GE II MANIA
patrie posthume où l’âme nage transfigurée au milieu de délices éternelles.
Elle chantait la vieille chanson des renoncements, ce dodo des deux avec lequel on endort, quand il pleure, le peuple , ce grand mioche.
Je connais l’air, je connais la chanson, et j’en connais aussi messieurs les auteurs. Je sais qu’ils boivent en secret le vin, et qu’en public ils prêchent l’eau.
O mes amis! je veux vous composer une chanson nouvelle, une chanson meilleure; nous voulons sur la terre établir le royaume des cieux.
Nous voulons être heureux ici-bas, et ne plus être des gueux; le ventre paresseux ne doit plus dévorer ce qu’ont gagné les mains laborieuses.
II croît ici-bas assez de pain pour tous les enfants des hommes; les roses , les myrtes, la beauté et le plaisir, et les petits pois ne manquent pas non plus.
Oui , des petits pois pour tout le monde, aussitôt que les cosses se fendent ! Le ciel , nous le laissons aux anges et aux moineaux.
Et s’il nous pousse des ailes après la mort , nous irons visiter là-haut les bienheureux et nous mangerons avec eux les gâteaux célestes.
Une chanson nouvelle , une chanson meilleure 1 Elle
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résonne comme flûtes et violons! Le miserere est passé, le glas funèbre se tait.
La vierge Europe est fiancée au beau génie de la liberté ; ils enlacent leurs bras amoureux , ils savourent leur premier baiser.
Le prêtre manque à la cérémonie; mais le mariage n’en sera pas moins valable. Vivent le fiancé et la fiancée, et leurs futurs enfants!
C’est un épithalame que ma chanson , ma chanson nouvelle, ma chanson meilleure. Je sens se lever dans mon cœur des astres inconnus, des étoiles étranges. —
Elles brillent d’un feu sauvage, et leurs rayons deviennent des torrents de flammes! Je sens grandir ma puissance d’une façon merveilleuse ; il me semble que je pourrais briser les chênes séculaires de la vieille Allemagne.
Depuis que j’ai mis le pied sur le sol natal , je ne sais quoi de magique circule dans tout mon être : le géant a touché sa mère, et de nouvelles forces lui reviennent.
Pendant que la petite pinçait sa harpe « chevrotait son bonheur des eieux, mes effets étaient ici -bas visités par les douaniers prussiens.
ÜERMANIA.
Ils flairaient tout, fouillaient les chemises, les habits, les mouchoirs; ils cherchaient à découvrir les dentelles, les bijouteries et les livres défendus.
Ah! maîtres fous! qui cherchez dans ma malle! Ce n’est pas là que vous trouverez quelque chose. La contrebande que je porte avec moi , c’est dans ma tête que je la cache.
Là j'ai des dentelles qui sont plus magnifiques que tous les points de Bruxelles et de Malines : si jamais je les déballé, gare à vous, elles piquent.
Dans ma tète, je porte aussi des bijouteries, les insignes royaux de l’avenir, les vases sacrés du temple du nouveau dieu , du grand inconnu !
Et j’ai plus d’un livre aussi dans ma tête ! Je puis vous assurer qu’elle est un nid où gazouille toute une couvée de livres à confisquer.
Croyez-moi, il n’y en a pas de pire dans la bibliothèque de Satan. — Ils sont plus dangereux que ceux de ce pauvre lapin Hoffmann de Fallersleben.
Un voyageur, qui se trouvait près de moi, me fit remarquer que j’avais devant les yeux maintenant le Zollverein prussien , la grande chaîne des douanes.
Le Zollverein , disait - il , fondera notre nationalité ; c’est lui qui fera un tout compact de notre patrie morcelée.
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Il nous donne l’unité extérieure, l’unité matérielle ; la censure nous donne l’unité spirituelle, l’unité vraiment idéale.
Elle nous donne l’unité intime , l’unité de pensée et de conscience. Il nous faut une Allemagne une et unie, unie à l’extérieur et à l’intérieur.
A Aix-la-Chapelle, sous le vieux dôme est enseveli Charlemagne. (Il ne faut pas le confondre avec le poétereau Charles Mayer qui vit en Souabe).
J'aimerais peu être mort et enseveli, même avec le titre d’empereur, à Aix , sous la sainte chapelle. Combien je préférerais vivre tout petit poète à Stuttgard , sur le bord du Necker.
A Aix-la-Chapelle, les chiens s’ennuient dans les rues, et ont l'air de vous faire celte humble prière: — Donnemoi donc un coup de pied, ô étranger 1 peut-être cela nous distraira-t-il un peu.
J’ai flûné une petite heure dans ce trou ennuyeux. C’est Ht que je revis l’uniforme prussien ; il n’est pas beaucoup changé.
Ce sont toujours les manteaux gris avec le col haut et rouge. (Le rouge signifie le sang français, chantait autrefois Kœrner dans ses dithyrambes guerriers. )
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C’est toujours le même peuple de pantins pédants, — c’est toujours le même angle droit à chaque mouvement , et sur le visage la même suffisance glacée et stéréotypée.
Ils ce promènent toujours aussi raides, aussi guindés, aussi étriqués qu’autrefois, et droits comme un I; on dirait qu'ils ont avalé le bùton de caporal dont on les rossait jadis.
Oui , l’instrument de la schlague n’est pas entièrement disparu chez les Prussiens ; ils le portent maintenant à l’intérieur.
Leur longue moustache n’est tout bonnement qu’une nouvelle phase de l'empire des perruques : au lieu de pendre sur le dos, la queue vous pend maintenant sous le nez.
Je fus assez content du nouveau costume de cavalerie; je dois en faire l’éloge: j’admire surtout l’armet à bique, le casque avec sa pointe d’acier sur le sommet.
Voilà qui est chevaleresque, voilà qui sent le romantisme du bon vieux temps, la châtelaine Jeanne de Montfaucon, les baroDs de Fouqué, Uhland ctTieck.
Cela rappelle si bien le moyen âge avec ses écuyers et ses pages, qui portaient la fidélité dans le cœur et un écu sur le bas du dos.
Cela rappelle les croisades, les tournois, les cours
OEUVRES DE HENRI HEINE
d’amour et le féal servage, et cette époque des croyants sans presse, où les journaux ne paraissaient pas encore
Oui, oui, le casque me plaît! il témoigne de l'esprit élevé de S. M. le spirituel roi de Prusse. C’est véritablement une saillie royale; «die ne manque pas de pointe, giàce à la pique.
Seulement je crains, messires, quand l’orage s'élèvera, que cette pointe n’attire sur votre léte romac'ique les foudres plébéiennes les plus modernes.
A Aix-la-Chapelle, je revis à l’hotel de la poste l’aigle de Prusse que je déleste tant; il jetait sur moi des regards furieux.
Ah ! maudit oiseau ! si jamais tu me tombes entre les mains , je t’arracherai les plumes et je te rognerai les serres.
Puis je t’attacherai , dans les airs , au haut d’une perche, en point de mire d’un tir joyeux, et autour de toi j’appellerai les arquebusiers du Ithin.
Et le brave compagnon qui me l’abattra , je l’investirai du sceptre et de la couronne rhénane ; nous sonnerons des fanfares, et nous crierons : Vive le roil
, J’arrivai à Cologne le soir, assez tard ; j’entendis bruire la grande voix du Rhin; je sentis l’air d’Alle-
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magne glisser sur mou visage , et je ressentis son influence —
Sur mon appétit. Je mangeai une omelette au jambon, et comme elle était très -salée, je dus l’arroser de vin du Rhin.
Le vin du Rhin brille toujours comme de l’or dans le vert Itœrner, et si tu bois quelques gorgées de trop , il te monte au cerveau.
II te monte au cerveau un si doux chatouillement, que tu n’en peux plus de volupté. Ce fut lui qui me fit errer, dans la nuit, par les rues désertes et silencieuses.
Les maisons me regardaient comme si elles eussent voulu m’apprendre des légendes des temps d’autrefois, des légendes de la sainte ville de Cologne.
C’est ici que la prêlraille a mené sa pieuse vie. Ici ont régné les hommes noirs qu'Ulrich de lluttcn a décrits.
Ici le cancan du moyen âge fut dansé par les moines et les nonnes; ici Ilochstrasen distilla scs dénonciations.
Ici la flamme du bûcher a dévoré des livres et des hommes; et les cloches tintaient, et on chantait : Kyrie eleison !
Ici la stupidité s’accouplait à la méchanceté comme des chiens sur la place publique. On reconnaît encore aujourd’hui les petits-fils à leur fanatisme stupide.
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Mais regarde! là, au clair de lune, ce colossal compagnon ! sombre et chagrin , il se dresse vers lej nues , — c’est le dôme de Cologne.
Il devait être la bastille de l’esprit, et les rusés ultramontains pensaient : — C’est dans cette gigantesque prison que languira la raison allemande.
Alors vint Luther et il a crié de sa voix puissante : «Halte! » Depuis ce jour, la construction du dôme fut interrompue.
Il resta inachevé ! — et c’est bien ; car c’est justement cet inachèvement qui en fait un monument de la puissance de l’Allemagne et de sa mission émancipatrice!
Ah! pauvres diables de la société d'achèvement du dôme, vous voulez, avec vos pauvres mains débiles, continuer l’œuvre interrompue et finir la pieuse forteresse.
O folle illusion ! En vain fera-t-on sonner la bourse du quêteur, même aux oreilles des hérétiques et des juifs!
En vain le grand Franz Listz donnera des concerts au bénéfice du dôme ; en vain un roi plein de talent viendra-t-il déclamer les tirades les plus dramatiques —
Il ne sera point achevé ! Ce dôme ne sera pas achevé quoique les maîtres sots de la Souabe aient envoyé pour les travaux tout un bateau symbobque chargé de pierres.
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11 ne sera pas achevé , malgré tous les cris des corbeaux et des hiboux qui dans leur amour pour les antiquités aiment tant à nicher au haut des cathédrales.
Oui, il viendra même un temps, où, bien loin de l’achever, on fera de sa grande nef une écurie de chevaux.
« Et si la cathédrale de Cologne devient une écurie, que ferons-nous des trois rois Mages qui reposent là sous leur tabernacle 1 »
Voilà ce qu’on me demandera. Mais à notre époque avons-nous besoin de nous gêner ? Les trois rois Mages de l’Orient pourront se loger autre part.
Croyez-moi, fourrcz-les dans les trois cages de fer qui sont suspendues au haut de la tour de Munster qui a nom Saint-Lambert.
Jadis le roi Jean de Leyde y fut suspendu avec ses deux conseillers. Maintenant nous nous servirons de ces mêmes cages de fer pour y loger d’autres majestés.
Adroite planera sir Balthazar, à gauche sirMelchior, au milieu sir Gaspard le More. Dieu sait quel ménage ils ont fait tous les trois quand ils étaient en vie !
Cette sainte alliance de l’Orient qui est maintenant canonisée, peut-être n’a-t-elle pas toujours fait preuve d’une conduite très-canonique.
Le Balthazar et le Mclchior étaient peut-être deux
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gaillards qui à l’heure de la détresse avaient promis une constitution libérale à leur peuple,
Et plus tard ils s’étaient bien gardés de tenir parole. — Peut-être que messire Gaspard, le roi nègre, avait payé d'une noire ingratitude le dévouement de ceux qui lui ont reconquis son empire.
Et lorsque j’arrivai au pont du Rhin , tout près de la ligne du port , je vis couler à la lueur de la lune le grand fleuve.
Salut, vénérable Rhin ! Comment as-tu vécu depuis ? J’ai pensé plus d’une fois à toi avec désir et avec regret.
C’est ainsi que je parlai, et j’entendis dans les profondeurs du fleuve des sons étranges et gémissants: c’était comme la toux sèche d’un vieillard, comme une voix à la fois grognarde et plaintive.
o Sois le bien-venu , mon enfant ! Cela me fait plaisir que tu ne m’aies pas oublié ! Voilà treize ans que je ne .’ai pas vu. Pour moi, depuis ce temps j’ai eu bien des désagréments.
a A Biberich, j’ai avalé des pierres ; vraiment ce n'est pas trop friand. Mais pourtant les vers de Nicolas Becker me pèsent encore plus sur l’estomac.
« 11 m’a chanté comme si j’étais encore une vierge