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La déesse m’a faitda thé , en y mêlant du rhum. Pour elle, elle a bu le rhum sans le moindre thé.
Elle appuya sa tête sur mon épaule (sa couronne murale, son bonnet, en fut même un peu chiffonné), et elle me dit doucement :
— « J’ai pensé souvent avec terreur que tu vis seul, livré à toi-même , dans Paris, cette ville immorale et perverse, au milieu de tous ces frivoles Français.
« Tu flânes là, et tu n’as pas seulement à tes côtés un brave éditeur allemand pour te conduire et t’avertir en Mentor.
« Et la tentation est si grande dans ce pays , il y a là tant de sylphides aussi malsaines que légères; on y perd vite la paix de l’âme.
< N’y retourne pas, reste avec nous; ici il y a encore de la vertu et des mœurs; cependant nous nous donnons en cachette de bien doux plaisirs.
« Reste au milieu de nous en Allemagne, tu t'y plairas mieux qu’autrefois. Nous progressons, et certainement le progrès évident t’a frappé toi-même.
« La censure aussi n’est plus si sévère ; Hoffmann se fait vieux et facile, il ne biffera plus les plus beaux passages de tes Iteisebilder avec un emportement juvénil,
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« Toi-même tu deviens vieux et facile maintenant, tu te feras à bien des choses; même le passé, tu le verra? sous un meilleur jour.
a On exagérait quand on parlait du malheureux sort de l’Allemagne; on pouvait échapper à l’esclavage, comme jadis à Rome, par le suicide.
«Le peuple jouissait de la liberté de penser; cette liberté existait pour les masses, et la répression par la censure ne frappait que le petit nombre de ceux qui faisaient imprimer leurs idées.
«Jamais l’arbitraire ne régna tout à fait, jamais on n’enleva sans jugement la cocarde nationale, même au plus dangereux démagogue.
« Jamais l’Allemagne n’en vint aux extrémités de la misère, malgré toute la rigueur des temps. Crois-moi , jamais personne n’est mort de faim dans une prison allemande.
« Le temps passé avait bien ses mérites et son charme ; on y voyait s’épanouir les douces fleurs de la foi et du dévouement; maintenant c’est le règne du doute, de la négation.
« La liberté pratique finira par anéantir l’Idéal que nous avons dans le cœnr. C’est un rêve pur comme celui des lis, et qui se flétrit dans les clameurs démocratiques.
« Notre belle poésie aussi va s’éteindre, elle est même déjà un peu éteinte.
SKRMANIA.
« Nos enfants auront de quoi boire et manger, mais ce ne sera pas dans le calme de la vie contemplative. J’entends gronder le drame terrible qui se prépare. L’idylle est finie.
« Oh ! si tu pouvais garder le silence , je t’ouvrirais le livre de la destinée, je te ferais voir l’avenir dans mon miroir magique.
o Ce que je n’ai jamais montré à aucun mortel, je te le montrerais, l’avenir de ta patrie. Mais hélas! tu es bavard et ne peux garder le silence. »
— «Seigneur Dieu, ma déesse! m’écriai-je plein d’enthousiasme, ce serait mon plus grand bonheur. Laisse -moi voir l’Allemagne de l’avenir, je suis un homme à garder le secret.
« Je veux bien te faire tous les serments que tu voudras pour t’assurer de ma discrétion. Parle! comment et en quel nom dois-je jurer? »
La déesse reprit : — « Jure-moi à la façon du père Abraham , comme il le fit faire à Éliézer, quand celui-ci se mit en voyage pour trouver une femme à Isaac, le fils de son maître.
« Lève n ta tunique, pose ta main sur mes hanches, et jure-moi d’être discret et de ne jamais, ni par tes paroles ni par tes écrits, divulguer ce que tu auras vu. »
Quel moment solennel ! Je me sentis transporté dans
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les temps primitifs, lorsque je fis ce serment d’après l’antique usage des patriarches.
Je levai la tunique de la déesse, et je mis la inam sur ses hanches, en lui jurant d’être discret et de ne jamais, ni par mes paroles ni par mes écrits, divulguer ce que j’aurais vu.
Les joues de la déesse étaient enflammées. Je crois que le rhum lui montait à la tête et gagnait la couronne, et elle me dit d’un ton mélancolique :
— et Je commence à vieillir ; je suis née le jour de la fondation de Hambourg. Ma mère était la reine des harengs, ici, à l’embouchure de l’Elbe.
« Mon père fut un grand monarque; on le nommait Charlemagne. Il était encore plus puissant et même plus habile que Frédéric le Grand , roi de Prusse.
« Le trône où il s’assit le jour de son couronnement est à Aix-la-Chapelle. Celui dont il se servait la nuit, ma mère, ma bonne mère en hérita.
« Ma mère me le donna en mourant. C’est un meuble de peu d’apparence, mais pourtant Rothschild m'offrirait tout son or, que je ne m’en déssaisirais point.
a Le vois-tu 1 C’est dans ce coin qu’est le vieux siège.
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Le cuir du dos en est déchiré , et les coussins ont été rongés par les teignes.
« Mais va ! lève le coussin qui couvre le siège vénérable, tu verras une ouverture en forme de cercle, et au fond une sorte de chaudière.
« C’est une chaudière enchantée où s’amalgament les sucs magiques, et si tu fourres la tête dans l’ouverture, tu verras l’avenir.
« Tu verras l’avenir de l’Allemagne sous de flottantes figures; mais ne t’effraie pas si parfois de ce chaos des miasmes fatals s’élèvent jusqu’à toi. »
C’est ainsi que parla Hammonia , et elle sourit d’un étrange sourire. Mais je ne me laissai pas intimider. Plein de curiosité, je me dépêchai de fourrer la tête dans cette terrible ouverture.
Ce que j’ai vu , je ne le révélerai pas. J’ai juré de me taire. A peine m’est-il permis de dire, ô Dieu! ce que j’ai senti.
Je pense encore avec dégoût aux nausées que me donnaient les maudites odeurs de ce maudit avenir; c’était comme un mélange de vieille choucroùte et de cuir de Russie.
Quelle horreur, ô mon Dieu, que les parfums qui s’élevèrent ! C’était comme si l’on eût vidé à la fois , les trente-six fosses qui forment la confédération germanique.
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Je sais bien ce que dit jadis Saint-Just, au comité de salut public. Ce n’est pas avec du musc et de l’eau de rose que l’on peut guérir la grande maladie sociale.
Mais cependant, ce parfum d’avenir allemand était plus fort que tout ce que mon nez avait jamais pressenti; je ne pus le supporter plus longtemps.
Je perdis connaissance , et lorsque je rouvris les yeux, j’étais encore auprès de la déesse qui appuyait ma tête sur sa large poitrine.
Son œil étincelait , sa bouche était en feu, ses narines se gonflaient. Comme une bacchante, elle prit le poète dans ses bras, et se mit àchanter avecune extase sauvage :
« Reste avec moi à Hambourg , je t’aime , nous boirons le vin, nous mangerons les huîtres du présent, et nous oublierons le sombre avenir.
a Remets le couvercle! Que nulle odeur fétide ne vienne troubler notre joie! Je t’aime comme jamais femme n’aima un poète allemand.
a Je t’embrasse , et je sens ton génie me verser la ■coupe de l’enthousiasme. Un étrange enivrement s’est emparé de mon âme.
« Qu’est-ce que j’entends chanter? Ce sont les veilleurs de la cité; ils nous chantent notre épithalame, c'est la musique de la nuit nuptiale, ô doux compagnon de mon ivresse ! »