DE UENHI CONSCIENCE,
natal et vous demeurez ici aux environs; dans tous les bois de la Campine se cachent ainsi des hommes prêts à donner leur sang pour la patrie. Vous aussi, mes amis, vous êtes prêts, je le vois, à combattre pour la liberté et pour la foi. Mais, éloignés, comme vous l’êtes, les uns des autres, vous ne sauriez jamais atteindre votre but. Les étrangers ont beau jeu : ils parcourent le pays en troupes nombreuses, recherchent successivement les patriotes dispersés, et s’en emparent ou les tuent sans peine. Un nouveau péril nous menace; il faut nous réunir, concentrer toutes nos forces, pour ne pas être écrasés en détail. A Paris, on a senti qu’il était imprudent de continuer à se railler des Belges opprimés. Et pour en linir vite avec nous, si c’est possible, on a décidé d’envoyer contre nous des forces considérables, de nous tracpier en même temps sur tous les points, de nous poursuivre, de nous tuer, de nous écraser, et d’anéantir ainsi jusqu’au souvenir même de notre patriotique soulèvement. Eh bien, l’immensité du danger a, comme un sanglant éperon, décidé les Belges à tenter un suprême effort ; les habitants riches des villes, les religieux fugitifs mettent leurs ti'ésors à notre disposition et nous amènent en abondance tout ce qui est nécessaire pour faire la guerre. De vieux capitaines, des hommes courageux qui, au premier temps des patriotes, ont exposé leur vie pour la liberté, viennent en foule à nous et mettent leur expérience au service de la cause sainte que nous défendons. Je suis un éii\oyé de l’armée, chargé de rechercher les fugitifs dispersés et de les rallier vers le point central de nos opérations; des éiuissidies sont
partis ainsi pour toutes les parties du pays. Toutes les forces qui sont encore disponibles pour la défense de la patrie menacée doivent être concentrées; il faut ne former qu’une seule armée, mais une armée puissante, qui soit dix fois plus forte que ces troupes détachées que les Français veulent envoyer contre nous. Alors la chance tournera; nous-mêmes, nous irons chercher les colonnes mobiles et nous les anéantirons l’iinc après l’autre. Si nous réussissons , comme nous l’espérons ardemment, toute l’Europe peut-être nous sera redevable de la conservation de sa liberté !
Les conscrits considéraient l’orateur avec incrédulité ; il y en avait bien quelques-uns sur le visage descpiels un radieux sourire annonçait une croissante espérance; mais la plupart se regardaient entre eux d’un air de doute, comme s’ils prenaient les paroles de l’inconnu pour une pure fanfaronnade.
L’étranger parut péniblement affecté du peu d'impression qu’avait produit son allocution.
— Quoi qu’il en soit, monsieur a raison, s’écria Karel du Lion} il faut nous réunir tous et tomber en grand nombre sur les sans-culottes; la chance sera peut-être favorable alors.
— Mes amis, je me suis trompé, dit l’émissaire avec découragement; je 'croyais vos cœurs prêts à entendre mon appel, et mes paroles vous trouvent froids comme glace. Vous devriez cependant vous réjouir de ce que le soleil de la délivrance commence à jeter sur nous quelques rayons, et de ce que notre force ait grandi depuis quelques jours , tellement que nos tyrans s’inquiètent
800 aSUVRES DE HENRI CONSCIENCE,
non sans raison de l’issue de notre insurrection. Encore une fois, par tout ce qui vous est cher, au nom de la patrie en deuil, de la liberté perdue, de la foi outragée, au nom de votre vie même, associez-vous à ce suprême effort ; allez à l’armée des patriotes, et joignez vos forces aux siennes pour l’extermination de la tyrannie !
Le ton de tristesse dont ces paroles étaient empreintes émut profondément Bruno ; elles lui donnèrent confiance dans l’inconnu et lui firent croire que les intentions de celui-ci étaient d’une entière loyauté. Il lui saisit la main et lui dit :
— Vous vous trompez sur notre compte, monsieur. Pas un seul de mes compagnons ne reculerait d’un pas, la mort même se dressât-elle devant lui. Votre conseil est bon ; mais dans le cas où nous le suivrions, où est le lieu de réunion dont vous parlez? Où est l’armée nationale dont vous parlez? Vous nous montrez un écrit du colonel des hommes de Gheel. La ville de Ghecl est-elle donc au pouvoir des patriotes?
— Vous ne savez donc pas ce qui se passe? demanda l’étranger avec surprise. Écoutez, je vais en quelques mots vous mettre au courant des événements. Toutes les petites villes et tous les villages d’ici jusqu’à Diest et de Lierre à Beringem sont en notre puissance : Hérenthals, Gheel, Moll, Meerhout, Westerloo, Sichem, sont occupés par nos amis. Tous les patriotes des Flandres et du Brabant sont déjà réunis dans la Campine, auprès du Hageland, et ils ont chassé les Français de tous les points. Leur nombre s’élève déjà à plus de cinq mille ; tous les jours ils refoulent l’ennemi davantage...
LA GUERRE DES PAYSANS. 20t
— Ah ! tout cela serait-il vrai ? s’écria Bruno avec enthousiasme et d’une voix pleine de larmes, tandis que ses compagnons se serraient mutuellement la main et saluaient l’heureuse nouvelle par des cris d’allégresse.
L’émissaire répondit d’un ton solennel :
— Mes amis, mes frères, je vénère trop le saint nom de Dieu pour vouloir appuyer mes paroles par un serment. Nous tous, nous allons résolument mettre en jeu notre vie pour la patrie ; ce n’est pas en présence de la mort que l’on se vante ou que l’on ment ; ce que je vous ai dit est la vérité, rien que la vérité.
De joyeuses exclamations s’élevèrent de la troupe de jeunes gens; ils échangeaient des paroles d’espoir et d’enthousiasme, et essuyaient les larmes que le plaisir et l’exaltation faisaient couler de leurs yeux. Les fusils furent relevés et les bassinets visités ; la charge fut vériflée, le chien armé. En un mot, tous agissaient comme si la bataille et le feu fussent soudain devenus pour eux un jeu favori.
Quand on leur avait annoncé une situation sans issue, ils étaient tombés dans une muette anxiété. 11 est peu de soldats, quelque braves qu’ils soient d’ailleurs, qui ne tremblent en présence d’une mort certaine; mais le moindre espoir suffit pour rendre au courage toute son énergie. Cette fois aussi la bravoure des conscrits ne connaissait plus de bornes; eux-mêmes ^appelaient de tous leurs vœux l’apparition immédiate de l’ennemi.
Pendant ce temps, Bruno levait les yeux au ciel , et s’écriait avec exaltation :
— Il y aurait encore une fois liberté , délivrance I
Nous piiiirrions retourner un jour dans notre pauvre village, y vivre en paix et prier pour les martyrs? Merci, merci , ô mon Dieu, de ce que vous vous êtes souvenu de nous ! >
— Kcoutez encore , reprit l’émissaire en réclamant l’attention par un geste de la main. Voici ce que vous avez à faire. Dés aujourd’hui vous partirez tous ensemble pour Ilérenthals; vous y trouverez un grand nombre de patriotes. Le chef vous assignera une place sous ses ordres. Laissez en arrière toutes les femmes et tous les hommes invalides; sans cela le nécessaire manquerait bientôt à eux et à nous. Je suis pressé; il faut que j’aille visiter d’autres communes, exhorter les fugitifs.
11 saisit la main de Bruno, et demanda :
— Eh bien 1 capitaine, est-ce toujours dit? Vous.trouverai-je ce soir à Hérenthals?
— Nous partons à l’instant ! répondit Bruno. Que Dieu vous conduise et vous donne une heureuse réussite.
L’émissaire prit le sac de voyage des mains de celui qui le portait, et l’ayant ouvert il en tira une poignée d’or.
— Tenez, dit-il à Bruno, prenez cet or ; il vous servira à payer en roule les vivres que vous aurez à demander aux gens,
— Nous avons de l’argent ! répondit Bruno en faisant ' de la tête un signe de refus.
— C’est d’autant mieux ! dit l’envoyé : il m’en reste davantage pour ceux qui peuvent en avoir besoin... Adieu, pressez-vous; à ce soir!
êk*
L’émissaire rendit la valise à l’un de scs guides, s’éloigna , et disparut immédiatement au milieu des arbres.
— Hâtons-nous maintenant ! dit Bruno à ses hommes. Vous, allez partout chez les gens du village, et dites- ‘leiir que nous allons loin d’ici faire la guerre à l’ennemi. Conseillez-leur de s’enfoncer sur-le-champ au plus profond des bois : annoncez-leur que dès ce matin les sansculottes doivent venir au Zandberg. Quant à vous, prenez en toute hâte congé de vos parents et de vos amis, et tenez-vous prêts à quitter cet endroit dans quelques instants. S’il arrivait que , chemin faisant, nous fussions attaqués par des soldats , nous ferions comme je vous le disais tout â l’heure : faire feu abrités par le bois, abattre quelques ennemis, et dès que nous nous apercevons que nous ne pouvons résister au nombre, fuir chacun de son côté pour nous réunir ensuite loin du lieu du combat, dans un lieu commun. Si nous devons nous séparer dans notre marche sur lîérenthals, le rendezvous sera au Snssenhout, derrière Proosthoven.
Il prit la corne suspendue au cou du domestique , et dit :
— Je porterai la corne moi-même. Là oü vous l’entendrez retentir, accourez-y comme c’est entendu. Allez, et hâtez-vous!
Chacun s’éloigna pour gagner la lisière du bois. Bruno, suivi de son domestique, gravit le Zandberg pour se rendre sur l’autre pente où se trouvait la cabane de sa mère. Mais à peine eut-il fait quelques pas et donné au domestique quelques instructions relative-
ment à sa mère et à son amie , que nombre de coups de fusil retentissent dans le bols, et que même quelques balles passent en sifflant au-dessus du Zandberg. De sinistres clameurs s’élèvent au bord de la forêt; femmes, enfants, vieillards , teus bondissent et s’élancent à travers les buissons en poussant des cris affreux.
Cependant , les coups de fusil se succédaient plus pressés, et le sifflement des balles se mêlait aux cris de détresse des femmes et des enfanls.
Aux abords du bois , plusieurs même de ces malheureux étaient étendus sans mouvement sur l’herbe. L’excès de la terreur leur avait-il fait perdre connaissance ou une balle ennemie les avait-elle atteints? L’attaque avait été si prompte que personne ne pouvait guère songer qu’à son propre salut, à sa propre sûreté.
Bruno avait couru jusqu’à l’asile de sa mère. Il la trouva avec Geneviève et le vieux prêtre, à genoux et implorant le secours du ciel.
— Vite, ma mère, Geneviève, mon révérend pèrel Debout! Fuyez dans le bois! Jean vous conduira; il connaît le chemin. Je vous suivrai, je vous protégerai; mais vite, pas un mot , partez !
Le domestique s’élança vers les femmes, saisit chacune d’elles par la main , et les entraîna à travers les buissons, vers l’intérieur du bois.
Bruno se retourna vers le Zandberg, fit quelques pas en avant et se mit à faire retentir la corne de toutes ses forces.
Les conscrits, pour arriver jusqu’à lui sans être aperçus
par les soldats, se glissèrent sous le feuillage et apparurent successivement derrière lui , au bord de la forêt. — De ce côté ils étaient protégés par la colline.
Bien que les soldats français ne vissent plus personne dans la clairière , ils continuèrent cependant leur feu sans interruption. Selon toute vraisemblance, eux aussi voulaient agir avec prudence : on voyait bien çà et lè leurs têtes apparaître à travers le feuillage ; mais ils se tenaient derrière et à l’abri des arbres.
Cette circonstance donna à Bruno le temps d’attendre la plupart de ses compagnons. Quelques-uns insistèrent pour céder la place et se rendre en toute bâte à Hérenthals.
— Non, cela .ne doit pas être ! dit Bruno d’un ton impératif en leur faisant signe de le suivre. Il nous faut protéger les habitants de notre village. L’ennemi doit nous passer d’abord sur le corps; tqnt que nous serons ici il ne pourra atteindre nos parents et nos amis. Cachons-nous à quelques pas plus loin dans le bois, mais en sorte que nos balles puissent sans obstacle balayer la clairière. Si les sans-culottes quittent le bois pour venir dans cette direction, nous visons bien et nous en abattons une partie ; puis nous nous enfonçons plus profondément dans le bois, faisant toujours feu en reculant, jusqu’à ce que la fuite... A terre ! couchez-vous ! rampez jusqu’au bois ! Les voici!
En effet, un ordre énergique d’avancer retentit dans la partie du bois où se trouvaient les soldats français; et, au même instant, une centaine d’entre eux quittèrent leur retraite et s’élancèrent sur la clairière. Comme si
cot orfJre les eût transportés de joie, ils poussaient à
l’envi des clameurs guerrières.
— Simon Brutus ! murmura Bruno à Karel de l’auherge du Lion qui était couché aux aguets auprès de lui.
— A lui une première balle! s’écria Karel.
Dès que les Français eurent atteint le versant de la colline qui touchait à la retraite des conscrits, Bruno porta la corne à ses lèvres et en tira un seul son, sourd et prolongé.
Quatre-vingts coups de fusil retentirent presque en même temps; trente soldats tombèrent sur le sable, mortellement frappés.
— Au bois et chargez! s’écria Bruno.
Ses hommes se levèrent et le suivirent plus avant dans la forêt.
Pendant ce temps, les soldats avaient tiré dans le bois un grand nombre de coups de fusil; mais la terrible perte qu’ils venaient de subir au moment où ils s’y attendaient si peu, fit hésiter la plupart d’entre eux; quelques-uns mênTe reculèrent vers le gros de la colonne qui se montrait seulement sur la lisière du bois.
Cependant , en moins d’un instant , toute la clairière fut couverte de soldats, et ils reçurent l’ordre de pénétrer d’emblée dans le bois.
Les premiers d’entre eux avaient à peine fait quelques pas sous les arbres que de toutes parts des balles isolées vinrent de loin à leur rencontre, et il fallait que ceux qui les envoyaient eussent bien visé, car la plupart touchèrent Juste et causèrent à l’ennemi une perte notable.
Les soldats murmuraient contre leur position et maudissaient leurs invisibles adversaires; cependant, excités par la voix de leurs chefs, ils pressèrent leur marche et s’enfoncèrent de plus en plus avant dans le bois , tout en tirant au hasard, sans savoir où leurs balles iraient porter.
La forêt retentit longtemps du fracas de la fusillade, jusqu’à ce que le sinistre bruit s’éloignât peu à peu et finit par s’assourdir, s’affaiblir et s’éteindre tout à fait, sans que les habitants des villages environnants pussent dire si le combat avait cessé ou non.
Tandis que les pauvres habitants de Waldeghem étaient traqués dans les bois par leurs cruels ennemis, la ville d’ilérenthals offrait un étrange spectacle.
Toutes les rues, mais surtout le Marché, fourmillaient d’une population qui, criant, vociférant, se lamentant, courait de çà, de là, et remplissait fuir de sourdes et confuses rumeurs. La grande majorité de cette foule consistait en paysans et conscrits armés ; çà et là on y remarquait aussi quelques individus qu’à leur costume on pouvait reconnaître pour des habitants de villes plus importantes et pour des gens appartenant à une classe aisée.
Quelques-uns, qui portaient certains signes distinctifs au chapeau ou au bras, couraient parmi la foule avec force gestes et cris, et s’efforçaient de faire comprendre
à chacun ce qu’il y avait à faire ; cependant, bien que la sueur coulât en grosses gouttes sur leur front, ils ne réussissaient pas à diminuer l’agitation : l’un ordonnait telle chose, l’autre telle autre, et de cette façon les allées et venues désordonnées n’en continuaient pas moins.
Dans les rues plus écartées on pouvait voir cependant quelques troupes peu nombreuses d’hommes armés qui, alignés en rangs et sous le commandement d’un chef, étaient sérieusement occupés à s’exercer au maniement des armes et aux mouvements militaires.
Le long des maisons qui entouraient le grand Marché étaient assis, sur des monceaux de literies, des femmes et des enfants, qui avaient fui des villages environnants pour chercher un refuge dans la ville. Beaucoup pleuraient et se lamentaient sur leur triste sort; la plupart considéraient, immobiles et dans une muette anxiété, la fébrile agitation des honunes. Près de l’Hôtel de Ville , sous le beffroi, on avait couvert le pavé de paille; sur cette couche toute militaire étaient assis ou étendus une cinquantaine de blessés qui avaient la tête ou les bras enveloppés de linges ensanglantés. Au milieu d’eux circulaient quelques sœurs hospitalières pour porter des vivres, des secours ou des consolations à ceux qui pouvaient en avoir besoin. Les bienfaisantes sœurs soignaient leurs malheureux compatriotes avec la plus tendre sollicitude et la plus fervente charité. *
1 . Les sœurs hospitalières avaient Oéjà été chassées à cette époque de leur couvent à Hércnthals, mais elles s'etaient réfugiées au Béguinage. (.Vo/< de l’auleur.)
La matinée était déjà très-avancée; les hommes armés erraient encore pêle-mêle et à l’aventure, et couraient de côté et d’autre, les uns à la recherche de leurs chefs, les autres pour rassembler leurs compagnons.
Soudain on entendit en dehors de la ville et à une très-grande distance encore, retentir quelques coups de fusil. Tandis que chacun regardait en l’air et prêtait l’oreille avec stupéfaction, la cloche d’alarme se fit entendre...
Quelques hommes descendirent de l’Hôtel de Ville et s’élancèrent sur le marché au milieu de la foule, en criant :
— Aux armes ! Debout ! A la Porte-Basse ! Les colonnes mobiles ! Les colonnes mobiles !
Un immense tumulte formé de mille bruits confondus s’éleva au-dessus de la ville. Les hommes répétaient le cri d’alarme et s’appelaient mutuellement pour gagner la porte ; les tambours et les trompettes mêlaient leurs sons belliqueux, à la puissante voix du tocsin, les femmes et les enfants poussaient des cris de détresse et d’etîroi...
Les hommes coururent en désordre vers la porte indiquée; les femmes et les enfants se réfugièrent dans les maisons; les blessés qui étaient encore capables de se lever ou de^se traîner cherchèrent aussi un asile plus sûr... et, en moins d’un instant, le marché et les rues furent déserts et silencieux. Les portes et les fenêtres se fermèrent; ceux auxquels manquait la force ou le courage pour se battre, se cachèrent dans les caves ou d’autres retraites, — et la ville devint muette et aban-
CEUVB£S DE UENIU CONSCIENCE.
doimée, comme si elle eût perdu tous ses habitants.
Cependant les hommes armés avaient atteint la porte qui semblait menacée d’une attaque de l’ennemi. Comme on entendait toujours des coups de fusil dans le lointain, la plupart voulaient courir au-devant des Français en rase campagne ; mais les chefs réussirent à les convaincre qu’ils feraient mieux de se tenir retranchés à l’abri des dernières maisons de la ville et d’y attendre l’ennemi. Quelques-uns des plus intrépides méconnurent cet ordre et s’aventurèrent dans la campagne.
Entre autres mesures prises en toute hâte, on trouva bon de garnir toutes les mai^ns de cette partie de la ville nommée le Bas-Quartier, d’hommes qui pussent tirer des fenêtres et des caves sur l’ennemi, si celui-ci parvenait à refouler les patriotes jusques-là.
A peine était-on occupé à exécuter cette résolution, que ceux qui étaient allés se ranger en bon ordre en dehors de la ville virent au loin la poussière de la route s’élever vers le ciel, et une troupe confuse de gens parmi lesquels il y avait beaucoup de femmes et d’enfants, accourir vers eux. Bien que la rapidité avec laquelle ils s’approchaient dût faire penser qu’ils étaient poursuivis et fuyaient devant l’ennemi, on n’entendait plus de coups de feu. C’est pourquoi les soldats improvisés s’arrêtèrent l’arme au bras, dans l’attente de ce qui allait arriver.
Comme les fugitifs s’avançaient avec la plus grande précipitation, on put bientôt mieux distinguer ce qu’était cette foule alarmée.
C’était, — on ne pouvait s’y tromper, — la population de quelque village pris par l’ennemi; car on y
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LA GUERRE DES PAYSANS. àil
remarquait des femmes, des jeunes filles, des enfants et des vieillards. Beaucoup portaient un paquet d’effets qu’ils avaient pu sauver, d’autres tenaient leurs souliers à la main, et couraient pieds nus.
Les premiers d’entre eux arrivèrent à l’entrée de la ville en poussant de navi-antes exclamations d’effroi ; on chercha à les arrêter poiu‘ savoir d’où ils venaient et ce qui s’était passé; mais les pauvres fugitifs, muets et hors d’haleine, s’engouffrèrent dans la ville comme un torrent... Quelques-uns seulement répondirent en passant aux questions qu’on leur adressait :
— De Waldeghem! Les colonnes mobiles! Elles arrivent !
Il n’y avait parmi les fugitifs qu’un seul homme armé : c’était un paysan passablement âgé, de petite taille, le dos voûté, tenant par la main une femme qu’il s’efforçait de consoler tandis que celle-ci semblait en proie au plus navrant désespoir. De l’autre côté de cette femme et soutenant ses pas, marchait une jeune fille dont l’œil plein de flamme et la saisissante beauté frappèrent d’admiration les spectateurs.
Un homme à cheveux blancs se traînait, épuisé de lassitude, à la suite de cette femme et de ses guides.
Ces quatre personnes étaient Jean le domestique, la mère de Bruno, sa bien-aimée Geneviève, et leur malheureux compatriote, le brasseur, père de Simon.
11 fallut assez de temps pour que les fugitifs cessassent d’arriver ; beaucoup d’entre eux, tout à fait rendus de fatigue et ayant les pieds affreusement blessés, n’avaient pu suivre les autres et étaient demeurés en ar-
rière -, mais la terreur les, poussait en avant, et eux aussi parvinrent successivement jusqu’à la ville.
Tout à coup on vit un nuage de poussière s’élever de nouveau sur la route; on ne douta pas que ce ne fût l’ennemi. Les chefs donnèrent l’ordre d’armer les fusils et de se préparer à soutenir l’attaque imminente.
Cependant lorsqu’on put mieux reconnaître ce qui apparaissait dans le lointain, on s’aperçut qu'on s’était trompé: c’était une troupe de paysans armés; leur costume ne permettait pas d’en douter.
En peu de temps ce petit corps atteignit aussi la ville. C’étaient les hommes valides de Waldeghem, sous la conduite de Bruno, qui, au péril de leur vie, avaient protégé la fuite de leurs compatriotes et résisté aux attaques de l’ennemi assez longtemps pour permettre aux femmes et aux vieillards sans défense de se sauver.
Ils avaient perdu nombre de leurs compagnons, ils avaient laissé dans les bois nombre de cadavres. Ils n’amenaient avec eux que quatre blessés; ceux-ci étaient poriés par les autres sur des fusils disposés en forme de civière.
Bruno lui-même avait reçu une blessure au front : le sang coulait le long de ses joues et jusque sur sa poitrine; cependant il ne paraissait avoir perdu ni force ni cornage.
Après que les jeunes gens de Waldeghem eurent appris aux chefs qui se tenaient à la porte qu’ils avaient fui leur village, et, poursuivis par une colonne mobile, avaient battu en retraite tout en combattant, jusqu’à Hérenthals, ils entrèrent à leur tour en ville pour dépo-
--;li
Là GUERRE DES PAYSANS. SiS
ser leurs blessés dans quelque maison où ils fussent pansés et soignés.
Tandis que le vieux brasseur avait suivi les autres fugitifs plus avant dans la ville, Jean le domestique s’était arrêté dans la première rue pour attendre son maître. La mère de Bruno se tenait auprès de lui, inquiète, tremblante, regaMant si elle ne voyait pas venir son fils. A peine l’eut-elle aperçu qu’elle s’élança vers lui avec un cri d’angoisse et se jeta à son cou. Le sang qui ruisselait sur son visage avait arraché à la pauvre femme son cri de terreur, mais lorsqu’elle sentit le cœur de son fils battre contre son cœur, lorsqu’elle entendit la voix de son enfant, elle se répandit en effusion de joie et de reconnaissance et faillit s’évanouir de bonheur.
Le jeune homme l’embrassa tendrement en lui prodiguant des paroles de consolation, la rassura sur le sang qui coulait de son front, et la conduisit par la main dans une maison du Bas-Quartier.
11 y fit disposer à la hâte des lits pour ses malheureux compagnons, et, aidé par sa mère et par Geneviève, il pansa lui-même leurs blessures aussi bien que possible, tandis qu’il envoyait quelqu’un à la recherche d’un chirurgien.
Lorsqu’il eut ainsi donné les premiers soins à ses amis blessés, il se mit à échanger de douces paroles avec sa mère et Geneviève, mais soudain retentit dans la rue un cri d’alarme poussé par les gens de Waldeghem :
— Aux armes, Bruno! aux armes! L’ennemi vient 1 Goui’tns à la porte ! à la porte !
Lejeune homme bondit et saisit son fusil; sa mère
tu ' OEUVRES DE DlNBl CONSCIENCE, l’embrassa en poussant des plaintes déchirantes et semblait vouloir le retenir , niais lui se dégageant doucement de ses bras lui dit :
— Mère, mère, l’instant est solennel ! Serais-je le seul qui fuirais le danger, maintenant qu’il s’agit peut-être de la délivrance de la patrie? C’est notre destin : Dieu le veut !
Le cœur serré d’anxiété, la mère couvrit son visage de ses mains et dit en pleurant et avec un douloureux soupir :
— Va donc ! va ! qu’un bon ange protège mon enfant !
Kruno pressa la main de Geneviève, déposa encore
un baiser sur le front de sa mère, ordonna au domestique de rester avec les deux femmes pour veiller sur elles, et franchit la porte en courant. Ses compagnons,' qui l'attendaient avec impatience, saluèrent par des cris de joie son apparition et le suivirent dans sa max-che rapide vers la porte menacée.
Parvenu là il rangea ses hommes à côté des détachements déjà prêts à combattre, et regarda l’armée ennemie qui s’avançait très-lentement ou peut-être s’eUiit arrêtée, car les différents drapeaux s’agitaient à peine.
Bientôt un peloton de cavalerie s’avança jusqu’à une petite distance de la ville, sans doute pour épier de près les dispositions que les paysans avaient prises pour leur défense.
Ces éclaireurs furent accueillis par une vive fusillade; une dizaine de chevaux s’abattirent avec leurs cavaliers, les autres tournèrent bride et regagnèrent précipitamment le gros de la troupe.
. Ce premier avantage si facilement obtenu, et surtout la vue de la fuite de l’ennemi, allumèrent dans le cœur (les paysans une belliqueuse ardeur, et ils poussèrent des cris de joie, comme s’ils eussent vu dans ce résultat le présage certain d’une prochaine victoire.
Les chefs eurent grand’poine à les empêcher de marcher en avant; le plus grand nombre voulait sortir de la \ille et s’avancer immédiatement à la rencontre des colonnes mobiles.
Il se passa longtemps encore avant qu’on pût remarcpier le moindre mouvement dans l’armée française. C^ux dont la vue portait le plus loin assuraient pourtant que l’ennemi était occupé à disposer ses troupes en rangs serrés sur la grande route.
Un instant après, quelques cavaliers s’avancèrent de nouveau vers la ville. Cette fois ils étaient au nombre de quatre ou cinq seulement; le premier agitait un drapeau blanc au-dessus de sa tête; un trompette galopait à côté de lui.
Comme les paysans se disposaient à tirer encore sur ces nouveaux venus, les chefs se hâtèrent de parcourir les rangs pour faire comprendre à leurs hommes que ces cavaliers étaient des parlementaires, et (pie, selon les usages de la guerre, il fallait les laisser approcher sans opposition. Bien que la plupart ne comprissent pas ce que signifiait ce mot parlementaires, ils promirent d’obéir, et mirent l’arme au pied.
Malheureusement personne n’était allé donner cette explication aux jeunes gens qui s’étaient aventurés plus loin et s’étaient embusqués dans les buissons.
ai6 OEUVRES DE UENRI CONSCIENCE.
Les parlementaires étaient encore assez loin de la ville, quand tout à coup une dizaine de coups de fusil retentirent sous le feuillage; le porteur du drapeau et le trompette, blessés, vidèrent les arçons, les autres rebroussèrent brusquement chemin.
L’armée française avait vu cette attaque inattendue et ses suites fatales : une tonnante clameur de vengeance s’éleva sur toute la colonne ; les rangs s’émurent tumultueusement; les tambours et les trompettes dominèrent les cris confus, et tout d’un coup l’armée ennemie s’élança vers la ville, rapide comme un ouragan.
Cependant, quand les Français approchèrent de l’endroit où les patriotes les attendaient, ils furent salués par une nuée de balles, et il en tomba tellement que les premiers rangs suspendirent leur marche et hésitèrent sur ce qu’ils avaient à faire, ils avaient cru passer sur le corps aux paysans et entrer sans peine dans la ville, mais le nombre des patriotes était trop grand pour qu’il fût si facile d’en avoir raison et de passer outre.
En conséquence , les Français se virent forcés de renoncer à l’assaut et de chercher les moyens de déployer aussi leurs troupes pour les conduire au feu.
Pendant ce temps, les paysans tiraient toujours sans interruption sur l’ennemi , et lui faisaient infiniment de mal. Leur position était très-favorable pour cela : ils étaient éparpillés sur un grand espace, faisaient feu de toutes leurs armes, et visaient sur une colonne tellement serrée que pas une de leurs balles, pour ainsi dire, ne pouvait manquer le but.
Le général français, qui avait sur-le-champ remarqué
L1 (iÛERRE DES PAYSANS. lit
la situation critique de sa troupe , était occupé à ordonner un mouvement qui pouvait faire tourner la chance, n fit abattre à la hâte quelques haies, et déploya ses hommes de ce côté jusqu’à ce que leur ligne de bataille dépassât celle des paysans.
Sur ces entrefaites, un détachement de cavalerie avait trouvé dans la petite Nèthe un endroit guéable. Les chevaux y passèrent l’eau, et le détachement tomba sur le flanc des paysans.
Alors seulement la lutte devint très-vive. Des deux parts un nuage de fumée couvrait les combattants; le plomb meurtrier remplissait l’air de lugubres sifflements auxquels se mêlaient les plaintes des blessés, les clameurs de guerre, les cris d’encouragement des officiers, et le tout se confondait en une sourde et terrible rumeur.
A leur tour les paysans perdaient aussi beaucoup de monde. A l’aile gauche surtout, où l’ennemi était supérieur en nombre, on pouvait voir qu’ils ne tiendraient plus longtemps, car des rangs entiers étaient abattus.
Cependant, à l’entrée de la ville et à l’aile droite, leur situation était encore bonne; là ils tenaient tête courageusement à l’ennemi, et leur feu bien nourri faisait de larges vides dans ses rangs.
Il eût été difficile de deviner qui remporterait la victoire, quand la colonne centrale des Français s’ouvrit soudain, et quatre canons montrèrent leurs gueules menaçantes. Ils tonnèrent bientôt, et vomirent une grêle de mitraille sur les paysans ' .
1. D'a)irèi une proclamation de l'administration centrale, insérée dans ta Cazell» (l'Ancars, no U (i9 bnusaire anvn, 179S), les tronpos fran^aiseï
ai8 (EUVRES DE OENRl CONSCIENCE.
L'effet de cette décfiarge d’artillerie fut terrible. Goinine la charge entière avait donné dans les rangs les plus épais des Belges, elle avait blessé ou tué une cinquantaine d’hommes; mais plus fatale encore fut l'impression morale de ces coups de tonnerre inattendus qui prolongèrent leurs échos sur la ville et dans la campagne, et répandirent le désespoir et la terreur parmi les villageois.
A la deuxième explosion des canons, les paysans des deux ailes commencèrent à reculer vers la porte ; les Français s’en aperçurent et s’élancèrent en avant avec un nouveau courage , en poussant leur cri de guerre : Vive la République française!
Les patriotes ébranlés tinrent encore quelque temps près de la porte, jusqu’à ce que les chefs eux-mêmes / donnèrent l’ordre de se retirer dans la ville et, sous la protection des maisons et à l’abri du canon et de la mitraille, de continuer cette lutte désespérée.
Sous la pression de l’ennemi , cette retraite ne put s’opérer régulièrement; il régnait un grand désordre parmi les paysans, et ce désordre s’accrut encore lorsque le général français envoya sa cavalerie en avant et la fit charger sur les villageois qui pliaient.
Les derniers qui, en combattant comme des lions, rentrèrent en ville, furent les jeunes gens de Waldeghem, qui, commandés par Bruno, s’élancèrent même contre la cavalerie , et ne s’éloignèrent que pas à pas du
devant Hérentlial» se composaient entre autres du 5« régiment de chasseurs à cheval, de la 48* demi-brigade, et d’une compagnie d’artillerie légère. (ÎV«(« . i* i’avleur.)
LA GITERUE DES PAYSANS. îlO
lieu avantageux qu’ils occupaient au commencement de la bataille; mais les ordres des officiers français devinrent si énergiques et si pressants que la cavalerie se précipita en avant comme un torrent irrésistible, et, rien que par le rude effort des chevaux, renversa ou refoula bien avant dans la ville les derniers combattants belges.
Alors la sanglante lutte prit un autre aspect; de l’intérieur des maisons entre lesquelles les Français étaient pressés, un feu trés-vif fut dirigé sur eux : les caves, les fenêtres, les toits, tout vomissait la mort... Les soldats, surpris et déconcertés par cette nouvelle attaque, eussent probablement reculé si la pression des dernières colonnes ne les en eût empêchés.
11 y eut dans la cavalerie franç.aise un instant d’hésitation, un mouvement de recul qui donna un peu de répit aux jwysans engagés dans la lutte.
Bruno , encore entouré de la plupart de ses compagnons, leur cria en ce moment, en s’élançant avec désespoir vers l’ennemi :
— Amis , suivez-moi ! Nos frères blessés , ma mère ! Ils vont tomber dans les mains de l’ennemi! Au nom de Dieu, encore un effort !
Il se précipita intrépidement sur la cavalerie', et, suivi des plus courageux d’entre les siens, il réussit à se frayer un passage à tra^'crs les rangs ennemis et à se rapprocher de la maison où il avait laissé sa mère et Geneviève auprès des blessés. Mais en cet instant un fort détachement de cavalerie tomba sur lui et ses compagnons; ceux-ci furent refoulés. Bruno se trouva seul
et se défendit avec une fureur inouïe jusriu’à ce qu’uû coup de sabre brisa son fusil entre ses mains. En même temps une voix connue lui cria :
— Rends-toi, infâme fanatique, ou tu es mort I
— Ahl Simon! Simon! s’écria Bruno avec une amère ironie ; ta patrie succombe : tu triomphes 1
Déjà quelques soldats couraient sur lui ; déjà le glaive était suspendu sur la tête de Bruno, mais Simon Brutus cria d’une voix impérieuse :
— Arrêtez! Faites-le prisonnier! Vous me répondez de sa personne et de sa vie !
S.ur ces entrefaites, les Français étaient occupés à enfoncer les portes des maisons pour y rechercher les hommes qui tiraient sur eux par les fenêtres et les soupiraux. Ils réussirent par ce moyen à faire cesser, au bout d’un certain temps, la meurtrière fusillade, et bientôt ils purent, sans rencontrer de résistance, pénétrer jusque sur le marché.
Les paysans avaient enfin reconnu leur impuissance; la plupart avaient fui dans la campagne par les autres portes; mais toutefois un bon nombre d’entre eux s’étaient cachés dans les maisons des habitants avec l’espoir qu’on ne les reconnaîtrait pas pour des combattants.
Les fuyards des autres villages, femmes, enfanis et vieillards, à la vue des blessés qu'on apportait du lieu du combat sur le marché, et surtout au grondement du canon , avaient quitté la ville en toute hâte et cherché une retraite dans les bois environnants.
Lorsque les Français atteignirent le marché, ils n’y
SSl
virent plus un seul paysan armé , et prirent sans résis- ' tance possession de la ville.
Tandis que des détachements étaient envoyés dans toutes les directions pour forcer l’entrée des maisons, y chercher et y tuer les paysans qui s’y étaient réfugiés, le général se trouvait avec une partie de son corps auprès de l’Hôtel de Ville.
Furieux des pertes considérables à tous égards qu’il avait subies, il donnait les ordres les plus cruels, tout en murmurant mille menaces de vengeance.
Auprès de lui se tenait Simon Brutus, qui attisait encore sa colère. Le fils du brasseur de Waldeghem paraissait être sur le pied d’une grande intimité avec le général et posséder l’entière affection de celui-ci. Quand son véritable courage et son profond attachement à tout ce qui était Français ne lui eût pas gagné cette affection, sa qualité de commissaire de l’administration centrale lui donnait droit à l’estime et au respect du général.
Près de l’Hôtel de Ville, au milieu d’une forte escorte, se trouvaient les paysans pris pendant le combat. Bruno, confié à une garde particulière, était assis sur une grosse pierre non loin de là, et avait les mains liées. Un soldat français, mû par la pitié, avait enveloppé d’un linge nouveau son front ensanglanté.
Le jeune honune fixait sur la terre un regard vitreux et paraissait plongé dans de mornes réflexions. Assurément il devait souffrir toutes les tortures du martyre en songeant au sort de sa patrie, au sort de sa mère et de sa bien-aimée
Déjà plusieurs officiers étaient venus demander au
S2i ŒUVRES LE HENRI CONSCIENCE,
général l’autorisation de faire fusiller immédiatement les prisonniers; mais le chef semblait faire une différence entre ceux qu’on avait pris en plein air et ceux qui avaient été découverts dans les maisons du lias- Quarlier : pour les premiers, il voulait qu’ils ne fussent mis à mort qu’après une soi-disant décision d’un conseil de guerre ; quant aux seconds, ils devaient être passés par les armes sur-le-champ.
Les coups de feu qu’on entendait retentir dans toutes les rues, c’étaient autant d’hommes qu’on avait arrachés des maisons et fusillés devant leur porte. De cette façon on tua sans doute maint habitant qui n’avait pris aucune part à la lutte; car, là où les Français ne pouvaient comprendre les justifications que ces infortunés faisaient valoir dans leur langue maternelle, la plupart étaient traînés dans la rue et impitoyablement mis à mort.
Tandis que le général et Simon Brutus contemplaient ces sanglantes vengeances dans les rues voisines du hiarché, et sur le marché même, on apporta du Bas- Quartier, par où les Français avaient pénétré dans la ville, cinq ou six soldats des blessures desquels le sang coulait encore.
Le général lança son cheval à leur rencontre, et, l’œil flamboyant de colère, il demanda ce que cela signifiait.
On lui dit que les maisons d’où la lutte avait été la plus vive étaient pleines de fugitifs qui avaient osé attaquer les perquisiteurs et les accueillir à coups de fusil. Le capitaine , ne voulant pas exposer ses hommes à être tués à coup sûr dans l’intérieur des maisons, avait fait
cesser toute recherche jusqu’à nouvel ordre du général.
A celte nouvelle, celui-ci entra dans une violente colère, et jura avec les plus afl'reuses menaces que les brigands, — les Français ne nommaient pas autrement les Belges qui avaient pris les armes, — que ces lâches brigands, qui avaient assassiné son parlementaire, se souviendraient de son passage à Hérenlhals.
Là-dessus, il envoya un officier au capitaine des soldats blessés, avec ordre de mettre le feu à toutes les maisons de la rue d’où l’on avait tiré , et de n’en pas laisser échapper âme qui vive.
Peu de temps après , les flammes montèrent comme une immense fournaise au-dessus de soixante maisons; un épais nuage de fumée obscurcit la lumière du jour et se déroula sur la ville en sinistres ondulations.
Au milieu de l’incendie, à travers le rugissement des flammes et le craquement des poutres et des étages qui s’abîmaient , on entendait les horribles cris de détresse des malheureux qui, condamnés à être dévorés vivants par le feu, se montraient aux fenêtres et sur les toits pour se soustraire à cette affreuse mort... mais de toutes parts les fusils des soldats étaient dirigés sur eux ; quiconque semblait avoir quelque chance d’échapper au danger était abattu par les balles et retombait en hurlant dans les flammes *.
1. Selon le témoignage dn général Dornth Ini-méme à la brigade duqnel appartenait cette colonne mobile, quatre cenU personnes auraient péri dans cet incendie. (Voy. Hietoire d'Ancere, par F.-H. Mertens etK.-L. Torfs, partie vi, p. 497.)
Un manuscrit d'un contemporain de ces événements, manuscrit dont nons
tu ŒUVHES 0£ HENRI CONSCIENCE.
- Bruno, qui, garrotté comme un voleur, était assis sur une pierre, immobile au milieu de ses gardes, et,' en proie à de terribles rêves; songeait à tous ceux qui lui étalent chers, Bruno fut tout à coup arraché à sa sombre préoccupation par le reflet rouge de l'incendie.
Son regard, fixe comme celui d’un insensé, se porta un instant sur les flammes, puis il bondit en jetant un cri d’angoisse, et ce mot : Ma mère! s’échappa de son sein avec un accent déchirant.
Mais comme il voulait courir vers l’incendie, ses gardes le saisirent et le contraignirent rudement à se rasseoir sur la pierre.
Simon Brutus, qui se trouvait à quelques pas de là auprès du général , avait entendu la navrante exclamation de Bruno. Il sc retourna, et vit le jeune homme qui, avec des gestes convulsifs, tombait à genoux et tendait vers lui des bras suppliants. Surpris de cette attitude de Bruno, il se rapprocha de lui.
Le jeune homme épuisé lui cria:
— Ah! Simon, Simon, ma mère! Elle est dans les flammes !
Une expression de froide indifférence et un hausse-
devoDt la eommanication à l’amitié de M. K. Stallaert de Bruxelles, rapporte ce qui suit au sujet de la prise d’Hérenthals :
< Ces réquisitionnaires se fortifièrent immédiatement dans Hérenthals où iis t tuèrent le trompette et ensuite tant de Français qn’on en emmena quatorze
• grandes charrettes; mais les Français mirent le feu à différentes maisons, tel-
• lement que soiiantr-dix-liiiit furent brûlées. Ils fusillèrent aussi sur-le-champ
• les révolutionnaire$ qu’ils purent trouver, et tous ceux qui voulurent se sau- « ver des maisons en flammes furent tués à coups de fusil par les militaires. • fiVols de i'auleur.)
ment d’épaules furent tout ce qu’il obtint en réponse de Simon Brutus.
— 0 Simon ! s’écria- t-il encore une fois en se traînant sur les genoux... sauvez, sauvez ma pauvre mère! sauvez la malheureuse Geneviève!...
— Quoi , Geneviève ! s’écria Simon Brutus saisi d’une soudaine émotion... Geneviève dans les flammes !
Sur l’affirmation de Bruno, il cria aux gardes :
— Déliez ses mains ! suivez-moi ! Allons, Bruno, vite, montre-nous la maison où elle est... Hâte-toi, hâte-toi, ou il sera trop tard !
Et s’élançant en avant, il cria quelques mots au général, qui ne le comprit qu’imparfaitement, mais cependant fit de la tête un signe d’assentiment.
A mesure que Bruno et Simon Brutus s’approchaient d’un pas rapide du lieu de l’incondie, l’anxiété et l’inquiétude comprimaient leur poitrine; ils voyaient de loin que quelques maisons s’étaient déjà écroulées, et que les flammes, s’échappant par les portes et les fenêtres des autres habitations, léchaient les murs noircis en montant vers le ciel.
Bruno pâlit, ses jambes s’alourdirent, la tête lui tourna. Une dernière étincelle d’espérance lui donna pourtant la force de poursuivre sa course.
— Où est la maison? où est-elle? demanda Simon Brutus.
— Là, là, derrière le coin! dit Bruno d’une voix éteinte et gémissante.
Et lorsqu’ils eurent tourné le coin , le jeune homme indiqua d’une main treniblante des ruines fumantes; un
2ï6 ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
cri sinistre comme un cri de mort jaillit de son sein , il
vacilla^ et tomba lourdement sur le pavé, ,
Simon Brutus contempla un instant d’un œil égaré les cendres encore ardentes sous lesquelles, selon l’indication de Bruno, devait être enseveli le cadavre de Geneviève; puis il détourna le regard et tomba dans de cruelles et navrantes pensées
Mais bientôt il releva la tête et dit avec sang-froid aux soldats qui l’avaient suivi :
— Emportez ce prisonnier au marché, et veillez sur lui jusqu’à nouvel ordre.
Les soldats soulevèrent l’infortuné jeune homme et l’emportèrent par les rues; ses membres tombaient, lourds et affaissés, comme s’il eût déjà été un cadavre.
Simon Brutus suivait de loin , le regard baissé vers la terre ; malgré tous ses efforts pour dompter sa douleur et ses remords, l’image de Geneviève luttant au milieu des flammes contre la mort la plus affreuse, ne le quittait pas.
Pendant ce temps, le marché et les rues avoisinantes avaient offert un autre spectacle de désolation.
A la vue des ardentes lueurs qui, jusque dans l’intériour des maisons, annonçaient l’incendie, les habitants • épouvantés avaient paru aux fenêtres, et, la mort dans l’àme, avaient aperçu l’immense foyer de l’incendie.
Comme ils s’imaginèrent que la ville tout entière était condamnée à devenir la proie des flammes, la plupart se précipitèrent hors de leurs demeures et cherchèrent à échapper par la fuite au sort qui les menaçait. D’abord les soldats français voulurent les repousser et les empê-
cher de gagner les portes; à plusieurs reprises ils avaient même fait feu sur le peuple qui s’enfuyait; mais comme la plus grande partie de cette multitude consistait en femmes, enfants et vieillards impotents, ils les laissèrent enfin sortir de la ville sans s’y opposer davantage. Ils s’emparèrent autant que possible des hommes qui semblaient encore en état de porter les armes : cependant beaucoup de ceux-ci parvinrent aussi à s’échapper de la ville et à gagner la campagne.
Cette fuite, accompagnée de gémissements et de lamentations, durait encore lorsque tout à coup on vit au loin un spectacle étrange.
C’était une troupe de religieuses avec la supérieure à leur tête; elles débouchaient lentement du côté où se trouvait le Béguinage, - et paraissaient se diriger vers le point du marché où elles voyaient le général à cheval.
Les soldats reconnurent au costume de ces femmes qu’elles étalent du nombre de ces religieuses qui partout soignaient avec le même amour les malades et les blessés, sans distinction d’amis ou d’ennemis, et qui, pour ce motif, étaient entourées de respect et de sympathie, même dans les armées françaises. Elles avaient agi ainsi ce jour-là même; il ne se trouvait pas à Hérenthals un blessé français auquel les charitables sœurs n’eussent apporté des aliments, du soulagement et des consolations.
En ce moment, les courageuses filles s’approchaient avec une sérénité sublime empreinte sur leurs traits; fortes de la foi qu’elles avaient en leur mission, elles
s’avançaîcnt sans crainte vers le lieu même d’où chacun fuyait devant une mort certaine.
Sur le passage des sœurs, les soldats français se rangeaient de côté et portaient avec respect la main au chapeau.
Elles potrsuivirent leur marche toujours lente et solennelle jusque devant le général, qui les avait vues avec étonnement s’approcher.
Toutes s’agenouillèrent et tendirent les mains vers lui comme pour lui adresser une prière.
Tout en restant à genoux, la supérieure lui dit en bon français :
— Au nom du Seigneur, au nom de l’humanité, général , grâce , grâce pour cette malheureuse ville ! Si elle a mérité votre vengeance, elle l’a assez expié. Une partie en est déjà détruite par les flammes! Oh! épargnez ce qui reste ! Écoutez, écoutez la prière de faibles femmes qui ont consacré leur vie au soulagement de ceux qui souffrent. Voyez, nous voici à genoux, suppliantes devant vousj puisse notre triste supplication trouver un écho dans votre cœur... Ah! nous prierons Dieu pour qu’il vous soit miséricordieux !
Le général tendit la main à la supérieure et lui fit signe de se relever. Il lui dit avec une certaine affabilité :
— Tu me demandes, citoyenne, que j’épargne le reste de la ville ; mon intention n’était pas de la détruire entièrement si on ne m’en donnait pas de nouveaux motifs. Mais puisque tu m’adresses une prière, je veux l’accueillir pour autant que cela me sera possible.
Il se tourna vers un officier d’étatrinajor, et dit :
— Qu’on fasse cesser les représailles? Qu’on envoie , des hommes pour éteindre le feu et l’empêcher de gagner de nouvelles maisons. . . Qu’on n’inquiète pas les habitants paisibles, et qu’on n’arrête que ceux qui s’opposeront à la perquisition dans les maisons. En un mot, je veux que toute violence cesse, pourvu toutefois que l’intérêt de la République et notre propre sûreté le permettent !
Il se tourna de nouveau vers la supérieure :
— Es-tu contente, citoyenne? lui demanda-t-il.
— Ah! je vous remercie du fond du cœur! réponditelle.
— Quant à vous, mes sœurs, reprit le général, j’espère que vous soignerez charitablement mes hommes, en mémoire de ce que je fais pour vous.
— Général, répondit la supérieure, quelle qu’eût été votre décision, nous eussions toujours religieusement rempli ce devoir. Quiconque est homme et souffre est notre frère... La charité chrétienne n’a pas d’autre loi...
— C’est bien! dit le général, qui l’interrompit en souriant, épargne-nous un sermon. Allez, mes sœurs, retournez-vous-en tranquilles
Tandis que les sœurs s’éloignaient avec la même solennité et regagnaient le Béguinage au milieu des marques de respect des soldats, le général s’écria :
— Qu’on prenne toutes les dispositions pour que nos hommes campent sur le marché, et qu’on mette les prisonniers en lieu de sûreté jusqu’à ce que le conseil de guerre ait décidé de leur sort î
Il se fit plus de mouvement parmi les soldats qui se trouvaient sur le marché. Des officiers coururent dans toutes les directions pour porter aux différents chefs les ordres du général.
Les gardes firent se lever les prisonniers et se préparèrent à les conduire ailleurs.
Bruno était enfin sorti de son long évanouissement; il était assis de nouveau sur la même pierre, la tête fléchissante et penchée sur la poitrine et l’âme déchirée par d’aftreuses tortures à la pensée de l’épouvantable malheur récemment survenu.
On le fit lever aussi et on le conduisit au milieu de quelques prisonniers blessés comme lui. Il fut emmené avec eux dans une autre direction que celle qu’on fit suivre aux hommes valides.
Dans une chambre écartée du Béguinage d’Hérenthals se trouvait la mère de Bruno. La malheureuse femme devait avoir horriblement souffert, car son visage, bien qu’il fût éclairé en ce moment par un doux sourire, portait encore les traces des tortures qu’elle avait dû endurer. Ses yeux rougis par les larmes, ses joues pâles, sa bouche crispée convulsivement, et avec tout cela le sourire de l’espérance... L’expression de cette physionomie déchirait le cœur, parce que, chez une personne âgée, quand la joie vient se mêler aux larmes, cela fait supposer le coup le plus fatal : l’égarement
de l’intelligence sous le poids d’une douleur trop forte.
A côté d’elle était assise Geneviève, qui, bien que pleurant amèrement elle -même, adressait encore à la pauvre femme des paroles de consolation et s’efforçait de lui faire espérer un avenir meilleur.
Une jeune sœur hospitalière, debout devant les deux femmes, mêlait aussi quelques paroles d’encouragement à leur douloureux entretien.
La mère de Bruno écoutait Geneviève comme si elle n’eût pas eu conscience des heureuses perspectives qu’elle lui faisait entrevoir ;
— Chère mère , disait-elle , voyez-vous , madame la supérieure est sans doute déjà maintenant auprès du général} elle a beaucoup d’influence sur lui : trois fois déjà elle est allée aujourd’hui le trouver à son auberge pour lui demander quelque chose, et chaque fois il lui a accordé sa demande. Il lui témoigne une grande estime, et même du respect. Demandez plutôt à ma cousine.
— Sans doute, c’est vrai, répondit la religieuse ; je ne doute pas qu’elle ne réussisse dans sa démarche.
— Oh ! si cela pouvait être vrai ! dit en soupirant la mère, dont les yeux se remplirent de larmes de joie. Puisse Dieu toucher de pitié l’âme du général ! Hélas ! mon pauvre fds, mon Bruno, condamné à mort! Geneviève, s’il refusait? Alors une balle frapperait demain mon unique enfant!
La jeune fille appuya un ardent baiser sur ses lèvres pour faire diversion à ses douloureuses pensées. Puis elle dit d’une voix douce :
— Mais vous entendez bien ce que dit ma cousine?
Attendons et espérons; madame la supérieure a probablement déjà quitté le général; — et pourquoi, chère mère , nous créer toutes les douleurs de la plus terrible catastrophe au moment même où l’on revient peut-être vers nous avec sa grâce? Quand même nous n’obliendrions qu’un délai, nous pourrions alors faire de nouveaux efforts; la colère du général se calmerait, et il nous serait plus facile d’obtenir une grâce qu’on nous eût refusée dans un moment d’irritation... Et puis madame la supérieure a promis de n’épargner ni peines ni prières.
La pauvre femme inquiète sourit de nouveau, comme si un sentiment d’espoir venait encore de descendre dans son cœur. Elle serra la main de Geneviève d’une étreinte reconnaissante, et allait répondre à ses consolantes paroles; mais tout à coup elle leva la tête et dirigea vers la porte un regard encore brillant de larmes.
On entendait distinctement dans l’escalier les pas et la voix d’une personne qui donnait des ordres tout en montant.
— La voici ! s’écrièrent la mère de Bruno et Geneviève, tandis qu’elles se levaient tremblantes et le cœur palpitant.
La porte s’ou\Tit.
A peine la pauvre mère eut-elle jeté un regard sur le visage attristé de la supérieure qui entrait, quelle leva les mains au ciel avec désespoir et s’écria d’une voix déchirante :
— C’en est fait, ô mon Dieu! Mon tüs! mon malheureux fils !
— Eh bien, eh bien? s’écria Geneviève en proie à la plus vive émotion,
— Ah ! dit la supérieure en soupirant et avec l’accent d’une profonde commisération, je plains votre malheur. Songez que Dieu lui a réservé la couronne des martyrs 1
— Il doit mourir! lui, mon unique enfant! s’écria la mère désespérée. O mon Dieu, soyez miséricordieux, rappelez-moi à vous, accordez-moi de mourir avant que les balles le frappent !
— Tout espoir est donc perdu! dit Geneviève en sanglotant et en s’affaissant sur un siège.
— J’ai parlé au général, reprit la supérieure; j’ai prié, supplié, je me suis jetée à genoux. Il m’a écoutée avec bienveillance , mais en disant qu’il ne pouvait rien changer à la décision du conseil de guerre; de plus, il a ajouté que le capitaine des gens de Waldeghem est le propre prisonnier du commissaire de l’administration centrale, et que, s’il était possible de faire quelque chose en sa faveur, personne ne pouvait le tenter que le commissaire lui-même.
La mère se leva brusquement , frémissante d’impatience et comme dominée par une suprême inspiration. Elle saisit la main de Geneviève, et dit :
— Simon Meulemans’Il pourrait sauver mon enfant? Viens, Geneviève, viens, allons le trouver. Je me jetterai à genoux devant lui, je ramperai à ses pieds, mes larmes le vaincront ; ce n’est pas un étranger, il aura sûrement pitié d’une mère mourante.
— Simon Meulemans? s’écria Geneviève avec terreur. Ah ! vous ne le connaissez pas ! Il est plus cruel encore
I3i ŒUVRES UE HENRI CONSCIENCE.
que les étrangers; il se réjouira de notre douleur. Bruno est pour lui un ennemi qu’il déteste, dont il désire la mort; et n’en fùt-il pas ainsi, il nous serait plus facile d’attendrir une pierre que le cœnr d’airain de ce bourreau !
— Non, non, répondit la mère, je ne renoncerai pas à ce dernier moyen tle salut, üiissé-je passer à travers lesjlammes pour arriver jusqu’à Simon, je veux tenter l’épreuve. 11 y a en moi quelque chose qui fait battre mon cœur d’espérance, quelque chose qui me pousse irrésistiblement à cette démarche... Viens, oh! viens!...
— Je n’ose! dit la jeune fille en soupirant; je redoute Simon plus que la mort.
— Hélas! reprit la mère d’un ton navré, j’avais espéré que ta présence ferait sur son cœur une impression favorable. Il t’aime : tu es peut-être la seule personne au monde à laquelle il accorderait la vie de mon malheureux fils... Mais que Dieu me soit en aide, reste ici; j’irai seule...
Geneviève demeura un instant immobile, l’œil fixé sur le sol, perdue dans une profonde préoccupation; puis elle porta une main tremblante à sa poitrine , comme pour s’assurer qu’un objet caché dans son sein s’y trouvait encore. Alors elle leva la tête, et dit d’un ton résolu ;
— Eh bien, ma mère, venez, je vous accompagne. Je tremble, il est vrai, j’ai grand’peur; mais ce n’est ni la persécution ni la mort que je crains ; c’est l’amour de Simon qui me fait trembler. . . Cependant j’affronterai sa présence, je m’inclinerai devant ce monstre, je le sup-
LA GUË&BE DES PAYSANS. t3$
plierai, je le flatterai... Oh! que Dieu me le pardonne, c’est pour Bruno !
Et, saisissant la main de la religieuse, elle lui dit au moment de quitter la chambre :
— Sœur Catherine, ma bonne cousine, vous savez où est logé le commissaire de l’administration centrale? Conduisez- nous, montrez-nous où nous pouvons le trouver.
Accompagnées des vœux sympathiques de la supérieure , les trois femmes descendirent l’escalier et quittèrent le Béguinage.
La religieuse s’arrêta devant une grande maison bourgeoise, et dit :
— Voici le logement du commissaire que vous désirez voir. Je ne sais pas le français; que Geneviève s’adresse au soldat assis devant la porte.
La jeune fille se dirigea hardiment vers le soldat, et lui fit comprendre qu’elles désiraient parler au fondé de pouvoirs de l’administration centrale , pour une affaire très-urgente.
Soit que la radieuse beauté de Geneviève ou la douceur de sa prière eût touché le soldat, il fit entrer les trois femmes dans le corridor de la maison, avec une certaine aflabilité, et les pria d’attendre qu’il eût demandé à son chef la permission de les introduire.
Le soldat s’éloigna d’elles, s’enfonça dans l’allée, frappa doucement à une porte latérale et entra. Son chef lui fit signe d’attendre un instant; il resta debout et muet.
Simon Brutus, assis à une table, relisait à demi-voix
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une lettre qu’il avait probablement l’intention d’envoyer à Anvers. Cette lettre était écrite en français; elle finissait ainsi :
— a La ville a été prise d’assaut; les brigands
aveuglés se sont défendus comme si le fanatisme les eût rendus enragés; cependant, comme toujours, les invincibles héros de la République française ont triomphé. Soixante maisons brûlées de fond en comble, quatre cents brigands morts dans les flammes, tel est le résultat de cette mémorable journée. Demain, nous partons d’ici pour poursuivre ce qui reste de cette race sanguinaire. Lors de notre départ, cinquante brigands encore seront fusillés. Un adieu semblable laissera à ce peuple stupide et ennemi de la liberté le souvenir de la façon dont la République punit ceux qui se laissent induire par les tyrans et les prêtres à repousser la liberté et l’indépendance que leur offre la grande et généreuse nation française. Demain soir vous recevrez, selon toute vraisemblance, avis d’une nouvelle victoire.
O Salut et fraternité. »
Simon Brutus apposa sa signature au bas de ce rapport, le ploya et y mit la suâcription. Il le tendit au soldat, et dit :
— Porte cette lettre à l'Hôtel de Ville, au sergentmajor... Ah ça! qu’avais-tu à me dire?
— Citoyen commissaire, répondit le soldat, il est venu trois femmes qui te supplient de leur accorder un moment d’audience.
— Je n’y suis pas ! dit Simon Brutus d’un ton bourru.
A“t-on le temps en guerre d’écouter des lamentations de femmes? Va, et dis-leur que je ne puis recevoir personne.
Gomme le soldat hésitait à quitter la chambre, le chef s’écria d’un ton moqueur :
— Eh bien ! citoyen caporal , ces femmes t’auraientelles touché au cœur, par hasard? Un vieux loup comme toi! .
— Cela pourrait bien être, répondit gravement le soldat, et si tu les voyais, citoyen commissaire, la même chose pourrait bien t’arriver...
•— Quelles femmes sont-ce donc? O
— C’est une jeune tille, une vieille femme et une nonnette; mais la jeune fille, citoyen commissaire, est si belle, elle a quelque- chose de si imposant dans le regard, elle est si bien faite, elle parle le français si joliment et d’une voix si douce , qu’elle est vraiment en état de séduire l’homme le plus insensible.
— Ah ! c’est ainsi , citoyen caporal ! dit le commissaire ; il parait, en tout cas, que ce n’est pas toi le plus insensible. Eh bien, pour l’amour de toi, pour être agréable à l’objet de tes sympathies, je sacrifierai quelques instants à cette audience. Amène ces femmes ici, et porte ensuite sans retard ma lettre à l’Hôtel de Ville.
Simon Brutus attendit l’ai-rivée des femmes avec un sourire où l’ironie se mariait sur ses lèvres à l’insensibilité ; il se campa près de la table sur laquelle il appuya une main, et se tint ainsi, la tête en arrière et dans la position d’un homme rempli du sentiment de sa dignité.
A peine avait-il pris cette hautaine attitude, que la
S88 OEUVRKS DG BENRI CONSCIENCE.
porte s’ouvrit, trois femmes tombèrent à genoux à l’entrée de la chambre et demandèrent grâce d’une voix suppliante et pleine de sanglots.
— Geneviève ! s’écria le chef avec une profonde émotion, en courant à elle et en la relevant des deux mains. Ah! Geneviève, j’avais déjà pleuré votre mort... Vous vivez? Le sort vous a épargnée ! Je suis heureux de vous revoir...
Il sentit que les mains de Geneviève tremblaient dans les siennes; il lut sur son visage combien elle avait peur de lui ; il pénétra le sentiment dont l’expression se des- , sinait vivement sur les lèvres de la jeune fille, quelque effort qu’elle fit pour le lui cacher. Tandis qu’il fixait sur ses yeux, avec une colère croissante, un regard interrogateur, elle dégagea scs mains des siennes avec un effort que stimulait l’efiroi.
Simon Brutus, vivement blessé dans ses sentiments et dans son orgueil par ces évidentes preuves d’aversion, alla s’appuyer de nouveau à la table, et, frémissant encore de dépit, il dit d’une voix pleine d’amertume :
— Vous demandez grâce ! Est-ce ainsi qu’on obtient une faveur ? Voyons, quelle est cette grâce qu’on s’imagine obtenir de moi en m’offensant?'
La mère de Bruno se traîna à genoux, tendit les mains, et dit d’une voix gémissante :
— O Simon Meulemans! voyez mes larmes, écoutez mon humble prière; soyez miséricordieux, ne donnez pas le coup de mort à une pauvre femme ! Oh I accordez-moi la vie de mon unique enfant !
— La vie de Bruno? demanda le chef avec un sardonique sourire.
— Simon ! reprit la vieille femme en sanglotant et en se rapprochant encore de lui; Simon, lorsque votre mère défunte était malade, je vous ai allaité de mon sein , je vous ai nourri de mon lait. Oh ! au nom de tout ce qui vous est cher, sauvez mon fils 1 Ne répondez pas à mon affection pour vos parents par une infortune qui briserait mon cœqr de mère!
Le chef répondit avec une évidente insensibilité :
— Le conseil de guerre l’a condamné : il a mérité sa punition. Je ne puis rien changer à son sort...
— Ah ! vous avez ce pouvoir, Simon ! reprit la mère éplorée; le général m’a envoyée vers vous comme au seul qui puisse encore sauver mon enfant. Si la guerre a fermé votre cœur à la compassion et à la pitié, laissez-y du moins pénétrer un seul rayon d’humanité! Souvenez-vous que celles qui sont agenouillées devant vous sont vos compatriotes infortunées; songez qu’autrefois je fus une mère pour vous, que vous avez été allaité par le même sein que mon pauvre Bruno, et cela avant lui !
La religieuse était encore agenouillée à la même place, les yeux fixés sur le sol; Geneviève était debout et pleurait, les mains devant les yeux. Une lutte terrible se passait en elle. Par moments son cœur lui disait de se jeter de nouveau aux pieds de Simon, de le prier, de le supplier, de se montrer bonne pour lui. Le sentiment du devoir et la pitié ta poussaient à ce sacrifice; mais l’horreur que lui inspirait le bourreau de tout ce qu’ella
SiO ŒUVRES RE QENRI COKsOIENCE.
aimait ou connaissait fut assez puissante pour étouffer dans son âme toute autre émotion. Ce doiitoureux combat brisa son courage et fit jaillir de ses yeux un torrent de larmes.
Simon Brutus, l’œil fixé sur Geneviève, répondit à la dernière supplication de la mère de Bruno :
— Vous me demandez grâce pour Bruno? Mais, êtesvous donc folle, ma bonne femme? Bruno n’est-il pas mon ennemi ? 11 l’était même avant que nous eussions atteint l’âge d’homme ! Ne m’a-t-il pas ravi l’amour de la première femme que j’aie aimée, et n’a-t-il pas par-là empoisonné ma vie? Et, — dérision insultante, — celle qui est cause de la haine ardente que je lui porte, cellelà même vient me demander sa grâce. . . Et, pour récompense, elle me promet dédain , mépris , aversion ! Ah ! si elle eût touché mon cœur au point sensible , qui sait si l’amour ne m'eùt pas rendu capable de faire un miracle, de délivrer Bruno lui-même !
La mère, toujours agenouillée, se tourna vers la jeune fille, tendit les mains vers elle, et s’écria d’une voix suppliante :
— Geneviève! ô Geneviève! pour l’amour de Dieu, ayez pitié de moi ! Âh ! dites une bonne parole en faveur du pauvre martyr ! Sa vie est dans vos mains.
Pâle et tremblante, mais avec une certaine dignité' pourtant ^ Geneviève dit au chef :
— Simon, vous qui assurez qu’il y a dans votre cœur un sentiment d’amour pour moi , eh bien , prouvez-lemoi pour la première fois de votre vie. Faites une bonne action en mon nom !
— Et si je le faisais, Geneviève î demanda le chef d’une voix radoucie.
La jeune fille reprit avec plus d’assurance :
— Est-ce mon affection que vous désirez ? Jamais je ne vous ai haï comme homme ; au contraire, je vous ai moi-même fait l’aveu qu’autrefois votre présence m’était agréable. Mais ce qui soulève contre vous mon cœur de chrétienne, mon ême de jeune fille, ce qui m’inspire de l’aversion pour vous, c’est que j’ai cru voir en vous un homme insensible, un Belge dégénéré qui demeure froid en présence des souffrances de ses frères. Oh ! prouvez-moi que je me suis trompée ; montrez-moi que sous la rude écorce qui semble recouvrir votre cœur, vit encore une générosité native... Si cette preuve m’était donnée, alors un sentiment de reconnaissance, et plus encore, un sentiment d’amitié et de sympathie pour vous pourrait encore naître dans mon cœur. Simon, vous pouvez choisir entre mon amitié reconnaissante et ma haine légitime; vous souvenir que vous êtes un homme et un chrétien ou persévérer dans votre cruauté et vous réjouir à la vue des mortelles douleurs de cette malheureuse mère, dont le sein vous a nourri, et des horribles angoisses de celle que vous dites aimer encore !
Ces paroles, dites avec une solennelle énergie et par moments aussi avec une mélancolique douceur, avaient fait une profonde impression sur Simon Brutus. Il écoutait, pensif et silencieux, les accents enchanteurs de la voix de la jeune fille. Un sourire de joie avait chassé de ses traits l’expression dure et cruelle qui leur était liabi-
tiielle; en ce moment on eût pu le prendre pour un homme bon et sensible.
Sur le visage de la mère de Bruno se peignait aussi un radieux sourire d’espérance, tandis que sa poitrine se soulevait et s’abaissait dans l’anxieuse attente de la décision que prendrait Simon.
Cependant, le chef demeura quelques instants le regard fixé sur les yeux de Geneviève, comme en proie à un rêve ou plongé dans une profonde préoccupation ; Geneviève aussi s’aperçut que ses paroles l’avaient touché. Elle se laissa glisser sur les genoux, et s’écria avec une entière abnégation et les joues baignées de larmes :
— Ah! Simon, soyez homme! Voyez, moi aussi je m’agenouille devant vous, moi aussi je rampe à vos pieds ! Accordez-lui sa grâce, donnez-lui la vie ! Je vous aurai une éternelle reconnaissance et vous aimerai à jamais pour ce bienfait !
Un instant encore Simon Brutus demeura immobile à la regarder fixement; puis, comme si une soudaine résolution l’eût arraché û sa rêverie, il courut à la jeune fille , lui tendit la main pour la relever, et lui dit d’une voix rapide et profondément troublée :
— Geneviève , son sort est entre vos mains. Vousmême allez décider s’il doit vivre ou mourir. Venez, je dois vous parler à vous seule...
Il l’emmena à l’autre bout de la chambre.
— Geneviève, dit-il à la jeune fille tremblante, vous avez versé dans mon cœur un bien doux espoir ; mais je doute que vous sachiez bien ce que vous m’avez promis. Vous m’aiiiieriez donc si je délivrais Bruno, si je le sau-
LA. GUERnE DES PAYSANS. Ï13
vais? Mais le quitteriez-vous alors pour vous attacher à mon sort? Est-ce ainsi que vous l’enteiKlez , ou est-ce seulement votre amour pour lui qui vous a inspiré ce que vous venez de dire? Vous ne répondez pas? Je vous vois trembler et pâlir ; je me suis trompé, n’est-ce pas ? Eh bien, quoi qu’il en soit, je veux tout savoir. Voici quelles sont mes conditions : Geneviève , renonce à Bruno et consens à devenir ma femme; je fais surseoir à l’exécution de la sentence. Bruno me suit partout où je vais; si Geneviève refuse de s’associer indissolublement à ma destinée, les balles frapperont Bruno où que nous puissions être; si'elle devient ma femme, l’instant du niariage sera aussi celui de ïk délivrance de Bruno. Remplir cette promesse me sera difficile ; mais j’ai rendu de grands services à la République française et à notre général; je ne demanderai en récompense que cette seule faveur. Quant à moi, je remplirai ponctuellement les conditions... Mais vous, Geneviève? la vie de Bruno vous est-elle assez chère pour que vous consentiez à ce que je demande de vous?
La pauvre fille demeurait anéantie devant le chef qui l’écoutait avec un sourire plein d’amertume.
— Je vous l’ai dit, reprit-il , la vie de Bruno est dans vos mains; moi aussi j’en appelle à votre générosité. Eh bien, le sauverez-vous ou le condamnerez-vous? Parlez, mon temps est précieux.
La jeune fille leva les yeux au ciel , et s’écria d’une voix déchirante :
— O mon Dieu ! mon Dieu ! quelle épreuve !
— Dieu, pour le moment, ne peut vous venir en aide.
su (EUVnES DE HENRI CONSCIENCE.
dit Simon Brutus avec impatience;- c’est à vous seule à
disposer du sort de Bruno. Parlez ; que décidez-vous î
— O Simon, dit la jeune fille avec un accent navTant, je n’ose parler.
— Eh bien, il ne faut pas beaucoup de paroles; il suffit d’une seule : devenez-vous ma femme, oui ou non?
Geneviève se mit à trembler plus fort et resta muette. Comme le chef insistait presque avec colère pour obtenir une réponse positive, la jeune fille releva soudain la tête, et répondit :
— Ah ! Simon, si je repousse votre offre vous le ferez tuer demain, n’est-ce pas? Ses souffrances dureront un instant; il sera tombé pour sa foi et sa patrie; il recevra là-haut la glorieuse couronne des martyrs... Mais si je cédais à votre désir, il n’en mourrait pas moins; il mourrait lentement, tué par son amour et par les tortures qui déchireraient son âme. Il ne serait pas frappé par les balles étrangères; mais moi, sa bien-aimée, moi qu’il chérit plus que la vie, je lui aurais donné le coup mortel ; j’aurais plongé dans son sein le poignard meurtrier de la trahison ! Non, non, vous êtes un bourreau, vous pouvez le martyriser et le mettre à mort : c’est votre office. Qu’il meure victime de votre cruauté et non de ma lâche infidélité. A de pareilles conditions je ne veux pas sa grâce : elle le ferait mourir et me déshonorerait 1
Frémissant de colère et de honte, Simon Brutus s’écria d’une voix éclatante :
— Imprudente ! C’est donc ainsi que tu reconnais ma bonté? Je pourrais te faire arrêter, me venger de ton
LA GUERUE DES PAYSANS. t(5
insolente audace; mais il n’y a plus rien de commun entre nous. Je ne te connais pas!
A ces mots, il repoussa Geneviève loin de lui; une expression terrible se peignit sur son visage; il se tourna vers la mère saisie d’épouvante, et dit :
— Allez, partez d’ici; je suis inexorable. Les balles puniront votre fils de son fanatisme. N’ayez plus d’espoir ; car si c’était possible, et si cela dépendait de moi, il mourrait plutôt deux fois qu’une !
La pauvre mère poussa un cri horrible et tomba foudroyée sur le parquet. Tandis que Geneviève et la sœur se précipitaient vers elle pour lui donner des secours, Simon Brutus ouvrit une porte et quitta la chambre.
Aux cris de détresse de la religieuse entra le caporal qui, déjà de retour, avait repris son poste à la porte de la rue; il apporta de l’eau et du vinaigre, et donna tous ses soins à ces pauvres femmes éplorées.
A peine la mère de Bruno avait-elle rouvert les yeux qu’à la porte par où avait disparu Simon Brutus, parut un autre soldat qui apportait l’ordre de faire partir les trois femmes sur-le-champ et sans le moindre retard.
Il n’y avait aucun moyen de résister à cette injonction ; le c.aporal soutint la mère à demi morte jusqu’à la porte de la maison, et là lui dit un compatissant et sympathique adieu.
L’infortunée mère semblait complètement anéantie; elle s’appuyait, muette et défaillante, sur le' bras de Geneviève et sur l’épaule de la sœur, qui la soutenaient de chaque côté. Les femmes désolées se traînaient en
, pleurant par les rues qui devaient les ramener au Béguinage.
Elles allaient atteindre celui-ci lorsque, pour la première fois, Geneviève prononça quelques paroles. Elle dit d’une voix contenue à l’oreille de la mère de Bruno :
— Ne désespérez pas encore. Le scélérat a dit que la puissance de Dieu ne peut nous venir en aide : il blasphème ; c’est ce que nous verrons ! Puisse Jean découvrir nos amis et revenir à temps!,.. Puisse-t-il réussir dans ses efforts ! Tout n’est pas encore perdu , mère bien-aimée. Peut-être parv’iendrai-Je , moi, à faire ce miracle que le bourreau voulait nous vendre au prix de l’honneur et de la vie. Que le ciel éclaire mon esprit et qu’il fortifie mon cœur... Peut-être une faible jeune fille saura-t-elle sauver le pauvre martyr !
La mère affligée jeta un mourant regard sur Geneviève, et, comme si elle eût perdu tout sentiment, se laissa entraîner, sans répondre un mot, dans l’intérieur du Béguinage.
Non loin d’une des portes d’Hérenthals, qu’on nommait la Porte des Vaches, et qui a disparu aujourd’hui, les Français avaient pris possession d’une maison bourgeoise. On en avait donné la chambre de devant pour corps de garde à une trentaine de soldats chargés de surveiller cette entrée de la ville. Afin d’épargner les sentinelles, ou peut-être à défaut d’endroit plus convenable, on avait déposé sur des bottes de paille les
paysans blessés, dans l’arrière-salle de cette maison. La porte du milieu de cette dernière place s’ouvrait sur le corps de garde, de sorte que les soldats avaient con- I stamment en vue leurs prisonniers.
Il faisait nuit, et une si profonde obscurité régnait dans les rues, qu'à quelques pas de distance on ne pouvait même apercevoir les maisons.
La plupart des soldats de garde dormaient sur des chaises ou étaient étendus par terre, le sac sous la tête. Cinq ou six d’entre eux, assis autour d’une table, jouaient aux cartes. Le sergent se tenait debout et se ‘ promenait à pas lents et de haut en bas dans la chambre. De temps en temps il allait recommander la jigilance à la sentinelle extérieure, ou s’approcliait du gîte des prisonniers pour voir si tout y était tranquille et sûr.
Il n’y avait pas de lumière dans la salle où gisaient les paysans blessés ; mais la lampe du corps de garde éclairait sa partie centrale d'une faible lueur qui permettait de distinguer les contours douteux des prisonniers.
Une douzaine d’hommes, ayant la tête, le bras ou la jambe enveloppés de linges sanglants, y étaient étendus sur la paille. Quelques-uns, à demi sur leur séant, tenaient la main sur les yeux , d’autres jetaient un regard fixe et hagard dans l’obscurité.
Un morne silence régnait parmi ces malheureux ; on eût cru voir un amas de cadavres, si les cuisantes douleurs que leur c.ausalent leurs blessures n’eussent arraché, par intervalles, à deux ou trois de ces pauvres gens, des plaintes déchirantes qui ne rompaient le
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silence que pour le faire paraître plus lugubre ensuite.
bruno était assis dans le coin le plus retiré ; il était adossé à la muraille ; sa tête se penchait lourdement sur sa poitrine et ses bras s’alfaissaicnt sur ses genoux. On n’eût pu dire s’il veillait ou s’il dormait, car ses yeux, bien qu’à demi ouverts , étaient si immobiles et si opiniâlrément fixés sur la paille que rien ne venait trahir en lui un reste de connaissance ou de vie.
L’infortuné jeune homme était assis là depuis bien des heures sans avoir fait le moindre mouvement. A tout ce qui lui avait été dit, consolantes paroles ou insultantes menaces, il n’avait rien répondu, ou témoigné seulemeut par un languissant regard son entière indifférence.
Tous les prisonniers, tant les blessés qui se trouvaient au corps de garde que les autres qui étaient enfermés aux environs du Marché, tous, disons-nous, se savaient condamnés à être fusillés au lever du soleil. Le jugement leur avait été lu sans qu’on leur fît grâce d’un seul de ses barbares considérants.
Sans doute, beaucoup d’entre les prisonniers passaient cette nuit suprême en proie à d’affreuses angoisses et à un terrible accablement; sans doute, ils songeaient avec tristesse à la jeunesse, au village natal, aux parents, aux amis, à la bien-aimée qu’ils allaient quitter pour jamais. La crainte de la mort, quand elle s’approche lentement^ mais sûrement, est un sentiment si naturel à l’homme que le plus courageux ne peut comprimer tout à fait l’instinct inné de sa propre conservation.
La certitude d'une mort imminente n’était néanmoins
pas la cause de rabattement de Bruno. Il avait oublié sa propre condamnation. Les plus cruels serpents déchiraient son cœur... Son père assassiné, sa mère et sa bien-aimée consumées par les flammes, sa patrie plongée dans les horreurs de l’esclavage, l’incroyance et l’impiété triomphantes ! Tout était donc perdu pour lui, — et il pouvait mourir; car on avait anéanti tout co qu’il aimait sur la terre : il ne voyait plus rien au monde qu’il ne haït et ne détestât...
Dans l’excès de son malheur, il vidait, avec une amère volupté, le calice de douleur. Il s’était isolé de tout ce . qui l’entourait, et on eût pu le croire frappé de démence. Mais tandis qu’il était assis contre le mur, silencieux, immobile, le regard fixe, son âme veillait et lui peignait de nouveau les affreuses catastrophes qui avaient frappé lui et les siens. Tout repassait sous ses yeux en scènes vivantes et animées, et cela aussi clairement, aussi distinctement que si les événements mêmes se fussent répétés
Ainsi il entendait les soldats faire feu dans le jardin de la maison paternelle, il voyait une grêle de balles percer le corps de son père; il voyait son sang couler à flots; il frémissait de rage et de désespoir en voyant précipiter le cadavre de son père dans un puits immonde. Tout à coup son imagination le ramenait à Hérenthals, et devant la maison où il avait laissé sa mère et Geneviève. Les flammes serpentaient au-dessus des rues en s’élevant vers le ciel; autour de lui ce n’était que craquements, hurlements, lamentations; mais au milieu de tous ces bruits sinistres, au milieu de cette affreuse
confusion do cris de détresse, il distinguait la voix de sa mère, la voix de Geneviève. Elles appelaient au secours et, comme un cri suprême , lançaient son nom vers le ciel, du milieu des flammes... et lui, lui, il pouvait voir, au milieu de la maison en feu , sa mère et Geneviève courir, les cheveux épars, au milieu de l’ardente fournaise, s’embrasser dans leur désespoir, et, l’œil fixé vei-s le ciel , disparaître enfin sous les débris fumants de la maison écroulée!... Telles étaient, et bien d’autres encore, les épouvantables scènes que son imagination cruellement surexcitée évoquait sous son regard troublé, en renouvelant sans cesse le spectacle de ses malheurs.
Les souffrances qu’éprouvait l’infortuné jeune homme devaient être indicibles; rien d’étonnant donc que cette navrante contemplation l’eût arraché au sentiment de la vie réelle , et le tint comme pétrifié et en démence , plongé dans l’abime des plus poignantes tortures. '
Il voyait, gisant à ses pieds sur la paille , les cadavres consumés de sa mère et de sa bien-aimée; il était encore tout frissonnant et tout pâle, sous l’impression de cette vision lorsque le sergent entra dans la salle, une lampe à la main, et lui dit en français :
— Ah! çè, camarade, que vois-tu donc là dans la paille î Le temps des revenants est passé : la République française les a chassés en Espagne. Montre du courage, mon garçon ; un peu plus tôt, un peu plus tard, il nous faut tous manger des balles.
Bruno jeta sur le sergent un regard languissant et
A GUERRE DES PAYSANS. SSl
vague comme s’il ne l’eùt pas compris, et ses yeux s’abaissèrent de nouveau vers le sol.
— Pauvre garçon! murmura le sergent. N’est pas soldat qui veut. Il a peur : l’épouvante l’a rendu stupide et fou...
Un soldat entra dans la salle et dit à son chef :
— Citoyen sergent, il y a là deux femmes près de la sentinelle; elles demandent la permission de visiter les prisonniers.
— Des femmes 1 des femmes dans mon corps de garde ! s’écria le sergent. Que diable le factionnaire a-t-il en tête? Qu’on renvoie ces femmes... et vite!
— Ce sont des religieuses, des sœurs hospitalières, fit observer le soldat; elles demandent à vous parler...
— Cela change un peu l’affaire , dit le sergent ; mais, nonnette ou non, âme qui vive n’arrivera, sans l’ordre de mon chef, jusqu’à mes prisonniers. Voyons ce que c’est; fais entrer ces femmes... jusqu’à la porte, pas plus loin.
Lui-tnême regagna la chambre de devant; mais lorsque la première religieuse apparut à ses yeux, il s’arrêta stupéfait, fit même un pas en arrière, et murmura avec admiration :
— Oh ! oh ! si toutes les nonnes étaient comme celleci, je crois que je deviendrais un saint!
La première religieuse était vraiment d’une beauté saisissante; sa taille était élégante et svelte, son attitude imposante, son visage d’une angélique pureté et ses yeux pleins de feu.
Elle était suivie d’une sœur dont la physionomie était
S5S ŒUVRES OE HENRI CONSCIENCfi.
douce, mais moins distinguée; celle-ci portait au bras un grand panier, contenant trois ou quatre bouteilles, du pain et de la viande, et des bandages pour panser les blessures.
A l'apparition des deux femmes , les soldats attablés avaient déposé leurs cartes; d’autres avaient quitté leur couche de paille. Tous fixaient silencieusement les yeux sur la noble jeune fille.
Avec une certaine affabilité et même avec respect , le sergent demanda à la première religieuse :
— Eh bien, ma charmante sœur, que désirez-vous?
La religieuse répondit en bon français , et d’un ton
doux et simple :
— Nous sommes des sœurs qu’on a envoyées pour soulager et consoler les blessés. Nous avons déjà visité beaucoup de Français ; la charité, dont nous sommes les humbles servantes, nous ordonne de rendre visite aussi aux pauvres prisonniers. J’ose espérér, citoyen, que vous nous laisserez remplir cette mission.
— Je le voudrais bien, répondit le sergent,» car en vérité il faudrait être un loup ou un tigre pour pouvoir vous refuser quelque chose; mais, ma chère sœur, je n’y puis rien. Les ordres sont formels et sévères : sans permission de l’état-major, personne ne peut approcher des prisonniers.
— J’ai une permission, répondit la religieuse en tirant de sa poche un papier qu’elle tendit au sergent.
Celui-ci l’approcha de la lampe , et dit en se parlant entre les dents :
— Un ordre du général d’introduire les sœurs hospi-
tA GtEftn* DES DAT8AN8.
talières partout auprès des blessés , et de les laisser circuler librement partout où elles le voudront... C’est positif...
Il se tourna vers la sœur qui l’attendait, et dit :
— C’est en règle ; mais je doute si le mot blessés ne s’applique pas seulement aux blessés français.
— Vous faites tort à votre nation , répondit la reli- \ gieuse. Depuis quand les Français sont-ils cruels et sans pitié vis-à-vis d’un ennemi vaincu, et surtout vis-à-vis de malheureux blessés?
— En effet, dit le sergent en souriant avec un certain orgueil; je vois que vous nous connaissez : terribles à la guerre, bons enfants après la bataille, toujours prêts à rendre service aux femmes et aux malheureux; nous voilà. Le général ne peut l’avoir entendu autrement. Mais, mes sœurs, les hommes qui sont là n’ont plus besoin de rien; dans quelques heures ce sera fini d’eux.
Je vais cependant vous conduire auprès d’eux, et même vous éclairer. Venez, suivez-moi , il ne fait pas gai dans * ce tombeau-là; après cela, vous y êtes habituées, vous ne voyez rien autre...
Il prit la lampe et fit signe aux soldats de rester dans le corps de garde ; suivi des deux sœurs, il entra dans la salle des prisonniers , et tint la lampe élevée pour qu’elles pussent mieux y voir.
La première religieuse s’arrêta un instant à contempler les prisonniers. Son cœur crut se briser quand elle aperçut l’infortuné Bnmo affaissé dans un coin , la tête courbée presque sur les genoux, anéanti par la souffrance et comme pétrifié par la douleur; il parut même
35i OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE,
insensible à la soudaine apparition de la lumière dans la sombre prison.
Elle réprima promptement son émotion , et alla vers les blessés qui se trouvaient le plus loin de B^o. Â chacun d’eux elle adressa quelques paroles de consolation, mais si bas que le sergent ne put saisir qu’un murmure doux et étouffé. Elle réconforta les plus affaiblis par un verre de vin , donna à ceux qui avaient faim du pain et de la viande, et disposa mieux les bandages de quelques blessures.
Le sergent, qui s’était arrêté près de la porte avec la lampe, murmurait à part lui :
— Belle et généreuse tille ! Ça ferait un fameux chirurgien de bataillon... Comme elle y va avec les bandages et les linges.
A mesure que la charitable sœur approchait du coin où se trouvait Bruno, ses mouvements étaient plus précipités. Le sergent crut même remarquer qu’elle tremblait; et il lui sembla qu’à son entrée elle n’était pas aussi pâle que maintenant ; mais il attribua le premier fait à la compassion, et le second à la lueur jaunâtre de la lampe.
Conmie elle faisait un pas pour se rapprocher de Bruno, le sergent lui dit :
— Ma sœur, laissez ce pauvre diable en paix. Il a le cerveau brûlé; il est fou, et ne vous comprendrait pas. De toute la journée il n’a ni mangé , ni bu , ni parlé. Ce sera le plus heureux de tous : il mourra sans s’en, douter.
Mais la religieuse parut ne faire aucune attention à
cette remarque; elle alla droit au jeune homme, se pencha vers lui, prit entre ses mains la tête du blessé, qui était enveloppée de linges , et lui dit quelques mots à l’oreille.
Bruno, comme frappé d’une secousse terrible, se dressa debout, tout frémissant, et s’écria avec égarement :
— Geneviève ! Geneviève !
- Silence, silence ! assieds-toi et tais-toi ! murmura la jeune fille d’une voix sourde et impérieuse... Silence, tu sauras tout...
Et avec une force irrésistible elle repoussa son bienaimé tout tremblant jusqu’à ce qu’il eût repris sa première altitude.
- Il paraît que ce pauvre fou vous connaît, dit le sergent. Vous vous appelez donc Geneviève? C’est un joli nom.
— Il se trompe, répondit la jeune fille; le malheureux garçon croit probablement que je suis sa sœur. Il me semble que ces linges qui entourent sa tête compriment trop sa blessure; cela enflamme son cerveau. Un nouveau bandage soulagera ses souffrances.
— Ma mère ! s’écria Bruno avec anxiété en la regardant fixement dans les yeux. Ma pauvre mère! parle! oh ! parle !
— Silence! répondit la jeune fille; je ne puis te connaître. Tais-toi, je te réjouirai par de bonnes nouvelles.
Tandis que Bruno, stupéfait et tremblant, attachait toujours sur elle des yeux interrogateurs , elle se mit à défaire la bande qui entourait sa tête et échangea à
haute voix avec lui plusieurs paroles insignifiantes : ellô le faisait même souvent en français pour ôter au sergent tout soupçon ; mais en même temps elle trouvait moyen de dire aussi des choses qui firent battre de bonheur le cœur du jeune homme, et amenèrent sur son visage un étrange et radieux sourire. Le sergent s’estima plus sûr qu’auparavant qu’il était un insensé.
Quand Bruno sut tout ce que Geneviève avait à lui dire, le nouveau linge se trouva fixé autour de sa tête. La jeune fille lui donna un ordre, il s’étendit sur la paille et la laissa s’éloigner sans le moindre témoignage de reconnaissance et même sans paraître encore jeter les yeux sur la religieuse.
Arrivée dans le corps de garde, Geneviève dit au sergent :
— Citoyen, je dois sortir de la ville pour aller voir une pauvre femme qui est danger de mort. Ayez la bonté de me faire ouvrir la porte.
Le visage du servent s’assombrit et il parut réfléchir profondément :
— Nous avons l’ordre le plus sévère de n’ouvrir la porte pour personne, grommela-t-il; vous m’obligeriez beaucoup, ma sœur, si vous vouliez renoncer à cette course.
— Cela m’est impossible, citoyen ; j’ai aussi des supérieures à qui je .dois obéissance; et d’ailleurs l’ordre de votre général ne suffit-il pas? N’est-il pas assez formel? Tenez, veuillez le relire encore une fois, je vous en prie.
Le chef prit l’écrit, considéra attentivement la signa-
ture et le cachet, el lut à haute voix en ayant l’air de consulter les soldats qui l’entouraient :
— Laisseront passer librement les citoyennes
sœurs de Vhôpital partout où elles se présenteront. Partout! C’est par la porte aussi ! Eh bien, suivez-moi, je vous ouvrirai la porte. Resterez-vous longtemps dehors, ma sœur, et rentrerez-vous en ville de ce côté-ci? Je préviendrais mes hommes en ce cas , pour qu’ils ne vous fissent pas attendre inutilement.
— La pauvre femme que nous devons visiler demeure à près d’une lieue d’ici, répondit Geneviève. Je pense que nous pourrons être de retour dans deux heures.
— Et vous osez vous risquer ainsi, seule avec votre compagne, dans la plus profonde obscurité et sur un chemin désert? J’admire votre courage, ma sœur; ne craignez-vous pas d’ètre attaquées par quelques-uns de ces brigands?
— Les brigands ne se hasarderont pas si près d’Hércntbals; et, quoi qu’il arrive, Dieu veillera sur nous parce que nous pratiquons la charité en son nom.
— Voilà de belles paroles en vérité, remarqua le sergent, mais s’il s’y joignait ime douzaine de fusils français, je m’y fierais davantage... Allons, bon voyage, ma sœur, je souhaite qu’il ne vous arrive pas malheur. A votre retour criez à la sentinelle : sœurs de charité) ce sera pour nous le mot d’ordre pour vous reconnaître.
Après quelques remerciements, Geneviève et sa cousine Catherine franchirent la porte de la ville et s’enfoncèrent d’un pas rapide dans les ténèbres.
Elles restèrent assez longtemps sans parler, et suivi-
rent le chemin avec une précipitation extraordinaire, jusqu’à ce que sœur Catherine, ne pouvant continuer, s’arrêtât en disant à Geneviève :
— Cousine, cousine, je n’en puis plus. Reposons-nous un peu... Vous courez tellement que je puis à peine respirer!
— Ah, chère Catherine, dit Geneviève d’une voix suppliante, pour l’amour de Dieu, hâtons-nous; nous sommes en retard sur l’heure indiquée. Puisez force et courage dans la pensée que la vie de malheureux martyrs sera la récompense de nos fatigues.
— Oui, oui, répondit la religieuse tout hors d’haleine; personne ne peut faire l’impossible, dût-il par là gagner le ciel.
— Parlez plus bas, chère cousine, dit Geneviève, les arbres mêmes ne doivent pas savoir pourquoi nous sommes ici... Allons, je vous donnerai le bras et vous rendrai ainsi la marche plus facile.
Les deux femmes se remirent en route.
Un peu plus loin, sœur Catherine entendit tout à coup un frôlement de feuilles dans le taillis de chênes qui avoisinait le chemin. Elle s’arrêta aussitôt toute tremblante.
— Qu’avez-vous, cousine? demanda Geneviève. Vous tremblez? Voyez-vous quelque chose?
— Ah ! qui pourrait y voir dans cette épouvantable obscurité? dit sœur Catherine avec un profond soupir. J’entends bouger les branches, là, dans le taillis; je suis inquiète, j’ai peur...
— N’est-ce que cela? répondit Geneviève en enlraî-
LA GUKhHK DES PAYSANS. 85t
nant sa compagne... Venez, c’est le vent qui passe dans les arbres.
Elles marchèrent de nouveau pendant un certain temps jusqu’à ce que Catherine estimât le danger assez éloigné et pût respirer librement. Elle reprit alors :
— Vous n’avez donc peur de rien, vous, Geneviève? Si c’eût été un homme, un voleur de grand chemin î
— Eh bien, chère cousine, j’eusse défendu et vous et moi...
— Pensez-vous cela, vraiment? N’êtes-vous donc pas une femme comme les autres? Et que peuvent faire deux pauvres filles contre un homme armé?
— Voyez- vous, Catherine, je suis une femme comme les autres; mais l’œuvre que je me suis proposé d’accomplir demande l’habileté et le courage d’un homme. J’espère que Dieu m’accordera l’une et l’autre. Un homme seul ne me ferait pas trembler : je porte aussi des armes sur moi...
— Ciel ! s’écria sœur Catherine avec effroi, vous pourriez verser du sang? J’accepterais plutôt la mort pour moi-même...
— Ceux qui sont bons et faibles devraient donc toujours courber la fête sous le pied des méchants et des oppresseurs? s’écria Geneviève avec indignation; et cela sans se défendre, comme si l’esclavage et l’éternelle persécution étaient leur sort naturel ! Ah les hommes se vantent de leur courage, et vraiment Dieu les a doués de force d’âme et d’intrépidité; mais, cousine Catherine, si le nombre des lâches n’était pas plus grand que celm des courageux, la perversité pourrait-elle si souvent in-
sulter impunément à Dieu et fouler aux pieds l’humanité? Oh si j’étais homme, et si les autres hommes me ressemblaient ! le sol où je suis née engloutirait ses oppresseurs!... Mais les hommes, Catherine ! les hommes sont la plupart avides et intéresses; tandis que les uns combattent le mal , les autres cherchent dans ce mal leur propre avantage !...
Cette manière de raisonner parut à la sœur Catherine si étrange et si inconcevable qu’elle ne suscita de sa part aucune observation; suspendue au bras de sa compagne, elle continua à marcher silencieusement dans l’obscurité.
Au bout de quelque temps elle demanda :
— Mais, Geneviève, n’y sommes-nous pas encore? Je tombe presque de fatigue.
— Vous devez le savoir mieux que moi, puisque c’est vous qui devez me conduire. Neerbuel est-il encore loin?
— Encore à quelques portées d’arbalète. S’il ne faisait si noir nous verrions déjà les premières maisons.
— Ah ! Et pourquoi ne me prévenez-vous pas? Je dois prendre gai'de et faire attention. Nous allons marcher lentement à cette heure.
A peine avait-elle prononcé ces mots que sœur C atherine lui jeta les bras au cou et poussa un cri étoufle en montrant du doigt dans les ténèbres, sans dire un mot.
— Que voyez-vous? demanda Geneviève troublée.
— Là, dans le fossé... une ombre noire qui bouge!... un homme !
Au même instant s’élevèrent du fossé les accents con-
LA GUEKRE DES PAYSANS. SSl
tenus d’une chanson populaire, comme si c’eût été un signal de reconnaissance. C’en était un en effet, car Geneviève dit à sa compagne :
— Rassurez-vous ; cet homme attend ma venue. Suivez-inoi, ils sont là.
La jeune ülle chanta à son tour d’une voix contenue quelques notes de la chanson. L’homme sauta hors du fossé; Geneviève alla à sa rencontre, et lui serrant chaleureusement la main :
— Oh! Jean, dit-elle, mon bon ami, tout va bien. Je l’ai vu et je lui ai parlé; il est emprisonné près de la Porte-aux-Vaches ; le sergent de garde m’a laissée entrer. Si vous avez avec vous des hommes courageux, il est sauvé 1
— A une pointée d’arbalète d’ici, il y en a une cinquantaine qui sont cachés dans le taillis, répondit avec joie Jean le domestique. Oh ! Geneviève, puissions-nous réussir ! puissions-nous délivrer notre bon Bruno des mains de ces bourreaux !
— N’en doutez pas, dit la jeune fille avec une ferme confiance. Dieu est avec nous; il me l’a déjà bien évidemment prouvé ! Maintenant il nous faut, d’abord et avant tout, mettre ma cousine en sûreté ; ce n’est qu’à cette condition qu’elle a consenti à me suivre. Elle demandera ici l’hospitalité chez un fernüer de son couvent, et restera cachée chez lui... Bonne cousine, indiqueznous la ferme.
Sœur Catherine prit un sentier qui les conduisit bientôt devant une habitation de paysan à la porte de Uiquelle elle frappa. Après avoir échangé quelques pa-
OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE, rôles avec le fermier, qui avait paru à une fenêtre de 1 étage, elle fut introduite et souhaita à sa cousine une heureuse réussite.
Dès que la porte fut refermée Jean prit à gauche de la ferme, saisit la main de Geneviève et lui dit :
— Venez vite, et dites-moi ce qu’il nous faut faire pour réussir dans notre tentative.
J ai songé à tout chemin faisant, répondit la jeune fille. La prison de Bruno touche presque à la porte, de sorte que nous n’aurons pas à pénétrer avant dans la ville. C’est Dieu même qui en a disposé ainsi. Je sais ce qu’il faut dire pour que la porte s’ouvre. Voici maintenant ce que vous avez à faire : vous approchez avec vos hommes jusqu’à quelques portées d’arbalète de la ville; vous les faites ramper sur le sol dans l’obscurité jusqu’au pied des fortifications. Je vais seule en avant, je fais ouvrir la porte; mais vous ne bougez pas encore, car la porte pourrait se refermer avant que vous l’eussiez atteinte. Je ferai accroire au chef que quelque chose nous a fait peur et que ma sœur est encore en amère. Pendant qu’il ira voir au-devant d’elle, j’appellerai : Sceur Anne! sœur Anne! Sur ce mot-là vous vous levez, vous franchissez la porte, vous vous emparez du corps de garde, et vous délivrez les prisonniers... Le reste dépend du courage de vos hommes.
Votre projet est bon, il est excellent, ma chère Geneviève, répondit le domestique; moi aussi je commence à espérer maintenant, une joyeuse attente fait battre mon cœur. Venez, hâtons-nous, et ayez confiance dans l’intrépide résolution de nos hommes ; Karel du
— J— -- — jy— ik
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Lion les a choisis et rassemblés lui-même. Il y en a aussi cinq ou six d’Hérenthals qui connaissent parfaitement les chemins et les bois... Ils sont cachés, à une centaine de pas d’ici, dans le taillis. .
Il porta deux doigts à sa bouche et ht entendre un son aigu et prolongé. A peine ce signal était-il donné que l’on entendit le feuillage s’agiter, et bientôt cinquante hommes, armés de fusils et de sabres , se trouvèrent autour du domestique.
Ceux qui étaient de Waldeghem , mais surtout Karel du Lion , serrèrent la main de la jeune fille d’une affectueuse étreinte, et s’efforcèrent de la consoler en lui exprimant leur vif désir d’engager la lutte. Jean coupa court bientôt à cet entretien, et fit part à tous du projet de délivrance tel que Geneviève l’avait conçu.
Les jeunes gens d’Hérenthals furent placés à l’avantgarde afin d’indiquer la route à suivre à travers le bois et les buissons. On partit immédiatement dans la direction de la ville.
Les amis de Bruno marchaient d’un pas rapide dans les ténèbres, en gardant le silence le plus absolu, et en se suivant de près les uns les autres, le long des haies et des fossés; ils dirigeaient leur marche de façon à ne rencontrer aucune route ni grand chemin.
Quand, après une bonne demi-heure de marche, ils approchèrent de la viHe, leur marche se ralentit. Ou recommanda un silence plus profond encore ; il fallut , en marchant , toucher le sol avec précaution et éviter, autant que possible, tout bruit de branches ou de feuilles.
Un peu plus loin encore, tous se couchèrent à plat ventre et se mirent à ramper comme des reptiles jusqu’au pied des fortifications. <
Sur ces entrefaites, Geneviève avait gagné la grand’route, et elle se tint cachée quelques instants dans une sapinière, afin de laisser aux hommes qui la secondaient le temps de se rapprocher de la ville. Bientôt elle se porta en avant, et, chemin faisant, elle vit les amis de Bruno étendus sur le sol , au bord du chemin , comme des ombres noires ou des cadavres inanimés ; pas un ne bougea sur son passage. Tout était donc prêt, chacun était à son poste.
Arrivée à quelques pas de la porte, la jeune fille cria d’une voix évidemment eflrayée :
— Sœurs de charité ! sœurs de charité !
La sentinelle alla vers le sei^ent, qui s'était endormi la tète sur la table, et l’éveilla.
— Citoyen sergent, dit-il, les religieuses sont de retour. Elles demandent à rentrer.
— C’est bien , répondit le sergent en se frottant les yeux, nous allons voir.
— Elles sont pressées, fit observer le soldat; il me semble qu’elles ont peur.
Le sergent prit la clef et suivit la sentinelle jusqu’à la porte; il mit la bouche contre le guichet, et demanda en s’adressant au dehors :
— Qui est là?
— Sœurs de charité ! répondit-on.
— Est-ce vous, ma sœur? demanda-t-il de nouv’eaii.
— C’est moi, moi qui suis sortie tout à l’heure par cette
Dicii- d by GoogI
porte ; mais dépéchez-vous, citoyen, j’ai grand’peur.
Le sergent ouvrit la porte, mais si peu que Geneviève eftt à peine pu passer. Aussi resta-t-elle en dehors en disant avec une feinte frayeur :
— Oh! citoyen, attendez un peu, je vous en prie; ma sœur accourt là-bas dans l’obscurité. Deux hommes nous ont poursuivies jusqu’ici : nous nous sommes sauvées; ma sœur est encore en arrière, je l’entends : elle n’est plus loin.
Trompé par ces paroles, le sergent ouvrit la porte davantage, et rejoignit Geneviève au dehors. 11 s’efforça de voir dans l’obscurité sur le chemin , et dit à la jeune mie:
— Mais je n’entends rien. Votre sœur sera tombée dans les mains des brigands. Nous attraperons bien demain ces coquins-là.
— Non, non, elle vient, reprit la jeune fille; et élevant la voix, elle cria : Sœur Anne ! sœur Anne 1
Çt, tout en poussant ce cri , elle s’élança sur la route obscure.
— Que faites-vous? que faites-vous? s’écria le sergent; je ne puis rester ici...
11 n'eut pas le temps de finir la phrase. Cinquante hommes surgirent tout à coup dans les ténèbres; tout en rampant ils s’étaient tellement rapprochés du sergent que celui-ci ne les aperçut qu’au moment où il était déjà entre leurs mains.
On le bâillonna, on lui tint bras et jambes pour l’empêcher de faire aucun mouvement, et on l’entraina loin de la porte de l’autre côté du chemin, sans qu’il lui fût
possible de donner le moindre éveil à ses camarades.
Aucun des paysans n’avait prononcé un mot ni fait le moindre bruit.
Tandis que cinq ou six d’entre eux tenaient le sergent étendu sur le sol, les autres, toujours silencieux, se précipitèrent à travers la porte, tombèrent sur le factionnaire et envahirent le corps de garde.
Les soldats, qui avaient entendu quelque bruit à la porte de la maison , s’étaient jetés sur leurs armes et allaient s’élancer au dehors lorsque l’invasion des paysans vint les en empêcher.
On tira quelques coups de fusil ; une lutte s’engagea pendant quelques instants au sabre et à la baïonnette ; mais, déconcertés par cette surprise et succombant sous le nombre des ennemis, les Français furent bientôt sabrés ou désarmés. Cependant, tout en combattant, deux ou trois soldats avaient gagné la rue et étaient allés donner l’alarme sur le Marché.
Les coups de fusil avaient déjà éveillé les soldats campés près de l’Hôtel de Ville ; les tambours et les trompettes faisaient entendre le terrible appel aux armes, et une foule de soldats s’élançaient du Marché vers la porte.
Mais les paysans n’avaient pas non plus perdu leur temps; ils avaient emporté les captifs de leur prison et se précipitaient triomphalement à travers la porte au moment où les premières bandes de soldats apparaissaient au loin.
Geneviève attendait à quelque distance de la porte. Dès qu’elle entendit la voix de Bruno, elle vola à sa
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rencontre et se suspendit à son cou à demi morte de joie. Ses larmes coulèrent partor. ents; elle lui prodigua les paroles de bonheur et de tendiv^e , et remercia Dieu par une ardente prière...
Bruno allait à son tour témoigner à sa couragtmse amie tout l’amour, toute la reconnaissance qui inondaient son cœur, lorsque une vingtaine de balles qui passèrent en siflant sur leurs têtes et les sauvages cris de vengeance des soldats leur firent comprendre qu’ils n’étaient pas encore hors de danger.
— Dans le bois! dans le bois! s’écria Karel du Lion, et tous s’élancèrent au bout du chemin dans le taillis.
Avertis par ce cri, les soldats tirèrent dans la direction indiquée. Ils se déployèrent rapidement le long du chemin et pénétrèrent dans les taillis et dans le bois. Longtemps encore on entendit çà et là des coups.de feu.
Enfin, après d’infructueuses recherches, les officiers ordonnèrent la retraite. Tambours et trompettes rallièrent les soldats; on rentra dans la ville, la porto fut fer^ mée, et tout redevint au dehors calme et silencieux.
Le corps principal des paysans, ou, comme les Français le nommaient, la grande bande des brigands se trouvait, au lever du soleil, dans un lieu boisé, à deux lieues environ de la ville de Diest.
Bien qu’on n’aperçût en cet endroit que de rares pelo-
tons d’hommes armés qui, comme des sentinelles perdues, étaient placés aux coins des champs et au bord des haies, il était facile de deviner qu’une foule d’insurgés remplissait la forêt, car au-dessus des arbres planait un murmure sourd et confus comme le lointain mugissement d’une mer agitée.
Et en effet, à l’abri de la forêt, cinq mille hommes au moins étaient répandus dans les sentiers ou réunis dans les clairières.
Celui qui eût pénétré dans le bois, pour sonder d’un œil curieux ce qui s'y passait, se fût étonné à juste titre de l’aspect étrange de cette multitude de gens venus de tous les points du pays.
11 aurait vu d’abord, dans ime plaine découverte, trois à quatre cents paysans chevaucher à la suite les uns des autres et, sous le commandement d’un officier, se réunir, tourner bride, trotter, tellement que la terre humide volait dans les airs.
C’étaient les cavaliers de l’armée des patriotes qui dressaient leurs chevaux de labour aux évolutions militaires.
Ce spectacle était passablement singulier : la plupart, à cheval sans selle et vêtus de la blouse bleue des campagnards, ces cavaliers eussent fait au spectateur l’effet de paysans qui s’amusaient à quelque kermesse, si le long sabre qui brillait dans leur main et les pistolets passés à leur ceinture ne l’eussent averti qu’il s’agissait de choses plus sérieuses.
Un peu plus loin, au milieu d’une centaine d’hommes rang»'s comme une escorte, se trouvaient de nombreux
chariots déjà attelés et prêts à se mettre en marche. On pouvait en remarquer quelques-uns sur lesquels flottait un petit drapeau avec cette inscription : Poudre; d’autres étaient chargés de fusils neufs et de sabres^ si bien qu'on en pouvait conclure que les paysans avaient en abondance des munitions de guerre.
De cet endroit on entendait retentir^ derrière un massif d’aunes, des clameurs extraordinaires qui, par moments, montaient bruyamment vers le ciel, puis cessaient pour recommencer, un instant après, avec une nouvelle énergie.
Il y avait là une espèce de prairie, couverte d’hommes de tout âge et de toute condition. Il y avait déjà quelque discipline dans cette multitude, on pouvait le reconnaître aux fusils disposés en faisceaux, de sorte qu’au premier appel, chaque di’apeau pouvait retrouver son poste, chaque homme son arme. Quelques femmes et enfants, mais en petit nombre, se montraient aussi au loin à travers les taillis.
Le bruit qui retentissait par intervalles au milieu des arbres avait une cause particulière. Au milieu de la prairie, sur un chariot chargé de vivres, se tenait un homme qui, avec grand renfort de gestes, adressait une harangue à ceux qui l’entouraient. Ce qu’il disait devait réjouir la foule et l’enthousiasmer, car, chaque fois qu’il avait fini une phrase, les auditeurs battaient des mains et confirmaient ses paroles par mille exclamations diverses. Il leur parlait de la patrie et de la foi, des sansculottes et de l’impiété, de bataille et de triomphe, de délivrance et de liberté...
En entrant plus avant dans la forêt, on eût atteint l’endroit oii les officiers d’état-major de l’armée étaient réunis en conseil de guerre.
Le général Constantin de Roumiroir, Bruxellois de distinction, assis au bord d’un fossé profond, tenait sur ses genoux une carte du pays ; les autres officiers étaient assis des deux côtés du fossé et écoutaient attentivement ce que leur disait le général.
On concertait la prise de la ville de Diest et l’on s’efforçait de calculer sur la carte de quel côté il serait le plus facile de surprendre cette place forte.
Les officiers paraissaient satisfaits et pleins d’espoir; ils saluaient souvent par d’enthousiastes acclamations les paroles du général de Roumiroir.
Plus avant encore, aussi loin que s’étendait la forêt avec ses nombreuses clairières, campaient, épars, des détachements de l’armée des patriotes.
Les habitants de Waldeghem s’étaient établis dans un champ bordé de chênes bas et rabougris. Ils étaient au moins trois fois aussi nombreux que lorsqu’ils avaient quitté le Zandberg, poursuivis par les Français.
La captivité de Bruno, sa miraculeuse délivrance et surtout son intrépidité au combat lui avaient fait une renommée. Un assez grand nombre de jeunes gens de la Haute Campine étaient venus se ranger sous ses ordres, si bien qu’autour de son drapeau se groupaient plus de deux cents hommes courageux auxquels il commandait comme capitaine.
Karel du Lion, nommé capitaine en second, était occupé en ce moment à exercer ses hommes à charger
leurs armes. Depuis la veille seulement ils avaient reçu des cartouches confectionnées, et il fallait qu’on leur enseignât à s’en servir avec rapidité.
Karel avait aligné ses hommes; il commandait, courait, criait, rectifiait avec autant de gravité et de zèle que s’il n’eût jamais fait autre chose en sa vie. Chaque parole qu’il prononçait était un encouragement; il enflammait tellement la bravoure de ses compagnons par ses belliqueuses allocutions, que tous les veux rayonnaient d’espoir et d’ardeur.
Au milieu de cette troupe s’élevait un drapeau singulier. Il était fait d’un morceau de toile blanche, probablement la moitié d’un drap de lit. Sur ce drap était peinte en rouge de sang une grande croix avec cette inscription : Pour Dieu et pour la pairie! Il était facile de voir que ce drapeau n’était nullement l’oeuvre d’un artiste. Karel l’avait fait à lui tout seul, et, à défaut de pinceaux, y avait appliqué la couleur avec la main; cependant, tel qu’il était, il avait une signification claire et saisissante, et sa vue jetait l’espoir et le courage dans le cceur des jeunes gens.
Geneviève était assise à l’une des extrémités du champ, à côté du vieux curé de Waldeghem.
La jeune fille avait quitté les vêtements religieux et repris le costume campinois.
Le curé lui parlait; mais elle semblait distraite par une pensée qui l’obsédait, et tournait sans cesse la tête du côté de la plaine où le terrmn, s’élevant peu à peu, finissait par former une colline.
A cinq ou six pas de Geneviève se trouvait le brasseur.
père de Simon, la tête penchée dans ses mains et immo* bile comme s’il eût été plongé dans un profond sommeil.
— Pauvre père! dit le curé en soupirant et en jetant sur le brasseur un regard de commisération. Sa douleur est inexprimable. Soyez-en sûre, Geneviève, le malheureux homme en mourra. Hier soir et pendant une partie de la nuit, j’ai fait et dit tout ce qui m’était possible pour le consoler... L’idée que son fils est un des chefs de nos persécuteurs est pour lui un affreux martyre ! et ce qui s’est passé à Hérenthals lui a percé le cceur plus cruellement encore...
— Et ce n’est pas sans raison, mon vénérable père, répondit la jeune fille; il craint que son fils n’ait fait mettre à mort la mère de Bruno...
— Bruno paraît le redouter aussi, reprit le prêtre; mais toi, Geneviève, tu es bien sûre, n’est-ce pas, qu’elle se trouvait en sûreté avant que nos gens ne délivrassent leur malheureux ami ?
— Tout à fait sûre, mon père. Personne ne pouvait découvrir l’asile où on l’a conduite. Tout était calculé d’avance; on aurait imputé la faute tout entière à ma cousine Catherine, et d’ailleurs...
— Vous pâlissez, Geneviève! qu’est-ce qui vous fait peur?
— Rien, mon père; je croyais entendre la voix de Bruno.
— N’avez-vous pas dit tout cela à Bruno, qu’il est si inquiet et si alarmé ?
— Je le lui ai dit, mon père; dans le premier moment
il m’a cru et s’est même nyoui des nouvelles que je lui annonçais. Ce n’est que depuis ce malin, à mesure que le jour est venu, que l’inquiétude s’est emparée de lui, parce que Jean ne revient pas. Moi-même je commence à craindre, et je dois faire effort sur moi pour maîtriser mon anxiété croissante.
— Au fait, Geneviève, l’inquiétude de Bruno n’est peut-être pas sans fondement. Les Français parcourent continuellement la Campine dans tous les sens. Il faut que Jean échappe à mille dangers avant d’arriver jusqu’ici; ces soldats étrangers sont si cruels...
Geneviève laissa tomber la tête sur sa poitrine, pAlit, soupira, et reprit d’une voix tremblante d’émotion :
— Dieu sait si le pressentiment du brasseur ne nous annonce pas un nouveau malheur. O mon père, ce serait trop! Bruno n’a pas mérité cette affreuse destinée !
Le prêtre secoua tristement la tête :
— Mon enfant, dit-il, espérons dans la bonté de Dieu. La croix dont il a chargé nos épaules est lourde et pénible à porter. Cependant , Geneviève , courbons-nous humblement sous le poids de son bras. Quoi qu’il puisse arriver, que sa sainte volonté soit faite !
— Pauvre Bruno! dit la jeune fille d’une voix plaintive. Depuis une heure, il court de tous côtés comme s’il était chassé par une mortelle anxiété. 11 est, bien sûr, maintenant là-haut sur la colline à épier le retour de Jean. Je connais son cœur trop sensible; je pénètre sa douleur, son inquiétude...
A peine eut-elle dit ces mots qu’elle se leva vivement,
in COUVRES DE HENRI CONSCIENCE,
et saisissant la main du prêtre elle le força de se lever ^ aussi en s’écriant avec joie :
— Voyez, voyez là-bas sur la colline ! Bruno nous appelle ! Les voilà ! les voilà !
Le brasseur parut s’éveiller et regarda la jeune fille d’un air interrogateur :
— Vite, vite, lui dit-elle; Bruno nous appelle: sa mère vient !
Cette nouvelle fit trembler d’émotion le brasseur; mais elle dut le réjouir profondément , car un radieux sourire éclaira son visage. Il s’élança à la suite du prêtre et de la jeune fille.
Lorsqu’ils atteignirent le sommet du coteau , ils virent au loin Bruno courir de toutes ses forces , et bientôt se jeter au cou d’une femme qui , en compagnie d’un homme âgé, arrivait sur la route.
— Sa mère ! sa mère ! s’écria Geneviève qui descendit la colline en courant.
Elle aussi jeta ses bras au cou de la vieille femme émue , en accompagnant ses caresses d’exclamations de joie.
Bruno ne pouvait parler; égaré par le bonheur, il contemplait sa mère et baignait son sein de larmes ardentes.
Enfin, il recouvra la voix ; il leva les bras et les yeux au ciel, et s’écria avec enthousiasme :
— Merci , merci , ô mon Dieu, de ce que vous m’avez du moins laissé ma mère ! Que votre nom soit béni pour ce bienfait !
Un nouvel embrassement coupa court à sa prière.
— Bruno, Bruno, dit la mère, ali ! notre sort est bien amer ! J’ai souffert comme personne n’a peut-être jamais souffert. Mais je suis si heureuse maintenant ! Âh ! tu allais mourir ! déjà tu étais désigné pour le supplice... et ta mère te retrouve vivant et libre !
Elle se tourna vers Geneviève, lui saisit les deux mains , et s’écria avec l’accent d’une fervente reconnaissance :
— Geneviève, admirable fille, c’est à toi que nous devons ce bonheur. Ce que mes larmes de sang n’ont pu obtenir, ta prudence et ton courage l’ont accompli. Sois bénie; que Dieu reporte sur toi toutes mes prières. Puisses-lu, toi, du moins, trouver ici-bas la paix et la digne récompense de ta généreuse conduite !
Le curé et le brasseur arrivaient en ce moment auprès de Bruno et de sa mère ; le premier serra la main de la mère et du fils; le second contempla d’un œil attristé le spectacle de cette joie universelle, etcourba la tête comme s’il eût éprouvé un sentiment de confusion. Le bonheur qui rayonnait sur toutes les physionomies lui fit sentir plus vivement encore que son fils à lui était la cause de tout ce qu’avaient souffert ces pauvres gens; et bien qu’il se réjouît peut-être plus encore que les autres du retour de la mère de Bruno, la vue des effusions de l’amour du jeune homme lui brisa le cœur. Elle, du moins, avait un fils qui l’aimait et dont le tendre attachement l’indemnisait de ses souflrancesl...
Tous revinrent vers le camp. Un léger bandeau ceignait encore le front de Bruno sous son chapeau ; mais sa blessure ne devait plus guère le faire soufh’ir, car la
ila OEUVRES DK HENRI CONSCISNCE.
joie la plus sereine brillait sur son visage, et tous ses
mouvements étaient vifs et énergiques. Il marchait à
côté de sa mère et pressait une de ses mains dans les
siennes.
Le curé cheminait à côté du domestique. Celui-ci répondit à une question du prêtre :
— Oh ! ma tâche n’était pas difficile. Il n’y a plus de sans-culottes à Hérenthals. J’ai trouvé la mère de Bruno à l’endroit que Geneviève m’avait indiqué. Après notre attaque de la prison, on a effectivement accusé les sœurs hospitalières; mais, comme sœur Catherine avait disparu, on a pu, avec une grande apparence de vérité, lui imputer le fait à elle seule. Voilà la chose; le général a été très-fâché d’abord, mais cela en est resté là...
Le domestique se rapprocha du prêtre pour ne pas être entendu par le brasseur, et dit à voix basse :
— Simon Brutus a fait fouiller de fond en comble tout Hérenthals pour trouver la mère de Bruno ou quelqu’un de nous. Vous pouvez penser, mon révérend père, quel sort ce scélérat réservait à ceux qu’il eût découverts... Mais Dieu y a pourvu... Il ne faut pas vous étonner que je ne sols pas arrivé plus tôt ici... En route nous avons aperçu de loin une colonne mobile , et nous avons dû pendant plus de deux heures marcher péniblement dans le bois et au milieu des taillis.
Le domestique échangea encore quelques paroles avec le vieux prêtre, jusqu’à ce qu’ils atteignissent l’endroit où étaient campés les hommes de Waldeghem. Bruno fit asseoir sa mère au bord du champ et entama avec elle, Geneviève et Jean une calme, mais émou-
Là GÜ£nRË D£S PAYSANS. iTt
vante conversation, que venaient interrompre par moments des démonstrations extérieures d’atTection et de reconnaissance.
Oublieux du reste du monde, ils savouraient depuis quelque temps le bonheur inespéré de se revoir, quand un homme à cheval traversa la plaine au grand galop et vint s’arrêter devant Bruno en lui criant :
Capitaine , les espions sont de retour ; tout est en règle. Tout à l’heure vous entendrez battre le tambour. A ce signal , vous conduirez vos hommes hors du bois et vous les rangerez sur la grand’route. Le général vous fait dire que vous ayez à tenir avec votre détachement un poste d’avant-garde.
Le cavalier éperonna son cheval et disparut comme une flèche derrière un massif de chênes.
Bruno prit congé en toute hâte de sa mère et de Geneviève , il donna aux domestiques quelques instructions nouvelles, et courut à ses hommes qui étaient encore occupés à s’exercer au maniement des annes sous le commandement de Karel.
Les deux femmes se levèrent, et Jean les guida dans les taillis.
La joie, le courage, l’enthousiasme, rayonnaient sur le visage de Bruno. Aussi , dès que ses hommes l’aperçurent et lurent dans ses yeux l’espoir du succès , ils saluèrent son arrivée par de joyeuses acclamations.
Il s’approcha de Karel et, lui serrant la main :
— Oh, mon hon ami, lui dit-il, mon courage est revenu ! Maintenant mon cœur bat librement, le sang çoule ardent dans mes veines ! Nous allons à la bataille :
l'ennemi saura que Bruno est heureux... Réunis nos hommes autour de moi...
Karel parcourut en courant la ligne de ses compagnons, en donnant les marques d’une joie extraordinaire:
— Amis, ça y est ! Nous partons, nous allons nous battre , les sans-cülottes vont manger nOs cartouches neuves ! Réunissez-vous autour du capitaine , il vous annoncera lui-méme la bonne nouvelle.
Quand Bruno se vit entouré des rangs pressés de sa troupe il parla ainsi d’une voix fervente et inspirée :
— Frères , dans un instant le tambour va donner le signal du départ. Nous allons assaillir la ville de Diest et , avec l’aide de Dieu , en chasser les sans-culottes. ' De cette attaque dépend le sort de la patrie. Le général nous a placés à l’avant-garde ; c’est nous montrer assez qu’il a foi en notre courage ! Eh bien , il ne s’est pas trompé I Âh ! compagnons , jusqu’ici nous avons lutté sans espoir; nous avons accepté une mort inévitable comme l’unique fin de nos efforts ! Aujourd’hui, le ciel s’est déclaré pour nous ; nous sommes au nombre de cinq mille, nous sonunes bien armés et bien pourvus de tout. Si nous avons avec bonheur versé notre sang pour la foi et la patrie alors que l’horizon était couvert d’ombres sinistres , quelle joie ne doit pas faire battre notre cœur maintenant que la délivrance de la patrie brille à nos yeux comme une radieuse étoile, maintenant que nous nous sentons hssez forts pour écraser les étrangers qui nous oppriment ! Que vos cœurs s’élèvent à la hauteur de la sainte mission qui nous est imposée
LA GUERRE DES l’AYSANS. 3T9
par Dieu , et, si c’est possible, montrez-vous plus courageux et plus ai*dents que jamais dans la lutte. Ayez l’œil sur moi , je vous montrerai où vos balles et vos baïonnettes trouveront à moissonner. Que la croix rouge du drapeau de Waldeghem indique toujours à toute l’armée l’endroit où le sang ennemi coule par torrents...
On entendit le roulement lointain de quelques tambours.
— Ah ! ah ! s’écria Karel du Lion, j’entends le violon: la noce va commencer !
Bruno suspendit sa harangue et s’écria en brandissant son épée en l’air :
— Chacun à son rang ! En avant maintenant, en avant pour Dieu et pour la patrie !
— Pour Dieu et pour la patrie ! crièrent d’une voix puissante ses hommes qui se hâtèrent de regagner chacun leur poste.
De tous les points de la forêt les divers détachements répondirent à ce cri de guerre qui retentit bientôt, tonnante acclamation, au-dessus de l’armée entière.
Bruno mena ses hommes sur la route à l’endroit qui lui fut indiqué par un officier à cheval. Les autres détachements se rangèrent aussi, avec beaucoup d’ordre, derrière les hommes de Waldeghem. La cavalerie se trouvait à peu près au centre de l’armée.
Quand tout le monde fut sorti du bois et eut pris position sui* la route le général de Roumiroir , accompagné des officiers de son état-major, vint se placer derrière la troupe de Bruno , où s’étaient déjà réunis quelques tambours et quelques trompettes. 11 ordonna à une
vingtaine de cavaliers qu’il avait fait appeler de prendre une avance de deux cents pas, pour reconnaître avec soin le pays et garantir la colonne de toute surprise.
Le signal du départ fut donné; tambours et trompettes retentirent, l’armée se mit en marche.
Aussitôt des chants entraînants et joyeux s’élevèrent du milieu de chaque corps, chants auxquels se mêlaient les cris et les exclamations d’une joie expansive. L’éclat des trompettes, le roulement des tambours, quelque puissants qu’ils fussent, se trouvèrent couverts par le gigantesque retentissement de milliers de voix. Cette foule ressemblait plutôt à des gens qui vont à une kermesse qu’à des soldats allant chercher sur un champ de bataille la mort ou la victoire.
Pendant quelque temps le général permit cette expansion qui inspirait l’espérance et le désir de combattre, mais il envoya néanmoins bientôt quelques officiers pour oixlonner partout le plus profond silence, il fit môme taire les trompettes et les tambours.
Le bruit diminua par degrés pour cesser tout à fait lorsque les officiers porteurs de l’ordre du général eurent atteint l’extrémité de la colonne.
On marcha d’un pas rapide pendant une demi-heure environ.
Soudain le peloton de cavalerie qui précédait l’armée s’arrêta. Le général s’en aperçut, et tout surpris fixa son regard dans cette direction.
Un des cavaliers revint sur ses pas au grand galop , s’approcha du général et lui dit :
— Général, il y a là bas une grande plaine. On voit
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dans le lointain fumer beaucoup de feux, et de nombreux soldats se presser. 11 y a aussi des cavaliers ; c’est une colonne mobile ; peut-être môme y en a-tril plusieurs; car les soldats occupent bien deux bonniers de terrain.
Le général fit signe à Bruno de faire arrêter scs hommes, tous les détachements se rapprochèrent tes uns des autres, mais suspendirent également leur marche.
Sur ces entrefaites, le général, accompagné de quelques officiers d’état-major et des cavaliers, s’avança pour aller reconnaître de ses propres yeux la position de l’ennemi.
Karel du Lion se frottait joyeusement les mains et murmurait entre ses dents des paroles de satisfaction , tout en courant çà et là sur le front de son détachement. • — Camarades , je flaire la poudre ; ils sont là ! Nous sommes en avant, c’est à nous de commencer la danse. Une dizaine de sans-culottes ce n’est rien de trop pour moi; si chacun en prend autant, il n’en restera pas beaucoup....
Le général était parvenu à la lisière de la plaine et examinait l’ennemi avec une longue-vue.
— C’est une colonne mobile , dit-il aux officiers qui l’avaient suivi, probablement la même qui a brûlé Hérenthals, car je vois des chasseurs à cheval et des canons. Essaierons-nous de dépasser cette colonne, ou ne serait-il pas plus avantageux de lui livrer bataille?
— Je crois, mon général, répondit l’un des officiers, je crois qu’il faut mettre à profit cette occasion. Noui
te.
leur sommes supérieurs en nombre ; pour la première fois nous combattrons en rase campagne, et si nous remportons la victoire , comme il y a lieu de le penser , ce triomphe sera pour nos hommes une inépuisable som-ce de courage. Alors seulement ils seront soldats dans toute la force du mot. C’est une faveur évidente du ciel que nous rencontrions sur notre route la colonne mobile qui a commis de si épouvantables cruautés à Hérenthals. Dieu lui-même livre les bourreaux à notre vengeance !
— Et vous , demanda le général aux autres officiers , quel est votre sentiment î Faut-il éviter l’ennemi, ou le combattre ?
— Combattre ! livrer bataille ! répondirent-ils tous avec joie.
Un bruit de tambours retentit dans le lointain.
Le général porta de nouveau sa longue-vue à son œil, et dit aussitôt à ceux qui l’accompagnaient, en tournant bride et en regagnant la route :
— Venez , hâtons-nous ! L’ennemi doit nous avoir remarqués; ils courent aux armes. Il ne faut pas nous laisser surprendre dans cet étroit chemin. Courez à tous les détachements, prévenez les nôtres que l’on va se battre... Recommandez le silence, le calme, l’obéissance.
Les officiers éperonnèrent leurs chevaux et s’élancèrent vers les divers corps pour transmettre à chacun les ordres du général; mais, bien qu’ils ordonnassent le plus profond silence, à peine l’heureuse nouvelle futelle connue de quelques compagnies qu’un cri triomphal s’éleva tonnant dans les airs. Toute l’armée se mit à chanter et à pousser des acclamations de joie , on se
serrait mutuellement la main , on se jetait toutes sortes d’encouragements d’un peloton à l’autre , jusqu’à ce qu’enfin rumeurs et cris prenant une forme plus intelligible, se confondissent en un seul cri :
— En avant, en avant, pour Dieu et la patrie :
Une expression de mécontentement assombrit la figure du général quand il vit ses ordres méconnus; cependant il secoua bientôt la tête et sourit comme si les clameurs guerrières qui avaient jailli malgré lui du sein de ses soldats l’eussent consolé de leur oubli de la discipline.
Il se rapprocha de Bruno, et lui dit d’un ton profondément pénétré :
— Capitaine, nous allons livrer bataille en rase campagne. Si je vous confie l’avant-garde, c’est parce que je compte sur votre intrépidité. Vos hommes recevront les premières balles de l’ennemi. Si vous hésitez ou
reculez, tout est perdu ; de vous dépend la victoire
Ainsi, faites votre devoir 1
Bruno resta muet, interrogeant la route d’un regard ardent; ses narines étaient largement dilatées, sa poitrine haletait, il froissait du poing avec une impatience fébrile la garde de son épée, et ne pouvait rester en place, tant il désirait vivement recevoir l’ordre de marcher en avant. Karel du Lion, tout courageux qu’il était lui-même, contemplait la figure de Bruno avec admiration.
Enfin le jeune capitaine répondit d’une voix sombre à la recommandation du général :
, — Eh bien, laissez-nous marcher, La terre brûle sous
’ mes pieds... Ne perdez pas de vue la croix rouge, géné-
ral. Là où vous la verrez, le sang coulera par torrents
Sur Tordre du général, les tambours et les trompettes donnèrent le signal du départ.
Une nouvelle acclamation de Tarmée entière salua ce signal ardemment désiré.
Dès le commencement , les Français avaient entendu les clameurs des patriotes. Eux aussi se réjouissaient de rencontrer Tennemi à Tiniproviste, et s’étaient préparés en toute bâte au combat.
Avant que les paysans eussent atteint la plaine, les soldats de la République avaient déjà franchi la moitié de la distance qui les séparait d’abord de leurs adversaires.
Les deux armées n’étaient plus très-éloignées Tune de Tautre... Toutes deux s’avancèrent dans la plaine en déployant leurs compagnies, et bien qu’un boulet ou une balle même eussent peutrêtre pu atteindre les premiers rangs de Tennemi, pas une détonation ne se fit entendre.
Les belliqueuses clameurs des patriotes avaient cessé : un morne silence, avant-coureur de la bataille imminente, régnait dans la plaine.
Enfin le feu commença : tout en tirant avec un calme apparent, les deux armées se rapprochèrent encore, et mainte balle atteignit son but...
Tout à coup le centre de Tarmée française s’ouvrit, et laissa voir quatre canons qui tonnèrent ensemble, et firent pleuvoir sur les patriotes une grêle de mitraille. Vingt hommes au moins de la bande de Bruno tom-
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Li. GUERRE DES PAYSANS. SS5
bèrent; le ravage ne fut pas moindre dans les autres compagnies.
Les paysans s’arrêtèrent et parurent hésiter; au même instant, les canons lancèrent une seconde fois leur charge meurtrière.
Un éclat de mitraille avait abattu le cheval du général ; lui-même s’était grièvement blessé dans sa chute, et était tout étourdi.
Le moment était décisif ; quelques minutes encore, et la troisième décharge d’artillerie eût probablement mis en déroute l’armée entière des paysans.
— Bruno ! Bruno ! s’écria KRrel du Lion.
Le capitaine comprit le cri de détresse de son ami. Il s’élança à la tête de ses hommes, brandit son épée en l’air, et s’écria d’une voix puissante :
— Croisez la baïonnette ! En avant ! en avant ! pour Dieu et la patrie !
Le même cri s’éleva dans toute l’armée des patriotes; toutes les compagnies s’élancèrent en avant et se jetèrent comme un torrent furieux sur l’ennemi.
Bientôt on n’entendit plus ni canons ni fusils; la baïonnette et le sabre faisaient seuls leur œuvre sanglante. C’était une affreuse mêlée dans laquelle chacun cherchait sa victime, et où plus d’un tomba frappé luimême au moment où il portait le coup mortel à son ennemi.
La croix rouge avait pénétré au plus épais des rangs français. Les hommes de Waldeghem combattaient comme des lions, et, bien qu’ils fussent cernés de toutes parts, ils demeuraient inébranlables et couchaient sur
le sable autour d’eux tous ceux qui étaient à leur portée.
Le général français s’aperçut avec une colère mêlée de tristesse qu’il s'était trompé sur la force de l’ennemi, et qu’il allait subir peut-être une terrible défaite. Avant de se décider à la retraite, il rassembla en arrière de l’armée un fort détachement de cavalerie et toute l’infanterie qui était encore en état d’obéir à ses ordres. Il se plaça à la tête de cette division, et se précipita en avant pour tenter s’il ne pourrait, par un suprême efifort, percer la ligne de bataille des paysans.
Bruno, en voyant de loin arriver le générât français, cria à ses hommes :
— En avant 1 en avant! A nous le général des sansculottes !
Les Français ne purent soutenir le choc du corps de Waldeghem; leur premier rang fut culbuté, et le général, séparé de son armée avec quelques cavaliers seulement, allait infailliblement tomber entre les mains de Bruno. Déjà les paysans avaient saisi la bride de son cheval et le sommaient de se rendre.
Mais, au même instant, un nouveau détachement de cavalerie se précipita avec un irrésistible élan au secours du général.
Une seule voix, une voix mâle et puissante, dominait le tumulte et enflammait le courage des cavaliers auxquels elle indiquait la délivrance du général pour but d’un héroïque effort.
— Oh! Simon Brutusl s’écria Bruno d’une voix rauque et altérée de vengeance. C’est toi qu’il me faut ; tu vas mourir, scélérat !
LA GUERRK DES PAYSANS. iS7
Le jeune homme se précipita l’épée haute vers son ennemi J mais l'impulsion des chevaux et l’ondulation des con^battants ne lui permirent pas d’atteindre Simon Brutus.
Quelque efifort que fit la compagnie de Waldeghem, quelque acharnée que fût son attaque contre la cavalerie, le général fut dégagé et échappa au péril qui le menaçait.
Après la délivrance du général français, le peloton de cavalerie avait tourné bride et gagné l’exlrénaité de la plaine.
Bruno chercha encore à retrouver son ennemi, mais vainement ; il avait disparu au milieu des cavaliers.
En ce moment, le général français fit donner à ses troupes l’ordre de la retraite.
Les soldats se retirèrent eo assez bon ordre et tout en combattant jusqu’au bois, et disparurent peu à peu sous l’épaisse futaie.
Les paysans les poursuivirent pendant quelque temps et en abattirent encore un bon nombre ; mais, à l’appel des tambours et des trompettes qui se firent entendre dans leur armée, la plupart regagnèrent le champ de bataille, qui , bien que couvert de morts et de blessés, retentissait déjà de toutes parts des cris de triomphe des patriotes.
Chacun était couvert de poussière et de sang j la sueur ruisselait des visages enflammés par le combat. Et cependant on s’embrassait les uns les autres, on proclamait la délivrance de la patrie, on chantait, on dansait transporté de joie et d’enthousiasme.
Le général de Roumiroir, à peu près remis de sa chute, montait un autre cheval.
Bien qu’il lui eût été facile , en poursuivant l’ennemi dans les bois, de lui faire essuyer une plus grande perte, il crut trop imprudent d’abandonner à elle-même son armée en désordre, et pensa que cela compromettrait peut-être l’assaut projeté contre la ville de Diest.
C’est pourquoi il fit sonner le rappel pour forcer chacun à venir se ranger sous son drapeau.
Dès que cet ordre fut en partie exécuté, il désigna quelques compagnies pour rester sous les armes, et envoya les autres sur le champ de bataille pour relever les blessés et les porter sur des chariots.
En même temps il fit annoncer qu’on ne séjournerait pas plus d’une heure en cet endroit.
La plus grande partie de l’armée s’était répandue sur le champ de bataille. Partout on voyait emporter et panser les blessés, et enterrer à la hâte ou, pour mieux dire, cacher en terre les morts.
Le général de Roumiroir et les officiers d’état-major galopaient parmi les travailleurs et les engageaient à se hâter le plus possible.
Enfin tout se trouva fait aussi bien qu’on le peut en pareille circonstance, et l’armée se retrouva rangée sur la route, ayant à sa tête la croix rouge de Waldeghem tournée vers Diest.
Les tambours et les trompettes envoyèrent leurs sons belliqueux aux échos de la forêt, et l’on se remit en marche, en chantant et en poussant des acclamations triomphales.
Aucun incident ne vint troubler cette marche enthousiaste. L’armée des paysans arriva en vue des tours et des remparts de la ville de Diest sans avoir rencontré un seul ennemi.
Le général s’attendait de la part de la garnison à une résistance obstinée. C’est pourquoi, sans suspendre la marche de l’armée, il réunit autour de lui les principaux chefs, stimula leur courage par d’énergiques paroles, et leur donna toutes les instructions qu’il jugea nécessaires pour assurer l’heureuse issue de l’entreprise.
Toutes ces précautions étaient entièrement superflues. Un hasard particulier avait privé la ville de Diest de sa garnison. La veille, dans la commune de Herck, voisine de Diest, tes habitants avaient abattu l’arbre de la liberté, et l’on y avait à peu près anéanti un détachement français qui s’y trouvait de passage. Le commandant de la ville, ne prévoyant aucun danger, était parti avec la garnison pour Herck , afin de tirer des méfaits commis une vengeance exemplaire. 11 n’avait laissé qu’une centaine d’hommes dans la forteresse.
Quand, du haut des remparts, on vit s’avancer l’innombrable armée des patriotes, les soldats français résolurent de défendre la porte d’Anvers, qui paraissait spécialement menacée, jusqu’à ce que le dernier d’entre eux eût succombé. Ils envoyèrent en même temps des messagers à cheval dans la direction de Herck, avec l’espoir que leur chef arriverait encore à temps à leur secours.
Ils se rangèrent en bataille devant la porte même, et attendirent intrépidement l’ennemi.
Le général de Rouiniroir fut très-étonné de voir les remparts dégarnis de soldats et de ne pas apercevoir de troupes qui vinssent à sa rencontre, bien qu’il fût déjà arrivé à deux ou trois portées de fusil de la ville.
Craignant une embuscade, il envoya en avant Bruno et sa compagnie pour engager une escarmouche avec la garde de la porte, et attirer ainsi la garnison en rase campagne.
La croix rouge se mit en mouvement; les hommes de Waldeghem marchèrent vers la Aille. Chemin faisant, ils échangèrent quelques coups de fusil avec l’ennemi.
Le feu des Français paraissait si peu nourri, Bruno était encore si exalté par la joie de la victoire remportée, que tout à coup il répéta d’une voix tonnante son cri de guerre : — Croisez la baïonnette ! en avant ! Pour Dieu et la patrie, en avant!
Le combat en dehors de la porte ne dura pas longtemps. Au premier choc, les soldats français furent impitoyablement refoulés dans la ville, et se jetèrent dans les maisons voisines, d’où ils envoyèrent encore quelques rares balles aux assiégeants.
A la voix de Karel du Lion , tous les hommes de Waldeghem escaladèrent les remparts et se mirent à agiter leurs chapeaux et à annoncer leur victoire par d’énergiques clameurs.
A cette vue, l’armée, un instant arrêtée, envoya en réponse un puissant et formidable hourra.
— En avant! en avant! Ce cri retentit jusqu’à la ville.
L» général fit battre les tambours et donna le signal
désiré; mais l’enthousiasme était trop grand ; au lieu de s’avancer en bon ordre, toutes les compagnies se mirent à courir et, comme un ton’ent qui emporte tout, se précipitèrent dans la forteresse en poussant des cris de triomphe * .