‹ Œuvres completes de Henri Heine Poemes et legendesChapitre 63 sur 83 · RO MAN C E KO · texte numérisé non relu

RO MAN C E KO

Il est là, triste, au milieu de l’abondance, le grand hypocondriaque. On veut le consoler, on veut le distraire ; les efforts les plus ingénieux sont impuissants.

En vain les bayadères viennent danser et chanter devant lui ; en vain retentissent les trompettes et les timbales des musiciens. Rien ne peut égayer l’éléphant.

Comme son état empire chaque jour, le cœur de Mahavasant devient soucieux. Il fait appeler au pied des marches du trône le plus savant des astrologues.

« Compère des étoiles, lui dit-il d’une voix impérieuse, je te fais couper la tête si tu ne peux me dire ce qni manque à mon éléphant, et pourquoi son âme est si triste. »

L’astrologue se jette trois fois à terre et dit enfin d’un air pénétré : « O roi ! je te révélerai la vérité. Tu agiras ensuite selon ton bon plaisir.

« Il y a dans le nord une belle femme à la haute taille et au corps blanc. Ton éléphant est superbe, cela est incontestable ; mais on ne saurait le comparer à elle.

« Comparé à elle, il semble n’être qu’une petite souris blanche. Les formes de cette femme rappellent Bimha, la géante du Ramayana, et la grande Diane d’Êphèse.

« Comme ses membres s’arrondissent en un édifice splendide 1 L’édifice est supporté gracieusement et fière-

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ment par deux pilastres d'albâtre d’une blancheur éblouissante.

a C’est la basilique colossale du dieu Amour, la cathédrale du fils de Vénus. La lampe qui brûle joyeusement dans le tabernacle, c’est un cœur sans fausseté et sans tache.

« Les poètes vont vainement à la chasse des métaphores pour décrire sa blanche peau. Théophile Gautier lui-même n’en est pas capable. Cette blancheur, dit-il , est implacable.

« La neige des sommets de l'Bymalaya foulée par les pieds nus de cette femme prendrait l’aspect d’une cendre grisâtre. Les lis que saisit sa main jaunissent d’envie ou par contraste

a Cette grande dame blanche est une comtesse septentrionale. Elle demeure à Paris, dans le pays des Francs, et c’est d’elle que l’éléphant est amoureux.

« Par une merveilleuse affinité élective , il a fait sa connaissance en rêve; oui, c’est à la faveur d’un rêve que s’est glissé dans son cœur ce grandiose idéal.

« Depuis cette heure , le désir le consume. Lui , naguère si joyeux et si bien portant, il est devenu un Werther quadrupède , et il rêve à une Charlotte russe , la crème des Charlottes.

« Mystérieuse sympathie 1 il ne l’a jamais vue, et il

ROMANCERO

songe à elle. Souvent il trépigne au clair de lune, et pense en soupirant : « Ah ! si j’étais un petit oiseau ! »

« A Siam il n’y a que le corps de ton éléphant; sa pensée est auprès de sa belle, dans le pays des Francs. Or, cette séparation de l’âme et du corps affaiblit beaucoup l’estomac et dessèche le gosier.

«Les rôtis les pins friands lui répugnent; il n’aime plus que les nouille? renflées et Ossian. Il tousse déjà, il maigrit; le désir creuse sa tombe avant l’âge.

« Veux-tu le sauver, veux-tu conserver sa vie et le rendre au monde des mammifères? ô roi ! envoie l’auguste malade directement à Paris, dans le pays des Francs.

« Là, s’il voit en réalité la belle femme qui est l’idéal de ses rêves, il sera guéri de la tristesse des vagues désirs.

« Devant l’éclat des yeux de sa bien-aimée disparaîtront les tourments de son âme. Le sourire de sa Charlotte dissipera les dernières ombres qui se sont nichées dans ce naïf cœur d’éléphant.

« En entendant la voix suave et charmante de sa Char lotte , la discorde morale cessera tout à fait dans les intestins du malade. Joyeux alors, il redressera les plaques de ses oreilles , il se sentira comme rajeuni et régénéré.

« La vie est si aimable, si douce est la vie aux bords

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de la Seine, dans la ville de Paris ! Comme ton éléphant dans ce pays-là va se civiliser et se divertir !

« hais avant tout , ô roi ! fais richement remplir sa cassette de voyage, et donne-lui une lettre de crédit sur les frères Rothschild, rue Laffitte.

« Oui , une lettre de crédit d’environ un million de ducats. Alors M. le baron de Rothschild dira de lui : C’est un brave homme d’éléphant. »

Ainsi parla l’astrologue, et de nouveau il se jeta trois fois à terre. Le roi le congédia avec de riches présents, puis il s’étendit pour penser.

Il pensa ceci , il pensa cela — Ah '. que la pensee est chose dure pour les rois! — Le singe s’étend à côté de lui, et tous deux finissent par s’endormir.

Ce que le monarque a résolu , je ne pourrai le raconter que plus tard. La malle de l’Inde n’est pas arrivée. La dernière avait pris la route de Suez.

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