INSOMNIE
La nuit , quand je pense à l’Allemagne, j’ai bientôt perdu le sommeil ; je ne puis plus clore les yeux, et mes larmes brûlantes coulent.
Les années viennent et passent 1 Depuis que je n’ai vu ma mère, douze années se sont écoulées ; mes désirs et mes regrets s’accroissent.
Mes désirs et mes regrets s’accroissent. La vieille femme m’a comme ensorcelé; je pense toujours à la vieille, la bonne vieille femme que Dieu conserve !
La bonne vieille femme m’aime tant, et dans les lettres qu’elle m’écrit, je vois comme sa main tremble, combien son cœur de mère est profondément agité.
La mèrr ne me sort pas de l’esprit. Douze années ont passé, douze années se sont évanouies depuis que je ne l’ai pressée sur mon cœur.
L'Allemagne durera éternellement, c’est un pays au corps sain et robuste; avec ses chênes, ses tilleuls, je la retrouverai toujours.
Je ne brûlerais pas tant de revoir l'Allemagne, si ma nère n’y était pas. La patrie ne périra jamais, mais la vieille femme peut mourir. ,
Depuis que j’ai quitté le pays, beaucoup de ceux que j’aimais sont descendus dans la tombe — quand je les compte, mon cœur saigne douloureusement.
Et il faut que je les compte. Avec le nombre, ma douleur augmente , et il me semble que les morts se roulent sur ma poitrine. Dieu soit loué ! ils s’éloignent.
Dieu soit loué ! Par ma fenêtre entre un clair rayon du soleil de France. Ma femme vient, belle comme l’aurore, et dissipe avec son sourire les soucis allemands.
GEMANIA.
GERMANIA
CONTE D’Il IV tu.
— Écrit en 1844. —
Le poème suivant a été écrit au mois de janvier de cette année, à Paris, et l’air de liberté qu’on respire ici, a pénétré certaines strophes plus profondément que je ne l'eusse désiré. Je ne manquai pas d’adoucir et do retrancher sur-le-champ même tout ce qui me parut incompatible avec le climat de l’Allemagne. Néanmoins lorsque au mois de mars j'en adressai le manuscrit à mon éditeur à Hambourg, j’eus encore à compter avec des scrupules de diverses sortes. Je dus donc me résoudre de nouveau à cettt terrible besogne de remaniement, et de là vient peut-être que les passages sérieux ont été étouffés plus que de raison ou bien trop joyeusement couverts par les mille clochettes de l’humour. Dans mon impatience j’ai redéchiré ces feuilles de vignes qui cachaient la nudité de quelques pensées un peu trop décolletées, et sans doute j’ai blessé les oreilles prudes et précieuses. J’en suis fâché; mais je m’en console en pensant que de plus grands auteurs ont commis le même péché. Pour le pallier je ne citerai pas Aristophane ; car c’était un
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aveugle païen, et son public d’Athènes avait bien reçu une éducation classique, mais se connaissait peu en morale chrétienne. l’aurais déjà meilleure grâce a invoquer l’exemple de Cervantes et de Molière. Le premier écrivit pour la haute noblesse des deux Castilles, le second |>our lo grand roi et la grande cour de Versailles. Mais j’oublie que nous vivons dans une époque très-bourgeoise, et je prévois, hélas ! que maintes demoiselles des bords de la Sprée et même de l’Alster, à la lecture de mon poème, fronceront leurs sourcils. Ce que je prévois encore avec plus de peine , ce sont les clameurs de nos Pharisiens de la nationalité allemande, qui vont maintenant bras dessus bras dessous avec les gouvernements, et qui jouissent do l’amour et de la haute estime de la censure; dans la presse ils ont la prédominance, aussitôt qu’il s’agit de combattre leurs adversaires qui sont en môme temps les adversaires de leurs très-hauts et très-puissants princes et princi pieu les. Nous avons le cœur cuirassé contre la mauvaise humeur de ces héroïques laquais à la livrée noire, rouge et or. Je les entends déjà crier de leur grosse voix : Tu bl isphémes les couleurs de notre drapeau national , contempteur de la patrie, ami des Français à qui tu veux livrer le llliin libre. Calmez-vous ; j’estimerai , j’honorerai votre dra|>eau, lorsqu'il le méritera, et qu’il ne sera plus le jouet des fous ou des F urbes. Plantez vos couleurs au sommet de la pensée allemande, faites-en l'étendard de la libre humanité, et je vei serai pour elles la dernière goutte de mon sang. Soyez tranquilles , j’aime la patrie , tout autant que vous. C'est à cau-e de cet amour que j’ai vécu tant de longues années dans l’exil ; c’est à cause de cet amour que j’y passerai peut-être le reste de mes j.urs, sans pleurnicher , sans faire les grimaces d’uu martyr. J'aime les Français, comme j’aime tous les hommes, quand ils sont bons et raisonnables, et parce que je ne suis pas assez sot el assez méchant moi-môme pour désirer que les Allemands
GKRMANI A.
et les Français , ces fieux peuples élus de la civilisation , se cassent la tête pour le plus grand bien de l’Angleterre et île la Russie, et pour la plus grande joie de tous les gentillâtres et les mauvais prêtres de ce globe. Soyez tranquilles, jamais je ne livrerai le llhiii aux Français, par cette simple raison que le Itliin est à moi. Oui, il est à moi par un imprescriptible droit de naissance, je suis de ce soi-disant Rhin libre le fils encore plus libre et indépendant. C'est sur ses bords qu’est mon berceau, et je ne vois pas pourquoi le Rhin appartiendrait à d'autres qu'aux enfants du pays. Il faut avant tout le tirer des griffes des Prussiens; après avoir fait cette besogne nous choisirons par le suffrage universel quelque honnête garçon qui a les loisirs nécessaires pour gouverner un peuple honnête et laborieux. Quant à l'Alsace et à la Lorraine , je ne puis pas les incorporer aussi facilement que vous le faites à l’empire allemand. Les gens de ce pays tiennent fortement à la France, à cause des droits civiques qu’ils ont gagnés à la Révolution française, à cause de ces lois d’égalité et de ces institutions libres qui flattent l’esprit de la bourgeoisie, bien qu’ils laissent encore beaucoup à désirer pour l'estomac des grandes masses. Les Lorrains et les Alsaciens se rattacheront à l’Allemagne quand nous finirons ce que les Français ont commencé, le grand œuvre de la Révolution : la Démocratie universelle! Quand nous aurons poursuivi la pensée de la Révolution dans toutes ses conséquences, quand nous aurons détruit le servilisme jusque dans son dernier refuge — le ciel ! — quand nous aurons chassé la misère de la surface de la terre, quand nous aurons rendu sa dignité au peuple déshérité, au génie raillé, à la beauté f 'ofanée, comme nos grands maîtres, les penseurs et les poètes, l'on dit et l'ont chanté, et comme nous, leurs disciplej, le voulons* — alors ce n’est pas seulement l’Alsace et la Lorraine, mais la France tout entière, mais l'Europe et le monde sauvé tout entier, qui seront à nous I Oui , le monde entier sera allemand I J’ai sou-