LE NAUFRAGE
Espoir et amour! Tout est brisé, et moi-même, comme un cadavre que la mer a rejeté avec mépris , je gis là, étendu sur le rivage, sur le rivage sablonneux et nu. — Devant moi s’étale le grand désert des eaux ; derrière moi, il n’y a qu’exil et douleur, et au-dessus de ma tête voguent les nuées, ces grises et informes filles de l’air, qui de la mer, avec des seaux de brouillard, puisent l’eau , la traînent à grand’peine et la laissent retomber dans la mer, besogne triste, et fastidieuse , et inutile, comme ma propre vie.
Les vagues murmurent, les mouettes croassent, de vieux souvenirs me saisissent, des rêves oubliés, des images éteintes me reviennent, tristes et doux.
Il est dans le Nord une femme belle, royalement belle; une voluptueuse robe blanche entoure sa frêle taille de
ŒUVRES DE HENRI HEINE
cyprès ; les boucles noires de ses cheveux , s’échappant comme une nuit bienheureuse de sa tête couronnée de tresses, s’enroulent capricieusement autour de son doux et pille visage, et dans son doux et pâle visage, grand et puissant, rayonne son œil, semblable à un soleil noir.
Noir soleil, combien de fois tu in’as versé les flammes dévorantes de l’enthousiasme, et combien de fois ne suis-je pas resté chancelant sous l’ivresse de cette boisson ! Mais alors un sourire d’une douceur enfantine voltigeait autour des lèvres fièrement arquées, et ces lèvres fièrement arquées exhalaient des mots gracieux comme le clair de lune et suaves comme l’halcine de la rose. Et mon âme alors s’élevait et planait avec allégresse jusqu’au ciel.
Faites silence, vagues et mouettes! Bonheur et espoir! espoir et amour! tout est fini. Je suis gisant à terre, misérable naufragé, et je presse mon visage brûlant sur le sable humide de> la plage.
LF. S DIEUX GRECS.
Sous la lumière de la lune, la mer brille comme de l’or en fusion ; une clarté, qui a l’éclat du jour et la mollesse enchantée des nuits, illumine la vaste plage, et dans l’azur du ciel sans étoiles planent les nuages blancs comme de colossales figures de dieux taillées; en marbre étincelant
LA ME H DU NORD
Non , ce ne sont point des nuages! Ce sont les dieux d’Hellas eux-mêmes, qui jadis gouvernaient si joyeusement le monde, et qui maintenant, après leur chute et leur trépas, h l’heure de minuit, errent au ciel, spectres gigantesques.
Étonné et fasciné, je regardai ce Panthéon aérien, ces colossales figures qui se mouvaient avec un silence solennel. — Voici Kronion , le roi du ciel; les hivers ont neigé sur les boucles de ses cheveux , de ces cheveux célèbres qui , en s’agitant , faisaient trembler l’Olympe. Il tient à la main sa foudre éteinte; son visage, où résident le malheur et le chagrin, n’a pas encore perdu son antique fierté. C’étaient de meilleurs temps, ô Zeus! ceux où tu rassasiais ta céleste convoitise de jeunes nymphes, de mignons et d’hécatombes; mais les dieux eux-mêmes ne régnent pas éternellement, les jeunes chassent les vieux, comme tu as, toi aussi, chassé jadis tes oncles les Titans et ton vieux père, — Jupiter parricide. Je te reconnais aussi, altière .Timon ! En dépit de toutes tes cabales jalouses, une autre a pris le sceptre, et tu n’es plus la reine des cieux, et ton grand œil de génisse est immobile, et tes bras de lis sont impuissants, et ta vengeance n'atteint plus la jeune fille qui renferme dans ses flancs le fruit divin, ni le miraculeux fils du dieu. — Je te reconnais aussi, Pallas Athéné. Avec ton égide et ta sagesse, as-tu pu empêcher la ruir.e des dieux? Je te reconnais aussi , toi, Aphrodite , autrefois
ŒUVRES DE HENRI HEINE
aux cheveux d’or, maintenant à la chevelure d’argent! Tu es encore parée de ta fameuse ceinture de séduction; cependant ta beauté me cause une secrète terreur, et si, à l’instar d’autres héros , je devais posséder ton beau corps , je mourrais d’angoisse. — Tu n’es plus qu’une déesse de la mort, Vénus Libitina !
Le terrible Arès que voilà , ne regarde pas non plus d’un œil trop amoureux sa livide maîtresse. Le jeune Phébus Apollo penche tristement la tête. Sa lyre, qui résonnait d’allégresse au banquet des dieux , est détendue. Héphaistos semble encore plus sombre, et véritablement le boiteux n’empiète plus sur les fonctions d’Hébé et ne verse plus , empressé , le doux nectar à l'assemblée céleste... Et depuis longtemps s’est éteint l’inextinguible rire des dieux. —
Je ne vous ai jamais aimées, vieilles divinités classiques ! Pourtant une sainte pitié et une ardente compassion s’emparent de mon cœur, lorsque je vous vois là-haut, dieux abandonnés, ombres mortes et errantes, images nébuleuses que le vent disperse effrayées , et , quand je songe combien lâches et hypocrites sont les dieux qui vous ont vaincus, les nouveaux et tristes dieux qui régnent maintenant au ciel, renards avides sous la peau de l’humble agneau... oh ! alors une sombre colère me saisit, et je voudrais briser les nouveaux temples et combattre pour vous, antiques divinités, pour vous et votre bon droit parfumé d’amoroisie;
LA HER DU NORD
et devant vos autels relevés et chargés d’offrandes , je voudrais adorer, et prier, et lever des bras suppliants...
11 est vrai qu’ autrefois, vieux dieux, vous avez toujours , dans les batailles des hommes , pris le parti des vainqueurs; mais Phoinme a l’âme plus généreuse que vous, et, dans les combats des dieux, moi, je prends le parti des dieux vaincus.
Et ainsi je parlais, et dans le ciel ces pâles simulacres de vapeurs rougirent sensiblement et me regardèrent d’un air agonisant, comme transfigurés par la douleur, et s’évanouirent soudain. La lune venait de se cacher derrière les nuées, qui s’épaississaient de plus en plus; la mer éleva sa voix sonore , et de la tente céleste sortirent victorieusement les étoiles éternelles.