XI
Bien que les patriotes , contre leur attente , eussent trouvé la ville de Diest dépourvue de tout approvisionnement, ils résolurent néanmoins d’en faire le centre de leurs opérations ultérieures et de la défendre avec vigueur contre les attaques des Français.
Déjà, quelques jours auparavant, on avait appris avec surprise à Bruxelles le soudain et menaçant accroissement de l’armée des patriotes. Le général en chef Colaud avait envoyé des ordres dans toutes les parties du pays et môme à Paris pour obtenir en toute hâte de nombreuses troupes de renfort.
Dans les lettres officielles et dans les proclamations on parlait bien, selon l’habitude, avec une dédaigneuse pitié de la lâche poignée de brigands fanatiques } mais, au fond, on n’était pas si rassuré.
Le feu de l’insurrection pouvait s’étendre sur la Belgique entière et faire soulever les villes elles-mêmes;
1. Brnielles, Î5 brumaire. — Le 22 av\ matin, un nombreux corps d'insurgés s’est jeté sur la ville de Diest, tellement à l'improviste qu’on n’a pas eu le temps de fuir. La garnison, bien que forte seulement de 120 à 130 hommes, a résislé avec bravoure aux insurgés et, bien que ceiii-ci fussent en nombre de quelques millier.s, s’esl défendue avec énergie. Mais les rebelles ont forcé les portes et pénétré d.ins la ville. [Gazelle d’Anven, 7 frimaire, an vu, ne 19).
les puissances coalisées et les émigrés pouvaient y' voir un moyen d’attaquer la France par notre territoire. A peine venait-on, à l’ouest, d’étouffer dans des torrents de sang l’insurrection vendéenne, que dans le nord les royalistes paraissaient mssembler toutes leurs forces pour engager une lutte nouvelle et non moins opiniâtre. C’est pourquoi il fallait , selon le système adopté par la République française , réunir une puissance formidable afin d’écraser d’un seul coup l’insurrection sous l’irrésistible poids du nombre.
Les patriotes virent , dès le lendemain de leur entrée à Diest, des colonnes mobiles s’approcher de la ville par différents côtés et s’établir à quelque distance dans des camps retranchés , avec l’intention évidente de cerner la ville et de lui couper toute communication avec le reste du pays.
Pour le moment, les Français n’entreprirent rien contre la forteresse; ils se tenaient tranquilles dans leurs retranchements et semblaient, dans un but mystérieux, demeurer dans une complète inaction. En attendant, ils interceptaient tout convoi de vivres ou de munitions de guerre et poursuivaient ou taillaient en pièces les petits corps isolés qui se rendaient à Diest pour prêter aide aux paysans.
Cependant, quand un convoi annoncé ou une importante troupe auxiliaire se montrait dans le lointain , une partie de l’armée patriote sortait de la ville et passait de vive force à travers les colonnes mobiles pour amener dans la place provisions et auxiliaires.
Dans ces petits combats qui, tant du côté des Belges
Digitir.%'.' 1
que de celui des Français, n’avaient pas de but décisif, on peixiait beaucoup de monde sans apparente utilité*.
Le général de Roumiroir comprenait bien qu’il eût peut-être été plus avantageux d’entrer en campagne avec son armée entière et de tomber sur les colonnes mobiles avant que des renforts trop considérables leur arrivassent; mais il s’arrêta, pour plus d’une raison, à la décision contraire.
Il voulut conserver la ville de Diest, quelques sacrifices qu’il fallût faire pour cela. 11 ne doutait pas que la possession de cette place n’éveillât dans le pays un vif enthousiasme et ne décidât nombre de gens à prendre les armes contre les Français; il espérait aussi que la nouvelle de la victoire remportée et sa position dans une forteresse ferait accourir sous ses ordres tous les insurgés dispersés. D’ailleurs, l’attitude des Français lui semblait inexplicable ; il se croyait en droit de penser que l’ennemi voulait l’attirer avec son armée en rase campagne pour pénétrer alors, par surprise, dans la ville.
Quoi que pussent lui dire plusieurs officiers , quelque haut que murmurassent les soldats, 1e général persista dans sa première résolution. On fit quelques petites sorties; mais, comme Belges et Français semblaient éviter également un combat sérieux, il n’y eut guère que des escarmouches particulières sans grande importance.
Toute cette nuit-là Bruno, en qualité de capitaine, avait monté la garde à l’une des portes de la ville avec la moitié des hommes de sa compagnie. L’autre moitié devait participer à une sortie résolue pour le matin; mais, comme le capitaine étiiit très-fatigué, on avait
*9i ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
confié à SOU lieutiîiiant Karel du Lion le commandement de cette demi-compagnie.
Bruno J relevé de garde, était retourné chez lui et s’etait jeté sur un fauteuil pour prendre un peu de repos. C’était dans une grande salle d’une des principales habitations de Diest; le jeune homme avait la tète appuyée sur une table et paraissait dormir.
Non loin de lui , k une autre table , étaient assises sa mère et Geneviève, qui s’entretenaient à voix basse. Aux gestes et à la physionomie des deux femmes , on pouvait deviner la joie et l’espérance qui remplissaient leur cœur.
Elles jetaient parfois un affectueux regard sur Bruno , mais ne troublaient pas son repos.
Auprès d'elles, à quelques pas de distance, était assis le vieux curé de Waldeghem, tout absorbé par la lecture de son bréviaire.
A l’autre bout de la salle, Jean le domestique nettoyait l’épée et les pistolets de son maître.
Bien que les femmes parlassent de manière k être entendues et que le domestique sifilkt doucement un air populaire, ces bruits assourdis et contenus ne troublaient pas, en réalité, le silence de ce lieu.
Tout k coup une clameur désolée se fit entendre k la porte. Chacun fut frappé d’une anxieuse stupéfaction; Bruno lui-même se leva brusquement réveillé en sursaut...
La porte s’ouvrit ; le vieux brasseur, père de Simon, se précipita dans la chambre et tomba en gémissant aux pieds de Bruno. Des larmes abondantes coulaient sur
les joues du vieillard ; il leva des tDains suppliantes vers Bruno, et voulut parler; mais il ne put balbutier qu’un mot :
— Au secours ! au secours !
Le jeune homme, surpris de l’attitude du brasseur et profondément touché par la vue de sa douleur, le releva, lui prit la main en la serrant d’une aonsolante étreinte, et demanda :
— Mon pauvre ami Meulemans, quel terrible malheur, vous a donc frappé pour que vous soyez dans une telle désolation?
— O Bruno, répondit le brasseur en gémissant, vous seul pouvez me venir en aide , me sauver. Mais vous rejetterez ma prière, n’est-ce pas? Il vous a fait tant de
mal...
— Que voulez-vous dire ? Ciel ! de qui parlez-vous ? s’écria Bruno avec un pressentiment plein d’anxiété.
— Mon fils, reprit le brasseur, mon fils est prisonnier; Karel l’a amené dans la ville. Le général l’a condamné à mort. Deux heures, deux heures encore, et les balles le frapperont... Oh ! grâce, grâce pour le seul enfant que Dieu m’ait donné!...
Bruno, tout tremblant, bondit en arrière. Sur son visage se dessina un sourire de satisfaction qui perça le cœur du brasseur et lui arracha une douloureuse exclamation.
Jean le domestique, qui venait de se rapprocher, riait aussi, et disait d’une voix pleine de jubilation :
— Enfin, le serpent est pris ! On va lui écraser la tète; il ne mordra plus personne...
SOS (JEUVhLS UE HENRI CONSCIENCE.
Les autres personnes qui se trouvaient dans la salle s’étaient levées en même temps et contemplaient avec une émotion profonde ce triste spectacle.
— Ah ! Bruno , reprit le brasseur d’une voix suppliante, pardon, grâce, oubliez le mal qu’il vous a fait!
— Mais que désirez-vous donc de moi? demanda Bruno d’un ton mécontent.
— Une seule parole, une seule parole, répondit le brasseur. Karel demande la mort de Simon; il est impitoyable comme un lionune sans cœur. Le général a condamné mon malheureux fils à être fusillé. Vous seul au monde pouvez me donner son salut. Et, Bruno, voyez combien je me fie à votre bonté : vous êtes celui qu’il a le plus haï et persécuté; et pourtant son pauvre père est là, prosterné à vos pieds, et implore de vous sa délivrance. Soyez miséricordieux ! oh ! ne repoussez pas ma prière I
— Comment, s’écria Bruno avec une sorte d’horreur, vous me demandez que j’aille, moi, délivrer Simon Brutus, cet odieux tyran, ce lâche assassin? que je sauve la vie d’un monstre qui a trahi sa patrie et versé, avec une affreuse joie, le sang de ses frères? Mais comment est-il possible, baes Meulemans, que vous osiez compter à ce point sur ma faiblesse ou sur ma lâcheté ?
— Ah ! je suis son père ! s’écria le brasseur avec un accent déchirant; c’est mon sang qui va couler !
Ce cri, perçant le cœiu’ comme un poignard, émut profondément Bruno; deux larmes coulèrent sur scs joues, tandis qu’il disait d’une voix toujours sèche ;
— Pauvre ami, votre douleur m’arrache des larmes, mais la destinée me force à rester inflexible. Pour Simon Brutiis je ne fais pas un pas ; au contraire , si un mot de moi pouvait hâter sa mort , je prononcerais ce mot , je devrais le prononcer !
Le malheureux père se retourna et se traîna vers la mère de Bruno en levant les mains au ciel :
— Oh vous êtes mère ! dit-il d’une voix navrante, vous m’avez dit ce que vous avez souffert à Hércnthals lorsque votre fils était condamné à mourir. J’ai pleuré en vous entendant, car je sentais les cruelles douleurs qui ont brisé votre cœur maternel. Ah ! je souffre le même martyre, moi aussi j’endure mille morts. Oh, en souvenir de vos amères souffrances , aidez-moi ! aidezmoi !
Déjà le prêtre s’était approché de Bruno et s’efforçait par de paternelles exhortations de l’amener à des sentiments de miséricorde; mais le jeune homme, l’œil fixé sur le sol , ne répondait que par ces impitoyables pai’oles :
— Je ne le puis... c’est impossible !....
Sa mère et Geneviève, profondément touchées de la douleur rfu brasseur, s’étaient aussi rapprochées de Bruno.
La mère lui saisit la main et lui dit, les yeux remplis de larmes :
— Mon fils, à Hérenthals, ta mère aussi a pleuré ta mort prochaine. Un chrétien ne peut faire endurer une semblable douleur, un pareil désespoir, d’aussi indicibles souffrances même aux ennemis da sa patrie. Baes
Meiilemans est notre ami, il faut le délivrer de sa mortelle souffrance. Si Simon nous a fait du mal, ton pardon en sera d’autant plus méritoire au yeux de Dieu. Oh , je t’en supplie , n’écoute pas la voix de la vengeance , délivre ton ennemi , si c’est possible. Je te bénirai pour cette action , comme pour la plus grande preuve de la bonté de ton âme !
— Cela ne se peut , ma mère ! répondit Bruno du ton d’une inflexible résolution.
— Non , non , pas de grâce ! cela ne se peut ! répéta le domestique au grand étonnement de tous.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! vos coeurs sont-ils donc de pierre ? s’écria le brasseur, pour que vous soyez si cruels et si insensibles à ma douleur ?
Geneviève qui, frappée de stupéfaction, était restée jusque-là muette et tremblante, s’approcha davantage du jeune homme et dit :
— Bruno, je ne vous reconnais plus. Moi aussi j'eusse peut-être souhaité la mort de Simon Brutus alors qu’il était en plein pouvoir de satisfaire ses instincts pervers , alors qu’il pouvait nous menacer de nouveaux malheurs; mais maintenant il est vaincu, maintenant il ne peut plus nuire à personne 1 Oh ! ne suivez pas l’eSemple des cruels sans-culottes. Laissez la charité l’emporter sur la haine. Si vous ne voulez rien faire |X)ur Simon lui-même, faites du moins quelque chose pour son malheureux père. Bruno, mon cher Bruno, écoutez ma voix, souvenez-vous que vous êtes chrétien et que vous devez être miséricordieux....
— Geneviève , Geneviève , pour l’amour de Dieu ,
LA GUERRE DES PAYSANS. 299 'r
taisez-vous, répondit Bruno tout frémissant ; ce que vous •
demandez est impossible !...
— Ciel! est-ce bien vous, vous, Bruno, qui parlez
ainsi? s’écria Geneviève en fixant un regard sévère sur '
les yeux du jeune homme. Comment ! un pauvre père
se traîne à vos pieds, un prêtre à cheveux blancs
vous demande grêce au nom de Dieu, votre mère , votre
amie tendent vers vous des mains suppliantes... et [
vous demeurez insensible , implacable comme un bour- f
reau !
Bruno, circonvenu par tous, assailli de supplications et de prières, paraissait souffrir horriblement :
— Ma mère, Geneviève, dit-il d’une voix brève et rapide , en saisissant les deux femmes par la main et en leur indiquant la porte, partez, quittez cette place pour un instant , allez dans votre chambre ! je vous en prie , je vous en supplie , je l’exige , je le veux !
Sa voix était si impérieuse, son trouble si profond que sa mère et Geneviève lui obéirent avec une sorte de résignation passive , et probablement aussi avec l’espoir qu’en leur absence il se dévoilerait des mystères dont la révélation disposerait plus favorablement Bruno. ft
Lorsque le jeune homme rentra dans la chambre il était pâle comme un mort et tremblait de tous ses membres. Il courut au brasseur, l’entraîna vivement dans un coin retiré de la salle, et dit d’une voix rauque et étranglée : -
— Ah ! vous me croyez cruel, inhumain ? Mais soyez vous-même juge entre votre fils et moi ! Jugez si Dieu me pardonnerait au cas où je deviendrais le sauveur du
plus lâche des assassins.... Votre fils? il a tué mon père... il a jeté son cada\Te dans un bourbier !
Bruno, comme épuisé, laissa tomber sa tête sur une table placée devant lui :
— Oh , malheur ! malheur ! s’écria le brasseur en levant les mains au-dessus de sa tête et en courant éperdu vers la porte; et moi, misérable, qui venais demander grâce ici !
Il allait quitter la salle, mais le curé lui fit impérieusement signe de revenir. Le pauvre père se laissa tomber sur un siège en fondant en larmes.
Le vieux prêtre s’approchant de Bruno lui dit d’un ton calme et solennel :
— Bruno, Bruno, vous avez péché contre Dieu. Ainsi vous croyez que votre père mort , qui est là-haut dans le ciel, nourrit encore une pensée de vengeance et exige que le sang humain coule pour être satisfait... Pensées païennes , mon fils ! Si une âme qui se trouve dans le sein de Dieu était encore capable de ressentir quelque douleur, votre conduite plongerait celle de votre père dans le deuil et la tristesse. Savez-vous ce que la loi de la charité vous ordonne ? Jésus lui-même l’a proclamé , lorsque, suspendu à sa croix sanglante, il a supplié son père de pardonner à ses ennemis, à ses meurtriers. C’est là le saint exemple qu’il vous faut suivre, si le salut de votre âme vous est cher. Parler Bruno, écouterez-vous votre ressentiment, votre désir de vengeance, ou la voix du Sauveur, vous arrivant du haut de la croix à travers les âges, trouvera-t-elle un écho dans votre cœur ?
Le jeune homme, tout tremblant, semblait en pi*oie
à une violente lutte intérieure, il ne répondait pas...
Le prêtre reprit d’un ton plus sévère.
— Quelque coupable qu’il soit, Simon est votre frère, il est homme comme vous. A ce titre vous devez lui pardonner. Je vous l’ordonne au nom de celui dont je suis le ministre !
Il saisit la main du jeune homme et continua d’une voix adoucie :
— Bruno , mon fils bien-aimé , resterez-vous sourd à la voix de Dieu ? Oh ! élevez votre âme jusqu’à la générosité la plus sublime ; atteignez , atteignez la perfection chrétienne. Pardonnez ! et priez pour celui qui vous a accablé de douleurs et de maux !
— O mon Dieu , mon Dieu ! s’écria le brasseur , la cloche ! Déjà une heure passée !
— Eh bien? demanda le prêtre au jeune homme tremblant.
Bruno se leva tout à coup, s’élança vers le brasseur, lui saisit la main, et dit en l’entraînant vers la porte :
— Eh bien , je cède... Dieu exige de moi un terrible sacrifice... Venez, venez, je le sauverai, lui que mon pauvre père... Oh! hâtons-nous; vite, la force m’abandonnerait... Venez!
En disant ces mots il sortit de la salle avec le brasseur et disparut dans la rue...
Ce matin-là on avait fait une sortie assez vive et l’engagement avec les Français avait été plus sérieux que les précédents. Dans la lutte, le cheval de Simon Brutus avait été abattu, et comme il était tombé désarmé sur le
sol, Karel du Lion l’avait de sa propre main Tait prisonnier.
La compagnie de Waldeghcm avait traîné Simon Brutus au quartier général, et là avait demandé au général la mort immédiate du captif.
Les prisonniers que les paysans avaient faits les jours précédents étaient enfermés au grand corps de garde. On les traitait avec bonté, et on leur prodiguait largement tous les soins qui pouvaient adoucir leur sort.
Il y avait donc lieu de penser que le général refuserait d’accueillir la demande de vengeance de Karel du Lion et de ses compagnons. Mais les accusations portées contre Simon Brutus étaient extrêmement graves; en outre il était belge, brabançon et campinois; il avait exercé contre ses propres compatriotes les plus cruelles persécutions, arrêté le vénérable curé, profané et pillé l’église... Mais ce qui parlait plus haut encore contre lui, c’était le sourire provocateur qui errait sur ses lèvres pendant que le général lui reprochait sa conduite si peu patriotique.
Quelques officiers d’état-major se constituèrent immédiatement en conseil de guerre, et Simon Brutus fut condamné, par exception, à être passé par les armes. On lui avait accordé deux heures pour se préparer à la mort.
On l’avait sur-le-champ enfermé dans un bâtiment isolé, et on lui avait donné pour gardes les hommes mêmes qui, à l’expiration des deux heures accordées, devaient le fusiller sur la place qui se trouvait derrière’ sa prison.
LA GÜEBKE DES l'AYSANS. S03
Tandis que le pauvre brasseur implorait sa grâce aux pieds de Bruno, Simon Brutus était assis, dans sa prison,
' sur le rebord en bois d'un lit de corps de garde. On ne pouvait lire sur son visage ni anxiété ni crainte, seulement la pensée d’une mort imminente semblait l’avoir plongé dans de sérieuses réflexions. Son regard immobile était vaguement fixé dans l’espace, et par moments il secouait la tète avec dépit.
Puis il parut plus visiblement ému, et des sons à peine perceptibles s’échappèrent de sa poitrine. Ce n’étaient pas à proprement parler des paroles qui tombaient de ses lèvres, ce n’étaient que des}>ensées prenant une forme plus ou moins distincte et flottant sur ses lèvres , sans qu’il le sût, comme un vague murmure :
— Ces infâmes brigands, ils m’ont donc en leur pouvoir ! Comme ces tigres hurlaient pour avoir mon sang ! Comme leurs yeux s’enflammaient à la vue de leur proie ! Ainsi, c’en est fait de Simon Brutus : sa bobine est filée ! Mourir ! ce n’est pas le plus beau moment de la vie. — Pour ces fanatiques superstitieux la mort doit être moins amère : on leur a fait accroire qu’il y aura encore quelque chose après ce monde-ci. Pour moi la balle , c’est la fin , l’anéantissement ! Allons , allons , à quoi bon songer à cela? S’il n’y a plus de bien après, il n’y aura plus de mal non plus. Et puis, ixiurquoi me plaindrais-je ! La guillotine a dix fois ouvert sa gueule sanglante pour m’engloutir, — et chaque fois le sort m’a épargné, tandis que mille autres, — plus nobles, plus courageux, plus intelligents que moi, — sont tombés dans l’insatiable gouffre... Maintenant, c’en est fait
30i (EUVRES DE HENRI CONSCIENCE,
pourtant; c’est fini pour tout de bon... Tous les rêves d’élévation, de puissance, de gloire, c’étaient des rêves... Je rêvais pour m’éveiller enfin dans l’immensité du néant!... Mais ce que j’ai aidé à fonder ne périra pas : la République française, l’affranchissement de l’humanité , la liberté , la lumière , la raison , tout cela durera à jamais, — et peut-être, après ma mort, mon nom serat-il parfois prononcé avec respect... Vanité ! Que fait à celui qui est anéanti qu’on se souvienne de lui? — Et pourtant cette pensée est consolante et douce... Il y a donc , dans l’ânie de tout homme, une aspiration innée à continuer de vivre après la mort? Et si ce mystérieux désir pouvait être une vérité? Si en effet quelque chose d’impérissable que nous ne comprenons pas, vivait en nous?
Cette dbrnière réflexion parut susciter en lui toute une série de pensées saisissantes. Son regard se fixa sur le sol, et, au bout de quelque temps il murmura de nouveau :
— Oh! qu’il est horrible, ce sombre abîme qu’on nomme éternité ! Et ce serait là la fin de l’homme : mourir, disparaître comme un animal, comme une brute, comme un chien! Pourquoi donc alors la conscience du néant qui l’attend ne lui est-elle pas ôtée, comme au chien? Pourquoi, s’il doit être anéanti, avoir versé dans son sein la soif de l’immortalité? C’est peutêtre le fruit de notre première éducation, la suite des niaiseries qu’on nous a fait accroire... Mais la nature de l’homme se révolte à l’idée que tout , avec la mort du corps, soit anéanti en nous. Tous les peuples, les
•Oiciliae~
sauvages même, espèrent une vie meilleure. Oh ! redoutable énigme !
Simon Brutus poursuivit quelque temps encore cette méditation. Son âme luttait évidemment contre les principes impies qu’il avait adoptés, et il s’efforçait de réveiller en lui l’idée d’un avenir au delà de cette vie. Cependant , quelque souvent que les réflexions du condamné le ramenassent à cette pensée, son orgueil la chassait chaque fois.
Enfin d’autres idées parurent s’emparer de lui; il reprit d’une voix calme :
— C’est étonnant î comme la mort qui s’approche évoque tout distinctement sous nos yeux ! C’est un miroir dans lequel nous pouvons contempler et nous-mêmes et tout ce que nous aimons ou détestons, depuis le berceau jusqu’à la tombe qui nous attend ! Mon pauvre père ! je ne lui ai causé que honte et chagrin !... Et lui, lui, eût sacrifié sa vie pour me voir heureux. Pleurerat-il ma mort ou se réjouira-t-il de la fin de celui qui a empoisonné son existence!... Geneviève, toi aussi, je t’ai fait souffrir; mon amour fut ton malheur. Ah! j’ai tout sacrifié à la grande œuvre... Mon inexorable devoir, ma profonde conviction a trouvé tout impuissant à contrebalancer l’affranchissement du monde et la réhabilitation de l’humanité déshéritée. Si cependant je pouvais voir encore une fois mon père, l’embrasser, lui dire qu’au fond de mon cœur il y a toujours eu pour lui un ardent sentiment d’affection.
Il passa la main sur son front comme pour chasser des pensées plus tristes. Après quelques instants, il se
leva, et dit d’une voix plus haute et avec un amer sourire :
— Simon , Simon I l’idée de la mort ferait-elle de toi un lâche? Toi qui, cent fois en ta vie, as bravé les balles et la guillotine sans la moindre crainte, tu irais plier et faiblir maintenant parce que tu sais positivement que tu vas mourir tout à l’heure ! Bah ! bah ! ce qui est fait est fait; ce que le sort décide doit s’accomplir... Aujourd’hui ou demain, il faut toujours que la mort nous atteigne... J’eusse préféré finir sur un champ de bataille j mais il paraît que j’ai tiré un mauvais numéro à la grande loterie. Eh bien ! pas de faiblesse, Simon j montrons encore une fois aux stupides ennemis de la République française que Simon Brutus sait mourir comme il a vécu, sans peur et en se raillant de la mort!... Essayons si la dernière pipe nous paraîtra bonne encore...
Ce disant, il tira de sa poche une pipe garnie en argent, la remplit de tabac, battit le briquet, s’assitj et se mit à lancer en l’air de grosses bouffées de fumée.
Plongé dans une profonde rêverie, il suivait de l’œil les capricieux nuages qui s’échappaient de sa pipe en flocons bleuâtres, et les suivait dans leur ascension jusqu’à ce qu’ils se confondissent avec l’air et disparussent tout à faît.
— Et c’est là la vie? murmura-t-il en souriant amèrement; on le dit. Coiribien c’est faux! La vie est une lutte contre tout, un ardent et fiévreux désir de vaine gloire, une course folle vers un but incertain , une orageuse navigation sur l'océan du doute. Elle ne se déroule pas
fti placidement , elle ne disparaît pas si insensiblement ; car, après la sanglante lutte (ju’on nomme la vie , vient enfin la mort qui déchire et brise violemment tout dans l’homme... la mort, qui, pour torturer davantage encore sa victime, lui montre comme la fin , le but de tous ses efforts, un abîme sans fond , — un abîme dans les sombres profondeurs duquel une insoluble énigme grimace ironiquement.
En ce moment son attention fut éveillée tout à coup par le bruit d’une clef qui grinçait dans la serrure.
— Déjà ! s’écria-t-il ; je pensais vivre une lieure encore... Soit; la pipe est fumée du moins ..
Il fixa sur la porte un regaitl hautain et dédaigneux ; mais celle-ci s’était à peine ouverte qu’un cri s’échappa de son sein et qu’il s’élança , les bras ouverts, en s’écriant :
— O mon père, mon père ! je puis vous embrasser une fois encore avant de mourir !
Le vieillard, muet et fondant en larmes, se suspendit au cou de son fils et faillit s’évanouir d’émotion sous Tardent baiser que Simon imprimait sur ses lèvres.
Simon Brutus le conduisit vers le lit, et, pressant dans ses mains avec une fébrile tendresse les mains de son père, il lui dit d’une voix émue :
— Ah 1 mon père, combien je suis heureux de te voir une fois encore! Le seul vœu que formât mon cœur est accompli ! Sois courageux , mon père : la mort ne m’épouvante point. Les larmes qui s’échappent de mes yeux sont des larmes de regret, de ce que l’inflexible sort m’ait imposé le devoir de te faire souffrir. Oh ! je t’aime
bien pourtant. Au bord de la tombe déjà béante, ton
image seule était sous mes yeux !
Le vieillard serra de nouveau son fils dans ses bras, et répondit d’une voix affectueuse :
— Tais-toi, tais-toi, Simon î il y a encore de l’espoir. Dieu exaucera ma prière, on te fera grâce.
— Pauvre père ! reprit Simon Brutus en soupirant. Pourquoi te préparer de nouvelles douleurs’ Aw optons la destinée telle qu’elle est...
— Non, Simon; ne désespère pas, mon fils. Peutêtre, en ce moment même, le général signe-t-il ta grâce?
Un sourire d'incrédulité erra sur le visage du condamné; il regarda son père avec compassion :
— Un millier de loups ont pris un lion ; tu crois que les loups laissefont échapper le lion? Non, ne nous faisons pas illusion : ils ont soif de mon sang, et, je l’avoue , je leur en ai donné bien des raisons.
— Simon , mon fils, tu ne sais ce qui se passe, dit le père avec joie; tune mourras pas. Bruno lui-même est allé se jeter aux pieds du général pour implorer ta grâce.
— Bruno? Bruno? dit Simon Brutus avec un ricanement plein de haine. Bruno me sauverait? Malheureux père, a-t-il été assez cruel pour te faire accroire cela? Ah ! l’hypocrite ! s’il pouvait arracher ma chair de mes os, lambeau par lambeau, il le ferait avec joie. 11 est mon ennemi mortel depuis sa naissance ; je le hais depuis le premier jour où je l’ai vu. Oh! on s’est affreusement raillé de toi, mou père! on a voulu se faire un jeu
tk GÜËRRE DES PAYSANS. 309
de ta douleur, prolonger tes souffrances par ce vain espoir ! — Infâmes ! lâches bourreaux !
Le vieillard mit la main sur la bouche de son fils, et dit avec horreur ;
— Simon , tais-toi ! tu blasphèmes Dieu ! Tes paroles me font frémir. Je te le dis, et c’est bien vrai, j’ai moin)ême accompagné Bruno chez le général.
— Et as-tu entendu aussi ce que Bruno lui disait?
— Je ne suis pas entré, mon amour m’a irrésistiblement poussé vers mon fils...
— Et qui peut savoir, mon père, ce que dit et fait Bruno?
— Moi , Simon ; il implore ta grâce , il fait valoir toutes ses souffrances, tous ses services, pour obtenir cette unique faveur.
— Mais c’est impossible ! J’ai fait fusiller son père, j’ai repoussé les prières de sa mère ! Bruno doit savoir cela?
— 11 le sait J et cependant il veut te sauver -de la .mort...
Le prisonnier, comme s’il se fîtt senti vaincu , laissa tomber la tête sur sa poitrine, et son regard se baissa vers le sol. Bientôt il se révolta contre cette conviction de la générosité de Bruno qui pénétrait dans son cœur.
— Cela ne se peut! murmura-t-il; j’ai cherché la mort de Bruno comme un bonheur ardemment désiré; j’ai sacrifié son père à ma vengeance ; je l’ai accablé de douleur, et je le réservais encore à la persécution , à la souffrance et à la mort... Et il me sauverait? N’est-il (lonc pas homme comme moi?
3tO ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
Le j>èi’e saisit la main de son fils, et dit d’une voix calme et solennelle :
— Simon , mon pauvre fils, tu as perdu dans ta vie terrible la plus Itelle tleur de ton âme. Ah ! l’incrédulité t’a ôté la force de comprendre une semblable générosité, un sacrifice aussi surhumain, n’est-ce pas? Et pourtant un seul mot suffit pour tout expliquer : Bruno est chreden !
— Chrétien ! chrétien ! murmura Simon Brutus avec une amère ironie ; la conduite de mon ennemi n’est pas aussi désintéressée. Ah ! je comprends ce que c’est. Geneviève s’est souvenue qu’elle m’a aimé jadis; Geneviève le domine, elle veut me sauver.
— Tu te trompes, Simon, reprit le père; Geneviève a supplié Bruno en ta faveur; il a écouté ses supplications aussi peu que les miennes, aussi peu que celles de sa mère. Mais loi*sque notre vieux curé lui a représenté Jésus crucifié demandant grâce pour ses persécuteurs, la voix de Dieu a touché Bruno. Le général restât-il inflexible, celui que tu nommes ton ennemi mortel en souffrirait comme si tu étais pour lui un frère chéri. Ainsi, mon bon Simon, ne calomnie plus sa bonté !
Pendant longtemps le prisonnier demeura plongé dans une profonde méditation, il secouait par moments la tète d’un air d’hésitation, tandis que le mot: chrétien ! s’échappait encore de sa bouche.
Le vieillard serra encore la main de son fils, et lui demanda avec une afiectueuse; tendresse ;
— Simon , si on t’accoidait ta grâce , refuserais-tu
donc d’adoucir l’ainertuine de ma vie? Ne tâcherais-tu pas de revenir à de meilleures idées?
— De meilleures idées? répéta Simon ; rien au monde ne peut affaiblir mes convictions républicaines.
Le ton inflexible avec lequel ces paroles furent prononcées attrista visiblement le vieillard; cependant il parut maîtriser sa douleur, et reprit :
— Soit donc ! . .-‘iiais tu abandonneras cette vie barbare et impie, n’est-cÀ. pas? Tu donneras à ton pauvre père quelques jours de paix encore ? Tu viendras demeurer avec lui , adoucir et consoler ses dernières années par ta présence ?
— Dans la Gampine î A Waldeghem ? demanda Simon avec mécontentement.
— Gh ! cela m’est indifférent , pourvu que tu sois avec moi, répondit le père. Je vendrai nos ten-es; nous irons demeurer dans un autre pays , fût-ce même en France. Partout où mes yeux pourront te voir je serai heureux. Et s’il pouvait se faire que notre calme et paisible existence ouvrît ton âme à la vérité , si cette âme pouvait recevoir un seul^rayon d’en haut, je remercierais Dieu, je bénirais mon enfant, et, plein d’espoir, je fermerais les yeux dans les bras d’un fils bien-aimé.
Deux larmes, les premières qu’il eût versées depuis qu’il était homme, coulèrent sur les joues de Simon. Il passa son bras autour du cou de son père et l’embrassa.
— O mon père, dit-il avec un soupir, comme ton amour est infini ! Ainsi tu laisserais dans mon âme sans les troubler mes convictions républicaines ? Merci donc ! Ce que tu me demandes est difficile. Cette guerre sera
313 CEUVftËS DE HENRI CONSCIENCE,
bientôt terminée. Jusque-là je ne puis renoncer à la mission dont on m’a chargé... Mais après... après nous ferons ce que tu viens de dire... Et peut-être, ô mon père, peut-être ton plus doux espoir se réalisera-t-il en partie. Je le sens, il y a une place vide dans mon cœur, quelque chose qui me manque et qui m’effraie. Peut-être l’orgueil m’a t-il trompé... Ah! quoi qu’il en soit, je te sacrifierai tout; ma carrière, mon avenir, la gloire que j’avais rêvée. Puissé-je, au prix de tout cela, te faire oublier les souffrances que tu as éprouvées !
Du lit de camp le brasseur se laissa tomber à genoux .sur le plancher , leva vers le ciel des mains suppliantes et s’écria avec une sorte d’égarement :
— Merci , ô mon Dieu , de ce que vous me rendez mon fils! Ah! achevez votre œuvre, éclairez son cœur, il n’est pas tout à fait penerti, il y reste encore de l’amour...
La porte de la prison s’ouytH, le chef de la garde parut sur le seuil :
— Encore un quart d’heure ! dit-il. Préparez-vous. L’ordre est formel : sur le coup de onze heures l’arrêt doit être exécuté...
Le brasseur bondit en poussant un cri terrible. Il tira sa montre avec une fiévreu.se anxiété et s’écria en fixant sur le cadran un œil égaré :
— Oh, c’cst vrai; nous perdions la tête. Encore un quart d’heure? Je cours, je vole , je reviens...
En disant ces mots il se précipita hors de la prison et traversant les gardes stupéfaits, s’élança dans la rue.
— Je l’avais bien pensé ' murmura Simon Brutus en
s’asseyant sur le lit, il est impossible qu’ils m’épargnent. Pauvre père !
Le chef de la garde referma la prison.
Un profond silence régna pendant quelque temps dans la maison qui servait de corps de garde.
Simon Brutus était assis, immobile et la tête dans les mains. Les minutes qui s’écoulaient lui paraissaient des siècles.
Enfin il entendit un traînement de sabres et un bruit de fusils.
Le chef de la garde entra avec quatre hommes dans la prison et dit :
— L’heure va sonner. C’est bien malheureux , camarade. Nous avons pitié de vous ; mais c’est le sort de la guerre. Rendez du moins noire mission moins pénible en vous soumettant.
En disant ces mots, il tendit au prisonnier un mouchoir blanc en lui faisant signe de se l’attacher sur les yeux.
Mais Simon Brutus le lui rendit avec un calme sourire, et répondit en se levant pour suivre ses gardes :
— Croyez-vous donc qu’un soldat de la République française n’ose regarder la mort en face? Allons, je donnerai moi-même le signal du feu.
En ce moment le brasseur reparut dans la prison. Il se jeta en hurlant au cou de son fils et, comme insensé, cria aux gardes :
— Non, non, le général est au conseil de guerre... Restez , attendez, on délibère sur son sort. Attendez, on va venir J encore quelques minutes...
— Avez-vous vu le général ? lui avez-vous parlé? demanda le chef.
— Mon Dieu , non ! répondit le brasseur hoi-s de lui, on ne peut lui parler ; il délil^ere, il va faire grâce... mais tout de suite... maintenant... à l’instant....
Le chef essuya une larme qui coulait sur sa joue, mais il paraissait bien décidé à remplir impitoyablement sa mission.
11 appela quelques hommes du corps de garde et leur fit signe d’emmener le vieillard hors de la prison.
Le brasseur, qui s’en était aperçu, se jeta en gémissant sur le sein de son fils. Ils échangèrent quelques baisers fiévreux. Simon Brutus prononça le suprême adieu et murmura à l’oreille de son père quelques paroles de consolation. Puis lui-même se dégagea de ses bras et le remit aux mains de ceux qui devaient l’empêcher d’assister à l’affreux spectacle de la mort de son fils.
Simon Brutus fut conduit sur la place où devait avoir lieu l’exécution. Son père infortuné se tenait sur la porte du corps de garde et regardait , frémissant et trépignant, en proie à une douloureuse impatience , dans la rue qui menait à l’hôtel de ville.
Tout è coup il lui échappa un cri , cri étrange, cri joyeux pourtant et si perçant qu’il retentit jusqu’à la la place et frappa les gardes de stupéfaction.
Le brasseur s’était précipité, les bras levés, au-devant d’un homme qui accourait vers lui en pleine course et tout hors d’haleine.
— Bruno! Bruno! criait-il... vite! vite! ou il sera trop tard 1
Mais Bruno passa rapidement devant lui , sans lui adresser la parole , traversa le corps de garde , vola sur la place, et courut aux gardes qui, déjà en position n’attendaient plus que le commandement du condamné lui-même pour lui envoyer dix balles dans la poitrine.
— Arrêtez I arrêtez ! s’écria Bruno, le général lui fait grâce !
A ces mots il tendit au chef un ordre écrit ; mais au même instant son regard rencontra le regard de Simon Brutus.
Tous deux devinrent d’une pâleur mortelle. Bruno se détourna et s’enfuit à travers le corps de garde , dans la rue.
Le vieux brasseur apparaissait sur la place; il se jeta à demi-mort au cou de son fils.
Celui-ci , comme s’il eût été anéanti , s’appuya contre le mur ; il ne semblait pas remarquer la présence de son père , et en proie â une sorte de délire il se disait à luimême : — Bnmo ! Bruno m’a sauvé !
C’était le lendemain , dans l’après-dînée.
Un morne silence planait sur la ville; on n’entcndîiit que les retentissantes détonations du canon, le siffiement des projectiles meurtriei*s et le bruit des vitres brisées par l’explosion des obus et des bombes.
On n’apercevait pas un bourgeois dans les rues, toutes les portes étaient fermées. On pouvait présumer que les
habitants, saisis de terreur à l’approche d’un danger de mort, s’étaient cachés dans les caves, tant pour ne pas être atteints par les boulets que pour échapper à la vengeance des vainqueurs lorsque la lutte serait terminée.
A l’exception de quelques compagnies, les patriotes se tenaient sur les remparts pour faire face aux assauts de l’ennemi et les repousser. Ils avaient creusé dans le sol des fosses profondes, et s’y tenaient à l’abri des boulets qui passaient sans cesse au-dessus de leurs têtes pour aller s’abattre dans la ville.
Comme ils ne possédaient pas d’artillerie, et que les Français se tenaient à dessein hors de la portée des fusils, les paysans ne pouvaient faire aucun mal à l’ennemi et se voyaient condamnés à la plus hiuniliante inaction.
Quand ils jetaient un regard à la dérobée sur les campagnes et les collines environnantes , la plupart frémissaient, dans la conviction qu’il ne restait plus d’espoir de triompher. Aussi loin en effet que pouvait porter le regard , tout était couvert d’une foule d’ennemis qui , disposés en masses compactes, descendaient dans les vallées , s’étendaient sur les plaines , gravissaient les hauteurs, et enfermaient la ville dans un formidable mur de fer et d’acier.
Sur le Marché, le long des maisons que leur situation protégeait contre les coups de l’ennemi, se trouvaient quelques compagnies de l’armée des patriotes.
Bruno s’y promenait à pas lents; sa physionomie était triste et abattue. Par moments il murmurait en lui-même
et frappait du pied avec impatience, comme s’il eht été -i
en proie à une irritation comprimée.
Auprès du détachement de Waldeghem se tenait Karel du Lion, la tête affaissée sur la poitrine, l’œil fixé sur le sol , en proie à un profond découragement.
Le même sombre silence régnait parmi le millier d’hommes placés sur le Marché et dans les rues avoisinantes. Sauf quelques murmures contre l’incompréhensible inaction du général de Roumiroir on n’entendait que le piétinement des chevaux de quelques cavaliers qui se tenaient devant une auberge située sur le Marché, prêts à transmettre des nouvelles ou à recevoir des ordres.
De cette auberge sortirent en ce moment quelques officiers qui coururent en toute hâte aux divers corps.
Les capitaines quittèrent leurs compagnies avec la même précipitation, et de toutes les directions et s’acheminèrent vers l’auberge où se trouvait le général et sous la porte cochère de laquelle ils disparurent tour à tour. ,
A l’intérieur, dans une cour découverte, se trouvait le général de Roumiroir. Son visage portait aussi le cachet de la tristesse et du découragement.
Par intervalles il hochait la tête d’un air désespéré en parcourant du regard une feuille de papier qui probablement contenait de mauvaises nouvelles.
Dès qu’il se vit entouré des capitaines qu’il avait fait appeler, il leur dit avec abattement : '
— Amis, la cause de la patrie est en grand danger.
Je ne sais que résoudre : je n’ose disposer seul de la vie de tant d’hommes courageux. Donnez-moi votre avis.
Nous espérions avec raison que la possession d’une forteresse nous rendrait forts et soulèverait les villes mêmes en faveur de l’indépendance nationale , mais l’ennemi , pénétrant trop tôt notre dessein, a réuni toutes ses forces pour nous écraser avant que notre espoir puisse se réaliser. Deux jours lui ont suffi pour rassembler, autour deDiest, une formidable armée. A tout instant, de nouveaux corps viennent la renforcer : l’arrivée des troupes de toute arme et de munitions de guerre continue sans interruption. Nous ne pouvons plus compter sur des sorties. Nous y perdrions inutilement nos plus intrépides compagnons; et de plus l’ennemi est déjà tellement nombreux au dehors qu’il nous serait impossible de lui résister. D’un autre côté , je vous prie de prendre en considération que les vivres manquent complètement à Diest ; il ne se passera pas deux jours sans que la faim nous pousse irrésistiblement hors de la ville. Enfin écoutez les nouvelles qui viennent de la capitale ;
«Bruxelles, 14 brumaire.
«An vu de la République Française, une et indivisible.
« Hier et avant-hier sont arrivés ici quelques escadrons « de hussards et différents corps d’infanterie. Nous attena dons encore les hussards de Ghamboran qui viennent « de Paris, de même qu’un régiment de chasseurs à O cheval de l’armée de Mayence, Nous apprenons aussi « que la roule de Paris ici est couverte de troupes et a d'artillerie que le directoire fait marcher sur la Belgique « pour en finir de l’insurrection des Brigands. Nombre
« de détachements des gardes nationales de Lille, Douai « et autres villes de France voisines de notre pays, se a sont aussi portés sur nos frontières, a
Vous le voyez, amis, il ne reste pas d’issue; la France entière semble vouloir tomber sur Diest pour nous écraser sous la supériorité du nombre. Je suis d’avis que nous devons quitter cette ville... et comme nous ne pouvons l’essayer pendant le jour, sans courir le risque d’étre anéantis, le mieux serait, me semble-t-il, de tenter le soir ou la nuit, à la faveur des ténèbres, de nous frayer un passage à travers l’ennemi et de nous réfugier dans les bois. Si quelqu’un a un meilleur conseil à donner, je le recevrai avec reconnaissance.
Un sourd murmure de dépit et de colère comprimée s’éleva parmi les capitaines, mais aucun d’eux ne répondit directement à la question du général.
Bruno, les bras croisés sur la poitrine, tremblait comme s’il eût été saisi par la fièvre.
— Mon propre cœur me dit combien le sentiment de notre impuissance doit vous être pénible ! dit le général en soupirant. Si seulement nous avions quelques canons, peut-être y aurait-il encore quelque chance de gagner du temps et d’attendre des secours.
Bruno fit un pas en avant et dit d’une voix qu’altérait une vive émotion :
— Des canons, général? Il y a dix canons sur le Mont de tout les saints. Cette batterie domine toute la ville ; depuis ce matin elle vomit sur nous la destrui^tion et la mort ; c’est le pivot sur lequel repose la force de l’en-
3i0 (EUVRES DE HENRI CONSCIENCE,
nemi. Eh bien, si nos fusils ne portent pas assez loin courons à l'ennemi et rapprochons-nous de lui assez près pour que les baïonnettes servent d’instruments à notre vengeance. Si nous osons être ce que nous étions il y a quatre jours encore, nous irons prendre les canons qui couronnent le Mont de tous les saints....
— Oui, oui, il a raison ! s’écrièrent les assistants. Il ne reste qu’à vaincre ou mourir, il faut combattre : l’inaction nous tue !
— C’est une périlleuse entreprise , objecta le général ; elle exige beaucoup de courage et d’intrépidité. Je doute que dans la position où nous nous trouvons , nos hommes aient l’audace nécessaire pour courir au-devant d’une mort certaine. La moindre hésitation serait notre perte à tous.
— Général, s’écria Bruno avec une indignation à peine contenue, la prudence peut, dans certaines circonstances, faire plus de mal que la lâcheté. Pourquoi douter de notre courage? Depuis que vous nous commandez, vous avons-nous donné le droit de suspecter notre bravoure 1 Comment craindrions-nous la mort , puisqu’elle est inévitablement réservée à tous ceux qui survivront à la défaite î Je ne vous accuse pas, mais vous vous êtes trompé assurément. Si, dès le commencement du siège , nous avions attaqué et battu une à une les colonnes ennemies à mesure qu’elles arrivaient, jamais les Français n’eussent pu nous cerner d’aussi près. Maintenant le mal est fait; mais qui sait si, par une audacieuse tentative, nous ne pouvons faire tourner la chance en notre faveur? Tandis que nos hommes sont là à
Digil . ; !îy Goo^k
attendre, le désespoir au cœur, la fortune ne viendra pas à nous. Le proverbe a bien raison : Aide-toi, le ciel t’aidera !
Les capitaines qui entouraient Bruno appuyèrent son discours hardi par des cris approbateurs et témoignèrent par leurs exclamations qu’eux aussi, comme lui, avaient soif d’agir et étaient prêts à rassembler tout leur courage pour tenter un effort décisif.
Le général demeura quelques instants les yeux baissés vers la terre. Puis il leva la tête et dit avec résolution :
— Je pourrais, comme homme et comme général, me trouver ble.ssé des paroles que le capitaine des hommes de Waldeghem vient de m'adresser; mais j’oublie volontiers ce qui peut s’y trouver d’insultant pour mol. Le temps n’est pas propre à se quereller sur la forme plus ou moins convenable de nos expressions. Et, au fond, ce qu’il a dit est la vérité. — Vous croyez donc, camarades , qu’il nous faut tenter une attaque décisive contre la batterie du Mont de tous les saints ? Eh bien qu’il soit fait selon votre courageux désir ! Je vous conduirai à l’assaut et vous montrerai que la bravoure personnelle ne me fait pas défaut. Comme général, je vais cependant prendre , en toute bête , quelques mesures pour nous rendre la retraite possible si notre attaque ne réussissait pas. Promettez-moi, mes amis, que vous suivrez fidèlement mes ordres; la moindre confusion pourrait être fatale au plus haut point à notre entreprise. Vous, capitaine de Waldeghem , vous marcherez à la tête de la colonne avec votre compagnie; j’ai confiance dans votre bravoure éprouvée. Tandis que, suivi de toutes les
3îa œuvuKs de henri consciknoe. compagnies de la Haute Canipine vous gravirez le iMont de tous les saints et attaquerez l’ennemi, les compagnies du petit Brabant avec les gens de Lierre et de Malines, occuperont les remparts en dedans de la porte, afin de faciliter au besoin votre retraite et de prévenir toute surprise. Retournez vers vos hommes, capitaines, élevez * leur courage à la hauteur de cette audacieuse tentative, et amenez tous vos détachements de ce côté-ci du Marché !
Les capitaines firent volte-face , et , le sabre levé , rejoignirent leure compagnies sur le Marché au pas de course et en poussant des cris de joie. A peine quelquesuns d’entre eux avaienV-ils gagné l’endroit où se trouvaient leurs hommes que des acclamations enthousiastes s’élevèrent de tous les détachements et saluèrent triomphalement la bonne nouvelle. Les gens de Waldeghem, Karel du Lion à leur tête, firent surtout retentir l’air de leurs belliqueuses clameurs.
Les compagnies s’ébranlèrent et vinrent se former en épaisse colonne , à l’entrée de la rue qui montait vers le Idont de tous les saints.
Bientôt le général, accompagné de quelques officiers d’état-major, parut sur le Marché et alla au galop se placer derrière la compagnie de Waldeghem qui se trouvait à la tête de la colonne. Quelques cavaliers furent envoyés jusqu’aux derniers rangs de l’armée pour ordonner partout qu'on gardât le plus grand silence jusqu’au moment où les tambours et les clairons sonneraient la charge.
Quand toutes les rumeurs se furent apaisées et que le
LA r.l'ERRE DES PAYSANS. 333
général s’aperçut que ses ordres étaient exécutés, il donna à Bruno le signal de marcher en avant.
La croix rouge de Waldeghern se mit en mouvement; toute la colonne suivit d’un pas mesuré et dans le plus profond silence, la longue rue qui montait vers la porte.
Au haut du Mont de toui les saints se trouvait une assez grande chapelle , tout auprès de laquelle les Françms avaient établi la redoutable batterie de dix canons de gros calibre. Cet endroit était extrêmement favorable pour cela, car les canonniers pouvant toujours s’abriter derrière la chapelle, il était impossible aux assiégés de les atteindre du haut des remparts.
A quelque distance, derrière la chapelle aussi, cinq ou six cents soldats étaient cachés dans un pli du terrain , prêts à protéger au besoin la batterie contre une attaque.
Cependant les paysans vinrent se masser tout près de la porte. Mais leur dessein fut éventé par l’ennemi , grâce à cette circonstance que l’absence de maisons permettait à l’œil de plonger du dehors sur cette partie de la ville.
On entendit au loin sonner l’alarme dans le camp français , et bientôt on put remarquer que l’ennemi concentrait en toute hâte ses troupes pour prêter secours à la batterie menacée.
Sur l’ordre du général les tambours et les clairons résonnèrent dans la colonne des patriotes et firent entendre le signal de l’assaut.
Une tonnante acclamation, un formidable cri de guerre éclata au sein de l’armée patriote; les paysans franchirent la porte et gravirent la colline au pas de charge.
Mais à peine la compagnie de Waldeghera était-elle hors de la ville que cinq cents Français se montrèrent sur la hauteur et firent pleuvoir une gi'êle de balles sur les patriotes.
Bruno s’aperçut avec effroi que ses hommes hésitaient et songeaient à riposter en tirant sur l’ennemi. Il n’y avait pas moyen de tenir en cet endroit , car déjà les canons mêlaient leur grondement au fracas de la fusillade, et la mitraille et les balles décimaient les compagnons de Bruno.
Il se précipita en avant, et cria d’une voix forte à ses camarades :
— Oh! mes amis, encore un effort! Suivez-moi! croisez la baïonnette ! En avant , en avant pour Dieu et la patrie !
— En avant! en avant! s’écria Karel du Lion en s’élançant avec Bruno vers le haut de la colline , et en donnant par son exemple à ses compagnons le courage de le suivre.
Sous le feu meurtrier des Français , la compagnie de Wald’eghem perdit beaucoup de monde. Cependant, quoique leurs rangs fussent bien éclaircis par la mitraille et les balles , les courageux paysans ne renoncèrent pas à l’assaut, et coururent avec une audace inouïe jusqu’au sommet de la colline où les attendait un épais bataillon.
Là s’engagea, d’homme à homme, un combat désespéré où le sabre et la baïonnette jouaient seuls leur rôle. On hacha, on poussa, on frappa, on lutta pendant un certain temps avec tant d’acharnement et de rage , que
bientôt un monceau de cadavres fut entassé dans une mare de sang.
L’héroïque détachement de Waldeghem eût sans doute été anéanti en cet endroit jusqu’au dernier homme, — car le plus intrépide courage ne pouvait rien contre un si grand nombre d’ennemis, mais bientôt les autres compagnies des paysans apparurent sur la hauteur, et les Français se trouvèrent cernés et assaillis de toutes parts.
Bruno et Karel, couverts de sang et de boue, combattaient comme des lions furieux, et poussaient sans cesse leurs hommes à la rencontre de l’ennemi. Celui-ci recula jusqu’aux canons, et fit des efforts inouïs pour protéger la batterie jusqu’à ce que les troupes françaises qui s’avançaient dans toutes les directions, drapeaux déployés, pussent lui prêter aide.
Bruno, remarquant cette intention et entraîné par la chaleur du combat jusqu’à une aveugle témérité, poussa de nouveau son cri de guerre et se précipita à la tète de ses hommes avec un si irrésistible élan sur les Français, que ceux-ci se virent forcés d’abandonner la chapelle, et se replièrent lentement vers ceux qui venaient à leur secours.
Les hommes de Waldeghem poussèrent des cris de triomphe au milieu des pièces abandonnées ; l’artillerie ennemie était en leur pouvoir!
Transporté de joie, Karel du Lion s’élança sur un canon , et agitant son chapeau au bout de son épée, il annonça par de joyeuses acclamations la victoire remportée. ...
32C œi’Vr.ES DE HENRI CONSEIENCE.
Mais tout à coup un cri terrible lui échappa. 11 poita la main à sa poitrine pour comprimer la blessure qu’il venait de recevoir; mais le sang jaillit comme un torrent à travers ses doigts. L’infortuné jeune homme s’affaissa et tomba sans force et mourant dans les bras de Bruno.
— Mon ami! Karel, mon cher Karel! s’écria Bruno en s’efforçant de déchirer les vêtements de son camarade, ah! ne désespère pas! Je vais étancher ton sang. Où est ta blessure? où est-elle?
Et, avec une précipitation fébrile, il mit en lambeaux l’habit de Karel pour lui découvrir la poitrine. Les halles volaient au-dessus de sa tête avec une nouvelle force ; mais, tout entier à sa douleur, il semblait ne plus savoir où il se trouvait. Le blessé était couché sur son bras, les yeux fermés, la pâleur de la mort sur le visage. Quand Bruno lui découvrit enfin la poitrine , il ouvrit encore ses yeux déjà éteints; un sourire parut sur ses traits, et il murmura d’une voix expirante :
— Adieu... mon ami... ma mère... Pour Dieu... pour Dieu et pour la patrie!...
Une légère convulsion contracta ses membres, il se raidit et resta tout à fait sans mouvement.
Un cri de saisissement et de désespoir s’échappa de la poitrine de Bruno. Pour ainsi dire privé de sentiment lui-même, il contempla d’un œil hagard les hommes qui ôtaient de ses bras le cadavre de Karel pour l’emporter en ville.
Tout à coup, comme si le sentiment de la vengeance se fût allumé dans son sein avec un redoublement de
rage, U bondit, saisit son épée et voulut courir h l’endroit où le combat continuait toujours, bien que les deux armées n’échangeassent plus que des coups de fusil à distance.
De quelle triste stupeur le valeureux jeune homme ne fut-il pas frappé lorsqu’il vit que l’armée des patriotes reculait et semblait vouloir se rabattre sur la ville.
Transporté de colère, il courut vers quelques officiers d’état-major réunis en groupe derrière la ligne de bataille. Il allait donner carrière à son indignation et éclater en véhéments reproches, mais le spectacle qui frappa ses yeux arrêta les paroles sur ses lèvres.
Au milieu des officiers gisait le général de Roumiroir, la poitrine tout ensanglantée et la figure entièrement meurtrie. Un boulet lui avait enlevé la lèvre inférieure et une partie du menton *.
Bruno s’éloigna de cet endroit, et se dirigea vers l’aile droite de la ligne de bataille où il voyait flotter la croix rouge de Waldeghem. Chemin faisant, il rencontra un officier d’état-major qu’il connaissait.
— Qu’est-ce que cela signifie? s’écria -t- il. Pourquoi recule-t-on? Qui a donné des ordres aussi lâches?
1. Daûs le manuscrit d'un contemporain de ces événements, manuscrit déjà cité par nous, se trouve, entre autres, la mention suivante :
0 Le même jour, les paysans firent une nouvelle sortie, et si vigoureuse que, s'ils eussent eu un peu plus d'eipérience de la guerre toute l’artillerie de l’ennemi serait tombée en leur pouvoir et qn’ils auraient mis les Français en fuite au moment un ces derniers eurent abandonné leurs canons sur la montagne. Mais ils sont rentrés en ville. On dit que leur commandant ayant reçu une grave blessure à la lèvre inférieure, cette circonstance a diminué le courage des patriotes, et que c’est là la cause de leur retraite. »
3S8 ŒUVRES DE UENRl CONSCIENCE.
Ces flots de sang ont-ils donc été versés inutilement?
— Silence, Bruno! répondit l’officier. Si nous ne nous liAtons de regagner la ville, tout est perdu. Regardez dans la campagne : cinq ou six mille ennemis, une nombreuse cavalerie, de l’artillerie légère, s’approchent du Mont de tous les Saints. 11 fait mauvais pour nous ici. La retraite est ordonnée; nous continuerons de combattre derrière les remparts si c’est nécessaire...
L’ofücier s’éloigna.
Déjà toute la ligne de bataille, dans sa lente retraite, s’était rapprochée de Bruno. Muet, il rejoignit la compagnie de Waldeghem, et la suivit la tôte baissée, le cœur gonflé de tristesse, et comme s’il eût été complètement étranger à ce qui se passait.
Les paysans continuèrent lentement leur retraite en se défendant courageusement, rentrèrent en ville et se j)Ostèreut sur les remparts pour repousser l’ennemi dans le cas où il oserait tenter une attaque contre la porte.
Mais les Français se contentèrent de reprendre possession de leurs canons et de tirer vivement sur la ville, en ayant soin d’ailleurs de se tenir eux-mêmes hors de portée des fusils.
Sans nul doute les généraux français étaient convaincus que la ville se rendrait d’elle-même et sans qu’il fût nécessaire de recourir à un sanglant assaut.
Pendant toute l’après-midi la situation resta la même. La ville fut canonnée jusqu’au soir avec un redoublement de violence; mais dès que les ténèbres se furent répandues sur la ville et sur la campagne, on cessa le
feu des deux côtés, afin de puiser dans un court repos des forces pour la lutte du lendemain
Il faisait nuit. j
Les rues de la ville de Diest, plongées dans l’obscurité, étaient mornes et désertes. Pas un être vivant ne venait troubler par sa présence le lugubre silence qui faisait ressembler la forteresse assiégée à un immense tombeau. Comme si on eût voulu épaissir à dessein les ténèbres impénétrables, on avait éteint toutes les lumières sur le marché et dans les rues.
Ce funèbre silence , ce calme mystérieux , cette effrayante solitude, durèrent sans être troublés jusqu’il ce que les horloges des églises et des chapelles annonçassent par douze tintements plaintifs l’heure solennelle de minuit.
La scène changea soudain comme si le son des cloches eût réveillé d’un sommeil de mort une population entière. Un grand nombre de portes s’ouvrirent et se refermèrent avec précaution. En même temps apparurent de tous cotés de noires formes hum^^inps, qui, d’un pas furtif et sans rompre le silence, se glissaient le long des maisons, comme si elles voulaient surprendre une proie ou commettre un crime.
On n’eût pu, dans l’obscurité complète qui régnait, reconnaître quels étaient ces hommes qui se pressaient, avec un profond mystère, dans les rues, si parfois une furtive étincelle ou un cliquetis de fer n’eût révélé qu’ils étaient armés.
Le noml)i'e de ces promeneurs nocturnes croissait de plus en plus; bientôt des troupes entières descendirent des remparts vers la partie inférieure de la ville; certaines rues semblaient fourmiller d’hommes. Cependant tous se taisaient et s’efforçaient d’étouffer le bruit de leurs pas et de leurs armes. Ils se glissaient avec précaution et en silence, suivaient tous la même direction et gagnaient ce côté de la ville où le Béguinage s’élève avec son église, non loin des remparts.
Autour de cet édifice et dans les rues voisines se trouvaient déjà des milliers d’hommes, les uns disposés en rang, les autres groupés au hasard, d’autres encore cherchant dans tes ténèbres des amis ou des compagnons.
Plus près du mur qui ceint le Béguinage se trouvaient une quantité de civières d’où s’échappaient fréquemment des plaintes douloureuses, mais contenues; c’étaient des blessés entourés d'amis qui s’efforçaient de les consoler et leur assuraient à voix basse qu’ils ne les abandonneraient pas.
Auprès des blessés se trouvaient aussi quelques femmes et quelques jeunes tilles.
Une foule aussi considérable ne pouvait cependant se tenir assez silencieuse pour qu’on n’entendît pas un certain murmure semblable au bruit lointain d’une eau coiu*ante ; mais ce murmure était si faible et si insaisissable, qu’il se confondait avec le vent de la nuit et se perdait inaperçu avec lui.
Au pied du rempart il y avait plus de mouvement, et parfois il s’y élevait des bruits plus accusés. On semblait
LA Gl'ERIlE DES PAYSANS, 331
occupé à y construire une machine de guerre, car on y apportait de lourdes pièces de bois.
Les principaux chefs des patriotes se tenaient auprès des travailleurs. Le général de Rouniiroir, malgi'é sa douloureuse blessure, les encourageait par sa présence; à côté de lui, et même mettant la main à l’œuvre, se trouvait Bruno, le vaillant capitaine de la compagnie de Waldeghem.
De temps en temps quelques officiers d’état-major venaient informer le général de l’état des choses dans les rues voisines et autour du Béguinage. Enfin, on lui annonça qu’il y avait lieu de croire que tout le monde était présent.
Le général fit un signe. Les travailleurs chargèrent les pièces de bois sur leurs épaules , et montèrent lentement et avec précaution sur le rempart.
Bruno s’éloigna à la hâte de cet endroit et dirigea ses pas vers le Béguinage. Il alla droit à un angle obscur du mur d’enceinte , saisit quelqu’un par la main, et dit d’une voix étouffée :
— Ma mère, Geneviève, venez, tout est prêt.
Les deux femmes lui obéirent en silence ; dçux autres personnes encore les suivirent, Bruno se retourna, et dit tout en marchant :
— Jean, mon fidèle ami, rassemble, pour ce fatal instant, tout ton courage, toute ta prudence. J’ai un terrible pressentiment; je frémis et je tremble dans la crainte d’un affreux malheur. Protège notre pauvre pasteur pour qu’il ne lui arrive pas malheur dans les ténèbres.
93a OEtYRES DE HENIll CONSCIENCE.
— Mon sort est entre les mains de Dieu, murmura le vieux prêtre; ne vous inquiétez pas de moi.
~ Bruno, demanda le domestique, qu’a-t-on décidé? Dites-le-nous, afin que nous sachions quel danger nous avons à éviter.
— On a jeté un pont sur l’eau, près de la grande écluse ; c’est par là qu’il nous faut quitter la ville. C’est le seul point qui ne soit pas occupé par l'ennemi. Ainsi, quand tu seras au delà du pont, va toujours droit devant toi sans jamais t’écarter de cette direction... Nous allons à Hasselt...
— Mais, Bruno, le vieux brasseur n’est pas avec nous!...
— n est avec son fils; j’ai rnis Simon en liberté...
Bruno passa son bras autour du cou de sa mère , et
dit d’une voix douce :
— Vous tremblez, ma mère? Vous pleurez dans l’obscurité ? Oh ! gardez votre courage. Je resterai avec vous, je vous défendrai; je vous protégerai contre tout danger... Et s’il était vrai que l’heure terrible fût venue, eh bien, il y aurait encore un peu de bonheur dans notre destinée... Tu nous serreras, Geneviève et moi, dans tes bras , et tous ensemble , enfermés dans cette étreinte sacrée de l’amour, nous monterons vers Dieu qui nous aura donné la couronne du martyre...
En ce moment , ils arrivaient auprès du rempart de la ville.
Déjà ceux qui restaient de la compagnie de Waldeghem étaient disposés en rang; plus loin, du côté du Béguinage, et même plus avant dans la ville, les autres
L\ GUEnni: des paysans. 333
compagnies s’étaient massées en une épaisse colonne. Quelques détachements qui avaient méconnu les ordres du général ou peut-être poussés par l’inquiétude, se pressaient de chaque côté du rempart intérieur pour gagner la tête de l’armée et passer avec les premiers sur le pont.
Jusque-là, néanmoins, tout s’était passé avec un ordre parfait et dans un profond silence.
Le général fit un signe à la compagnie de Waldeghem ; celle-ci marcha en avant et monta sur le rempart.
Toute l’armée s’ébranla lentement ; mais les compagnies qui SC trouvaient près des fortifications avaient tant ' rie hâte de sortir de la ville qu’elles gravirent le rempart à cinq ou six endroits différents, et vinrent se presser en foule contre le pont.
Soit que le projet de fuite des paysans eût été trahi, soit que les sentinelles françaises, postées sur les hauteurs qui font face à la porte d’Hérenthals, eussent entendu le bruit que le désordre des arrivants causait aux abords du pont, — en ce moment éclata un violent coup de canon dont le retentissement, semblable au tonnerre, s’étendit siu* la ville et la campagne, comme un sinistre appel.
Ce terrible signal frappa les patriotes d’une indicible terreur; les détachements qui se trouvaient à l’arrière poussèrent les premiers vers le rempart avec une irrésistible force : tous, même les plus intrépides, durent céder à cette pression.
Il s’éleva alors un épouvantable cri de détresse, une affreuse clameur qui frappa d’effroi tous les cœurs.
Bientôt tout le monde perdit le sentiment de la conservation commune : chacun se précipita en avant; des troupes entières franchirent en courant le rempart, et s’élancèrent vers le pont comme un torrent déchaîné.
Un sinistre craquement sc mêla au bruit du canon et au pétillement de la fusillade; le pont céda sous le poids des fugitifs et immédiatenaent s’abîma dans l’eau avec sa charge...
Ce désastre n’arrêta cependant pas l’élan de la foule. A traverj l’impénétrable obscurité, aveuglés par la terreur, ils accouraient incessamment du haut du rempart et tombaient pêle-mêle dans le fossé, qui bientôt fut tout rempli de cadavres. Les cris, les gémissements de leurs frères écrasés, au lieu de retenir ceux qui restaient, les excitaient au contraire à s’enfuir hors de la ville. Ce fut une si affreuse mêlée qu’il serait impossible d’en donner une idée.
Sur ces entrefaites, les détachements français qui étaient campés le plus proche avaient couru aux armes et s’étaient rangés en bataille non loin de la grande écluse. De là ils tiraient sans relâche vers l’endroit d’où s’élevaient les cris de détresse.
Tandis que les patriotes s’étouffaient et s’écrasaient les uns les autres par centaines dans l’eau , les balles volaient au milieu d’eux comme une grêle meurtrière, frappant les victimes qui avaient eu le bonheur de sortir vivantes du fossé.
Au bout d’une demi-heure, les sinistres clameurs cessèrent de se faire entendre; tout redevint silencieux....
Mais les ténèbres de la nuit cachaient dans leur sein cinq cents cadavres *.
La nuit est encore obscure. Dans deux heures seulement les premiers rayons du soleil éclaireront la scène d’une affreuse catastrophe, et feront frémir les Français à la vue de cinq cents cadavres entassés jusqu’au-dessus des bords du fossé , étouffés dans le marais , foulés aux pieds et écrasés dans la vase, ou , — frappés par une balle, — étendus dans leur sang et disséminés dans les prairies le long du Démer...
Les patriotes qui avaient réussi à gagner la campagne, en passant sur le corps de leurs frères morts , s’étaient jetés à travers l’obscurité dans toutes les directions pour échapper au danger de mort qui les menaçait.
Cependant, quoi que ce qui restait de l’armée des paysans se fût dispersé, une notable partie de cette
1 . • Les R^voluiioniuirtt Toyant que la Tille n'était pins nne position tenable, qn'il ne s'y trooTait pas de viTresen suffisance, qu'ils étaient snr le point d'étre tont à fait cernés, trouvèrent bon de quitter la ville, ce qu'ils firent sans que le militaira s'en aperçût. A minuit ils jetèrent un pont sur l'eau, entre les deux écluses le long du batardeau, ou soit qu'ils voulussent passer trop vite, soit qu'ils fussent égarés par la peur (on avait, dit-on, tiré) il s'en noya jnsqu'i cinq cents; le plus grand nombre toutefois parrint i se sauver. •
{Manutcril déjà tilé plmiiurt foi)),
La Gazette d’Anven de cette époque dit qn'il y ent cinq cents noyés, et que Jeiis cents avaient été tués dans les combats des jours précédents.
armée s’était enfuie par un grand chemin de terre qui menait dans la Campine limbourgeoise.
A la tête de ces fugitifs se trouvait la compagnie de Waldeghem , qui avait peu souffert parce qu’elle avait passé le pont avant que sa chute fût le signal du plus terrible désastre.
Poussés par l’anxiété et la terreur, les paysans accélérèrent tellement leur marche que les plus affaiblis durent renoncer à les suivre, et se laissèrent tomber en foule sur le bord du chemin en poussant de tristes lamentations. Comme si ces malheureux eussent eu la convicti(Tn que cet abandon les livTait aux mains de leurs cruels ennemis, ils envoyaient encore de loin à leurs amis un suprême et déchirant adieu du fond des ténèbres.
Enfin , après trois heures de marche, les hommes de Waldeghem se trouvèrent eux-mêmes tellement épuisés par la fatigue que Bruno, en arrivant vis-à-vis d’un petit hameau jeté au bord du chemin, leur ordonna de s’arrêter et de se reposer en cet endroit jusqu’au lendemain.
Tous se dispersèrent dans le hameau à la recherche d’un gîte. On réveilla les habitants des rares maisons, et quand les étables et les granges furent remplies d’hommes entassés, les autres se couchèrent sur le sol humide contre les murs et les haies.
11 arrivait sans cesse du côté de la ville de Dîest de nombreux fugitifs qui n’avaient pu suivre les autres dans leur marche rapide. On leur dit au hameau qu’on ferait halte là jusqu’au matin.
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Peu à peu une foule considérable s’amassa au milieu des maisons semées aux abords du chemin; bientôt il fut difficile de suivre les sentiers, parce que le sol était couvert de gens qui, dans l’obscurité, s’étaient étendus les uns auprès des autres à la première place qu’ils avaient rencontrée.
Un morne silence planait sur le hameau ; la plupart des paysans, brisés par la fatigue, étaient tombés dans un profond sommeil ; le petit nombre de ceux qui restaient éveillés interrogeaient les ténèbres d’un œil hagard ou versaient des larmes amères en songeant il leur misérable sort.
Donc tout était silencieux dans le hameau; pas un mouvement , pas un soupir ne venait trahir la présence de ces infortunés. Ils gisaient dans l’obscurité, muets et immobiles comme des cadavres couchés dans un immense tombeau...
S’ils eussent su quel danger les menaçait, ils n’eussent pas donné ce court repos à leurs corps abattus ! Leurs implacables ennemis veillent animés par l’esprit de la destruction et du meurtre; ils se glissent en troupes nombreuses, à travers les ténèbres de la nuit, et recherchent avec une sanguinaire ardeur la proie qui leur a échappé...
A peine la catastrophe qui avait frappé les patriotes devant Diest était-elle connue avec quelque détail des généraux français, qu’ils avaient pris immédiatement des mesures pour en tirer tout l’avantage possible. Tandis qu’une forte division de l’armée prenait possession de la forteresse, les autres colonnes ainsi que la cava-
33S CEtJVEES DE UENRl CONSCIENCE,
lerie recevaient l’ordre de se répartir sur-le-champ dans tous les chemins qui menaient vers Hasselt, et de marcher en avant jusqu’au matin. De cette façon on pourrait surprendre, dès le point du jour, les paysans dispersés et encore tout étourdis, et anéantir sans peine ce qui avait pu échapper de leur armée. On devait leur donner la chasse comme à des bêtes fauves, et sabrer et tuer sans miséricorde tous ceux qu’on rencontrerait.
Conformément aux ordres reçus, les colonnes mobiles s’étaient mises en marche dans différentes directions; cependant, comme elles étaient parties plus d’une heure après la fuite des patriotes, elles n’en rencontrèrent aucun, sauf çà et là un blessé qui n’avait pu aller plus loin et était tombé en gémissant au bord du chemin. Mais ces malheureux ne pouvaient arrêter les soldats français, qui poursuivirent leur route sans obstacle.
Deux heures se sont écoulées. Les premières lueurs du malin commencent à empourprer l’orient; le jour va paraître.
Bien que tout soit encore enseveli dans une brume grisâtre, et que l’œil ne découvre que des formes douteuses, les patriotes ont déjà quitté leurs couches humides...
Dans le chemin qui traverse le hameau pour s’enfoncer au loin dans la campagne, des centaines d’hommes sont agenouillés. On dirait qu’un chef les a disposés, car leurs rangs réguliers forment une épaisse colonne , et tous tournent les yeux vers un même côté du hameau, où la bannière de Waldeghem s’élève et déroule la croix rouge au vent du malin.
1 b y Goo gk
LAl GtERRE UES PAYSANS. 339
Beaucoup tendent les bras au ciel et semblent implorer le secours de Dieu; quelques-uns font glisser entre leurs doigts tes grains d’un chapelet ; d’autres , les mains jointes et la tête penchée, semblent absorbés dans une solennelle oraison.
La plupart ont le fusil au bras ou appuyé sur l’épaule; les baïonnettes s’élèvent au-dessus de leurs têtes et scintillent sous la lueur douteuse du jour qui se lève.
Pauvres gens 1 Leurs vêtements sont déchirés et souillés de boue ; plusieurs ont la tête ou le bras enveloppés de linges sanglants; tous sont affreusement meurtris : pâles, les cheveux en désordre, les yeux égarés, tremblants de froid, glacés par l’humidité de la nuit, et si découragés, si tristes, qu’on ne lit plus rien sur leur physionomie que le plus profond désespoir ou une passive résignation à l’horrible sort qui leur est réservé.
Ils savent bien qu’il n’y a plus d’issue possible, qu’il n’y a plus désormais de place dans leur patrie où ils puissent reposer un seul instant leur tête fatiguée sans qu’aussitôt une balle ennemie vienne les éveiller et les frapper... Et peut-être ce jour qui se lève si serein à l’orient est-il l’avant-coureur de leur entier anéantissement !
A l’extrémité du chemin où ces malheureux sont agenouillés se trouve une étable ouverte. Là résonne de temps en temps le son aigu d’une clochette. Alors, ces gens en prière s’inclinent plus profondément , font le signe de la croix et se frappent la poitrine à plusieurs reprises.
L’étable est toute remplie de gens qui, eux aussi, sont
m ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE,
agenonillés sur la paille dont on a jonché le sol. Deux femmes se trouvent au milieu des hommes armés ; ce sont la mère de Bruno et Geneviève. Jean le domestique et son maître Bruno sont à côté d’elles.
Au fond de l’étable se trouve un prêtre aux cheveux blancs, dont la vieillesse fait trembler la voix et les
mains. 11 dit la messe ; il offre à Dieu le saint sacrifice avant que celte multitude épouvantée quitte ^n refuge de la nuit. Un jeune conscrit, le fusil sur le dos, sert la messe.
La crèche sert d’autel, un gobelet d’étain de calice; une lanterne est l’humble lampe allumée devant le Seigneur !
Cette solennité est, à la fois, sombre et touchante. Rien ne trouble le morne silence que la murmurante prière du prêtre et la réponse, h peine entendue, de l’acolyte improvisé... Et quand, par intervalles, le bruit aigu de la sonnette retentit soudain dans les ténèbres, tous les cœurs sont saisis d’anxiété et de terreur...
Quand le prêtre se retourne, la rouge lueur de la lanterne tombe sur son pAle visage; ses cheveux blancs scintillent comme une couronne d’argent; mais sa physionomie est tellement abattue, scs yeux sont si profondément enfoncés dans l’orbite, les rides de la décrépitude et de la souffrance se confondent si lugubrement sur son front et sur ses joues, qu’il ressemble a un fantôme sorti de la tombe pour assister à une soml)rc fête des morts.
Depuis quelques instants, le prêtre poncho la tête au-dessus de la crèche; le murmure même de la prière
LA GVERRt: DES PAYSANS. 9il
a cessé : le silence est plus profond encore, et tous les cœurs battent dans un religieux recueillement. L’ineffable mystère de l’autel va s’accomplir.
Mais quel affreux tumulte, 6 ciel ! vient tout à coup interrompre la sainte cérémonie 1 Cent coups de fusil s’unissent en une seule détonation et répandent dans le hameau leur sinistre éclat, tandis que les balles traversent l’air en sifflant... Le jeune homme qui sert la messe jette un cri perçant et s’affaisse, blessé, dans les flots de son sang. Le cri : Aux armes ! aux armes ! se fait entendre au dehors.
Bruno bondit , lève son épée et crie d’une voix puissante :
— Debout, martyrs! Vengez votre Dieu!
Tous se précipitent en désordre hors de l’étable. Bruno court à sa mère, l’embrasse à la hâte, pose aussi ses lèvres frémissantes sur le front de Geneviève, murmure un douloureux adieu, et crie au domestique en saisissant un fusil :
— Jean... vite... ma mère, Geneviève... emmène-les! sauve-les; je prierai pour toi là-haut! Ah! aujourd’hui encore je verrai mon père !
Et sans oser encore jeter un regard sur sa mère qui se traînait à genoux en lui tendant les bras comme si elle voulait le retenir, le jeune homme se précipita dans le chemin et courut rejoindre la compagnie de Waldeghem qui déjà s’était portée en avant et avait engagé avec l’ennemi une vive fusillade.
On eût dit que l’impression de la sombre cérémonie et l’apparition soudaine des Français, dans un instant aussi
Ui OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
solennel, avait doué les paysans d’une étonnante intrépidité et les avait remplis d’une ardeur inaccoutumée ; car ils marchaient hardiment sur l’ennemi, et sans doute ils se seraient jetés sur lui avec une rage aveugle et avec l’impétuosité d’un torrent, si Bruno ne leur eût ordonné de se former en rangs réguliers.
Tandis que les balles se croisaient sans grand résultat, le vieux curé quitta le hameau et s’avança derrière la compagnie de Waldeghem. Bruno eut beau l’engager de loin du geste et de la voix à regagner le hameau, le vieux prêtre ne quitta pas les combattants. Pour seule réponse, il leva les mains et les yeux au ciel, comme s’il eût imploré de Dieu la couronne du martyre.
L’escarmouche dura quelque temps. Bruno faisait d’incroyables efforts pour empêcher ses hommes de sc précipiter en avant; lui-même était stupéfait de leur inconcevable ardeur dé combattre, et sentait aussi sa poitrine se gonfler d’espoir et sa bravoure personnelle se surexciter à la vue de l’héroïque résolution de ses frères.
Les paysans se rapprochaient de plus en plus de l’ennemi, lentement, il est vrai, mais sans un moment d’arrêt.
Il sembla enfin que les Français ne s’étaient pas attendus à une résistance aussi opiniâtre et songeaient à battre en retraite.
Le feu faiblissait, en effet, de leur côté, et bientôt les patriotes s'aperçurent que l’ennemi s’éloignait de plus en plus du hameau , et même avec une certaine précipitation.
LA GUERRE DES PAYSANS. 3i3
Alors la voix de Bruno devint impuissante à dominer les belliqueuses clameurs de ses hommes, qui s’écrièrent d’une voix tonnante :
— En avant! en avant! pour Dieu et pour la patrie!
Ne soupçonnant pas que la retraite des Français pouvait cacher une ruse de guerre, les paysans marchèrent au pas accéléré sur l’ennemi. Celui-ci ne les attendit pas, mais gagna avec la même hâte une vaste plaine , avec l’intention apparente d’atteindre le sommet de quelques collines sablonneuses pour s’y défendre avec plus d’avantage.
Au pied des hauteurs dont nous venons de parler et au moment où les patriotes, continuant à pousser des cris de triomphe, allaient les attaquer à la baïonnette, les Français firent volte-face et envoyèrent à leurs adversaires une décharge générale.
Beaucoup de paysans tombèrent; les autres, comme stupéfaits de cette perte, s’arrêtèrent et parurent vouloir répondre par des coups de fusil au feu de l’ennemi ; mais la voix de Bruno parvint encore à se faire entendre au milieu du formidable bruit de la bataille :
— A l’assaut ! Croisez la baïonnette ! s’écria l’héroïque jeune homme.
Et comme si sa parole eût vereé un nouveau courage dans le cœur de ses frères et doublé leuv ardeur, ils s’élancèrent en avant et tombèrent sur l’ennemi comme des lions furieux.
Les combattants étaient environnés de nuages de fumée; le bruit de la moiisqueterie , les cris plaintifs des blessés, la voix des chefs, les clameurs guerrières
3ti OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
(les deux armées, tout cela se confondait en un affreux tumulte qui s’échappait de cette fumée , au sein de laquelle une horrible mêlée ondoyait sur la plaine semée de débris d’armes et rougie par des torrents de sang...
Tandis que, dans cette première rencontre, les deux troupes ennenjies semaient mutuellement dans leurs rangs la destruction et la mort, il se fit derrière les collines de sables un mouvement qui devait être on ne peut plus fatal pour les malheureux patriotes.
Les Français avaient attiré à dessein leui’s adversaires en rase campagne, et dans ce but n’avaient mis en évidence (pi’une faible partie de leurs forces.
Tout à coup, des deux côtés des hauteurs, une colonne de soldats déploya ses larges ailes sur la plaine. On eût dit les deux bras d’un géant qui s’ouvraient pour saisir leur proie et se refermaient peu à peu pour la broyer dans une formidable étreinte.
Une farouche clameur de joie, un effrayant cri do triomphe retentit derrière les paysans... et cinq cents balles trouèrent leurs rîings.
— AmisI cria Bruno aux siens, nous sommes cernés! Voici l’heure de mourir! Passons à travers l’ennemi! Suivez-moi 1 suivez-moi !
Et, se retournant tout à coup, il se précipita avec la vaillante et héroïque troupe de Waldeghem au milieu des rangs ennemis. Soit que le désespoir ou la certitude d’une mort imminente prêtât à ces pauvres gens une énergie surnaturelle, soit qu’ils eussent compris le dessein de Bruno , qui voulait se frayer une voie à travers l’ennemi pour gagner le hameau, ils firent des miracles
de bravoure et traversèrent en effet l’aile gauche de l’ennemi, en renversant tout ce qui voulut leur fermer le passage.
Mais tous n’avaient pas réussi à s’échapper du cercle meurtrier, qui s’était aussitôt refermé. Une centaine d’hommes seulement , Bruno à leur tète , se portèrent rapidement vers le hameau. Le vieux curé, saignant horriblement à la tête, fut soutenu ou plutôt traîné par deux hommes, tandis que beaucoup d’autres l’entouraient avec sollicitude comme pour le protéger contre la grêle de balles qui fendaient l’air au-dessus de leurs têtes...
Encore une portée d’arbalète, et la compagnie do Waldeghem atteignait les premières maisons du hameau pour y reprendre encore le feu et semer la mort dans rangs ennemis jusqu’à ce que le dernier homme fût couché sur la poussière...
Mais dans le hameau même apparaît tout à coup une nombreuse troupe de cavalerie qui se déploie, à l’instant même, à l’entrée de la plaine.
Un officier, qui se trouve à l’aile droite de la cavalerie française, aperçoit la croix rouge et reconnaît la compagnie de Waldeghem. 11 pique des deux et se précipite au grand galop sur les patriotes. Ceux-ci dirigent leurs fusils vers lui et menacent de le tuer; mais l’officier saisit son épée par la pointe et en élève la poignée en l’air... Bruno le reconnaît, et s’écrie d’une voix tremblante do fureur et d’indignation :
— O Simon, Simon! Toi à qui j’ai donné la vie, toi
ici!
— Hruno, Bruno, mon ami, vite! rends-toi prisonnier, répond Simon Brutus; je te sauverai! Je veux te sauver !... Je venais. . .
Il ne peut achever; la parole meurt sur ses lè\Tes. Une des balles qui se croisent de toutes parts l’a frappé; il jette un cri , tombe en avant, et roule à bas de son cheval...
A cette vue, une furieuse clameur de vengeance s’élève parmi les cavaliers; l’ordre terrible : Chargez! fait lâcher la bride et enfoncer les éperons dans les flancs des chevaux.
L’escadron s’élance dans la plaine comme un ouragan, et tombe avec un formidable élan sur la troupe de Waldeghem. Celle-ci résiste un instant encore; la terre tremble sous le piétinement de la cavalerie, on entend le choc sinistre des fusils et des épées se mêler aux hennissements des chevaux et aux gémissements des blessés. Le sol est couvert de cadavres, le sang éclabousse les combattants. Tout est tué, foulé aux pieds, écrasé, anéanti...
La cavalerie pousse plus loin ; là on combat encore, on tire encore; là le cri de guerre monte encore vers le ciel dans la langue de la race condamnée!
Rien ne peut résister à l’élan des cavaliers; ils renversent tout sur leur passage et labourent de leurs longs sabres les déplorables restes de l’armée des patriotes.
Enfin ceux-ci reconnaissent que toute résistance est désormais inutile; la dernière étincelle de courage s’éteint en eux ; à la vue de ces nouveaux ennemis, ils sont saisis d’une mortelle épouvante... Ils aperçoivent dans
le cercle de fer qui les entoure une trouée causée par l’arrivée de la cavalerie ; ils jettent leurs fusils et s’enfuient en hurlant dans la campagne...
Mais cavaliers et fantassins s’élancent à leur suite , et frappent jusqu’à ce que leurs bras soient épuisés de fatigue. Pas un ne doit échapper! C’est une atroce boucherie humaine accompagnée d’horribles gémissements, de cris perçants, d’affreuses malédictions, de déchirantes clameurs de détresse ; mais l’horrible mêlée s’éloigne de plus en plus, emportée par un formidable élan, et disparaît enfin à l’horizon... On n’entend plus qu’un indistinct murmure , un bruit faible et vague qui Hotte dans l’air, et sur la plaine entière il ne reste plus que des monceaux de cadavres mutilés et de larges flaques de sang
Simon Brutus, frappé d’une balle dans le ventre, était étendu au milieu d’un monceau de morts, et la tête appuyée contre le corps d’un cheval sous le poids duquel son bras droit était, pour ainsi dire, écrasé.
Par-dessus le cheval pendait le cadavre d’un vieillard dont les cheveux blancs étaient divisés par une profonde blessure à la tête. Le sang qui coulait de cette affreuse blessure tombait goutte à goutte sur le visage de Simon Brutus.
Bien que le commissaire de l’administration centrale fût mortellement blessé, la vie ne l’avait pas encore complètement abandoniîé. La cruelle douleur que le poids du cheval lui fit éprouver au bras le fit sortir de son évanouissement.
Il ouvrit lentement les yeux, mais il les referma
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aussitôt, tandis qu’un frisson pareil à celui de la fièvre parcourait son corps, et qu’il disait d’une voix suffoquée :
— Oh! mon Dieu! quelle expiation! Le curé! son sang sur moi !
Il tint ses yeux fermés avec effort; car il n’osait plus lever le regard sur le pâle visage du prêtre, penché audessus de sa tête comme si l’ange, ministre des vengeances du Seigneur, l’avait placé là pour augmenter l’horreur de la mort, de son persécuteur.
A deux pas de Simon Brutus gisait Bruno qui avait une jambe brisée: bien que la souffrance lui arrachât à lui-même de douloureuses plaintes, il avait entendu le profond soupir de Simon et reconnu sa voix.
Avec des efforts surhumains, il rampa sur les mains, traînant après lui sa jambe broyée, jusque auprès de Simon.
11 se releva sur un genou, pencha la tête au-dessus de son ennemi, essuya doucement le sang de son visage, et dit d’une voix compatissante :
— Simon, pauvre Simon !
Simon Brutus ouvrit les yeux; un sourire indécis, mais non sans douceur, flotta sur son visage; il murmura avec une joie visible :
— Bruno, mon ami, je vais mourir. Est-ce Dieu qui t’envoie? Ah! pardon, pardon !
— Je te pardonne tout, tout! répondit le jeune homme. Ce que tu as fait aujouixl’hui m’a dit qu’un frère revenait à moi... — Mais, Simon, je vais essayer de dégager ton bras; peut-être...
— Non, non ! dit Simon Brutus en soupirant. Inutile... Une balle a déchiré mes entrailles. Je le sens, j’ai la mort en moi... mes membres se glacent. .
Le ton mourant de ces paroles émut profondément Bruno J il fondit silencieusement en larmes, puis, au bout d’un instant, se courba de nouveau sur Simon Brutus, et lui dit d’une voix pleine d’une ardente affection :
— Simon, mon frère, puisse Dieu aussi être miséricordieux envers toi! 11 y a une autre vie. Ah! tu vas paraître devant le tribunal suprême. Grâce, grâce pour ta pauvre âme j ne la livre pas à l’éternelle vengeance!
— L’amour de la liberté... est-il un crime devant Dieu? demanda le mourant d’une voix presque éteinte.
— Oh! non, non! répondit Bruno; bien^plus, cet amour est un devoir; le Sauveur lui-même l’a proclamé.
— Liberté, affranchissement... murmura Simon Brutusj — pas de crime... Ah! j’ai péché; l’orgueil... Que Dieu me soit miséricordieux! Bruno... la mort... elle vient... Écoute. — Dans ma poche... un écrit , le prix de tout, le général... cette nuit... — Embrasse-moi... mon frère! Ah! aime mon pauvre père... prie pour moi... — Adieu... adieu!...
La tête de Bruno s’affaissa sur le corps inanimé de Simon, qu’il arrosa longtemps de ses larmes.
Enfin, soulagé par cet épanchement de pitié, il se souvint des mystérieuses paroles de Simon.
Il pensa que la bourse de cuir suspendue sur la poitrine du cadavre contenait les dernières volontés de son
compatriote, et que celui-ci l’avait prié de tes remettre entre les mains de son père.
Dans cette conviction, il déboucla la bourse, et y trouva en effet une feuille de papier ployée.
Mais combien ne fut-il pas étonné , combien ne trembla-t-il pas d’émotion lorsqu’il déploya l’écrit et lut, en
balbutiant, les lignes suivantes écrites en français ;
HÉrilBUQUB FRANÇAISE.
Liberté! égalité!
« En considération des signalés services rendus à la République par le citoyen Bruno Halinx, et, entre autres, de ce qu’il a sauvé d’une mort certaine le citoyen Meulemans , dit Simon Brutus , commissaire de l’administration centrale des Deux-Nèthes, le soussigné, général de brigade commandant le quatrième corps de l’armée des neuf départements réunis, invite toutes les autorités milil aires et civiles de la République à laisser aller et venir librement 1e prénommé Bruno Halinx avec les siens , et à le protéger, en cas de besoin , contre toute vexation ou empêchement.
vt Donné au quartier général devant Diest, dans la nuit du 6 au 7 frimaire an vu de la République française, une et indivisible.
« Jardon. »
Les yeux de Bruno se remplirent de larmes et demeurèrent pendant quelque temps üxés avec surprise sur le
papier. Puis, vivement touclié de la généreuse intention de Simon, il se pencha sur son corps et déposa un baiser reconnaissant sur les lèvres pâles de son ami mort.
Mais tout à coup il se releva en entendant des voix retentir auprès de lui.
Il vit avec stupéfaction une dizaine de soldats français, commandés par un officier, qui semblaient épier avec le plus grand étonnement son étrange action, dont leurs regards lui demandaient l’explication.
Pour toute réponse , Bruno montra le papier que Brutus lui avait légué.
L’officier le lut, le lui rendit, et dit à ses hommes :
— Qu’on enlève ce citoyen avec précaution ; qu’on le porte dans la grange au bord du grand chemin, et dites au chirurgien -major qu’il panse sa blessure immédiatement.
Get ordre généreux fut exécuté à l’instant : quatre soldats français emportèrent Bruno vers le hameau.