‹ Œuvres completes de Henri Conscience La guerre des paysansChapitre 4 sur 16 · I. Petite pièce d’argent de l’époque · texte numérisé non relu

I. Petite pièce d’argent de l’époque

temps. Il se fit une nouvelle ondulation dans la foule ; quelques voix criaient joyeusement;

— Jean de Lierre ! chansons nouvelles !

Un peu plus loin, en dehors de la presse, un homme qui n’avait qu’un bras était occupé à planter une perche, devant laquelle il déroula bientôt une grande toile où étaient peintes, en tableaux carrés, des scènes de toute sorte. Cela devait représenter quelque chose d’épouvantable, car sur la plupart des tableaux on voyait des soldats armés d’épées, des cadavres sanglants, et pour conclusion l’afireuse guillotine.

Le chanteur était un vieux soldat de l’époque des premiers patriotes, renommé dans les villages pour les nouvelles et belles chansons qu’il composait lui-même. 11 avait laissé son bras droit à la dernière bataille livrée par les patriotes sur la montagne de Huy. Il se servait pourtant encore du moignon qui lui restait, et auquel était fixé un anneau de fer destiné à recevoir la longue baguette blanche avec laquelle il désignait les tableaux tout en chantant.

Sa main gauche avait assez de besogne à battre d’un petit tambour suspendu en travers sur son ventre.

De l’autre côté de la toile, se tenait une femme avec un violon.

La foule afflua en cet endroit; Simon, le fils du brasseur, s’y trouvait aussi avec ses compagnons ; et soit qu’ils eussent déjà beaucoup bu, soit qu’ils voulussent troubler le chanteur, ils faisaient un tapage tel qu’on eût cru que le village n'appartenait qu’à eux seuls.

Dès que tout fut prêt, le vieux soldat frappa quelques

28 (ElIVRES DE HENRI CONSCIENCE,

coups sur son tambour pour faire taire les braillards. Puis, de sa longue baguette, il indiqua successivement chaque scène, et cela en parlant et en chantant tour à tour, si bien qu’il fallait qu’il fût parfaitement maître de l’air de sa chanson pour ne pas s’y perdre ccnt fois.

11 débuta ex abrupto en ces termes :

— Paysans, bourgeois et autres gens, approchez! Jean de Lierre est de retour pour votre plaisir j il va vous chanter de surprenantes choses; ouvrez l’oreille et la bouche; c’est le moyen pour vous d’entendre, pour lui de vendre !

Écoutez ma chanson, amis!

Cela s’est passé dans Paris;

Ce sont de terribles nouvelles Que je vais vous communiquer

Ne tremblez pas, bourgeois et paysans, vous tous, tant que vous êtes, Jean de Lierre sait bien ce qu’il vous apporte; c’est effrayant, il est vrai, mais cela tourne bien pourtant, comme vous l’entendrez tout à l’heure :

Ce sont de terribles nouvelles Que je viens vous communiquer :

Dieu puuit les grands criminels

Quand on peut le moins y songer

Des sans-culott’ chef inhumain,

Raillant Injustice divine,

' Marat versait le sang humain Par l’exécrable guillotine

Oui, hommes et paysans, vous voyez ici comment Marat est nourri dans une forêt par une sorcière avec le

LA guerhï; des paysans. 99

lait d’une louve. Vous le voyez là, courant, armé d’un couteau, après son propre père. Ici vous le voyez à Paris, avec les jacobins furieux, massacrant tous les prisonniers; voyez, le scélérat est dans le sang jusqu’aux genoux, et il crie toujours: Enfeore! encore !

— Ah ! brrr! un tas de mensonges! dit Simon d’un ton railleur ; vous venez encore conter des f ariboles aux paysans, comme s’ils avaient déjà trop d’esprit !

— Qui ne veut pas entendre peut s’en aller ! s’écria le chanteur.

— Comment! des sorcières? du lait de louve? dans le sang jusqu’aux genoux? C’est merveille que le diable n’en soit pas aussi. Farces, farces que tout cela ! s’écria Simon.

Le chanteur montra ime feuille de chansons et dit d’un ton solennel :

— C’est imprimé !

Et comme s’il n’y avait rien à répliquer à cet argument péremptoire, il reprit :

Marat, cet infernal tyran Devenu maître de la France,

Faisait, hélas ! mourir les gens Par l'eau, le fer et la potence

— Vous voyez ici le scélérat avec Robespierre...

En entendait ce nom redouté, la plupart des spectateurs tirent le signe de la croix.

— Vous voyez ici le scélérat avec Robespierre ; il lui demande avec colère pourquoi, ce matin-là , la guillotine a chômé une heure.

Digilized by Coogle

Au démon Robespierre il dit :

La guillotin’ se ralentit

Je veux voir, tout à l’heure, prêtes Pour le bourreau cent mille tètes,

Sans quoi je ne suis pas content

— Mensonges ! mensonges ! s’écria Simon.

— Ah çà, allez-vous vous tenir tranquille là-bas, sansculotte manqué? riposta le chanteur, ou je vais vous débiter votre litanie * .

Voyez, bourgeois et paysans, voyez, Robespierre luiméme tremble; Marat dit: Tuons tous les hommes, excepté nous deux; alors nous serons bien sûr les maîtres pour toujours !

Sans quoi je ne suis pas content.

Faut que le monde aille à néant!

Mais une fill’ douce et jolie,

Que Dieu couronne son martyr!

Prête à donner sa jeune vie.

Pour son pays s’en va mourir

Vous voyez là la jeune fille assise auprès d’un couteau; un grand couteau est à ses pieds; ici vous voyez comment elle a caché le couteau sous son mouchoir, et comment, prête à partir avec un paquet, elle prend congé de ses parents attristés...

Prête à donner sa jeune vie Pour son pays, s’en va mourir.

Elle entreprend le long voyage De Paris, avec le couteau.

Page 1