‹ Œuvres completes de Henri Heine Poemes et legendesChapitre 2 sur 83 · DE L’AUTEUR · texte numérisé non relu

DE L’AUTEUR

Ainsi qne dans nue éclipsé la lune assombrie tort de son blanc portique de nuages , ainsi le roi nègre, armé pour le combat, sort de sa tente d'une éclatante blancheur.

(Poésies de Perd. Freiligrath.— Le Rai nègre.)

Atta Troll a été composé en allemand et en vers allemands. L’original n’aura-t-il rien perdu, dans une traduction française en prose, de son parfum et de sa couleur, partie si essentielle dans un poème qui n’a pas de sujet bien palpable ? et les arabesques, les allusions dont cette fable n’est que le prétexte, seront-elles bien comprises de tous ceux qui ne connaissent pas le mouvement littéraire, politique et social du pays germanique? C’est ce qu’il serait, je le crains, téméraire d’affirmer. Et cependant je livre cette traduction au public français. La confiance que j’ai dans la sagacité des compatriotes de Cliampollion, le déchiffrcur des hiéroglyphes, me fait croire que plus d’un trouvera quelque intérêt dans ces pages, car , pour peu que lo lecteur soit capable de deviner sur de simples indices les affaires d’outrc-Rhin qu’il ignore, il respirera dans ce poème fantastique la vie intime de la mystérieuse Allemagne.

A l’époque où Atta Troll fut écrit, la prétendue poésie politique florissait encore de l’autre côté du Rhin. Les muses avaient reçu l’injonction formelle de ne plus rêver désormais,

AVANT-PnOPO?.

insouciantes et paresseuses, et d’entrer au service de la patrie à titre de vivandières de la nationalité gormanique. Alors aussi le talent était un triste lot, car l’impuissance lâche et envieuse avait enfin trouvé , après des recherches séculaires, sa meilleure arme contre l’insolence du génie : elle venait d’inventer l'antithèse du talent et du caractère. Le public en masse accueillait avec une complaisance presque intéressée des déclamations qui se résumaient ainsi : « Les honnêtes gens sont en général de mauvais musiciens , en revanche, les bons musiciens ne sont rien moins que d’honnètes gens, et pourtant la chose essentielle en ce monde, c’est l’honnêteté, ce n’est pas la musique. » Jamais les temps n’avaient été meilleurs pour l’ineptie vertueuse, pour les grandes convictions qui bredouillent et les nobles sentiments qui ne disent rien du tout. Le règne des justes allait commencer dans la littérature. Je me souviens d’un écrivain d’alors dont le principal mérite à ses propres yeux était d’avoir écrit pour la bonne cause sans savoir écriro ; en récompense de son style de plomb, scs compatriotes de Hambourg et de Francfort le gratifièrent d’uno timbale d’honneur en argent.

Par les dieux immortels! à cette époque il s’agissait de défendre les droits imprescriptibles de l’esprit, l’autonomie do l’art, l'indépendance souveraine do la poésie. Comme cette défense a été la grande affaire de ma vio, je l’ai perdue de vue moins quo jamais dans Alla Troll. Par le fond et par la forme, ce poème était une protestation contre les plébiscites des tribuns du jour, et, dans le fait, à peine mes hommes de caractère , mes austères Ilomains, en connurent-ils quelques extraits, quo leur bile s'en émut singulièrement. On m’accusa non-seulement de tenter une réaction littéraire, mais encore de railler les plus saintes conquêtes du progrès social. Quan; à la valeur esthétique de mon poème, je leur donnai, je leur donno encore aujourd’hui beau jeu. Je l’ai écrit pour mon

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propre plaisir , dans le genre capricieux et fantasque de cette école romantique où j’ai passé les plus charmantes années de ma jeunesse, et dont j’ai fini par rosser le maître, le pédagogue, ce pauvre Schlegel ! La préférence que j’ai donnée à ce genre est peut-être condamnable au point de vue littéraire ; mais tu mens, Brutus, tu mens, Cassius, tu mens aussi, Asinius, quand vous prétendez quo ma raillerie atteint ces idées qui sont le plus précieux héritage de l’humanité, et pour lesquelles j’ai moi-mème tant combattu et souffert! Non , si le rire saisit irrésistiblement le poète, c’est quand il compare ces idées , qui planent devant lui dans toute leur grandeur et leur clarté splendide, avec les formes lourdes et grossières dont les affublent ses contemporains tudesques : il raille alors, pour ainsi dire , la peau d’ours temporelle de ces idées. Il y a des miroirs dont la glace est taillée à facettes si obliques, qu’Apollon môme y serait une caricature. Nous rions alors de la caricature et non pas du dieu.

Un seul mot encore. Est-il besoin de faire remarquer qu’en tirant des poésies de Freiligrath une phrase qui revient plusieurs fois dans Atta Troll , et qui en fait pour ainsi dire la ritournelle comique, je n’ai nullement eu l’intention de déprécier cet écrivain? Je fais grand cas de Freiligrath , surtout maintenant, et je le compte parmi les poètes les plus remarquables qui aient paru en Allemagne depuis la révolution de juillet. Son premier recueil me tomba sous la main à l’époque môme où j'écrivais Atta Troll , et la disposition d’esprit dans laquelle j’étais alors doit expliquer l’impression bouffonne que me causa particulièrement la lecture du petit poème intitulé : Le Hoi nègre. Co morceau est vanté cependant comme un des meilleurs du poète. Pour les lecteurs qui ne le connaissent pas, je dirai simplement que le roi nègre, qui sort de sa (ente blanche , pareil à une éclipse de lune , possède aussi une brune compagne, sur le noir visage de laquelle se balancent

fi

AVANT-PROPOS

de blanches plumes d’autruche ; mais dans son ardeur belliqueuse il l’abandonne, et se rend au combat des nègres où résonne le tambour orné de crânes. Hélas ! il trouve là son Waterloo noir, et il est vendu aux blancs par les vainqueurs. Les blancs emmènent le noble captif en Europe, et là nous le retrouvons au milieu d’une troupe do saltimbanques qui lui ont confié le soin do jouer du tambour turc pendant leurs exercices. 11 est là, maintenant, sombre et solennel, tambourinant à l’entrée du cirque ; mais, pendant qu’il bat la caisse , il pense que, tout humilié qu’il est par la fortune, il a été monarque absolu aux bords lointains du Niger; il se souvient qu’il a chassé lo lion et le tigre :

Son œil devient humide; alors il bat si fort.

Que la peau du tambour se crève sous l'ellori.

Décembre «ASé.

BÈÏE D’LKE KEIT D’ÉTÉ

— Écrit «a 1841. —

Entouré de sombres montagnes qui semblent vouloir escalader le ciel, et bercé comme un rêve par le bruit des cascades sauvages,

Cauterets, la bourgade élégante, repose au fond de la vallée. Scs blanches maisons sont ornées de balcons ; de belles dames s’y accoudent le rire sur les lèvres.

Le l ire sur les lèvres, elles regardent la place du marché inondée d’une foule bariolée ; au milieu, un ours et une ourse dansent au son de la musette.

C’est Atta Troll et sa femme, la noire Mumma, comme ds l’appellent, qui sont les danseurs, et les Basques ne se sentent pas de joie et d’admiration.

Raide et sérieux comme un grand d'Espagne, Atta

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Troll fait son avant-deux ; mais sa moitié velue manque de dignité et de réserve.

Le dirai-je? il me semble presque qu’elle cancane par moments, et que, par un certain mouvement de reins un peu risqué, elle rappelle la grande Chaumière.

Son vaillant conducteur, qui la tient à la chaîne, paraît lui-méme s’êlre aperçu de l'immoralité de sa danse.

Il lui allonge parfois quelques coups de fouet ; alors la noire Mumma hurle à faire trembler les montagnes.

Ce conducteur d’ours porte un bonnet pointu orné de six madones, qui doivent protéger sa tête des balles ennemies ou des poux.

Sur ses épaules pend, en guise de manteau, un dessus d’autel aux mille couleurs. Là-dessous sont cachés pistolets et couteau.

11 fut moine dans sa jeunesse, plus tard chef de brigands, et, pour réunir les deux professions, il finit par prendre du service sous don Carlos.

Lorsque don Carlos dut fuir avec toute sa chevalerie, et que les nobles paladins furent obligés de chercher quelque honnête métier,

(le prince Chenapanski se fit auteur) notre défenseur de la légitimité se fit conducteur d’ours, et s’en alla à travers le monde avec Atta Troll et Mumma;

Et il les fit danser tous les deux devant le peuple, sur les places publiques. Et voilà comme Atta Troll , enchaîné, danse sur la place de Cauterets.

Lui qui autrefois, comme un roi des solitudes, habitait te libre sommet des monts, Atta Troll danse dans la plaine devant la populace !

Et c’est môme pour gagner quelques sous qu’il danse, lui qui naguère dans la majesté de sa force se sentait le maître du monde !

Quand il pense aux jours de sa jeunesse, à la royauté perdue des forêts, alors des grognements étouffés s’échappent du gosier d’Alla Troll.

Il devient sombre comme le roi nègre de Freiligrath, et, de môme que ce prince a mal tambouriné, lui se met à danser mal de désespoir.

Mais, au lieu de sympathie, il n’éveille que la gaieté. Juliette môme, du haut du balcon, se prend à rire de ces sauts désespérés.

Juliette n’a pas l’âme allemande. C’est une Française. Elle vit au dehors; mais son baner est enchanteur, est enivrant.

Ses regards sont comme un filet de lumière dans les mailles duquel notre ^yr se prend, tressaille et palpito éperdu.

ŒUVRES DE HENRI REINB

Que le roi nègre de M. Freiligrath.dans son courroux mélancolique, se mette à faire résonner la peau du grand tambour jusqu’à ce qu’elle éclate et crève avec fracas,

Voilà qui fait vraiment vibrer le cœur et le tympan. — Mais figurez-vous un ours qui vient de briser sa chaîne !

La musique et les rires cessent; le peuple se précipite hors de la place avec des cris d’effroi, les dames pâlissent.

Oui, Atta Troll vient de briser tout à coup sa chaîne d’esclave. D’un bond sauvage, franchissant les rues étroites,

(Chacun lui fait place très-poliment) il grimpe au' haut des rochers , jette en bas comme un regard de mépris et disparaît dans les montagnes.

La noire Mumma et le montreur d’ours restent seuls sur la place déserte. L’homme furieux jette son chapeau à terre,

Trépigne dessus, foule aux pieds les madones, arrache sa couverture, met son corps à nu, jure, maudit et se lamente sur l’ingratitude,

La noire ingratitude des ours. Car n’a-t-il pas toujours traité Alta Troll comme uu ami? Ne lui a-t-il pas enseigné la danse?

L’ingrat ne lui doit-il pas tout, môme la vie? Ne lui a-t-on pas offert inutilement cent écus de la peau d’Atta Troll?

La pauvre noire Mumma, comme une statue de la douleur muette, est restée suppliante sur ses pattes de derrière, devant la colère du furieux.

Mais la colère du furieux tombe enûn , mais sur les épaules de la pauvrette; il la roue de coups, la nomme reine Christine, femme Munoz, et cætera. —

Voilà ce qui arriva dans l’après-midi d’une chaude et belle journée d’été, et la nuit qui suivit ce beau jour fut superbe.

Je passai presque la moitié de cette nuit sur le balcon. — JuLette était près de moi, et contemplait les étoiles.

a Ah ! se prit-elle à dire en soupirant, les étoiles sont bien plus belles à Paris, lorsqu’en hiver elles se mirent dans les ruisseaux du faubourg Montmartre. »

ŒUVRES DE HENRI HEINE

Rêve d’une nuit d’été, ma fantasque chanson est sans but, oui, sans but, comme l’amour, comme la vie, comme toute la création et peut-être le Créateur luimême!

Mon Pégase n’obéit qu’à son caprice, soit qu’il galope, ou qu’il trotte, ou qu’il vole dans le royaume des fables.

Ce n’est pas une vertueuse et utile haridelle de l’écurie bourgeoise, encore moins un cheval de bataille qui sache battre la poussière et hennir pathétiquement dans le combat des partis.

Non ! les pieds de mon coursier ailé sont ferrés d’or, ues rênes sont des colliers de perles, et je les laisse joyeusement flotter.

Porte-moi où bon te semblera, sur les sentiers aériens des montagnes, où les cascades, avec leurs voix de corbeaux, croassent des avertissements lugubres, où les abîmes bâillent comme des enfers ennuyés ; —

Porte-moi dans les vallées tranquilles, où le chêne méditatif s’élève, et où, du milieu des racines mystérieuses. saillit l’antique source des légendes ; —

Laisse-moi boire à ses eaux et y mouiller mes paupières. Ah! je soupire après l’eau miraculeuse qui fait voir et savoir.

Oui, la lumière se fait! Mon regard plonge dans les grottes les plus profondes, mes yeux voient Atta Troll dans sa lanière. Je l’entends parler et je comprends son langage!

C’est étrange comme cet idiome d’ours me semble connu ! N’aurais-je pas dans ma chère patrie entendu déjà ce langage ?

Uoncevaux, noble vallée , lorsque j’entends résonner ton nom, il me semble que s’ouvre dans mon cœur la fleur bleue des souvenirs légendaires.

La vieille chevalerie surgit, brillante de jeunesse, après un sommeil de mille ans! Les Esprits me regardent fixement avec leurs grands yeux, et j’ai peur.

J’entends le bruit du fer, le tumulte des batailles : — ce sont les preux chrétiens qui combattent les Sarrasins. — Comme le cor de Roland jette un appel douloureux, désespéré !

C’est dans la vailée de Roncevaux, non loin de la Brèche de Roland, ainsi nommée parce que le héros, pour se frayer un chemin de retraite, trancha le rocher avec sa bonne épée Durandal, de telle façon qu’il en porte encore les traces aujourd’hui ;

C’est dans cette vallée, dis-je, au fond d’une sombre crevasse défendue par un épais fourré de pins sau-

ŒUVRES DE HENRI HEINE

vages , qu’est cachée à tous les yeux la caverne d’Atta Troll.

C’est là qu’au sein de sa famille il se repose îles fatigues de sa fuite et des tribulations de sa vie errnnte.

Bonheur de se revoir 1 il a retrouvé, dans sa chère caverne, les petits que Mumma lui a donnés, quatre fils et deux filles ;

Deux jeunes oursines bien léchées, blondes comme des filles de ministres protestants. Les garçons sont bruns ; le plus jeune, qui n’a qu’une oreille, est presque noir.

Celui-là était le Benjamin de sa mère. Un jour, en jouant, elle lui a mangé une oreille, mais par pure affection.

C’est un enfant plein de moyens, surtout pour la gymnastique. Il fait la culbute aussi bien que le professeur Massman à Berlin.

Comme le professeur Massman à Berlin, il n’aime que sa langue maternelle. Jamais il ne voulut mordre au jargon des Grecs et des Romains.

Ourson fier de sa nationalité, il a une sainte horreur des parfumeries françaises. Il dédaigne le savon, ce luxe de toilette moderne, toujours comme le professeur Massman à Berlin.

Mais là où il fau* le voir déployer ses talents, c’est

lorsqu’il grimpe sur l’arbre qui s’élève du fond du préci pice jusqu’à la plate-forme du roeber.

Au sommet de ce rocher, le soir, toute la famille se rassemble autour du père pour s’ébattre dans la fraîcheur du crepuscuic.

C’est alors que le vieux Troll aime à raconter ce qu'il a vécu dans le monde, combien il a vu d’hommes et de villes et combien il a souffert,

Ainsi que le fils de Lacrte, avec cette petite différence que lui, du moins, était accompagné dans ses pérégrinations douloureuses par sa femme, sa noire Pénélope.

Aujourd’hui Atta Troll raconte aussi les immenses succès qu’il a eus jadis auprès des hommes avec sa danse.

Il affirme que jeunes et vieux l’admiraient avec acclamation quand il dansait sur les places publiques aux doux sons de la musette.

A l’entendre, surtout les dames, ces délicats connaisseurs, l’auraient applaudi avec fureur et lui auraient lancé des œillades assassines.

O vanité de l’artiste 1 le vieil ours danseur pense avec une joie mélée de regrets au temps où le public admirait son talent !

enthousiasmé par ces souvenirs, il veut donner la

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preuve qu’il n’est pas un misérable vantard, qu’il a été réellement grand par la danse

Et soudain il se lève, se pose sur ses pattes de derrière, et, comme autrefois, le voilà qui se met à danser la gavotte, sa danse favorite.

Muets d’admiration, le museau attentif, les oursons contemplent leur père qui danse gravement au clair de lune.

Atta Troll est mélancoliquement étendu sur le dos. dans sa caverne, au milieu des siens; il lèche ses pattes en rêvant, il lèche et murmure :

— Mumma ! Mumma ! perle noire que j’avais pêchée dans l’océan de la vie, je t’ai donc reperdue à jamais dans ce même océan !

Ne dois-je jamais te revoir qu’au delà de la tombe, à l’heure où, dégagée de tes dépouilles mortelles, tu ne seras qu’une âme sans peau ?

Ah ! je voudrais auparavant baiser une dernière fois le gracieux museau de ma chère Mumma ; il était si doux et comme parfumé de miel !

Je voudrais aussi flairer une dernière fois la douce senteur qui émanait de ma chère Mumma, plus pénétrante que l’odeur des roses.

Mais, hélas ! Mumma languit dans les chaînes de cette engeance qui s’appelle l’homme et qui s’imagine être le propriétaire de toute la terre.

Mort et damnation ! ces hommes, ces archi-aristocrates, regardent toutes les autres créatures avec l’insolence du seigneur et maître !

Ils nous enlèvent femmes et enfants, nous enchaînent, nous battent, nous tuent même pour vendre notre peau et notre graisse ;

Et ils se croient permis ces forfaits , surtout contre la race des ours, et ils appellent cela les droits de l’homme.

Les droits de l'homme 1 les droits de l’homme ! et qui vous les a octroyés? Ce n’est pas la nature, elle n’est pas dénaturée à ce point.

Les droits de l’homme ! qui vous a donné ces privilèges ? Ce n’est vraiment pas la raison, elle est toujours raisonnable.

Hommes, valez-vous donc mieux que nous parce que vous faites cuire et rôtir vos aliments? Nous, nous mangeons les nôtres tout crus ;

Mais le résultat final est le même pour tous. Non, ce n’est pas la nourriture qui anoblit. Celui-là seul est noble qui pense et agit noblement.

ŒUVRES DE HENRI HEINE

Hommes, valez-vous mieux que nous à cause de vos arts et de vos sciences ? Nous autres, nous ne sommes pas des crétins.

N’y a-l-il pas des chiens savants? et des chevaux qui comptent comme des membres de la haute finance? Les lièvres ne jouent-ils pas du tambour à merveille ?

Maint castor ne s’est-il pas distingué en hydrostatique, et n’est-ce pas aux cigognes que l’on doit l’invention des clystères?

Les ânes n’écrivent-ils pas des critiques? Les singes ne jouent-ils pas la comédie ? Trouvez-moi une plus grande tragédienne que Batavia, l’illustre guenon?

Les rossignols ne chantent-ils pas? Freiligrath n’est-il pas poète? Qui pourrait mieux chanter le roi nègre que son compatriote le dromadaire ?

Dans la danse, moi qui parle, j’ai été aussi loin que Raumer dans l’art d’écrire. Écrit- il mieux que je ne danse, moi pauvre ours ?

Hommes, pourquoi donc valez-vous mieux que nous ? Vous portez haut la tête, il est vrai, mais il rampe dans ces têtes de bien basses pensées.

Hommes, valez-vous mieux que nous parce que votre peau est unie et lisse? Vous partagez cet avantage avec les serpents.

Hommes, race de serpents bipèdes, je comprends pourquoi vous portez des vêtements. Vous cachez sous ia laine votre nudité de vipères.

Mes entants, soyez en garde contre ces avortons sans poils! Mes filles, ne vous Gez à aucun de ccs monstres qui portent pantalons!

Je ne divulguerai pas davantage combien le vieil ours, dans sa rage égalitaire, trouva d’arguments insolents contre le genre humain.

Car, à la fin, je suis homme aussi moi-même, et je ne veux plus répéter ces sottises qui finissent par blesser.

Oui, je suis homme, et je m’estime quelque chose de mieux que les autres bêtes. Jamais je ne trahirai les intérêts de ma naissance ;

Et je défendrai toujours bravement contre toutes les prétentions bestiales le drapeau de l’humanité et les imprescriptibles droits de l’homme.

Pourtant il est peut-être utile aux hommes, qui forment la classe élevée de la société animale, de savoir ce que l’on dit et pense au-dessous d'eux.

Oui, sous nos pieds, dans les couches souterraines, dans les antres ténébreux des classes intérieures et fauves, couvent la misère, l’orgueil et la haine.

Ce qui a été établi par l’histoire naturelle et consacré depuis des siècles par les coutumes et les traditions, est nié audacieusement et le museau levé.

Le vieillard grogne à l’oreille de l’adolescent la funeste doctrine qui menace d’anéantir sur terre la civilisation et l’humanité —

Enfants, — (murmure Atta Troll en se roulant sur sa couche sans tapis, — ) enfants, l’avenir est à nous !

Si tous les ours, si tous les animaux pensaient comme moi, avec nos forces réunies nous déferions nos tyrans.

Que le brave sanglier s’unisse au noble cheval , que l’éléphant enlace fraternellement sa trompe formidable à la corne du vaillant taureau ;

Que les renards et les loups de toutes couleurs, que les singes et les béliers, que le lièvre lui -même, réunissent quelque temps leurs efforts, et la victoire est à nous!

Unité! unité! voilà le premier besoin de l’époque. Séparés, nous serons asservis; unis, nous bousculons nos tyrans.

De l’unité! de l’unité! et nous sommes vainqueurs. Le régime honteux du monopole , avec les vils usurpateurs, tombe en ruine. Et nous fondons le règne des justes.

ATTA TROLt.

Que l’égalité parfaite soit la loi fondamentale. Toutes les créatures de Dieu seront égales sans distinction de croyances, de pelage et d’odeurs.

La stricte égalité ! Que tout fine puisse parvenir à la plus haute fonction de l’État ; que le lion en revanche porte le sac au moulin.

Pour ce qui concerne le chien, c’est un mâtin qui a des goûts serviles, parce que depuis une éternité l’homme le traite comme un chien.

Cependant, dans notre constitution radicale, nous lui rendons ses vieux droits inaliénables, et il se régénérera bientôt.

Les Juifs eux-mêmes jouiront du droit de citoyen, et ils deviendront, devant la loi, égaux aux autres mammifères.

Seulement la danse sur les places publiques ne leur sera point permise. Je fais cet amendement dans l’intérêt de mon art.

Car le sens du style sérieux en chorégraphie , de la plastique sévère du mouvement, manque à celte race ; ils gâteraient le goût du public. —

ŒUVRES UE HENRI HEINE

Sombre dans sa sombre caverne, Atta Troll le misanthrope, accroupi au milieu de sa famille, grogne et grince des dents :

— O hommes ! dédaigneuses canailles î souriez donc 1 le grand jour de la liberté nous délivrera de votre joug et de votre sourire.

C’est toujours ce qui m’a le plus blessé que ce tressaillement aigre-doux des lèvres chez les hommes. Rien ne m’est plus odieux que le sourire de ces êtres.

Quand j’apercevais ce mouvement fatal sur leur blanc visage, il me semblait que mes entrailles se retournaient dans mon ventre.

La profonde scélératesse d’une ûme humaine se manifeste d’une façon bien plus impertinente par le sourire que par les paroles.

Ils sourient sans cesse! même alors que la décence exige un profond sérieux , dans le moment le plus solennel de l’amour !

Ils sourient sans cesse! Ils sourient même en dansant ! ils profanent ainsi cet art qui aurait dû rester un culte.

Oui, la danse, dans les anciens temps, était une pieuse

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manifestation de la foi. Le chœur des prêtres sautait faintemcnt autour de l’autel.

(Test ainsi que le roi David dansa jadis devant l’arche d’alliance. Danser était un acte sacré, danser c’était prier avec les jambes.

C'est ainsi que moi-même j’avais compris la danse, lorsque j’exerçais sur les places, devant le peuple qui m’applaudissait tant.

Ces applaudissements, je l’avoue, me faisaient du bien au cœur ; car il est doux d’arracher des suffrages à un ennemi.

Mais, dans l’enthousiasme, ils souriaient encore. L’art de la danse est lui-même impuissant à moraliser les hommes, et ils restent toujours frivoles l

Plus d’un vertueux citoyen sent mauvais ici-bas, pendant que des valets de princes sont parfumés de lavande et d’ambre.

Il y a des ûmes virginales qui sentent le savon noir, tandis que parfois le vice vient de se laver avec de l’eau de rose.

C’est pourquoi, cher lecteur, ne fronce pas le nez, si

ŒUVRES DE HENRI HEINE

la caverne d’Atta Troll ne te rappelle pas les parfums d’Arabie.

Demeure un instant avec moi dans le cercle vaporeux et nauséabond, où notre héros parle â son fils cadet comme du milieu d'une nuée de miasmes : —

Enfant, mon enfant, le dernier rejeton de ma force virile, incline ton unique oreille près du museau paternel, et bois mes paroles !

Défie-toi des doctrines de l’espèce humaine; elles te perdraient l’âme et le corps. Parmi tous les hommes, il n’v a pas un seul brave homme.

Même les Allemands, qui jadis en étaient les meilleurs, même ces fils de Tuiskion, nos cousins de toute antiquité, sont aussi dégénérés.

Us sont maintenant sans croyance et sans Dieu ; ils prêchent même l’athéisme. Mon enfant, mon enfant, défie-toi principalement de Feuerbach et de Bruno Bauer 1

Ne deviens pas athée, un ours impie qui renie son créateur, un ours sans Dieu !

Oui, c’est bien un créateur qui a fait l’univers ! Robespierre, l’incorruptible Maximilien, avait bien raison : — il y a un Être suprême !

Sur nos têtes, le soleil etlalunc, les étoiles aussi (celles avec queue et celles sans queue également), sont le reflet de sa toute-puissance.

A nos pieds, la terre et les mers sont l’écho de sa gloire, et chaque créature célèbre ses splendeurs.

Même le tout petit insecte qui réside dans ia barbe argentée d’un vieux pèlerin chanteur de cantiques, lui aussi chante la louange de l’Étcrnell

Là-haut, sous une tente parsemée d’étoiles, sur un trône d’or, siège majestueusement un ours colossal qui dirige l’univers.

Sa pelisse est immaculée et blanche comme la neige; sa tête est ceinte d’une couronne de diamants qui rayonne à travers les cicux.

Sur sa figure rayonnent l’harmonie et la pensée créatrice. Il fait un geste avec son sceptre, et les sphères résonnent et chantent.

A ses pieds sont assis les ours bienheureux qui ont souffert ici-bas avec humilité et résignation. Ils tiennent dans leurs pattes vénérables les palmes de leur martyre.

Parfois un d’entre eux se lève, un autre le suit ; ils sautent comme si le Saint-Esprit les possédait, et les voilà tous qui dansent le plus solennel des menuets,

Un menuet où l'inspiration de la grâce peut teuir lieu de talent et où l’âme éperdue de joie cherche à sortir de sa peau.

Moi, indigne Atta Troll, jouirai-je un jour de cette

ŒUVRES DE HENRI HEINE

béatitude, et, après mes tribulations terrestres, passerai-je dans ce royaume de délices impérissables?

Ivre de volupté céleste, là-haut sous la tente étoilée jne auréole au front, la palme à la patte, danserai-je aussi devant le trône du Seigneur? —

Comme la langue écarlate que le roi nègre de Freiligrath tire dans sa colère hors de ses lèvres noires e; épaisses,

Ainsi la lune rougeâtre sort des sombres et lourd, nuages. On entend au loin des cascades, qui ne sommeillent jamais, bruire tristement dans le silence des ténèbres.

Atta Troll est debout au sommet de son rocher favori il est seul, seul au bord de l’abîme, et il hurle ces paroles qu’emportent les vents de la nuit :

— Oui, je sais un ours 1 je suis ce que vous nommez un ours velu, sauvage, grognon, mal léché, et Dieu sait quoi encore !

Oui, je suis un ours! je suis l’animal qu’il faut pourchasser, la brute objet de votre mépris, de votre sourire.

Je suis la cible de vos railleries, je suis la bête noire

avec laquelle vous effrayez le soir les enfants quand ils ne sont pas sages.

Je suis la caricature grotesque des contes de vos nourrices; je le suis, et je le crie à haute voix à ces hommes là-bas.

Entendez-vous? entendez-vous? je suis un ours! Jamais je ne rougirai de mon origine. Je m’en glorifie comme si j’étais issu du sang de Moïse Mendelsohn ! —

11 est minuit. Deux formes sauvages se glissent à quatre pattes avec de sourds grognements et se fraient un chemin à travers le sombre fourré de sapins.

C’est Atta Troll, le père, et sonr fils, le jeune Une- Oreille. Ils s’arrêtent dans la clairière, près du rocher qu’on appelle la Pierre-Sanglante.

— Celte pierre , grogne Atta Troll, est l’autel où les druides, à l’époque du paganisme, faisaient des sacrifices humains.

O comble de l’horreur et du crime ! quand j’y pense, mon poil se hérisse sur mon dos. — On répandait du sang à la gloire de Dieu !

Pour dire la vérité, maintenant les hommes sont plus

ŒUVRES DE HENRI HEINE

éclairés, aujourd'hui ils ne s’entre-tuent plus par zèle religieux, au nom des intérêts du ciel.

Non, ce n’est pas cette pieuse erreur, ce saint délire, cette généreuse folie, mais bien l’égoïsme personnel, qui les pousse au meurtre et à l’assassinat.

Ils s’acharnent à l’envi sur les biens de cette terre ; c’est un pillage universel, et chacun tue et vole pour lui-même.

Oui, les biens de la communauté terrestre deviennent la proie d'un seul maître, de l’homme, et il parle alors de droits de possession, de propriété.

Propriété, droits de possession ! O vol, ô mensonge 1 L’homme seul a pu inventer un pareil mélange de ruse et d’absurdité.

La nature n’a pas créé de propriété, car tous, oui tous, nous venons sans poche au monde, sans poche sur l’épiderme.

Aucun de nous tous n’a de naissance de pareils petits sacs sur le corps inventés pour recéler les vols.

L’homme seul, cet être nu qui se fit avec art un vêtement de laine étrangère, sut aussi, avec le même art, se procurer des poches.

Une poche 1 c’est aussi peu naturel que la propriété et les droits de possession. Les hommes ne sont que dea filous qui empocheraient les étoiles du ciel.

ATTA THOLL.

Je les hais avec une légitime fureur î Mon fils, je veux te transmettre cette haine ; ici, sur cet autel, jure haine étemelle au genre humain.

Sois l’ennemi implacable de ces vils oppresseurs, leur ennemi implacable jusqu’à la fin de tes jours. Jure, jure ici, mon fils !.... —

Et le jeune ours jura. C’était un ténébreux et meurtrier serment, semblable à celui que jadis jura Annibal, fils d’Amilcar, le rancunier Carthaginois. La lune éclaira de sa lueur blafarde et sinistre le vieux dolmen et les deux misanthropes.

Un jour, nous dirons comment le jeune ours tint fidèlement son serment. Notre lyre le chantera dans une prochaine épopée.

Quant à Atta Troll, nous l’abandonnons également, mais pour le retrouver plus tard et plus sûrement au bout de notre fusil.

Va, ton affaire est faite. Tu es accusé du délit d’exciter à la haine et au mépris du gouvernement des hommes... Demain nous t’appréhenderons au corps.

Comme des bayadères assoupies vers le matin, les montagnes frissonnent dans leurs blancs peignoirs de nuages que la brise matinale soulève.

ŒUVRES DE HENRI HEINE

Mais elles se réveillent bientôt sous les baisers du soleil ; il leur enlève peu à peu jusqu’au dernier voile et les contemple dans toute leur beauté.

J’étais sorti à la pointe du jour avec Lascaro pour aller & la chasse de l'ours ; à midi nous arrivâmes au pont d’Espagne.

C’est ainsi qu’on appelle le pont qui mène de France en Espagne, chez les barbares de l’ouest, qui sont en arrière de mille ans,

En arrière de mille ans de la civilisation moderne. Mes barbares de l’est, au delà du Rhin, ne le sont que de cent ans.

C’est en hésitant, en tremblant presque, que je quittai le sol sacré de la France , de cette patrie de la liberté et des femmes que j’aime.

Au milieu du pont d’Espagne était assis un pauvre Espagnol. La misère se lisait dans les trous de son manteau; la misère se lisait dans ses yeux.

Il grattait de ses doigts maigres une vieille mandoline. L’aigre mélodie était renvoyée par l’écho du précipice comme une moquerie.

Parfois il se penchait sur l’abîme et se prenait à rire. Puis il repinçait les cordes avec plus de frénésie «t chantait des rimes d’amour.

Je passai et je me dis à moi -même : C’est singulier, la folie est assise et chante sur ce pont qui conduit de France en Espagne.

Ce pauvre fou est-il l’emblème de lechange des idées entre les deux nations? ou bien est-il le titre frontispice de la folle Espagne ?

Vers le soir, nous atteignîmes une misérable posada où une olla-podrida fumait dans un plat crasseux.

J’y mangeai aussi des garoanzos gros et lourds comme des balles, indigestes même pour un estomac allemand nourri d’andouillcttes dans sa jeunesse.

Le lit était le véritable pendant de la cuisine, et était comme poivré de vermine. Ah ! les punaises sont les plus terribles ennemis de l’homme !

L’inimitié d’une seule petite punaise qui rampe sur votre couche est plus redoutable que la colère de cent éléphants.

Il faut se laisser mordre en silence. C’est bien triste ! Ce qui est plus triste encore, c'cst d’écraser l’ennemi : car alors toute la nuit une infection vous poursuit.

Oui, ce qu’il y a de plus terrible sur la terre, c’est un combat avec l’insecte qui se sert de sa puanteur comme d’une arme. Un duel avec une punaise 1

ŒUVRES DE HENRI HEINE

Comme ils mentent, ces poètes, même les mieux dressés, quand ils disent, quand ils chantent que la nature est le temple de Dieu !

Un temple dont les splendeurs témoignent de la gloire du créateur ! Le soleil, la lune et les étoiles n’en seraient que les lampes d’or suspendues à la coupole.

Allez, allez, bonnes gens, mais avouez que les degrés de ce temple ne sont pas très-commodes, des escaliers insupportables !

Ces hauts et ces bas, ces montées et ces descentes, ces ascensions de rochers, cela me fatigue l'àme et les jambes.

A mes côtés marche Lascaro, pèle et long comme un cierge. Jamais il ne parle, jamais il ne rit, le fils mort de la sorcière.

Oui , l’on dit que c’est un mort , défunt depuis longues années, et à qui la science magique de sa mère a conservé l’apparence de la vie.

Ces méchants escaliers du temple de Dieu ! Je ne puis comprendre aujourd’hui que je n’aie pas vingt fois trébuché dans l’abîme et risqué de me casser le cou.

Comme les cascades mugissaient 1 comme le vent

fouettait les sapins qui hurlaient ! Les nuages crèvent tout à coup. Quel temps affreux 1

Près du lac de Gaube, dans une petite cabane de pécheur, nous trouvâmes un asile et des truites : celles-ci étaient délicieuses.

Le vieux pécheur, malade et cassé, était assis dans une chaise longue. Scs deux nièces le soignaient, belles comme des anges.

C’étaient des anges un peu gras et quelque peu flamands , qu’on aurait cru descendus d’un cadre de Rubens : cheveux blonds, yeux bleus et limpides,

Fossettes au milieu des joues roses, où l’espièglerie était tapie ; membres forts et arrondis, éveillant à la fois la crainte et la volupté.

Charmantes et bonnes créatures, qui se disputent d’une façon charmante pour savoir quelle boisson conviendrait le mieux au vieil oncle malade.

L’une lui présente une tasse de fleur de tilleul, et l’autre de la tisane de sureau; elles crient à la fois: Buvez! buvez!

« Je ne boirai ni l’une ni l’autre , dit Je bon vieux impatienté. Allez me chercher une outre de vin, que j’accueille mes hôtes avec une meilleure boisson. »

Si c’était véritablement du vin que j’ai Du au lac de Gaube, c’est ce que j’ignore. Dans le Brunswick, j’aurais cru que c’était de la bière de Brunswick.

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L’outre était faite de la plus belle peau de bouc noir. Elle puait admirablement; mais le vieux en but avec tant de plaisir, qu’il en devint gaillard et mieux portant.

Il se mit à nous raconter les hauts faits des bandits et des contrebandiers qui hantent, libres et joyeux, les forêts des Pyrénées.

Il savait aussi de vieilles histoires, entre autres les combats des géants contre les ours, dans les temps fabuleux.

Oui, les géants et les ours se sont disputé jadis l’empire de ces montagnes et de ces vallées avant l’invasion des hommes.

A leur arrivée, les géants s’enfuirent épouvantés pai une terreur panique, car il n’y a pas beaucoup de cervelle dans ces grosses têtes.

On dit encore que ces grands niais, arrives au bord de la mer, voyant le c : el réfléchi dans les flots bleus,

Crurent que la mer était le ciel lui -même, et sc précipitèrent dans les flots, pleins de confiance en Dieu, et s’y noyèrent tous ensemble.

Quant à ce qui regarde les ours, l’homme les détruit maintenant peu à peu; chaque année, leur nombre diminue dans les montagnes.

< C’est ainsi, disait le bon vieux, que l’un fait place h

l’autre sur 5a terre; après les hommes, l'empire passera aux nains,

« A ces petites créatures microscopiques et rusées qui habitent sous les montagnes, fouillant et amassant sans relâche des richesses dans les filons d’or et d’argent.

c Je les ai souvent vus au clair de la lune lorsque, pour nous épier, ils sortent leurs petites têtes pleines de malice des crevasses de la terre , et j’ai eu peur en songeant à l’avenir,

« Et au règne crasseux de ces pygmées richards. Hélas! je le crains bien, nos neveux seront forcés de se jeter à l’eau, comme les géants stupides qui croyaient se réfugier dans le ciel. »

Le lac aux eaux profondes repose dans sa sombre coupe de rochers. De pâles étoiles regardent mélancoliquement du haut du ciel. C’est la nuit et le silence.

La nuit et le silence ! — Les rames s’élèvent et retombent. La barque nage mystérieusement en clapotant. Les nièces du batelier ont pris sa place.

Elles rament gracieusement, avec souplesse. Parfois dans l’ombre, à la lueur des étoiles, on v*it briller leurs bras nus, vigoureux, et leurs grands yeux d’azur.

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Lascaro est assis à mes côtés, pâle et muet comme de coutume. Cette pensée me vient comme un frisson : serait-il vraiment un revenant?

Et moi-môme, ne suis-je pas mort aussi? Et voilà que je navigue maintenant, avec des spectres pour compagnons, dans le triste empire des ombres.

Ce lac, n’est-ce pas le Styx à l’onde noire? Proserpine, à défaut de Caron, ne me fait-elle pas conduire par ses soubrettes?

Non, je ne suis pas encore mort et éteint. — Au fond de mon âme je sens encore brûler et palpiter la flamme joyeuse de la vie.

Ces jeunes filles qui manient gaiement la rame et parfois m’éclaboussent avec l’eau qui en découle, rieuses et folâtres,

Ces belles filles fraîches et potelées, bien sûr, ne sont pas des fantômes infernaux, ni les suivantes de Proserpine.

Pour me convaincre parfaitement de leur humanité réelle, et m’assurer, pièces en main, de ma propre existence,

J’imprimai fortement mes lèvres sur les fossettes des joues roses de mes batelières, et j’arguai philosophiquement : Je baise, donc je suis.

Arrivé à l’autre bord, j’embrassai encore une fois ces bonnes filles. Ce n’est que dans cette monnaie-là qu’elles voulurent me laisser payer le passage.

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