XI Y
Les cimes violettes de la montagne rient sur le fond d’or du soleil. A mi-côte, un village est perché fièrement comme un nid d’oiseau.
Quand j’y fus grimpé, je trouvai tous les vieux envolés. Il n’était resté que les enfants , la jeune couvée qui n’a point d’ailes encore ;
De jolis petits garçons, de gentilles fillettes presque masquées avec des capuchons de laine blanche ou écarlate, et jouant la comédie sur la grande place.
Mon arrivée ne troubla pas le jeu, et je pus voir l’amoureux prince des souris s’agenouiller pathétiquement devant la fille de l'empereur des chats.
Pauvre prince ! on le marie avec sa belle. Elle gronde, elle tempête, elle mord, elle mange son époux. La souris morte, le jeu est fini.
Je restai presque tout le jour avec les enfants. Nous causions avec une charmante confiance. Us voulurent savoir qui j’étais et ce que je faisais.
« Chers petits, leur dis-je, mon pays natal s’appelle
ŒUVHKS DE HENRI HEINE
l’Allemagne ; il y a là des ours en quantité, et je suis un chasseur d’ours
a J'en ai écorché vif plus d’un dans ce pays-là; mais par-ci, par-là, j’ai reçu moi-môme quelques coups de patte assez vigoureusement administrés.
a A la fin, je me lassai de me chamailler ainsi tous les jours avec des animaux aussi mal léchés, dans les forêts de ma patrie;
a Et je suis venu ici chercher un meilleur gibier. Je veux mesurer mes forces avec le grand Atta Troll.
« Voilà un noble adversaire, digne de moi. Ah ! en Allemagne, j’ai livré plus d’un combat où je rougissais de la victoire ! »
Lorsque je me disposai au départ, les bonnes petites créatures dansèrent une ronde autour de moi, en chantant girofle ! girofla!
Puis la plus petite de toutes s’avança vers moi d’un air mutin et plein de grâce, me fit deux, trois, quatre révérences, et se mit à chanter d’une jolie voix :
« Si le roi me rencontre, je lui fais deux révérences, et, si la reine me rencontre, je lui fais trois révérences.
« Mais, si le diable avec ses cornes passe dans mon chemin, je lui fais deux, trois, quatre révérences, girofle 1 girofla 1
« Girofle ! girofla! » fut répété en chœur par ia petite bande, qui se mit à tournoyer avec espièglerie dans mes jambes tout en chantant.
Pendant que je redescendais à la vallée , le refrain me suivait encore de ses accents éloignés comme un gazouillement d’oiseaux : « Giroflé! girofla! »
Des blocs gigantesques, difformes et grimaçants m’entourent semblables à des monstres pélriflés de toute antiquité.
C’est étrange ! des nuées grises flottent au-dessus avec les mêmes formes bizarres , et font comme une contrefaçon vaporeuse de ces sauvages figures de pierre.
Dans le lointain, la cascade mugit, et le vent hurle dans les pins : bruit fatal et impitoyable comme le désespoir !
Lugubres solitudes ! De noires troupes de choucas s’abattent sur des sapins calcinés et pourris, et agitent leurs ailes impuissantes.
Lascaro me suit , toujours pâle et silencieux ; nous ressemblons bien à la vieille gravure d’Albert Durer, où la Mort en personne accompagne le chevalier de la Démence.
ŒUVRES II E HENm HEINE.
Pays affreux et désolé ! Une malédiction pèse-t-elle sur le sol? Je crois voir du sang aux racines de cet arbre rabougri et souffreteux.
11 couvre une cabane qui se cache à demi , comme honteuse, sous la terre. Le pauvre toit de chaume a l’air de vous supplier et de vous regarder avec crainte.
Les habitants de cette cabane sont des cagots, débris d’une race qui achève dans l’obscurité les restes d’une existence misérable.
Hélas ! encore aujourd’hui les Basques ont une profonde horreur des cagots; l’origine de cette aversion fatale est un mystère.
A la cathédrale de Bagnères, on voit une étroite porte basse avec grille. — Yoilà , m’avait dit le sacristain , l’ancienne porte des cagots.
Jadis toute autre entrée à l’église leur était strictement interdite , et ils se glissaient furtivement dans la maison du Seigneur.
Là , le cagot s’asseyait sur un petit escabeau , priant seul, séparé, comme un lépreux, du reste de la communauté.
Mais les lumières modernes finiront par chasser les ténèbres injustes du moyen âge, même de leur dernière cachette. —
Lascaro resta dehors pendant que j’entrai dans l’humble cabane du cagot. Je tendis amicalement la main à ce pauvre frère.
Et j’embrassai aussi son enfant, qui tétait avidement, cramponné au sein flétri de sa mère. Il ressemblait à une araignée malade.
Regarde les sommets des montagnes! comme ils brillent dans le lointain au coucher du soleil , fiers comme des rois et étincelants de pourpre et d’or!
Mais approche : toute cette magnificence s’évanouira. Ici, comme près des autres splendeurs terrestres , tu as été dupe d’une illusion d’optique.
Ce qui te semblait pourpre et or, ah! ce n’est rien que de la neige, rien que la pauvre neige qui , glacée et triste, s’ennuie dans la solitude.
Là-haut j’entendis de près cette pauvre neige soupirer et gémir, et raconter au vent volage et insensible toute sa blanche misère.
Oh ! disait-elle, comme les heures passent lentement dans cette solitude , des heures sans fin , des éternités gelées.
Ahl pauvre neige que je suis ! si, au lieu d’être tombée
ŒUVRES DE HENRI HEINE
sur ciîs hantes montagnes, j’étais tombée dans 5a vallée, dans la vallée où les fleurs s’épanouissent!
J’aurais fondu là et formé un petit ruisseau, et le plus beau garçon du village serait venu se laver en souriant à mon onde.
Oui, j’aurais peut-être coulé jusqu’à la mer , où je pouvais devenir perle pour orner à la fin la couronne d’un roi! —
Lorsque j’eus entendu ces paroles de la pauvrette, je lui répondis : a Chère petite neige , je doute beaucoup qu’un sort aussi brillant t’ait attendue dans la vallée.
o Console-toi. — Peu de tes sœurs deviennent perles ici-bas. Tu serais peut-être tombée dans un bourbier, et tu n'aurais été qu’une ordure. »
Pendant que je conservais ainsi avec la neige, j’entendis un coup de fusil , et un vautour brun tomba des nues à mes pieds.
C’était une plaisanterie de Lascaro . une plaisanterie de chasseur; mais son visage était, comme toujours, sérieux et impassible. Seulement le canon du fusil fumait encore.
Il prit en silence une plume à l’aile de l’oiseau, la fixa 6ur son feutre pointu et continua son chemin.
C’était un coup d’œil sinistre que de voir son ombre
atta troll. 43
avec sa plume s’agiter longue et noire sur la neige blanche des glaciers.
C’est une vallée qui ressemble à une rue. Son nom est le Ravin des Esprits. De chaque côté , des rochers escarpés s’élèvent à des hauteurs vertigineuses.
Là, sur le versant le plus rapide, la bicoque qu’habite Uraka regarde sournoisement dans la vallée : c’est là que je suivis Lascaro.
Dans la langue mystérieuse des signes, il tint conseil avec sa mère sur la manière dont nous pourrions attirer et tuer Atta Troll.
Car nous avions bien suivi la piste du fugitif; il ne pouvait plus nous échapper. Tes jours sont comptés, Atta Troll.
Si la vieille, si Uraka est réellement une sorcière des plus distinguées, comme on le prétend dans toutes les bourgades des Pyrénées,
C’est ce que je ne déciderai jamais. Tout ce que je sais, c’est que son extérieur n’est guère rassurant. Ses yeux rouges pleurent d’une façon fort suspecte.
Son regard est louche et méchant, et l’on dit qu’aux pauvres vaches qu’elle regarde, le lait tarit soudain dans les mamelles.
ŒUVRES DE HENRI HEINE
On assure même qu’elle a tué maint gras cochon , et jusqu’aux bœufs les plus forts, rien qu’en les caressant de sa main sèche.
Elle a été aussi plus d’une fois accusée d’un pareil maléfice devant le juge de paix. Mais c’est un voltairien, un enfant du siècle,
Léger , frivole , sceptique , sans croyance , et les demandeurs ont été renvoyés avec des railleries.
Officiellement Uraka a un métier fort honnête. Elle vend des simples des montagnes et des oiseaux empaillés.
La cabane était pleine de pareils objets d’histoire naturelle. On sentait cruellement la jusquiame, le coucou , le pissenlit et la fougère.
Il y avait une collection de vautours qui faisaient le plus bel effet avec leurs ailes étendues et leurs becs gigantesques.
Était-ce la folle odeur de ces plantes qui me montait à la tête et m’étourdissait? Le fait est que j’éprouvais une étrange sensation à la vue de ces oiseaux.
Peut-être étaient-ce des êtres humains qui, par les ruses magiques de la sorcière, se trouvaient mainlenan dans cette misérable condition d’oiseaux empaillés.
Ils me jetaient des regards fixes, douloureux et en
• OtgifeBd-byüaogli
même temps pleins d’impatience. Il me semblait parfois qu’ils regardaient aussi la sorcière de travers et avec terreur.
Mais Uraka est accroupie à côté de son fds Lascaro, près de la cheminée. Ils fondent du plomb et coulent des balles.
Ils coulent ces balles fatidiques qui doivent tuer Atfa Troll. Comme les flammes pétillent vivement sur le visage de la sorcière !
Elle agite ses lèvres minces, mais sans bruit. Murmure-t-elle la parole infernale qui fait réussir la fonte des balles ?
Par moment elle chuchotle et fait signe à son fils; mais celui-ci continue sa lûche, sérieux et muet comme la tombe.
Oppressé par des frissons de terreur, je vins m’accouder à la fenêtre pour respirer l’air pur, et je regardai au fond de la vallée.
Ce que je vis alors entre minuit et une heure du matin, c’est ce que vous apprendra fidèlement le chapitre suivant.
ŒUVnES DK HENRI HEINE.
C’était l’époque de la pleine lune, pendant la nuit de la Saint-Jean, alors que la chasse maudite défile dans le Ravin des Esprits.
De la fenêtre du nid de sorcière d’Uraka je pus considérer à merveille la cavalcade des spectres pendant qu’elle descendait le ravin.
J’avais une bonne place pour voir le spectacle, et je pus jouir du coup d’oeil complet de cette fête bruyante des morts échappés à la tombe.
Hallo et houssa! cris de chasse, claquements des fouets , hennissements des chevaux , aboiements des chiens, sons du cor, rires éclatants, comme tout cela retentissait joyeusement!
A quelque distance devant la troupe, en guise d’avantgarde, d’étranges bêtes fauves, des cerfs et des sangliers, couraient de compagnie; derrière eux s’élançait la meute.
Les chasseurs étaient de climats différents et de temps plus différents encore : par exemple, à côté de Nemrod d’Assyrie, chevauchait le roi Charles X de France.
Ils montaient de blanches haquenées. A pied suivaient les piqueurs, la laisse en main, et les pages avec des flambeaux.
J’en reconnus plus d’un dans la bande effroyable. Ce chevalier dont l’armure d’or étincelle, n’était-ce pas le roi Arthus?
Et Ogier le Danois, ne portait-il pas une brillante cotte de mailles verte qui le faisait ressembler à une grande grenouille des bois?
Je vis aussi dans les rangs plus d’un héros de la pensée. Je reconnus notre Wolfgang Goethe à l’éclat de son regard tranquille.
Car, anathématisé par Hengstenberg , le grand païen ne peut reposer dans la tombe, et il continue en société impie à chasser gaiement comme pendant sa vie.
Je reconnus aussi le divin William, je le reconnus au doux sourire de ses lèvres. Les puritains d’Angleterre l’ont aussi damné pour ses péchés.
Il lui faut suivre la bande infernale toute la nuit , monté sur un noir coursier. A ses côtés, sur un âne, trotte un petit homme... Dieu du ciel !...
A sa plate mine de dévot, à son pieux bonnet de coton blanc, à sa frayeur mortelle, je reconnus le piétiste ben liuois Franz Ilorn !
Parce qu’il a écrit cinq volumes de commentaires sur le profane Shakspeare , le malheureux est forcé , après sa mort, de chevaucher avec lui dans le brouhaha de la chasse maudite.
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Hélas ! inon bénin et languissant Franz Horn est obligé de galoper, lui qui osait à peine marcher à pied, et qui ne savait que s’agenouiller à son prie-Dieu et boire du thé.
Les vieilles filles qui dorlotaient son indolence ne vont-elles pas être saisies d’horreur quand elles apprendront que leur Franz est devenu un compagnon des chasseurs maudits?
Quand on se met au galop, le grand William jette un regard ironique sur son pauvre commentateur , qui le suit douloureusement au trot de son grison,
Presque sans connaissance et cramponné à l’arçon de la selle, mais, après sa mort comme pendant sa vie , suivant fidèlement pas à pas son auteur.
Il y avait aussi beaucoup de femmes dans cette folle cavalcade des esprits, surtout de belles nymphes au corps svelte et juvénile.
Elles étaient assises à califourchon sur leurs coursiers, dans une complète et mythologique nudité. Seulement leurs cheveux dénoués ondulaient derrière elles comme des manteaux dorés.
Elles portaient des couronnes de fleurs sur leur tête , et fièrement renversées dans des postures voluptueuses, elles brandissaient des thyrses bachiques.
A côté d’elles, j’aperçus quelques nobles demoiselles
ATTA THOLL.
chastement vêtues de longues redingotes de drap et obliquement assises sur leurs selles de femme vertueuse : elles portaient le faucon au poing.
Derrière, comme une parodie, chevauchait, sur de maigres squelettes de haridelles , une cohue de femmes parées d’une façon théâtrale.
Leur visage était joli à ravir, mais quelque peu effronté. Elles criaient comme des folles, à faire tomber le fard dont leurs joues étaient peintes.
Comme tout cela retentissait joyeusement, sons du cor, rires éclatants, hennissements des chevaux, aboiements des chiens, claquements des fouets! Hallo et houssa !
Mais au milieu de la troupe trois figures se détachaient, trois merveilles de beauté. — Jamais je n’oublierai ce trio d’amazones !
La première était facilement reconnaissable au croissant qui surmontait sa tête; fière comme une belle statue sans tache, la grande déesse s’avançait.
Sa tunique relevée lui couvrait à demi la poitrine et les hanches; l’éclat des flambeaux et la lumière de la lune jouaient voluptueusement sur ses membres d’une éclatante blancheur.
Son visage aussi était blanc comme du marbre, mais
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froid comme lui. Lu fixité et la pâleur de ses traits nobles et sévères faisaient frissonner.
Pourtant au fond de son œil noir brille un feu terrible, un feu doux et perfide, qui aveugle et dévore.
Combien elle ressemble peu à présent à celte Diane qui, dans l’orgueil de sa chasteté, changea Actéon en cerf et le fit déchirer par ses chiens !
Est-ce ce péché-là qu’elle expie dans cette très-galante compagnie? Chaque nuit , elle chevauche ainsi dans les airs comme un pauvre revenant mondain.
La volupté s’est éveillée tard dans ses veines, mais avec d’autant plus de véhémence, et dans ses yeux profonds brûle une véritable flamme d’enfer.
Elle regrette le temps perdu, le temps primitif où les hommes étaient plus beaux , et elle remplace maintenant la qualité antique par la quantité moderne.
A ses côtés, je vis une belle dont les traits n’étaient pas modelés sur le même type grec, mais la naïveté gracieuse de la race celtique y rayonnait.
C’était la fée Habonde, que je reconnus bien vite à la suavité de soc sourire et à l’éclat de sa voix quand elle riait ;
Un frais visage, rose et potelé, comme en peint Greuze , le nez au vent , la bouche en cœur toujours entr’ouverte, et des dents blanches à ravir.
Elle portait un léger peignoir de soie bleue, que la brise soulevait parfois; même dans mes meilleurs rêves, je n’ai jamais vu de pareilles épaules !
Peu s’en fallut que je ne sautasse par la fenêtre pour aller les baiser! Je m’en serais mal trouvé, car je me fusse cassé le cou sur les rochers.
Ah ! elle n’aurait fait que rire, quand je serais tombé tout sanglant à ses pieds. Hélas ! je connais ce rire-là !
Et la troisième femme qui émut si profondément ton cœur, était-ce un démon comme les deux autres figures ?
Si c’était un ange ou un démon, c’est ce que j’ignore. On ne sait jamais au juste chez les femmes où cesse l’ange et où le diable commence.
Son pile et ardent visage respirait tout le charme de l’Orient, et ses vêtements aussi rappelaient par leur richesse les contes de la sultane Schéhérazade.
De douces lèvres comme des grenades, un nez de lis un peu courbé, et les membres souples et frais comme un palmier dans une oasis.
Elle était assise sur une haquenée que tenaient, avec des rênes d’or , deux nègres qui trottaient à pied et à côté de la princesse; —
Ca? elle était vraiment princesse : c’était la reine de
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Judée, la femme d’IIérode, celle qui a demandé la tête de Jean-Baptiste.
C’est à cause de ce meurtre qu’elle est maudite et condamnée à suivre jusqu’au jugement dernier , comme un spectre errant, la chasse nocturne des esprits.
Elle porte toujours dans ses mains le plat où se trouve la tête de Jean-Baptiste, et elle la baise ; — oui, elle baise avec ferveur cette tête morte.
Car elle aimait jadis le prophète. La Bible ne le dit pas, — mais le peuple a gardé la mémoire des sanglantes amours d’Hérodiade.
Autrement, le désir de cette dame serait inexplicable. Une femme demande-elle jamais la tête d’un homme qu’elle n’aime pas?
Elle était peut-être un peu fâchée contre son saint amant; et elle le fit décapiter; — mais, lorsqu’elle vit sur ce plat cette tête si chère,
Elle se mit à pleurer, à se désespérer, et elle mourut dans cet accès de folie amoureuse. (Folie amoureuse ! quel pléonasme ! l’amour n’est-il pas une folie? )
La nuit, elle sort de la tombe, et, en suivant la chasse infernale , elle porte , comme dit la tradition populaire , dans ses mains blanches le plat avec la tête sanglante;
Mais, de temps en temps, par un étrange caprice de
femme-, elle lance la tête dans les airs en riant comme un enfant, et la rattrape adroitement comme si elle jouait à la balle.
Lorsqu’elle passa devant moi, elle me regarda, et me fit un signe de l«ite si coquet et si languissant , que j’en fus troublé jusqu'au fond du cœur. •
Trois fois la cavalcade passa au galop devant moi , et trois fois, en passant, le spectre adorable me salua.
La chasse s’évanouissait déjà dans la nuit, le tumulte s’éteignait, que le gracieux salut me trottait encore dans la tête ;
Et, toute la nuit, je »e fis que retourner mes membres fatigués sur la paille (car il n’y avait pas de lit de plume dans la cabane d’Uraka la sorcière),
Et je me disais : — Que signifie donc ce signe de tête mystérieux? Pourquoi m’as-tu regardé si tendrement, belle Hérodiade?
Le soleil se lève et lance ses flèches d’or aux blanches nuées, qui se teignent de rouge comme si elles étaient blessées, et s’évanouissent après dans la lumière.
Enfin la lutte cesse , et le jour pose en triomphateur ses pieds rayonnants sur la nuque de la montagne.
ŒUVRES DE HENRI HEINE
La gent bruyante des oiseaux gazouille dans des nids cachés, et uno odeur de plantes et de fleurs s’élève comme un concert de parfums.
Nous étions descendus dans la vallée aux premières heures du jour, et, pendant que Lascaro suivait la piste de son ours, je restais seul , las et triste.
Las et idstp, je m’assis enfin sur un moelleux banc de mousse. C’était sous ce grand chêne, au bord d’une petite source, dont le murmure et le clapottement m’ensorcelèrent tellement , que j’en perdis presque la raison.
Je me pris d’un désir effréné pour le monde des rêves, pour la mort et le délire, et pour ces belles amazones que j’avais vues dans le défilé des esprits.
O douces visions des nuits qu’effarouche l’aurore, dites, où êtes-vous enfuies? Dites, où vous cachez-vous pendant le jour?
Sous les ruines d’un vieux temple, au fond de la Romagne, on dit que la déesse Diane se retire pendant le règne diurne du Christ.
Ce n’est que dans les ténèbres de minuit qu’elle se hasarde à sortir et à se livrer au plaisir de la chasse avec ses compagnes réprouvées.
La belle fée Habonde aussi a peur des dévots naza-
ATTA TIIOLL.
réens, et elle passe tout le jour dans son sûr asile d’Avalun, l’ile fortunée.
Cette île est cachée au loin, dans l’Océan pacifique de la fantaisie ; on ne peut y aborder que sur le cheval ailé de la Fable.
Jamais le souci n’y a jeté l’ancre, jamais bateau à vapeur n’est venu y jeter sa cargaison de badauds curieux et culottant leurs pipes.
Jamais on n’y entend le triste son des cloches, cet ennuyeux et éternel bimm-boumm que les fées ont tant en horreur.
C’est là qu’au milieu d’une gaieté inaltérable, dans la fleur d’une éternelle jeunesse , réside la fée joyeuse , la blonde dame Habonde.
C’est là qu’elle se promène en riant, à l’ombre des fleurs merveilleux, avec un cortège jaseur de paladins qu’elle a ravis au monde.
Mais toi, Hérodiade, où es-tu, dis-moi? Où est ta résidence? Ah! je le' sais, tu es morte, et ta tombe est à Jérusalem !
Le jour, tu dors, dans ton sépulcre de marbre, l’immobile sommeil des morts; mais, à minuit, tu te réveilles au bruit du fouet, au chant du cor, aux cris de chasse,
Et tu suis l’ardente cavalcade avec Diane et HaDonde et les joyeux chasseurs qui détestent la croix et la pénitence cagote.
Quelle ravissante société! Ah! si je pouvais chasser ainsi avec vous à travers bois durant les nuits? C’est toujours à tes côtés que je chevaucherais , belle Hérodiade!
Car c’est toi que j’aime surtout! Plus encore que la superbe déesse de la Grèce, plus encore que la riante fée du Nord, je l’aime, toi, la Juive morte !
Oui , je t’aime ! je le sens au tressaillement de mon âme. Aime-moi et sois à moi, belle Hérodiade !
Aime-moi et sois à moi ! jette au loin ton plat sanglant et la tête sotte du saint qui ne sut pas l’apprécier.
Je suis si bien le chevalier qu’il & faut! Cela m’est bien égal que tu sois morte et même damnée ! Je n’ai pas de préjugés à cet endroit, moi dont le salut est chose trèsproblématique, moi qui doute par moments de ma propre existence.
Prends-moi pour ton chevalier, pour ton cavalière fervente : je porterai ton manteau et je supporterai tous tes caprices.
Chaque nuit, je chevaucherai à tes côtés dans la bande des chasseurs, et nous rirons ! Pour t’amuser, je te ferai gcùîer mes bons mots,
— Ou bien des oranges. — La nuit, je te ferai paraître le temps court. Le jour, j’irai m’asseoir sur ta tombe.
Oui, le jour, j’irai m'asseoir en pleurant sur les débris des sépulcres royaux, sur la tombe de ma bien-aimée, dans la ville de Jérusalem.
Et les vieux Juifs qui passeront croiront bien s-ûr que je pleure la chute du temple et la ruine de Jérusalem.
Argonautes sans vaisseau, qui s’aventurent à pied dans les montagnes, et qui, à la place de la toison-d’or, vont à la recherche d’une peau d’ours,
Ah! nous ne sommes que de pauvres diables, des héros taillés h la moderne, et nul poète classique ne nous célébrera dans ses épopées.
Et cependant combien nous avons souffert! quelle averse nous surprit au haut de la montagne où il n’y avait ni arbre ni fiacre !
Une vraie cataracte ! il pleuvait à Ilots. Certes, Jason, dans la Colchide, ne reçut jamais une pareille douche.
Je donnerais mes trente-six rois d’Allemagne, m’ccriais-je , je les donnerais bien pour un parapluie ! Et l’eau ruisselait de mon corps en abondance.
Mort de fatigue, tout maussades et trempés comme des caniches, nous revînmes enfin à la cabane de la sorcière assez tard dans la nuit-
ŒUVRES RE HENRI HEINE
Uraka, assise près d’un feu clair, était en train de peigner son gros et gras caniche. Elle lui donna vite congé,
Pour s’occuper de nous. Elle fit mon lit, dénoua mes espadrilles, cette chaussure pittoresque et absurde,
M’aida à me déshabiller, m’ôta même mon pantalon mouillé ; il me tenait aux jambes, serré et fidèle comme l’amitié d’un niais.
Mes trente-six rois d’Allemagne, m’écriais-je, je les donnerais maintenant pour une robe de chambre bien chaude! Et ma chemise humide fumait sur ma poitrine.
Frissonnant, claquant des dents, je m’accroupis un instant devant le foyer; puis je m’étendis sur la paille, presque étourdi par le feu,
Mais sans pouvoir dormir. Les yeux à demi fermés, je regardai la sorcière assise près de la cheminée, qui tenait sur ses genoux la tête et la poitrine de son fils; il était presque entièrement déshabillé.
Le gras caniche se tenait debout à ses côtés, et lui présentait avec beaucoup d’aisance un petit pot dans ses pattes de devant.
Uraka prit dans ce pot une sorte de graisse rouge, en peignit la poitrine et les côtes do son fils, puis le frotta fortement avec une hâte convulsive.
Et, pendant qu’elle le frottait et l’oignait ainsi, elle murmurait en nasillant un chant de nourrice, et les flammes du foyer pétillaient étrangement.
Pâle et osseux comme un cadavre, le fils gisait sur le giron de sa mère, ses grands yeux éteints, fixes, grands ouverts et tristes comme ceux d’un trépassé.
Est-ce donc véritablement un mort à qui l’amour d’une mère communique chaque nuit une vie factice au moyen de baumes magiques?
Que le demi-sommeil de la fièvre est étrange ! Les membres fatigués, lourds comme du plomb, sont comme enchaînés, et les sens surexcités sont d’une lucidité terrible.
Comme l’odeur des herbes me tourmentait dans cette chambre ! je cherchais douloureusement où j’avais déjà . senti la même odeur, et je le cherchais en vain.
Comme le vent dans la cheminée me faisait souffrir 1 on eût dit les gémissements de pauvres âmes en peiue. Il me semblait que je reconnaissais ces voix.
Mais ma plus grande torture venait des oiseaux empaillés, rangés sur une planche au-dessus du chevet de ma couche.
Ils agitaient lentement, à faire frémir, leurs froides ailes, et se penchaient jusque sur moi, avec de longs becs en forme de nez humains»
ŒUVRES DE HENRI HEINE
Où ai-je donc vu déjà de pareils nez? Est-ce à Hambourg ou à Francfort dans le quartier des Juifs? Souvenirs vagues et pleins d’horreur!
Enfin le sommeil s’empara tout à fait de moi, et à la place de ces visions bâtardes et grimaçantes (la réalité assaisonnée de cauchemars ! ),
J’eus un rêve bien net, sur un fond et une base solides, avec des contours franchement accusés, vivant ot plastique comme le sont tous mes rêves.
Au lieu d’être dans l’étroite cabane de la sorcière, je me trouvais dans une salle de bal, soutenue par des colonnes, et éclairée de mille girandoles de lumière.
Des musiciens invisibles jouaient la voluptueuse danse des nonnes de Robert le Diable. J'étais seul à me promener dans la salle.
Enfin les portes s’ouvrent à deux battants, et voilà qu’arrivent lentement, d’un pas solennel, les hôtes les plus étranges qu’on puisse voir !
Rien que des ours et des spectres! Debout sur leurs pattes de derrière, chaque ours conduit un spectre masqué et enveloppé d’un blanc linceul.
Ainsi appariés, ils se mettent à valser autour de la salle. Curieux coup d’œil à faire rire ou trembler !
Car les ours, avec leur agilité proverbiale, avaient
— — - -Oigi faod by G a a gle
grand’ peine à suivre leurs blanches valseuses, qui tourbillonnaient légères comme le vent.
Ces pauvres bêtes étaient impitoyablement entraînées, et leur respiration bruyante étouffait presque la basse de l’orchestre.
Parfois les couples se heurtaient en valsant, et l’ours donnait quelque coup de pied furtif au spectre qui l’avait poussé.
Parfois aussi, dans l’ivresse de la danse, un ours arrachait le linceul de la figure de sa danseuse, et une tête de mort apparaissait.
Enfin, aux accords bondissants de la trompette et des cymbales, au tonnerre de la grosse caisse, on commença le galop.
Mais je n’en pus voir la fin, car un ours mal léché me marcha si bien sur les cors, que je me mis à crier et que je m’éveillai.
Phoebus, sur son tilbury céleste, fouettait ses chevaux de feu, et il avait déjà parcouru la moitié de sa course radieuse,
Tandis que je dormais encore et que je rêvais d’ours et de spectres étrangement enlacés, folles arabesques.
62 ŒUVRES DE HENM HEINE
[1 était midi quand je me réveillai. J’étais tout seu« ; mon hôtesse et Lascaro étaient partis de bon matin pour la chasse.
Il n’y avait plus dans la cabane que le caniche de la sorcière. Il était debout au foyer, près de la chaudière, une cuillère à la patte.
Il paraissait très-bien dressé, quand la soupe cuisait trop vite, à la tourner rapidement et à l’écumer.
Mais suis-je moi-méme ensorcelé, ou la fièvre me trouble-t-elle encore le cerveau? J’en crois à peine mes oreilles. — Le chien parle !
Oui, il parle allemand, et sa prononciation trahit même le grasseyant accent de la bonne Souabe. Rêveur et comme plongé dans ses pensées, il parle ainsi :
— o Oh ! je suis le plus malheureux des poètes souabes . Il me faut languir tristement à l’étranger et garder la marmite d’une sorcière.
«Quel exécrable maléfice que la magic ! Que ma destinée est tragique ! Sentir comme un homme sous la peau d’un chien !
a Ah ! si j’étais resté chez nous, près des chers poètes de notre école ! Ils ne sont pas sorciers, eux,' et ils n’enchantent personne ;
« Si j’étais resté chez nous près de Cari Mayer, près
des doux vergismein-nicht et des soupes aux noudel de la patrie !
« Aujourd’hui surtout je meurs presque du mal du pays. Si je pouvais seulement voir la fumée qui s’élève des cheminées lorsqu'on cuit la choucroute à Stuttgard ! » —
Lorsque j’entendis ces paroles, je me sentis ému d’une profonde pitié. Je sautai de mon lit, vins m’asseoir près de la cheminée, et je dis avec compassion :
— Noble barde deSouabe, quel destin vous a conduit dans celte cabane de sorcière, et pourquoi vous a-t-on si cruellement métamorphosé en chien?
— a Ainsi vous n’étes pas Français? s’écria le caniche avec joie; vous êtes Allemand, et vous avez compris mon monologue?
«Ah ! monsieur et cher compatriote, quel malheur que le conseiller de la légation Kœlle, quand nous discutions au cabaret, entre la pipe et la bière,
« N’ait jamais voulu démordre de sa proposition ! A l’entendre, on acquérait seulement par les voyages cette culture ccmplète qu’il ait rapportée lui -même de l’étranger.
« Alors, pour me débarrasser de ma croûte natale et revêtir, ainsi que Kœlle, les élégantes habitudes de l’homme du monde,
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« Je pris congé de mon pays, et, dans mon voyage de perfectionnement, j’arrivai aux Pyrénées et à la maisonnette d’Uraka.
«Je lui remis une lettre de recommandation de la part de Justin Kermer. J’oubliai que cet ami était en relations avec les sorcières de tous les pays.
« Je reçus un accueil affectueux ; mais, à mon grand effroi, cette amitié d’Uraka ne fit que s’accroître, et finit par dégénérer en une passion charnelle.
« Oui , monsieur, la concupiscence avait allumé son feu impudique dans le sein flétri de cette affreuse mégère, et elle voulut me séduire.
« Mais je la suppliai : Ah ! pardonnez-moi, madame, je ne suis pas un frivole disciple de Goethe; j’appartiens à l’école des poètes de la Souabe.
« Notre muse est la morale en personne ; elle porte des caleçons de cuir de bulle. Ah ! ne vous attaquez pas à ma vertu !
« D'autres poètes ont de l’esprit, d’autres la fantaisie, d’autres la passion; mais nous, les poètes souabes, nous avons la vertu.
«Voilà notre seul bien! Par pitié, ne m’enlevez pas, madame, le manteau de gueux qui couvre ma nullité l
« C’est ainsi que je lui parlais; mais mes paroles hon-
nêtes ne touchèrent pas la vieille qui sourit ironiquement, et qui, tout en souriant, prit une baguette de gui et m’en toucha la tête.
« Aussitôt j’éprouvai un froid malaise, comme si tout inon corps avait la chair de poule ; mais ce n’était pas la chair de poule,
« C’était la peau d’un chien qui me venait, et depuis celte heure maudite je suis métamorphosé, comme vous le voyez, en caniche ! » —
Pauvre diable ! les sanglots lui coupèrent la parole, et il pleurait si copieusement, que je croyais littéralement le voir fondre en larmes.
— Écoutez, lui dis-je avec compassion , puis-je faire quelque chose pour vous délivrer de votre peau de chien et vous rendre à la poésie et à l’humanité? —
Mais le poète souabe leva ses pattes au ciel avec désespoir, et enfin j’entendis ces paroles au milieu de ses soupirs et de ses sanglols :
— a Je suis incarcéré dans cette peau de caniche jusqu’au jugement dernier, si la magnanimité d’une vierge ne me délivre pas de cet enchantement.
«Oui, une vierge que l’approche de l’homme n’a pas souillée, peut seule me sauver, et voici à quelle condition :
« Cette vierge chaste, durant la nuit de Saint-Sylvestre,
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doit lire les poésies de M. Gustave Pfizer sans s'endormir.
« Si elle ne succombe pas au sommeil pendant cette lecture, si elle ne ferme pas ses chastes paupières, alors le sortilège est détruit, je redeviens homme, je suis décaniché ! »
— Ah ! dans ce cas-là, repris-je, je ne puis pas entreprendre l’œuvre de votre délivrance , car 1° je ne suis pas une chaste vierge,
Et 2° je serais encore bien moins en état de lire les poésies de M. Gustave Pfizer sans m’endormir au beau milieu. —
Des hauteurs fantastiques qu’habite la sorcellerie, nous redescendons dans la vallée, nous reprenons pied dans le réel, nous marchons dans le monde positif.
Arrière , fantômes , visions nocturnes , apparitions aériennes, rêves fébriles ! nous revenons à la raison et à Atta Troll.
Le bon vieux repose dans sa caverne, près de ses petits, et il ronfle du sommeil des justes. Il s’éveille enfin en bâillant.
Derrière lui est son fils, le ieune Une-Oreille, qui se
gratte la tête comme un poète qui cherche la rime; il a même l’air de scander le rhythme.
Près de leur père aussi sont couchées, couchées sur le dos en rêvant, les filles d’Atta Troll, belles d’innocence comme des lis à quatre pattes.
Quelles tendres pensées s’épanouissent dans l’âme de ces vierges au poil blanc? Leurs yeux sont humides de pleurs.
La plus jeune surtout paraît profondément émue. Elle sent dans son cœur un transport de bonheur; — éprouve-t-elle la puissance de Cupidon?
Oui, la flèche du petit dieu a traversé sa fourrure lorsqu’elle a vu... O ciel! celui qu’elle aime, c’est un homme !
C’est un homme, et il s’appelle prince Chenapanski. Dans la grande déroute carliste, un matin, dans la montagne, il passa près d’elle en courant à toutes jambes.
Le malheur d’un héros touche toujours les femmes, et, sur la figure de celui-là, on lisait comme d’habitude la pâle mélancolie, les sombres soucis, le déficit financier.
Tout son pécule de guerre (vingt-deux grosch, monnaie de Prusse), qu’il avait apporté en Espagne, était devenu la proie d’Espartero.
Il n’avait pas même sauvé sa montre, restée au mont-
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de-piété de Pampelune ! C’était un héritage de ses ancêtres, bijou précieux et d’argent véritable.
il ourait donc à toutes jambes ; mais, sans le savoir, en courant, il avait gagné mieux que la plus belle bataille, — un cœur !
Oui, elle l’aime, lui, l’ennemi de sa race! 0 trop malheureuse oursine ! si ton vieux père connaissait ton secret, quel horrible grognement il pousserait !
Semblable au vieil Odoardo qui poignarda , par orgueil plébéien, Emilia Galotli, Atta Troll tuerait plutôt sa fille,
Il la tuerait de ses propres pattes, plutôt que de lui permettre de tomber entre ies bras d’un prince.
Mais pour l’instant il est d’humeur moins féroce; il ne songe guère a à briser cette jeune rose avant que l’orage l’effeuille » — comme dit Galotti.
Il est d’humeur plus reposée. Couché au milieu des siens dans sa caverne, Atta Troll est préoccupé, comme par un pressentiment de mort, de mélancoliques pensées d’outre-tombe.
a Enfants! » soupire-t-il, et des larmes coulent soudain de ses grands yeux. «Enfants! mon pèlerinage terrestre est accompli, il faut nous séparer.
« Aujourd’hui, à midi, il m’est venu en dormant un
songe bien significatif. Mon ûme a eu l’avant-goùt de la béatitude céleste.
a Je suis loin d’être superstitieux, et je ne suis pas un vieux radoteur d’ours. Pourtant il y a entre le ciel et .a terre bien des choses que la philosophie ne saurait expliquer.
a Je m’étais endormi en ruminant sur le monde et la destinée animale, lorsque je rêvai que j’étais couché sous un arbre immense.
« Des branches de cet arbre coulait goutte à goutte un miel blanc qui me tomba juste dans la gueule ouverte, et j’éprouvai une grande volupté.
c Dans mon extase, je levai les yeux au ciel, et j’aperçus au sommet de l’arbre une demi-douzaine de petits ours qui s’amusaient à monter et à descendre. .
« Les tendres et gentilles créatures avaient une fourrure rose, et aux épaules un flocon de soie blanche comme deux petites ailes.
a Oui, ces petits ours roses avaient comme deux petites ailes , et ils chantaient avec des petites voix douces comme des flûtes.
a A leurs chants, un frisson glacial parcourut tout mon corps, mon ôme s’échappa de ma peau comme une flamme, et, rayonnante, elle monta vers les cieux. »
C’est ainsi que parla Atta Troll, avec une voix de
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basse faible et mystérieuse. Il se tut un instant, plem de tristesse ; mais soudain ses oreilles
Se dressèrent et tressaillirent étrangement. Il se leva de sa couche, tremblant de joie et hurlant de joie : « Enfants! entendez-vous ces sons?
a N’est-ce pas la douce voix de votre mère? Oh! je reconnais les grognements de ma chère Mumma!
Mumma ! ma noire Mumma ! »
Alta Troll, en disant ces mots, s’élança de la caverne comme un fou. L’insensé courait à sa perte !
Dans la vallée de Roncevaux , à la même place où jadis le neveu de Charlemagne rendit l’âme, Atta Troll tomba,
Il tomba victime d’une embûche, tout comme Roland, qui avait été trahi par Ganelon de Mayence, ce Judas de la chevalerie chrétienne.
Hélas! ce fut ce qu’il y a de plus noble dans l’âme d’un ours, le sentiment de l’amour conjugal, qui fut le piège que Uraka lui tendit perfidement.
Elle sut imiter, à s’y méprendre , le grognement de la noire Mumma , si bien qu’Atta Troll dut quitter la retraite qui faisait son salut.
ATTA TK01L.
Porté comme sur les ailes de l'amour, il courut dans la vallée, s’arrêtant parfois pour llairer un rocher où il croyait que Mivmma se cachait.
Ah! c’était Lascaro qui y était caché, le fusil à la main. Il l’ajuste sur sa victime, et lui tire sa balle au milieu du cœur. Un torrent de sang s’cn échappe.
Atta Troll branle la tête, puis s’abat avec un sourd gémissement, et se crispe. — Mumma ! fut son dernier soupir.
C’est ainsi que tomba mon noble héros. C’est ainsi qu’il périt; mais, après sa mort, il ressuscitera immortel dans les chants du poète.
Il ressuscitera immortel dans mes vers, et sa gloire parcourra la terre sur des trochées pathétiques de quatre pieds.
Un jour, le roi de Bavière lui élèvera une statue dans le panthéon Walhalla, avec cette inscription dans le style lapidaire de sa manière wittelsbachicnne :
a Atta Troll, ours sans-culotte, égalitaire sauvage. Époux estimable, esprit sérieux, âme religieuse, haïssant la frivolité.
« Dansant mal cependant ! portant la vertu dans sa velue poitrine. Quelquefois aussi ayant pué. Pas de talent, mais un caractère. »
Trente-trois vieilles femmes , coiffées du capuce rouge des anciens Basques , attendaient à l’entrée dr village.
Une d’entre elles, comme Débora, jouait du tambourin en dansant, et chantait une hymne à la louange de Lascaro, le tueur d’ours.
Quatre hommes vigoureux portaient en triomphe l’ours mort. On l’avait assis tout droit sur une chaise, ainsi qu’un baigneur malade.
Derrière , comme s’ils étaient les parents du défunt , suivaient Lascaro et Uraka. — La sorcière saluait à droite et à gauche, mais non sans un grand trouble.
L’adjoint du maire tint un discours devant l’hôtel de ville, lorsque la procession fut arrivée là. Il parla de mainte et mainte chose,
Par exemple , de l'état florissant de la marine française , de la presse, de la question des betteraves et de l’hydre renaissante de l’anarchie.
Après avoir énuméré abondamment les mérites de Louis-Philippe , il passa à l’ours et au grand exploit de Lascaro.
a O Lascaro , s’écria l’orateur , » et il essuya la sueur
de son front avec son écharpe tricolore , « Lascaro ô toi, Lascaro !
« Toi qui as délivré la France et l’Espagne d’Atta Troll, tu es le héros de ces deux hémisphères, le Lafayette des Pyrénées ! »
Lorsque Lascaro s’entendit célébrer de la sorte officiellement, il se prit à rire dans sa barbe et à rougir de contentement.
Il murmura quelques mots sans suite et précipités , et balbutia un remerciement pour l’honneur, le grand honneur qu’on lui faisait.
Tout le monde contemplait avec stupéfaction ce spectacle inouï , et les vieilles femmes murmuraient mystérieusement et avec terreur :
a Lascaro a ri ! Lascaro a rougi ! Lascaro a parlé ! lui, le fils mort de la sorcière ! »
Le même jour, on dépouilla Atta Troll, et sa peau fut mise à l’enchère ; un fourreur l’obtint pour cent francs.
Il l’apprêta, la doubla de soie, lui fit une frange écarlate , et la revendit le double de ce qu’elle avait coûté.
Juliette l’eut ainsi de troisième main, et elle lui sert de descente de lit dans sa chambre à coucher à Paris.
Oh ! combien de fois la nuit suis-je resté là, pieds nus, sur la brune dépouille mortelle de mon héros , sur la peau d’Atta Troll !
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Alors, plein de mélancolie, je me rappelais les paroles de Schiller : « Ce qui doit vivre à jamais dans le sublime empire de la poésie doit mourir misérablement ici-bas sur cette terre fangeuse. »
Et Mumma! Hélas! Mumma est une faible femme.
Fragilité ton nom est « femme !» Ah ! les femmes sont fragiles comme des porcelaines.
Lorsque la main du sort l’eut séparée de son glorieux époux, Mumma ne mourut pas de chagrin; le désespoir ne la consuma pas.
Non, au contraire , elle continua joyeusement la vie , dansa comme devant, faisant des courbettes au public pour en être applaudie.
Elle a fini par trouver une bonne position, une retraite assurée pour le reste de ses jours, à Paris, au Jardin des Plantes.
Dimanche dernier, j’y étais allé avec Juliette ; je lui expliquais l’histoire naturelle, les plantes et les bêtes ,
La girafe et le cèdre du Liban, le grand dromadaire , le zèbre, les faisans dorés et le bouc à trois jambes.
Tout en causant ainsi, nous arrivâmes au parapet de la fosse aux ours. Dieu du ciel ! que vîmes-nous là?
Un magnifique ours sauvage de la Sibérie, blanc comme la neige, folâtrant par trop tendrement avec une ourse brune.
Et c’était JViomma, la veuve d’Atta Troll ! Je la reconnus à l’éclat humide de ses yeux.
Oui , c’était elle ! Elle , la brune fille du midi, elle, la Mumma, vit maintenant avec un Russe, un barbare du Nord !
Un nègre qui s’était approché de nous me dit en souriant : « Y a-t-il un plus beau spectacle que la vue de deux amoureux? »
A qui ai-je l’honneur de parler? lui répliquai-je étonné. Mon interlocuteur s’exclama : — Ne me reconnaissezvous donc pas?
Je suis le roi nègre de M. Freiligrath, qui jouait si bien du tambour chez les saltimbanques allemands. A cette époque-là, je ne faisais pas de bonnes affaires. — Je me trouvais bien isolé en Allemagne.
Mais ici, où je suis placé comme gardien, où je revois les plantes de mon pays , avec des tigres et des lions,
Ici je me trouve plus heureux que dans vos foires tudesques, où il me fallait journellement battre la grosse caisse, et où je faisais si maigre chère.
Je viens de me marier tout récemment avec une
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blonde cuisinière d’Alsace, et dans ses bras il me semble que j’ai retrouvé le bonheur du pays natal.
Ses pieds me rappellent ceux de mes chers éléphants; et , quand elle parle français , je crois entendre l’idiome noir de ma langue maternelle.
Quelquefois elle bougonne, alors je pense au tintamarre de ce fameux tambour orné de crânes ; les serpents et les lions s’enfuiaient en l’entendant.
Cependant, au clair de lune, elle devient sentimentale, et pleure comme un crocodile qui sort du fleuve embrasé pour respirer la fraîcheur.
Et quels bons morceaux elle me donne! Aussi je prospère. Je mange ici comme au bord du Niger. J’ai retrouvé mon vieil appétit d’Afrique.
Je me suis même fait un petit ventre assez rondelet. Il s’élance de ma veste de toile comme dans une éclipse la lune assombrie sort des blanches nuées. —