I. Vous dii’6 votre fait
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Elle frappe à la porte de Marat, comme vous pouvez l’apercevoir ici...
Voyant un visage nouveau,
La servant’ dit : — Votre message Et votre nom? — Gharlott’ Corday,
Au grand Marat je veux parler.
Et votre maître attend mon aide
Marat, le cruel assassin,
Se trouvait alors dans un bain De sang humain, affreux remède !
Pour guérir d’une maladie.
Charlotte vient. Marat lui dit :
— Pourquoi me troublez vous sitôt;
Ne craignez-vous pas l’échafaud?
C’est ainsi que la jeune fille est introduite auprès de Marat, qui se baignait à cette heure dans le sang humain ; alors, pour bien préparer son coup, elle lui dit qu’elle est venue pour se plaindre à lui des habitants de sa ville, à quoi Marat lui répond que toute la ville doit naourir.
Elle dit : — Je viens dénoncer Ma ville insultant ciel et ten’el Lui répond, sans se retourner,
- Guillotinons la ville entière.
La jeune fille ne pouvait supporter cela... Elle tire son couteau comme vous le voyez ici... Elle dit :
— Comment, brigand, la ville entière?
Meurs dans ton bain, cliien sanguinaire!
Sans plus dire un mot, au bourreau Elle plonge au cœuf le couteau.
Il tombe ; en mourant il appelle
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Robespierre et l’enfer contre elle;
Il crie et des dents grince en vain.
Sur son âme Satan met la main.
Pour lors les jacobins sont accourus au bruit; ils ont voulu mettre la jeune fille en pièces; mais sur l’avis de Robespierre, ils l’ont garrottée et traînée en prison... Voyez comme ils maltraitent la pauvre fille !
— Bravo ! c’est bien fait ! s’écria joyeusement Simon. C’est du beau ! une je ne sais quoi qui va assassiner les gens chez eux !
— Qu’est-ce ? qu’osez-vous dire de cette honorable demoiselle ? s’écria le chanteur indigné.
— Je ne veux pas dire ce qu’elle est, répliqua Simon; le mot est beaucoup trop laid !
' — Oui, oui, reprit le vieux soldat : si je venais ici chanter les louanges de Robespierre et des jacobins, cela vous irait mieux, n’est-cc pas? Mais les trois mois que vous avez passés, avec un bonnet rouge sur la tête, au club des sans-culottes k Bruxelles, ce temps-là n’est plus, mon gaillard.
Cette révélation parut abattre le fils du brasseur, d’autant plus que tous les paysans s’éloignèrent de lui comme s’il eîu été atteint d’une maladie contagieuse.
— Et laissez-le chanteur en paix, reprit le vieux soldat, car il en sait plus long que vous ne pensez, et vous pourriez vous repentir de ne pas le laisser gagner son pain tranquillement.
Simon grommela quelques mots entre les dents, lança au chanteur un regard furibond, et dit en levant vers lui son poing serré : *
lA GUERRE DES PAYSANS. 83
— Je te retrouverai^ Normand 1
Après avoir proféré cette menace, il s’achemina lentement et avec une démarche hautaine vers l’auberge . du Lion.
Le chanteur reprit comme si rien ne s’était passé :
Le peuple furieux garrotte Alors la vaillante Charlotte Et la jette en un noir cachot !
' Puis on vient crier aussitôt :
« A mort! à mort! » Pauvre victime,
Comme un malfaiteur plein de crime.
On la lia sur le tombereau
Voici le tribunal où Robespierre rend la sentence ; voici la charrette du bourreau avec la pauvre fille ; voici la guillotine inventée par Lucifer en personne. Charlotte y monte, les yeux levés au ciel :
Elle monte sur l’échafaud,
Son doux regard à Dieu s’adresse.
Le couteau tombe et se redresse
La courageuse fille est morte, morte, oui, pour ce inonde, mais espérons, chers auditeurs, qu’elle vivra éternellement là-haut !
Le couteau tombe et se redresse....
Mais ne déplorons pas son sort;
Charlotte a sauvé sa patrie.
Si la guillotine est rougie,
Charlotte vit, Marat est mort ! ‘
1. Cette setue e.st I.i fidèle esquisse du chanteur populaire des Flandres. Si le langage et la chanson ont ira cachet étrange, que le lecteur les accepte tels qu’ils sont pour l’amour de la vérité. [Not$ de l’auleur.)
Si œuVHES DE HENRI CONSCIENCE.
La complainte qui venait de finir parut avoir fait une profonde impression sur l’âme de Geneviève j déjà elle se promenait loin de là devant les boutiques de gâteaux et de friandises, et elle semblait encore pensive et distraite. Tout à coup elle s’adressa à son compagnon :
— Bruno, dit-elle, cette Charlotte Corday a-t-elle bien ou mal agi ?
— C’est la question que je me fais moi-même l répondit l’étudiant.
> — Et quel est votre avis?
— Verser le sang est bien cruel, Geneviève. Peut-être a-t-elle encouru la colère de Dieu.
Cette réponse ne plut pas à Geneviève j elle secoua la tête d’un air de doute et de mécontentement, et dit toute rêveuse :
— C'est possible... mais cependant Charlotte Corday est une héroïne, et si elle a péché , Dieu le lui pardonnera, Bruno. Dans le fait, elle est morte pour sa foi et pour sa patrie, et, faible femme, elle a osé entreprendre de punir un monstre devant lequel tremblaient tous les hommes de France , et même tous les hommes d’Europe...
Le jeune homme fit presser le pas à Geneviève pour rejoindre leurs parents qui avaient pris l’avance, et, chemin faisant, il dit :
— Geneviève, ce sont là des questions périlleuses;
taisons-nous là-dessus. Dieu lui-même décidera. La pensée d’un meurtre, fùt-il même juste, me fait frémir... Allons, nos parents entrent au Lion; on y danse
En traversant l’auberge pour gagner la tente élevée au fond de la cour, ils virent Simon, chantant et tapageant comme un véritable ivrogne, au milieu de ses compagnons de débauche. Tout en proférant de grossières paroles, il frappait du poing sur la table avec tant de force, que les cruches dansaient et versaient la bière à flots sur le sol.
Le fils du brasseur eut à j>eine aperçu Geneviève qu’il se leva brusquement, s’efforça de se donner un air gracieux, s’approcha tout en chancelant de la jeune fille, et dit, avec force salutations et révérences :
— Aurai-je l’honneur de danser avec la jolie made- • moiselle Geneviève?
La jeune fille, tout irritée de cet excès d’audace, se détourna en répondant :
— Laissez-moi tranquille; je ne danse pas...
— Allons, allons, s’écria Simon, vive la joie !
Et il saisit la jeune fille par la main, et voulut l’entraîner de force vers la tente.
Geneviève regarda Bruno d’un air de reproche et d’interrogation, comme pour lui dire ;
— Vous permettez cela? N’osez-vous pas me défendre?
L’œil de Bruno, ordinairement si calme et si doux, s’enflamma soudain; il bondit, arracha la jeune fille aux mains de Simon, et lui porta un tel coup dans la poitrine que le fils du brasseur recula de quelques pas en chancelant et s’affaissa contre le mur.
Le jeune étudiant, surpris de sa propre action, se mit h trembler comme un roseau; Simon, mugissant coinme
86 œrVRES DE lîENlU CONSCIENCE,
un taureau, se précipita sur Bruno et allait à coup sûr lui porter un mauvais coup, mais en cet instant même parurent le notaire et le sacristain, qui, menaçants, devant lui se placèrent.
Pendant ce temps, Bruno et Geneviève disparurent sous la tente.
Soit que la boisson n’eût pas encore entièrement aveuglé le fds du brasseur, soit qu’il se promît une vengeance ultérieure, il se contenta d’éclater en véhémentes injures contre Bruno, alla se rasseoir tout en tempêtant , et frappa violemment la table de son pot à bière en criant :
— De la bière, de la bière par doubles pots !
Peu après, les parents de Bruno, le jjère de Geneviève et le vieux domestique Jean étaient assis sur un banc dans la tente, et se réjouissaient de voir comme leurs enfants prenaient plaisir à la danse , et comme chacim rivalisait pour faire leur éloge ou leur adresser d’amicales paroles.
Dans leur tranquille joie, ils eussent sans doute oublié le misérable Simon, si les éclats sauvages qui retentissaient dans l’auberge ne fussent venus de temps en temps leur rappeler qu’il y poursuivait scs scandaleux excès.
Us s’entretinrent par conséquent de Simon , et plaignirent sincèrement le pauvre vieux brasseur qui n’osait même pas venir à la kermesse pour n’être pas témoin des audacieuses débauches de son fils. On se souvient aussi des paroles du chanteur sur le séjour de Simon à Bruxelles, et cette considération ne pouvait assurément exciter beaucoup de sympathie pour lui.
LA GUERRË DÉS PAŸSANS. • 87
Le vieux domestique était surtout monté contre Simon , et parlait avec tant d’irritation de l’ivrogne , comme il l’appelait, que le notaii’e dut l’arrêter deux ou trois fois.
Déjà ils avaient passé près de deux heures sous la tente; Bruno et Geneviève dansaient sans interruption, et semblaient jouir du plus beau jour de leur vie.
Le notaire parlait de rentrer au logis...
Soudiün on entend dans l’auberge un vacarme confus; on dirait de gens qui se battent et frappent à coups de chaises; des malédictions et d’affreuses paroles dominent les voix confuses de ceux qui veulent séparer les lutteurs... les tables se renversent, les pots se brisent....
Dans la tente, la musique et la danse continuent toujours; mais les simples spectateurs se lèvent avec surprise pour regarder vers l’auberge.
Avant qu’on puisse se rendre compte de ce qui se passe, le flot des disputeurs s’écoule en désordre sur la place découverte qui sépare la tente de la maison ; un jeune homme, brandissant à la main une cruche de pierre, s’élance plein de rage du milieu du groupe, jette à terre trois ou quatre personnes, et, l’écume à la bouche, fait irruption dans la tente, où il profère d’une voix tonnante ces terribles paroles :
— Il faut qu’il meure ! Je lui casserai la tête à cet hypocrite rat d’église !
Élevant la cruche au-dessus de sa tête , il court tout autour des danseurs qui fuient, et pousse, en apercevant sa victime, un cri de vengeance.
Chacun est comme pétrifié, tant cela s’est passé rapi-
(lenient; le vieux domestique seul pousse un cri d’angoisse, et, les mains levées, se jette devant Bruno.
La cruche , dirigée contre Bruno , s’abat ; le pauvTe domestique reçoit le coup sur la tête, et tombe sanglant et privé de sentiment aux pieds de son jeune maître.
Vingt paysans s’élancent à la fois sur Simon; on le terrasse; il frappe, il mord, il égratigne; mais on le lie avec des cordes, et bientôt on l’entraîne vers la prison du village.
En même temps on relève le domestique, on le place sur une chaise et on le porte dans l’auberge; tandis qu’on s’ efforçait d’arrêter le sang qui coulait de sa blessure , Bruno pleurait et gémissait à côté de lui comme s’il eût déploré la mort d’un père ou d’un frère. Geneviève, assise, sanglotait en tenant son mouchoir devant ses yeux.
Au bout de quelque temps, le domestique revint à lui et ouvrit les yeux. Son premier regard tomba sur Bruno, dont il saisit la main ti’une ardente étreinte en murmurant quelques mots de reconnaissance.
Tous avaient hâte de quitter cet endroit fatal et de rentrer au logis. Jean fut placé sur une civière et on l’emporta de l’auberge. Le notaire et sa famille suivaient le blessé.
Sur leur chemin, ils devaient passer devant la prison qui était ménagée dans une chambre d’une vieille maison en briques.
Ils aperçurent tout à coup , derrière les barreaux de fer de la fenêtre, la figure de Simon ivre qui leur faisait d’affreuses grimaces, leur htnçait d’épouvantables cris de
vengftance , et les menaçait du poing à travers la grille.
Le lendemain, le bailli, avec quelques gens de justice, arriva à Waldeghem pour faire une enquête sur ce qui s’était passé.
Mais lorsqu’il fit ouvrir la prison , on n’y trouva plus Simon.
Quelques recherches qu’on fît par la suite, même pendant des mois et des années, on n’apprit plus rien de Simon
Peu de temps après les Français gagnèrent la fatale bataille de Fleurus, et s’emparèrent pour la seconde fois de notre pays.
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Au bord du grand chemin de terre qui passait à quelque distance du village de Waldeghem, et le mettait en communication avec les conmmnes plus importantes et enfin avec la ville elle-même , se trouvait une auberge ayant pour énseigne : A V Aigle.
Là demeurait baes ‘ Cuylen, le meunier. Son moulin était situé dans le voisinage, sur une hauteur plus qu’ordinaire; et cela parce que, du côté de l’est, l’auberge de V Aigle touchait à un grand bois qui s’étendait dans cette direction à une distance de quelques lieues. Afin de pouvoir prendre le vent de ce côté autant que possible, le grand-père de baes Cuylen avait fait construire son moulin à une grande élévation.
Un dimanche matin, au mois d’octobre de l’année 1798, baes Cuylen sortit de chez lui pour aller au mou- •>
<. l’rononcez \>Azt; ce terme flamand équivaut i mailrt.
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lin; son domestique Sus ' qui le suivait paraissait fort
mécontent et murmurait à part lui de façon î’ce qu’on
l’entendît.
Le meunier se retourna et dit d’un air fâché :
— Sus, mon garçon, je ne comprends pas comment tu peux être ainsi ! Dans le malheureux temps où nous vivons ne consens-tu pas à prendre volontiers ce peu de peine?
— Peu de peine ! grommela le domestique; tandis que les autres sont assis au cabaret, je suis moi, tout le dimanche, à sécher là-haut au moulin, pour voir s’il ne vole ni corbeaux ni sans-culottes. Laissez au moins le moulin en paix le décadi
— Le dimanche républicain? s’écria baes Cuylen avec hoiTeur. Si lu n’étais pas si vieux. Sus, je dirais que tu as envie d’entrer en accointance avec cette canaille impie.
— Je voudrais que le dernier sans-culotte fût pendu k la potence ! s’écria le domestique; je pourrais alors, du moins, marcher le dimanche sur la terre ferme, au lieu d’être toujoure planté là-haut sur le moulin.
— Allons, Sus, dit le baes avec bonté, ne t’épargne pas une si petite peine. Souviens-toi que chacun, en ce temps-ci, a une lourde croix à porter. Vois les malheureux serviteurs de Dieu, vois nos prêtres, comme ils sont poursuivis et emprisonnés, parce qu’ils ne veulent pas renier la foi; vois comme ils sont emmenés sur des