VI
vais seulement pas qu'il eût employé ces douze mille francs pour moi. J'ai de l'ordre, moi! tu le sais. D'ailleurs, quand papa m'a fait des cadeaux, je ne les ai jamais quêtes.
— Tu étais plus heureuse que moi : monsieur de Marsay était riche, tu eu sais quelque chose. Tu as toujours été vilaine comme l'or. Adieu, je n'ai ni sœur, ni...
— Tais-toi, Nasie! cria le père Goriot.
— II n'y a qu'une sœur comme toi qui puisse répéter ce que le monde ne croît plus, tu es un monstre, lui dit Delphine.
— Mes enfants, mes enfants, taisez-vous, ou je me tue devant vous.
— Va, Nasie, je te pardonne, dit madame de Nucingen en continuant, tu es malheureuse. Mais je suis meilleure que tu ne l'es. Me dire cela au moment où je me sentais capable de tout pour te secourir, même d'entrer dans la chambre de mon mari, ce que je ne ferais ni pour moi ni pour... Ceci est digne de tout ce que tu as commis de mal contre moi depuis neuf ans.
— Mes enfants, mes enfants, embrassez-vous! dit le père. Vous êtes deux anges.
— Non, laissez-moi, cria la comtesse que Goriot avait prise par le bras et qui secoua fembrassement de son père. Elle a moins de pitié pour moi que n'en aurait mon mari. Ne dirait-on pas qu'elle est l'image de toutes les vertus !
— J'aime encore mieux passer pour devoir de l'argent à monsieur de Marsay que d'avouer que monsieur de Traillcs me coûte plus de deux cent mille francs, répondit madame de Nucmgen.
— Delphine ! cria la comtesse en faisant un pas vers elle.
— Je te dis la vérité quand tu me calomnies, répliqua froidement la baronne.
— Delphine! tu es une...
Le père Goriot s'élança, retint la comtesse et l'empêcha de parler en lui couvrant la bouche avec sa main.
— Mon Dieu ! mon père, à quoi donc avez-vous touché ce matin ? lui dit Anastasie.
— Eh ! bien, oui, j'ai tort, dit le pauvre père en s'essuyant les mains à son pantalon. Mais je ne savais pas que vous viendriez, je déménage.
II était heureux de s'être attiré un reproche qui détournait sur lui la colère de sa fille.
— Ah! reprit-il en s'asseyant, vous m'avez fendu le cœur. Je me meurs, mes enfants! Le crâne me cuit intérieurement comme s'il avait du feu. Soyez donc gentilles, aimez-vous bien! Vous me feriez mourir. Delphine, Nasie, allons, vous aviez raison, vous aviez tort toutes les deux. Voyons, Dedel, reprit-il en portant sur la baronne des yeux pleins de larmes, il lui faut douze mille francs, cherchons-les. Ne vous regardez pas comme ça. II se mit à genoux devant Delphine. — Demande-lui pardon pour me faire plaisir, lui dit-il à l'oreille, elle est la plus malheureuse, voyons?
— Ma pauvre Nasie, dit Delphine épouvantée de la sauvage et folle expression que la douleur imprimait sur le visage de son père, j'ai eu tort, embrasse-moi...
— Ah ! vous me mettez du baume sur le cœur, cria le père Goriot. Mais où trouver douze mille francs? Si je me proposais comme remplaçant?
— Ah ! mon père ! dirent les deux filles en l'entourant, non, non.
— Dieu vous récompensera de cette pensée, notre vie n'y suffirait point! n'est-ce pas, Nasie? reprit Delphine.
— Et puis, pauvre père, ce serait une goutte d'eau, fit observer la comtesse.
— Mais on ne peut donc rien faire de son sang? cria le vieillard désespéré. Je me voue à celui qui te sauvera, Nasie ! je tuerai un homme pour lui. Je ferai comme Vautrin, j'irai au bagne ! je... II s'arrêta comme s'il eût été foudroyé. Plus rien ! dit-il en s'arrachant les cheveux. Si je savais où aller pour voler, mais il est encore difficile de
trouver un vol à fane. Et puis il faudrait du monde et du temps pour prendre la Banque. Allons, je dois mourir, je n'ai plus qu'à mourir. Oui , je ne suis plus bon à rien, je ne suis plus père! non. Elle me demande, elle a besoin ! et moi, misérable, je n'ai rien. Ali ! tu t'es fait des rentes viagères, vieux scélérat, et tu avais des filles! Mais tu ne les aimes donc pas? Crève, crève comme un chien que tu es! Oui, je suis au-dessous d'un chien, un chien ne se conduirait pas ainsi ! Oh ! ma tête ! elle bout!
— Mais, papa, crièrent les deux jeunes femmes qui l'entouraient pour l'empêcnei de se frapper la tête contre les murs, soyez donc raisonnable.
Il sanglotait. Eugène, épouvanté, prit la lettre de change souscrite à Vautrin, et dont le timbre comportait une plus forte somme; il en corrigea le chiffre, en fit une lettre de change régulière de douze mille francs à l'ordre de Goriot et entra.
— Voici tout votre argent, madame, dit- il en présentant le papier. Je dormais, votre conversation m'a réveillé, j'ai pu savoir ainsi ce que je devais à monsieur Goriot. En voici le titre que vous pouvez négocier, je l'acquitterai fidèlement.
La comtesse, immobile, tenait le papier.
— Delphine, dit-elle pâle et tremblante de colère, de fureur, de rage, je te pardonnais tout, Dieu m'en est témoin, mais ceci ! Comment, monsieur était là, tu le savais ! tu as eu la petitesse de te venger en me laissant lui livrer mes secrets, ma vie, celle de mes enfants, ma honte, mon honneur! Va, tu ne m'es plus de rien, je te hais, je te ferai tout le mal possible, je... La colère lui coupa la parole, et son gosier se sécha.
— Mais, c'est mon fils, notre enfant, ton frère, ton sauveur, criait le père Goriot. Embrassez-le donc, Nasie! Tiens, moi je l'embrasse, reprit-il en serrant Eugène avec une sorte de fureur. Oh ! mon enfant! je serai plus qu'un père pour toi, je veux être une famille. Je voudrais être
Dieu, je te jetterais l'univers aux pieds. Mais, baise- le donc, Nasie?ce n'est pas un homme, mais un ange, un véritable ange.
— Laissez-la, mon père, elle est folle en ce moment, dit Delphine.
— Folle! folle! Et toi, qu'es-tu? demanda madame de Restaud.
— Mes enfants, je meurs si vous continuez, cria le vieillard en tombant sur son lit comme frappé par une balle. — Elles me tuent ! se dit-il.
La comtesse regarda Eugène, qui restait immobile, abasourdi par la violence de cette scène : — Monsieur, lui dit-elle en l'interrogeant du geste, de la voix et du regard, sans faire attention à son père dont le gilet fut rapidement défait par Delphine.
— Madame, je paierai et je me tairai, répondit-il sans attendre la question.
— Tu as tué notre père, Nasie ! dit Delphine en montrant le vieillard évanoui à sa sœur, qui se sauva.
— Je lui pardonne bien, dit le bonhomme en ouvrant les yeux, sa situation est épouvantable et tournerait une meilleure tête. Console Nasie, sois douce pour elle, promets-le à ton pauvre père, qui se meurt, demanda-t-il à Delphine en lui pressant la main.
— Mais qu'avez-vous ? dit-elle tout effrayée.
— Rien, rien, répondit le père, ça se passera. J'ai quelque chose qui me presse le front, une migraine. Pauvre Nasie, quel avenir!
En ce moment la comtesse rentra, se jeta aux genoux de son père : — Pardon ! cria-t-elle.
— Allons, dit le père Goriot, tu me fais encore plus de mal maintenant.
— Monsieur, dit la comtesse à Rastignac, les yeux baignés de larmes, la douleur m'a rendue injuste. Vous serez un frère pour moi? reprit-elle en lui tendant la main.
— Nasic, lui dit Delphine en la serrant, ma petite Nasic, oublions tout.
— Non, dit-elle, je m'en souviendrai, moi!
— Les anges, s'écria le père Goriot, vous m'enlevez le rideau que j'avais sur les yeux, votre voix me ranime. Embrassez-vous donc encore. Eh! bien, Nasie, cette lettre de change te sauvera-t-elle?
— ■ Je l'espère. Dites donc, papa, voulez-vous y mettre votre signature?
— Tiens, suis-je bête, moi, d'oublier ça! Mais je me suis trouvé mal, Nasie, ne m'en veux pas. Envoie-moi dire que tu es hors de peine. Non, j'irai. Mais non, je n'irai pas, je ne puis plus voir ton mari, je le tuerais net. Quant à dénaturer tes biens, je serai là. Va vite mon enfant, et fais que Maxime devienne sage.
Eugène était stupéfait.
— Cette pauvre Anastasie a toujours été violente, dit madame de Nucmgen, mais elle a bon cœur.
— Elle est revenue pour l'endos, dit Eugène à l'oreille de Delphine.
— Vous croyez ?
— Je voudrais ne pas le croire. Méfiez-vous d'elle, répondit-il en levant les yeux comme pour confier à Dieu des pensées qu'il n'osait exprimer.
— Oui, elle a toujours été un peu comédienne, et mon pauvre père se laisse prendre à ses mines.
— Comment allez-vous, mon bon père Goriot? demanda Rastignac au vieillard.
— J'ai envie de dormir, répondit-il.
Eugène aida Goriot à se coucher. Puis, quand le bonhomme se fut endormi en tenant la main de Delphine, sa fille se retira.
— Ce soir aux Italiens, dit-elle à Eugène, et tu me diras comment il va. Demain, vous déménagerez, monsieur. Voyons votre chambre. Oh ! quelle horreur! dit-elle en y entrant. Mais vous étiez plus mal que n'est mon père.
LE Pt.RE GORIOT. \j\
Eugène, tu t'es bien conduit. Je vous aimerais davantage si c'était possible; mais, mon enfant, si vous voulez faire fortune, il ne faut pas jeter comme ça des douze mille francs par les fenêtres. Le comte de Trailles est joueur. Ma sœur ne veut pas voir ça. II aurait été chercher ses douze mille francs là où il sait perdre ou gagner des monts d'or.
Un gémissement les fit revenir chez Goriot, qu'ils trouvèrent en apparence endormi; mais quand les deux amants s'approchèrent, ils entendirent ces mots : «Elles ne sont pas heureuses!» Qu'il dormît ou qu'il veillât, l'accent de cette phrase frappa si vivement le cœur de sa fille, qu'elle s'approcha du grabat sur lequel gisait son père, et le baisa au front. II ouvrit ses jeux en disant : — C'est Delphine.
— Eh! bien, comment vas-tu? demanda-t-elle.
— Bien, dit-il. Ne sois pas inquiète, je vais sortir. Allez, allez mes enfants, soyez heureux.
Eugène accompagna Delphine jusque chez elle; mais, inquiet de l'état dans lequel il avait laissé Goriot, il refusa de dîner avec elle, et revint à la Maison Vauquer. II trouva le père Goriot debout et prêt à s'attabler. Bianchon s'était mis de manière à bien examiner la figure du vermicellier. Quand il lui vit prendre son pain et le sentir pour juger de la farine avec laquelle il était fait, l'étudiant, ayant observé dans ce mouvement une absence totale de ce que l'on pourrait nommer la conscience de l'acte, fit un geste sinistre.
— Viens donc près de moi, monsieur l'interne à Cochin, dit Eugène.
Bianchon s'y transporta d'autant plus volontiers qu'il allait être près du vieux pensionnaire.
— Qu'a-t-il ? demanda Rastignac.
— A moins que je ne me trompe, il est flambé ! II a dû se passer quelque chose d'extraordinaire en lui, il me semble être sous le poids d'une apoplexie séreuse imminente. Quoique le bas de la figure soit assez calme, les
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traits supérieurs du visage se tirent vers le front malgré lui, vois! Puis les veux sont dans l'état particulier qui dénote l'invasion du sérum dans le cerveau. Ne dirait-on lias qu'ils sont pleins d'une poussière fine? Demain matin j'en sautai davantage.
— Y aurait-il quelque remède?
— Aucun. Peut-être pourra-t-on retarder sa mort si l'on trouve les moyens de déterminer une réaction vers les extrémités, vers les jambes; mais si demain soir les sympttmies ne cessent pas, le pauvre bonhomme est perdu. Sais-tu par quel événement la maladie a été causé? il a dû recevoir un coup violent sous lequel son moral aura succombé.
— Ouf, dit Rastignac en se rappelant que les deux filles avaient battu sans relâche sur le cœur de leur père.
— Au moins, se disait Eugène, Delphine aime son père, elle !
Le soir, aux Italiens, Rastignac prit quelques précautions afin de ne pas trop alarmer madame de Nucingen.
— N'ayez pas d'inquiétude, répondit-elle aux premiers mots que lui dit Eugène, mon père est fort. Seulement, ce matin, nous l'avons un peu secoué. Nos fortunes sont en question, songez-vous à l'étendue de ce malheur? Je ne vivrais pas si votre affection ne me rendait pas insensible à ce que j'aurais regardé naguère comme des angoisses mortelles. II n'est plus aujourd'hui qu'une seule crainte, un seul malheur pour moi, c'est de perdre l'amour qui m'a fait sentir le plaisir de vivre. En dehors de ce sentiment tout m'est indifférent, je n'aime plus rien au monde. Vous êtes tout pour moi. Si je sens le bonheur d'être riche, c'est pour mieux vous plaire. Je suis, à ma honte, plus amante que je ne suis fille. Pourquoi? je ne sais. Toute ma vie est en vous. Mon père m'a donné un cœur, mais vous l'avez fait battre. Le monde entier peut me blâmer, que m'importe ! si vous, qui n'avez pas le droit de m'en vouloir, m'acquittez des crimes auxquels me con-
damne un sentiment irrésistible? Me croyez-vous une fille dénaturée! oh, non, il est impossible de ne pas aimer un père aussi bon que l'est le nôtre. Pouvais-je empêcher qu'il ne vît enfin les suites naturelles de nos déplorables mariages ? Pourquoi ne les a-t-il pas empêchés? N'était-ce pas à lui de réfléchir pour nous? Aujourd'hui, je le sais, il souffre autant que nous; mais que pouvions-nous y faire? Le consoler! nous ne le consolerions de rien. Notre résignation lui faisait plus de douleur que nos reproches et nos plaintes ne lui causeraient de mal. II est des situations dans la vie où tout est amertume.
Eugène resta muet, saisi de tendresse par l'expression naïve d'un sentiment vrai. Si les Parisiennes sont souvent fausses, ivres de vanité, personnelles, coquettes, froides, il est sûr que quand elles aiment réellement, elles sacrifient plus de sentiments que les autres femmes à leurs passions; elles se grandissent de toutes leurs petitesses, et deviennent sublimes. Puis Eugène était frappé de l'esprit profond et judicieux que la femme déploie pour juger les sentiments les plus naturels, quand une affection privilégiée l'en sépare et la met à distance. Madame de Nucingen se choqua du silence que gardait Eugène.
— À quoi pensez-vous donc? lui demanda-t-elle.
— J'écoute encore ce que vous m'avez dit. J'ai cru jusqu'ici vous aimer plus que vous ne m'aimiez.
Elle sourit et s'arma contre le plaisir qu'elle éprouva, pour laisser la conversation dans les bornes imposées par les convenances. Elle n'avait jamais entendu les expressions d'un amour jeune et sincère. Quelques mots de plus, elle ne se serait plus contenue.
— Eugène, dit-elle en changeant de conversation, vous ne savez donc pas ce qui se passe? Tout Paris sera demain chez madame de Beauséant. Les Rochefide et le marquis d'Ajuda se sont entendus pour ne rien ébruiter; mais le Roi signe demain le contrat de mariage, et votre pauvre cousine ne sait rien encore. Elle ne pourra pas se
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dispenser de recevoir, et le marquis ne sera pas à son bal. On ne s'entretient que de cette aventure.
— Et le monde se rit d'une infamie, et il y trempe!
Vous ne savez donc pas que madame de Beauséant en mourra?
— Non, dit Delphine en souriant, vous ne connaissez pas ces sortes de femmes-là. Mais tout Pans viendra chez elle, et j'y serai! Je vous dois ce bonheur-là pourtant.
— Mais, dit Rastignac, n'est-ce pas un de ces bruits absurdes comme on en fait tant courir à Paris?
— Nous saurons la vérité demain.
Eugène ne rentra pas à la Maison Vauquer. II ne put se résoudre à ne pas jouir de son nouvel appartement. Si, la veille il avait été forcé de quitter Delphine, à une heure après minuit, ce fut Delphine qui le quitta vers deux heures pour retourner chez elle. II dormit le lendemain assez tard, attendit vers midi madame de Nucingen, qui vint déjeuner avec lui. Les jeunes gens sont si avides de ces jolis bonheurs, qu'il avait presque oublié le père Goriot. Ce fut une longue fête pour lui que de s'habituer à chacune de ces élégantes choses qui lui appartenaient. Madame de Nucingen était là, donnant à tout un nouveau prix. Cependant, vers quatre heures, les deux amants pensèrent au père Goriot en songeant au bonheur qu'il se promettait à venir demeurer dans cette maison. Eugène fit observer qu'il était nécessaire d'y transporter promptement le bonhomme, s'il devait être malade, et quitta Delphine pour courir à la Maison Vauquer. Ni le père Goriot ni Bianchon n'étaient à table.
— Eh! bien, lui dit le peintre, le père Goriot est éclopé. Bianchon est là-haut près de lui. Le bonhomme a vu l'une de ses filles, la comtesse de Restaurama. Puis il a voulu sortir et sa maladie a empiré. La société va être privée d'un de ses beaux ornements.
Rastignac s'élança vers l'escalier.
— Hé ! monsieur Eugène !
— Monsieur Eugène! madame vous appelle, cria Sylvie.
— Monsieur, lui dit la veuve, monsieur Goriot et vous, vous deviez sortir le quinze de février. Voici trois jours que le quinze est passé, nous sommes au dix-huit; il faudra me payer un mois pour vous et pour lui, mais, si vous voulez garantir le père Goriot, votre parole me suffira.
— Pourquoi ? n'avez-vous pas confiance ?
— Confiance ! si le bonhomme n'avait plus sa tête et mourait, ses filles ne me donneraient pas un Iiard, et toute sa défroque ne vaut pas dix francs. II a emporté ce matin ses derniers couverts, je ne sais pourquoi. II s'était mis en jeune homme. Dieu me pardonne, je crois qu'il avait du rouge, il m'a paru rajeuni.
— Je réponds de tout, dit Eugène en frissonnant d'horreur et appréhendant une catastrophe.
II monta chez le père Goriot. Le vieillard gisait sur son ht, et Bianchon était auprès de lui.
— Bonjour, père, lui dit Eugène.
Le bonhomme lui sourit doucement, et répondit en tournant vers lui des yeux vitreux : — Comment va-telle?
— Bien. Et vous ?
— Pas mal.
— Ne le fatigue pas, dit Bianchon en entraînant Eugène dans un coin de la chambre.
— Eh ! bien ? lui dit Rastignac.
— II ne peut être sauvé que par un miracle. La congestion séreuse a eu heu, il a les sinapismes; heureusement il les sent, ils agissent.
— Peut-on le transporter?
— Impossible. II faut le laisser là, lui éviter tout mouvement physique et toute émotion. . .
— Mon bon Bianchon, dit Eugène, nous le soignerons à nous deux.
— J'ai déjà fait venir le médecin en chef de mon hôpital.
— Eh ! bien?
— Il prononcera demain son. II m'a promis de venir après sa journée. Malheureusement ce fichu bonhomme a commis ce matin une imprudence sur laquelle il ne veut
fias s'expliquer. II est entêté comme une mule. Quand je ui parle, il fait semblant de ne pas entendre, et dort pour ne pas me répondre; ou bien, s'il a les yeux ouverts, il se met à geindre. II est sorti vers le matin, il a été à pied dans Paris, on ne sait où. II a emporté tout ce qu'il possédait de vaillant, il a été faire quelque sacré trafic pour lequel il a outrepassé ses forces ! Une de ses filles est venue.
— La comtesse? dit Eugène. Une grande brune, l'œil vif et bien coupé, joli pied, taille souple?
— Oui.
— Laisse-moi seul un moment avec lui, dit Rastignac. Je vais le confesser, il me dira tout, à moi.
— Je vais aller dîner pendant ce temps-là. Seulement tâche de ne pas trop l'agiter; nous avons encore quelque espoir.
— Sois tranquille.
— Elles s'amuseront bien demain, dit le père Goriot à Eugène quand ils furent seuls. Elles vont à un grand bal. "
— Qu'avez-vous donc fait ce matin, papa, pour être si souffrant ce soir qu'il vous faille rester au lit?
— Rien.
— Anastasie est venue ? demanda Rastignac.
— Oui, répondit le père Goriot.
— Eh! bien, ne me cachez rien. Que vous a-t-ellc encore demandé?
— Ah ! reprit-il en rassemblant ses forces pour parler, elle était bien malheureuse, allez, mon enfant! Nasie n'a pas un sou depuis l'affaire des diamants. Elle avait corn-
LE PÈRE GORIOT. [jj
mandé, pour ce bal, une robe lamée qui doit lui aller comme un bijou. Sa couturière, une mfàme, n'a pas voulu lui faire crédit, et sa femme de chambre a payé mille francs en à-compte sur la toilette. Pauvre Nasie, en être venue là! Ça m'a déchiré le cœur. Mais la femme de chambre, voyant ce Restaud retirer toute sa confiance à Nasie, a eu peur de perdre son argent, et s'entend avec la couturière pour ne livrer la robe que si les mille francs sont rendus. Le bal est demain, la robe est prête, Nasie est au désespoir. Elle a voulu m'emprunter mes couverts pour les engager. Son mari veut qu'elle aille à ce bal pour montrer à tout Pans les diamants qu'on prétend vendus par elle. Peut-elle dire à ce monstre : « Je dois mille francs , payez-les?» Non. J'ai compris ça, moi. Sa sœur Delphine ira là dans une toilette superbe. Anastasie ne doit pas être au-dessous de sa cadette. Et puis elle est si noyée de larmes, ma pauvre fille! J'ai été si humilié de n'avoir pas eu douze mille francs hier, que j'aurais donné le reste de ma misérable vie pour racheter ce tort-là. Voyez-vous? j'avais eu la force de tout supporter, mais mon dernier manque d'argent m'a crevé le cœur. Oh ! oh ! je n'en ai fait ni une ni deux, je me suis rafistolé, requinqué; j'ai vendu pour six cents francs de couverts et de boucles, puis j'ai engagé, pour un an, mon titre de rente viagère contre quatre cents francs une fois payés, au papa Gobseck. Bah ! je mangerai du pain ! ça me suffisait quand j'étais jeune, ça peut encore aller. Au moins elle aura une belle soirée, ma Nasie. Elle sera pimpante. J'ai le billet de mille francs là sous mon chevet. Ça me réchauffe d'avoir là sous la tête ce qui va faire plaisir à la pauvre Nasie. Elle pourra mettre sa mauvaise Victoire à la porte. A-t-on vu des domestiques ne pas avoir confiance dans leurs maîtres! Demain je serai bien, Nasie vient à dix heures. Je ne veux pas qu'elles me croient malade, elles n'iraient point au bal, elles me soigneraient. Nasie m'embrassera demain comme son enfant, ses caresses me
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guériront. Enfin, n'aurais-je pas dépense mille francs chez l'apothicaire ? J'aime mieux les donner à mon Guérit- Tout, à ma Nasie. Je la consolerai dans sa misère, au moins. Ça m'acquitte du tort de m être fait du viager. FI k est au fond de l'abîme, et moi je ne suis plus assez fort pour l'en tirer. Oh ! je vais me remettre au commerce. J'irai à Odessa pour y acheter du grain. Les blés valent là trois fois moins que les nôtres ne coûtent. Si 1 introduction des céréales est défendue en nature, les braves gens qui font les lois n'ont pas songé à prohiber les fabrications dont les blés sont le principe. Hé, hé!... j'ai trouvé cela, moi, ce matin ! II v a de beaux coups à faire dans les amidons.
— II est fou, se dit Eugène en regardant le vieillard. Allons, restez en repos, ne parlez pas...
Eugène descendit pour dîner quand Bianchon remonta. Puis tous deux passèrent la nuit à garder le malade à tour de rôle, en s'occupant, l'un à Tire ses livres de médecine, l'autre à écrire à sa mère et à ses sœurs. Le lendemain, les symptômes qui se déclarèrent chez le malade furent, suivant Bianchon, d'un favorable augure; mais ils exigèrent des soins continuels dont les deux étudiants étaient seuls capables, et dans le récit desquels il est impossible de compromettre la pudibonde phraséologie de l'époque. Les sangsues mises sur le corps appauvri du bonhomme furent accompagnées de cataplasmes, de bains de pied, de manœuvres médicales pour lesquelles il fallait d ailleurs la force et le dévouement des deux jeunes gens. Madame de Rcstaud ne vint pas; elle envoya chercher sa somme par un commissionnaire.
— Je croyais qu'elle serait venue elle-même. Mais ce n'est pas un mal, elle se serait inquiétée, dit le père en paraissant heureux de cette circonstance.
A sept heures du soir, Thérèse vint apporter une lettre de Delphine.
LE PERE GORIOT. [yç
«Que faites-vous donc, mon ami? A peine aimée, serais-je déjà négligée? Vous m'avez montré, dans ces confidences versées de cœur à cœur, une trop belle âme pour n'être pas de ceux qui restent toujours fidèles en voyant combien les sentiments ont de nuances. Comme vous l'avez dit en écoutant la prière de Mosé* : «Pour les «uns c'est une même note, pour les autres c'est l'infini « de la musique ! » Songez que je vous attends ce soir pour aller au bal de madame de Beauséant. Décidément le contrat de monsieur d'Ajuda a été signé ce matin à la cour, et la pauvre vicomtesse ne l'a su qu'à deux heures. Tout Paris va se porter chez elle, comme le peuple encombre la Grève quand il doit y avoir une exécution. N'est-ce pas horrible d'aller voir si cette femme cachera sa douleur, si elle saura bien mourir? Je n'irais certes pas, mon ami, si j'avais été déjà chez elle; mais elle ne recevra plus sans doute, et tous les efforts que j'ai faits seraient superflus. Ma situation est bien différente de celle des autres. D'ailleurs, j'y vais pour vous aussi. Je vous attends. Si vous n'étiez pas près de moi dans deux heures, je ne sais si je vous pardonnerais cette félonie.»
Rastignac prit une plume et répondit ainsi :
«J'attends un médecin pour savoir si votre père doit vivre encore. Il est mourant. J'irai vous porter l'arrêt, et j'ai peur que ce ne soit un arrêt de mort. Vous verrez si vous pouvez aller au bal. Mille tendresses.»
Le médecin vint à huit heures et demie, et, sans donner un avis favorable, il ne pensa pas que la mort dût être imminente. Il annonça des mieux et des rechutes alternatives d'où dépendraient la vie et la raison du bonhomme.
— II vaudrait mieux qu'il mourût promptement, fut le dernier mot du docteur.
Eugène confia le père Goriot aux soins de Bianchon,
et partit pour aller porter à madame de Nucingen les tristes nouvelles qui, dans son esprit encore imbu des devoirs de famille, devaient suspendre toute joie.
— Dites-lui qu'elle s'amuse tout de même, lui cria le pèr< Goriot qui paraissait assoupi mais qui se dressa sur son séant au moment où Rastignac sortit.
Le jeune homme se présenta navré de douleur à Delphine, et la trouva coiffée, chaussée, n'ayant plus que sa robe de bal à mettre. Mais, semblable aux coups de pinceau par lesquels les peintres achèvent leurs tableaux, les derniers apprêts voulaient plus de temps que n'en demandait le fond même de la toile.
— Eh! quoi, vous n'êtes pas habillé? dit-elle.
— Mais, madame, votre père...
— Encore mon père, s'écria-t-elle en l'interrompant. Mais vous ne m'apprendrez pas ce que je dois à mon père. Je connais mon père depuis long-temps. Pas un mot, Eugène. Je ne vous écouterai que quand vous aurez fait votre toilette. Thérèse a tout préparé chez vous; ma voiture est prête, prenez-la; revenez. Nous causerons de mon père en allant au bal. II faut partir de bonne heure, si nous sommes pris dans la file des voitures, nous serons bien heureux de faire notre entrée à onze heures.
— Madame !
— Allez! pas un mot, dit-elle courant dans son boudoir pour y prendre un collier.
— Mais, allez donc, monsieur Eugène, vous fâcherez madame, dit Thérèse en poussant le jeune homme épouvanté de cet élégant parricide.
II alla s'habiller en faisant les plus tristes, les plus décourageantes réflexions. Il voyait le monde comme un océan de boue dans lequel un homme se plongeait jusqu'au cou, s'il y trempait le pied. — II ne s'y commet que des crimes mesquins ! se ait-il, Vautrin est plus grand. Il avait vu les trois grandes expressions de la société : l'Obéissance, la Lutte et la Révolte; la Famille, le Monde
LE PÈRE GORIOT. ', S i
et Vautrin. Et il n'osait prendre parti. L'Obéissance était ennuyeuse, la Révolte impossible, et la Lutte incertaine. Sa pensée le reporta au sein de sa famille. Il se souvint des pures émotions de cette vie calme, il se rappela les jours passés au milieu des êtres dont il était chéri. En se conformant aux lois naturelles du foyer domestique, ces chères créatures y trouvaient un honneur plein, continu. sans angoisses. Malgré ses bonnes pensées, il ne se sentit pas le courage de venir confesser la foi des âmes pures à Delphine, en lui ordonnant la Vertu au nom de l'Amour. Déjà son éducation commencée avait porté ses fruits. II aimait égoïstement déjà. Son tact lui avait permis de reconnaître la nature du cœur de Delphine. II pressentait qu'elle était capable de marcher sur le corps de son père pour aller au bal, et il n'avait ni la force de jouer le rôle d'un raisonneur, ni le courage de lui déplaire, ni la vertu de la quitter. «Elle ne me pardonnerait jamais d'avoir eu raison contre elle dans cette circonstance,» se dit-il. Puis il commenta les paroles des médecins, il se plut à penser que le père Goriot n'était pas aussi dangereusement malade qu'il le croyait; enfin, il entassa des raisonnements assassins pour justifier Delphine. Elle ne connaissait pas l'état dans lequel était son père. Le bonhomme lui-même la renverrait au bal, si elle fallait voir. Souvent la loi sociale, implacable dans sa formule, condamne là où le crime apparent est excusé par les innombrables modifications qu'introduisent au sein des familles la différence des caractères, la diversité des intérêts et des situations. Eugène voulait se tromper lui-même, il était prêt à faire à sa maîtresse le sacrifice de sa conscience. Depuis deux jours, tout était changé dans sa vie. La femme y avait jeté ses désordres, elle avait fait pâhr la famille, elle avait tout confisqué à son profit. Rastignac et Delphine s étaient rencontrés dans les conditions voulues pour éprouver l'un par I autre les plus vives jouissances. Leur passion bien préparée avait grandi par ce qui tue les passions, par la
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jouisssance. En possédant cette femme, Eugène s'aperçut que jusqu'alors il ne l'avait que désirée, il ne l'aima qu'au lendemain du bonheur : [amour n'est peut-être que la reconnaissance du plaisir. Infâme ou sublime, il adorait eette femme pour les voluptés qu'il lui avait apportées en dot, et pour toutes celles qu'il en avait reçues; de même que Delphine aimait Rastignac autant que Tantale aurait aimé l'ange qui serait venu satisfaire sa faim, ou étancher la soif de son gosier desséché.
— Eli! bien, comment va mon père? lui dit madame
de Xucingen quand il fut de retour et en costume de bal.
— Extrêmement mal, répondit-il, si vous voulez me donner une preuve de votre affection, nous courrons le voir.
— Eli! bien, oui, dit-elle, mais après le bal. Mon bon Eugène, sois gentil, ne me fais pas de morale, viens.
fis partirent. Eugène resta silencieux pendant une partie du chemin.
— Qu'avez-vous donc? dit-elle.
— J'entends le râle de votre père, répondit-il avec l'accent de la fâcherie. Et il se mit à raconter avec la chaleureuse éloquence du jeune âge la féroce action à laquelle madame de Restaud avait été poussée par la vanité, la crise mortelle que le dernier dévouement du père avait déterminée, et ce que coûterait la robe lamée d Anastasie. Delphine pleurait.
— Je vais être laide, pensa-t-elle. Ses larmes se séchèrent. J'irai garder mon père, je ne quitterai pas son chevet, reprit-elle.
— Ali ! te voilà comme je te voulais, s'écria Rasti-
^rnac-
I es lanternes de cinq cents voitures éclairaient les
abords de l'hôtel de Beauséant. De chaque côté de la
porte illuminée piaffait un gendarme. Le grand monde
affluait si abondamment, et chacun mettait tant dempres*
sèment à voir cette grande femme au moment de sa chute, que les appartements, situés au rez-de-chaussée de l'hôtel, étaient déjà pleins quand madame de Nucingen et Rastignac s \ présentèrent. Depuis le moment où toute la cour se rua chez la grande Mademoiselle à qui Louis XIV arrachait son amant", nul désastre de cœur ne fut plus éclatant que ne l'était celui de madame de Beauséant. En cette circonstance, la dernière fille de la quasi royale maison de Bourgogne se montra supérieure à son mal, et
domina jusqu'à son dernier moment le monde dont elle n'avait accepté les vanités que pour les fane servir au triomphe de sa passion. Les plus belles femmes de Pans animaient les salons de leurs toilettes et de leurs sourires. Les hommes les plus distingués de la cour, les ambassadeurs, les ministres, les gens illustrés en tout genre, chamarrés de croix, de plaques, de cordons multicolores, se pressaient autour de la vicomtesse. L'orchestre faisait résonner les motifs de sa musique sous les lambris dorés de ce palais, désert pour sa reine. Madame de Beauséant se tenait debout devant son premier salon pour recevoir
ses prétendus amis. Vêtue de blanc, sans aucun ornement dans sis cheveux simplement nattes, elle semblait calme, et n'affichait ni douleur, ni fierté, ni fausse joie. Personne ne pouvait lire dans son âme. Vous eussiez dit d'une Niobé de marbre. Son sourire à ses intimes amis fut parlois railleur; mais elle parut à tous semblable à ellemême, et se montra si bien ce qu'elle était quand le bonheur la parait de ses rayons, que les plus insensibles ['admirèrent, comme les jeunes Romaines applaudissaient le gladiateur qui savait sourire en expirant. Le monde semblait s être paré pour faire ses adieux à l'une de ses souveraines.
— Je tremblais que vous ne vinssiez pas, dit-elle à Rastignac.
— Madame, répondit-il d'une voix émue en prenant ce mot pour un reproche, je suis venu pour rester le dernier.
— Bien, dit-elle en lui prenant la main. Vous êtes peut-être ici le seul auquel je puisse me fier. Mon ami, aimez une femme que vous puissiez aimer toujours. N'en abandonnez aucune.
Elle prit le bras de Rastignac et le mena sur un canapé, dans le salon où l'on jouait.
— Allez, lui dit-elle, chez le marquis. Jacques, mon valet de chambre, vous y conduira et vous remettra une lettre pour lui. Je lui demande ma correspondance. Il vous la remettra tout entière, j'aime à le croire. Si vous avez mes lettres, montez dans ma chambre. On me préviendra.
Elle se leva pour aller au-devant de la duchesse de Langeais, sa meilleure amie qui venait aussi. Rastignac partit, fit demander le marquis d'Ajuda à l'hôtel de Rochefide, où il devait passer la soirée, et où il le trouva. Le marquis l'emmena chez lui, remit une boîte à l'étudiant, et lui dit : «Elles y sont toutes.» 11 parut vouloir parler à Eugène, soit pour le questionner sur les événements
LE PKRE GORIOT. jHj
du bal et sur la vicomtesse, soit pour lui avouer que déjà peut-être il était au désespoir de son mariage, comme il le fut plus tard; mais un éclair d'orgueil Brilla dans ses yeux, et il eut le déplorable courage de garder le secret sur ses plus nobles sentiments. «Ne lui dites rien de moi, mon cher Eugène.» Il pressa la main de Rastignac par un mouvement affectueusement triste, et lui fit signe de partir. Eugène revint à l'hôtel de Beauséant, et fut introduit dans la chambre de la vicomtesse, où il vit les apprêts d'un départ. Il s'assit auprès du feu, regarda la cassette en cèdre, et tomba dans une profonde mélancolie. Pour lui, madame de Beauséant avait les proportions des déesses de l'Iliade.
— Ah! mon ami, dit la vicomtesse en entrant et appuyant sa main sur l'épaule de Rastignac.
II aperçut sa cousine en pleurs, les yeux levés, une main tremblante, l'autre levée. Elle prit tout à coup la boîte, la plaça dans le feu et la vit brûler.
— Ils dansent! ils sont venus tous bien exactement, tandis que la mort viendra tard. Chut ! mon ami, dit-elle en mettant un doigt sur la bouche de Rastignac prêt à parler. Je ne verrai plus jamais ni Paris ni le monde. A cinq heures du matin, je vais partir pour aller m'ensevelir au fond de la Normandie. Depuis trois heures après midi, j'ai été obligée de faire mes préparatifs, signer des actes, voir à des affaires; je ne pouvais envoyer personne chez... Elle s'arrêta. II était sûr qu'on le trouverait chez... Elle s'arrêta encore accablée de douleur. En ces moments tout est souffrance, et certains mots sont impossibles à prononcer. — Enfin, reprit-elle, je comptais sur vous ce soir pour ce dernier service. Je voudrais vous donner un gage de mon amitié. Je penserai souvent à vous, qui m'avez paru bon et noble, jeune et candide au milieu de ce monde où ces qualités sont si rares. Je souhaite que vous songiez quelquefois à moi. Tenez, dit-elle en jetant les yeux autour d'elle, voici le coffret où je mettais mes
i \i . ni i. \ \n j'im 1 i .
gants. Toutes les lois que j'en ai pris avant cl aller au lui ou au spectacle, je me sentais belle, parce que j'étais heureuse, et je n'y touchais que pour y laisser quelque peneus» ; il \ a beaucoup de moi là-dedans, il \ a toute une madame de Beâuséant qui n'est plus, acceptezle, (aurai soin qu'on le porte chez vous, rue d'Artois. Madame tic Nucmgen est fort bien ce soir, aimez-la bien. Si nous ne nous voyons plus, mon ami , soyez sur que je des vœux pour nous, qui avez été bon pour moi. Descendons . je ne veux pas leur laisser croire que je pleure. J'ai l'éternité devant moi, j'y sciai seule, et personne ne m'y demandera compte de mes (armes. Encore un regard à cette chambre. Elle s'arrêta. Puis, après s être un moment caché les yeux avec sa main, elle se les va, les baigna d'eau fraîche, et prit le bras de l'étudiant. Marchons ! dit-elle.
stignac n'avait pas encore senti d'émotion aussi violente que le fut le contact de cette douleur si noblement conte, ue. En rentrant dans le bal, Eugène en fit le tour avec madame de Beâuséant, dernière et délicate attention ele celte gracieuse femme.
Bientôt il aperçut les deux sœurs, madame de Restaud et madame de- Nucingcn. La comtesse était magnifique avec tous ses diamants étalés, qui, pour elle, étaient brûlants sans doute, elle les portait pour la dernière lois. Quelque puissants que lussent son orgueil et son amour, elle ne soutenait pas bien le ^ regards de son mari. Ce spectacle n'était pas de nature à rendre les pensées de Rastignac moins tristes. Il revit alors, sous les diamants des deux sœurs, le grabat sur lequel gisait le père' Goriot Son attitude mélancolique avant trompé la vicomtesse, elle lui retira son bras.
Allez! je ne veux pas vous coûter un plaisir, chtelle.
i fut bientôt réclamé par Delphine, heureuse' de l'effet qu'elle produisait, et jalouse de' mettre aux
pieds de l'étudiant les hommages qu'elle recueillait dans ce monde, »>ù elle espérait être adoptée.
— Comment trouvez-vous Nasie? lui dit-elle.
— Elle a, dit Rastignàc, escompté jusqu'à la mort de son père.
Vers quatre heures du matin, la foule des salons commençait à s'éclaircir. Bientôt la musique ne se fit plus entendre. La duchesse de Langeais et Rastignàc se trouvèrent seuls dans le grand salon. La vicomtesse, croyant n'y rencontrer que l'étudiant, y vint après avoir dit adieu à monsieur de Beauséant, qui s'alla coucher en lui répétant : «Nous avez tort, ma chère, daller vous enfermer à votre âge ! Restez donc avec nous. »
En voyant la duchesse, madame de Beauséant ne put retenir une exclamation.
— Je vous ai devinée, Clara, dit madame de Langeais. \ous partez pour ne plus revenir; mais vous ne partirez pas sans m'avoir entendue et sans que nous nous sovons comprises. Elle prit son amie par le bras, l'emmena dans le salon voisin, et là, la regardant avec des larmes dans les veux, elle la serra dans ses bras et la baisa sur les joues. — Je ne veux pas vous quitter froidement, ma chère, ce serait un remords trop lourd. Vous pouvez compter sur moi comme sur vous-même. Vous avez été grande ce soir, je me suis sentie digne de vous, et veux vous le prouver. J'ai eu des torts envers vous, je n'ai pas toujours été bien, pardonnez-moi, ma chère : je désavoue tout ce qui a pu vous blesser, je voudrais reprendre mes paroles. Une même douleur a réuni nos aines, et je ne sais qui de nous sera la plus malheureuse. Monsieur de Montnveau n'était pas ici ce soir, comprenez-vous? Qui vous a vue pendant ce bal, Clara, ne vous oubliera jamais. Moi, je tente un dernier effort. Si j échoue, | irai dans un couvent! Où allez-vous, vous?
— En Normandie, à Courcelles, aimer, prier, jusqu'au jour où Dieu me retirera de ce inonde.
se I NES DE LA VIE PRIVEE.
— Venez, monsieur de Rastignac, dit la vicomtesse d'une voix émue, en pensant que ce jeune homme attendait. L'étudiant plia le genou, put la main de sa cousine
et la baisa. — Antoinette, adieu ! reprit madame de Beauséant, sovez heureuse. Quant à vous, vous l'êtes, \ous êtes jeune, vous pouvez croire à quelque chose, ditelle à l'étudiant. A mon départ de ce inonde, j'aurai eu, comme quelques mourants privilégiés, de religieuses, de sincères émotions autour de moi !
Rastignac s'en alla vers cinq heures, après avoir vu madame de Beauséant dans sa berline de vovage, après avoir reçu son dernier adieu mouillé de larmes qui prouvaient que les personnes les plus élevées ne sont pas mises hors de la loi du cœur et ne vivent pas sans chagrins, comme quelques courtisans du peuple voudraient le lui faire croire. Eugène revint à pied vers la Maison Vauquer, par un temps humide et froid. Son éducation s'achevait.
— Nous ne sauverons pas le pauvre père Goriot, lui dit Bianchon quand Rastignac entra chez son voisin.
— Mon ami, lui dit Eugène après avoir regardé le vieillard endormi, va, poursuis la destinée modeste à laquelle tu bornes tes désirs. Moi, je suis en enfer, et il faut que j'y reste. Quelque mal que l'on te dise du monde, crois-le! il n'y a pas de Juvenal qui puisse en peindre Ihorreur couverte d'or et de pierreries.
Le lendemain, Rastignac fut éveillé sur les deux heures après midi par Bianchon, qui, forcé de sortir, le pria de garder le père Goriot, dont l'état avait fort empiré pendant la matinée.
— Le bonhomme n'a pas deux jours, n'a peut-être pas six heures à vivre, dit l'élève en médecine, et cependant nous ne pouvons pas cesser de combattre le mal. Il va falloir lui donner des soins coûteux. Nous serons bien ses garde-malades; mais je n'ai pas le sou, moi. J'ai retourné ses poches, fouillé ses armoires: zéro au quo-
LE PKRE GORIOT. [89
tient. Je l'ai questionne dans un moment où il avait sa tète, il m'a dit ne pas avoir un hard à lui. Qu'as-tu, toi?
— Il me reste vingt francs, répondit Rastignac; mais j'irai les jouer, je gagnerai.
— Si tu perds 9
— Je demanderai de l'argent à ses gendres et à ses filles.
— Et s'ils ne t'en donnent pas? reprit Bianelion. Le plus pressé dans ce moment n'est pas de trouver de l'argent, il faut envelopper le bonhomme d'un sinapisme bouillant depuis les pieds jusqu'à la moitié des cuisses. S'il crie, il y aura de la ressource. Tu sais comment cela s'arrange. D'ailleurs, Christophe t'aidera. Moi, je passerai chez l'apothicaire répondre de tous les médicaments que nous y prendrons. II est malheureux que le pauvre homme n'ait pas été transportable à notre hospice, il y aurait été mieux. Allons, viens, que je t'installe, et ne le quitte pas que je ne sois revenu.
Les deux jeunes gens entrèrent dans la chambre où gisait le vieillard. Eugène fut effrayé du changement de cette face convulsée, blanche et profondément débile.
— Eh! bien, papa? lui dit-il en se penchant sur le grabat.
Goriot leva sur Eugène des yeux ternes et le regarda fort attentivement sans le reconnaître. L'étudiant ne soutint pas ce spectacle, des larmes humectèrent ses yeux.
— Bianchon, ne faudrait-il pas des rideaux aux fenêtres?
— Non , les circonstances atmosphériques ne l'affectent plus. Ce serait trop heureux s'il avait chaud ou froid. Néanmoins il nous faut du feu pour faire les tisanes et préparer bien des choses. Je t'enverrai des falourdes qui nous serviront jusqu'à ce que nous ayons du bois. Hier et cette nuit, j'ai brûlé le tien et toutes les mottes du pauvre homme. Il faisait humide, l'eau dégouttait des murs. A
M S DE LA Vil PRI\ EE.
peine ai-je pu sécher la ohambre. Christophe l'a balayée, c'est vraiment une écurie. J'y ai brûlé du genièvre, ça puait trop.
— Mon Dieu! dit Rastignac, mais ses filles!
Tiens, s'il demande à houx-, tu lui donneras de ceci, dit l'interne en montrant à Rastignac un grand pot blanc. Si tu [entends se plaindre et (|ue le ventre soit chaud et dur. tu te feras aider par Christophe pour lui administrer. .. tu sais. S il avait, par hasard, une grande exaltation, s'il parlait beaucoup, s'il avait enfin un petit brin de démenée, laisse -le aller. Ce ne sera pas un mauvais signe. Mais envoie Christophe à 1 hospice Coclnn. Notre médecin, mon camarade ou moi, nous viendrions lui appliquer des moxas. Nous avons l'ait ce matin, pendant que tu dormais, une grande consultation avec un élève du docteur Gall, avec un médecin en chef de f Hôtel-Dieu et le nôtre. Ces messieurs ont cru reconnaître de curieux symptômes, et nous allons suivre les progrès de la maladie, afin de nous éclairer sur plusieurs points scientifiques assez importants. Un de ces messieurs prétend que la pression du sérum, si elle portait plus sur un organe que sur un autre, pourrait développer des faits particuliers. Ecoute-le donc bien, au cas où il parlerait, afin de constater à quel genre d'idées appartiendraient ses discours : si c'est des efFets de mémoire, de pénétration, de jugement, s'il s'occupe de matérialités, ou de sentiments; s'il calcule, s'il revient sur le passé; enfin sois en état de nous fane un rapport exact. 11 est possible que 1 invasion ait lieu en bloc, il mourra imbécile comme il l'est en ce moment. Tout est bien bizarre dans ces sortes de maladies! Si la bombe crevait par ici, dit Bianchon en montrant ['occiput du malade, il y a des exemples de phénomènes singuliers : le cerveau retrouve quelques-unes de ses facultés, el la mort est plus [ente à se déclarer. Les sérosités peuvent se détourner du cerveau, prendre des routes dont on ne connaît le cours que par l'autopsie. Il y a aux In-
I I. p] Kl. GORIOT. IV '
curables un vieillard hébété chez qui l'épanchemenl a suivi la colonne vertébrale; il souffre- horriblement, mais il vit.
— Se sont-elles bien amusées? dit le père Goriot, qui reconnut Eugène.
— Oh ! il ne pense qu à ses filles, dit Bianchon. Il m'a dit plus de cent lois cette nuit : «Elles dansent! Elle a sa robe.» Il les appelait par leurs noms. Il me faisait pleurer, diable m'emporte! avec ses intonations : «Delphine! ma petite Delphine! Nasie!» Ma parole d'honneur, dit l'élève en médecine, c'était à fondre en larmes.
— Delphine, dit le vieillard, elle est là, n'est-ce pas? Je le savais bien. Et ses yeux recouvrèrent une activité loi le pour regarder les murs et la porte.
— Je descends dire à Svlvie de préparer les sinapismes, cria Bianchon, le moment est favorable.
Rastignac resta seul près du vieillard, assis au pied du lit, les veux fixes sur cette tète effrayante et douloureuse à voir.
— Madame de Beauséant s'enfuit, celui-ci se meurt, dit-il. Les belles âmes ne peuvent pas rester long-temps en ce monde. Comment les grands sentiments s'alheraient-ils, en effet, à une société mesquine, petite, superficielle ?
Les images de la fête à laquelle il avait assisté se représentèrent à son souvenir et contrastèrent avec le spectacle de ce lit de mort. Bianchon reparut soudain.
— Dis donc, Eugène, ie viens de voir notre médecin
• • • ci
en chef, et je suis revenu toujours courant, b il se manifeste des symptômes de raison, s'il parle, couche-le sur un long sinapisme, de manière à ['envelopper de moutarde depuis la nuque jusqu'à la chute des rems, et faisnous appeler.
— Cher Bianchon, dit Eugène.
— Oh! il s'agit d'un fait scientifique, reprit l élève en médecine avec toute l'ardeur d'un néophyte.
[pi SCENES DE LA \ II". PRIVEE.
— Allons, dit Eugène, je serai donc le seul à soigner ce pauvre vieillard par affection.
— Si tu m'avais VU ce matin , tu ne dirais pas cela, reprit Bianchon, sans s offenser du propos. Les médecins qui ont exercé ne voient que la maladie; moi, je vois encore le malade, mon cher garçon.
Il s'en alla, laissant Eugène seul avec le vieillard, et dans ['appréhension d'une crise qui ne tarda pas à se déclarer.
— Ah! c'est vous, mon cher enfant, dit le père Goriot en reconnaissant Eugène.
— Allez-vous mieux? demanda l'étudiant en lui prenant la main.
— Oui, j'avais la tête serrée comme dans un étau, mais elle se dégage. Avcz-vous vu mes filles? Elles vont venir bientôt, elles accourront aussitôt qu'elles me sauront malade, elles m'ont tant soigné rue de la Jussienne! Mon Dieu! je voudrais que ma chambre fut propre pour les recevoir. Il y a un jeune homme qui m'a brûlé toutes mes mottes.
— J'entends Christophe, lui dit Eugène, il vous monte du bois que ce jeune homme vous envoie.
— Bon! mais comment payer le bois? je n'ai pas un sou, mon enfant. J'ai tout donné, tout. Je suis h la chanté. La robe lamée était-elle belle au moins? (Ah! je souffre!) Merci, Christophe, Dieu vous récompensera, mon garçon; moi, je n'ai plus rien.
— Je te payerai bien, toi et Sylvie, dit Eugène à l'oreille du garçon.
— Mes filles vous ont dit qu'elles allaient venir, n'est-ce pas, Christophe? Vas-v encore, je te donnerai cent sous. Dis-leur que je ne me sens pas bien, que je voudrais les embrasser, les voir encore une fois avant de mourir. Disleur cela, mais sans trop les effrayer.
Christophe partit sur un signe de Rastignac.
— Elles vont venir, reprit le vieillard. Je les connais.
Cette bonne Delphine, si je meurs, quel chagrin je lui causerai! Nasie aussi. Je ne voudrais pas mourir, pour nepas les faire pleurer. Mourir, mon bon Eugène, c'est ne plus les voir. Là où l'on s'en va, je m'ennuierai bien. Pour un père, l'enfer c'est d'être sans enfants, et j'ai déjà fait mon apprentissage depuis qu'elles sont mariées. Mon paradis était rue de la Jussienne. Dites donc, si je vais en paradis, je pourrai revenir sur terre en esprit autour d'elles. J'ai entendu dire de ces choses-là. Sont-elles vraies? Je crois les voir en ce moment telles qu'elles étaient rues de la Jussienne. Elles descendaient le matin. Bonjour, papa, disaient-elles. Je les prenais sur mes genoux, je leur faisais mille agaceries, des niches. Elles me caressaient gentiment. Nous déjeunions tous les matins ensemble, nous dînions, enfin j'étais père, je jouissais de mes enfants. Quand elles étaient rue de la Jussienne, elles ne raisonnaient pas, elles ne savaient rien du monde, elles m'aimaient bien. Mon Dieu! pourquoi ne sont-elles pas toujours restées petites? (Oh! je souffre, la tête me tire.) Ah! ah! pardon, mes enfants! je souffre horriblement, et il faut que ce soit de la vraie douleur, vous m'avez rendu bien dur au mal. Mon Dieu! si j'avais seulement leurs mains dans les miennes, je ne sentirais point mon mal. Croyez-vous qu'elles viennent? Christophe est si bête! J'aurais dû y aller moi-même. II va les voir, lui. Mais vous avez été hier au bal. Dites-moi donc comment elles étaient? Elles ne savaient rien de ma maladie, n'estce pas? Elles n'auraient pas dansé, pauvres petites! Oh! je ne veux plus être malade. Elles ont encore trop besoin de moi. Leurs fortunes sont compromises. Et à quel mari sont-elles livrées! Guérissez-moi, guérissez-moi! (Oh! que je souffre! Ah! ah! ah!) Voyez-vous, il faut me guérir, parce qu'il leur faut de l'argent, et je sais où aller en gagner. J'irai faire de l'amidon en aiguilles à Odessa. Je suis un malin, je gagnerai des millions. (Oh! je souffre trop!)
CENES DE LA Vil l'KI\ EE.
( »riot garda le silence pendant un moment, en paraissant faire tous ses efforts pour rassembler ses forces afin
de supporter la douleur.
— Si elles étaient là. je ne me plaindrais pas, dit-if. Pourquoi donc me plaindre?
I n léger assoupissement survint et dura long-temps. Christophe revint. Rastignac, qui croyait le père Goriot endormi, laissa k garçon lui rendre compte à haute voix de sa mission.
— Monsieur, dit-il, je suis d'abord allé chez madame la comtesse, à laquelle il m'a été impossible de parler, elle était dans de grandes affaires avec son mari. Comme j'msistais, monsieur de Restaud est venu lui-même, et m'a dit comme ça : « Monsieur Goriot se meurt, eli ! bien , c'est ce qu'il a de mieux à faire. J'ai besoin de madame de Restaud pour terminer des affaires importantes, elle ira quand tout sera fini.» Il avait l'air en colère, ce monsieurlà. J'allais sortir, lorsque madame est entrée dans l'antichambre par une porte que je ne voyais pas, et m a dit : a Christophe, dis à mon père que je suis en discussion avec mon mari, je ne puis pas le quitter; il s'agit de la vie ou de la mort de mes enfants; mais aussitôt que tout sera fini, ] irai.» Quant à madame la baronne, autre histoire! je ne l'ai point vue, et je n'ai pas pu lui parler. «Ali! nie dit la femme de chambre, madame est rentrée du bal à cinq heures un quart, elle dort; si je l'éveille avant midi, elle me grondera. Je lui dirai que son père va plus mal quand elle me sonnera. Pour une mauvaise nouvelle, il est toujours temps de la lui dire.» J'ai eu beau prier? Ah ouinl J'ai demandé à parler à monsieur le baron, il était sorti.
— Aucune de ses filles ne viendrait! s'écria Rastignac. Je vais écrire à toutes deux.
— Aucune, répondit le vieillard en se dressant sur son séant. Elles ont des affaires, elles dorment, elles ne viendront pas. Je le savais. Il faut mourir pour savoir ce que c'est que des enfants. Ali! mon ami, ne vous mariez
l i PI RE GORIOT. [95
pas, n'ayez pas d'enfants! Vous leur donnez la vie, ils vous donnent la mort. Vous les laites entrer dans le monde, ils vous en chassent. Non , elles ne viendront pas! Je sais cela depuis dix ans. Je me le disais quelquefois, mais je n'osais pas v croire.
L ne [arme roula dans chacun de ses veux, sur la bordure ronge, sans en tomber.
— Ah! si j'étais riche, si j'avais gardé ma fortune, si je ne ia leur avais pas donnée, elles seraient là, elles me lécheraient ks joues de leurs baisers! je demeurerais dans un hôtel, j'aurais de belles chambres, des domestiques, du feu à moi; et elles seraient tout en larmes, avec leurs maris, leurs enfants. J'aurais tout cela. Mais rien. L'argent donne tout, même des filles. Oh ! mon argent, où est-il? Si j'avais des trésors à laisser, elles me panseraient, elles me soigneraient; je les entendrais, je les verrais. Ah! mon cher enfant, mon seul enfant, j'aime mieux mon abandon et ma misère! Au moins quand un malheureux est aimé, il est bien sûr qu'on l'aime. Non, je voudrais être riche, je les verrais. Ma foi, qui sait? Elles ont toutes les deux des cœurs de roche. J'avais trop d'amour pour elles pour qu'elles en eussent pour moi. Un père doit être toujours riche, il doit tenir ses enfants en bride comme des chevaux sournois. Et j'étais à genoux devant elles. Les misérables! elles couronnent dignement leur conduite envers moi depuis dix ans. Si vous saviez comme elles étaient aux petits soins pour moi dans les premiers temps de leur mariage! (Oh! je souffre un cruel martyre!) Je venais de leur donner à chacune près de huit cent mille francs, elles ne pouvaient pas, ni leurs maris non plus, être rudes avec moi. L'on me recevait : «Mon bon père, par- ci; mon cher père, par-là». Mon couvert était toujours mis chez elles. Enfin je dînais avec leurs maris, qui me traitaient avec considération. J'avais l'air d'avoir encore quelque chose. Pourquoi ça? Je n'avais rien dit de mes affaires. Un homme qui donne huit cent mille francs à ses filles
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t tait un homme à soigner. Et l'on était aux petits soins, niais c'était pour mon argent Le monde uist pas beau. J'ai vu cela, moi! L'on me menait en voiture au spectacle,
et je lestais comme je voulais aux soirées. Enfin elles M disaient mes filles, et «.lies m'avouaient pour leur père. J'ai encore ma finesse, allez, <.t rien ne m est échappé.
Tout a été a son adresse et m'a percé le mur. Je voyais bien crue c'était des fumes; mais le mal était sans remède. Je n'étais pas chez elles aussi à l'aise qu'à la table d'en bas. Je ne savais rien due. Aussi quand quelques-uns de ces gens du monde demandaient à l'oreille de mes gendres : — Qui est-ce que ce monsieur-là? — C'est le père aux écus. il est riche. — Ah, diable! disait-on, et Ton nu regardait avec le respect dû aux écus. Mais si je les gênais quelquefois un peu, je rachetais bien mes défauts1 D'ailleurs, qui donc est parfait? (Ma tête est une plaie!) Je souffre en ce moment ce qu'il faut souffrir pour mourir, mon cher monsieur Eugène, eh! bien, ce n'est rien en comparaison de la douleur que m'a causée le premier regard par lequel Anastasie m'a fait comprendre que je venais de dire une bêtise qui l'humiliait : son regard m'a ouvert toutes les veines. J'aurais voulu tout savoir, mais ce que j'ai bien su, c'est que j'étais de trop sur terre. Le lendemain je suis allé chez Delphine pour me consoler, et voilà que j'y fais une bêtise qui me l'a mise en colère. J'en suis devenu comme fou. J'ai été huit jours ne sachant plus ce que je devais faire. Je n'ai pas osé les aller voir. de peur de leurs reproches. Et me voilà à la porte de mes filles. O mon Dieu! puisque tu connais les misères, les souffrances que j'ai endurées; puisque tu as compté les coups de poignard que j'ai reçus, dans ce temps qui m'a vieilli, changé, tué, blanchi, pourquoi me fais-tu donc souffrir aujourd'hui? J ai bien expié le péché de les trop aimer. Elles se sont bien vengées de mon affection, elles m'ont tenaillé comme des bourreaux. Eh! bien, les pères sont si bêtes! je les aimais tant que j'v suis retourné comme
I I PI Kl i.OlilOI
un joueur au jeu. Mes lilk s . < était mon \ Ice à moi; elles étaient mes maîtresses, enfin tout! Elles avaient toutes K> deux besoin ck quelque chose, de parures; les femmes de chambre me le disaient, el je les donnais pour être bien reçu ! M. us elles m ont fait tout de même quelques p< tiw s leçons sur ma manière d'être dans le monde. Oh 1 elles n'ont pas attendu le lendemain. Elles commençaient à rougir de moi. Voilà ce que c'est que d< bien élevei ses cnlants. A mon âge je ne pouvais pointant pas alli l'école, (Je souffre horriblement, mon Dieul les méd< cins! les médecins! Si l'on m'ouvrait la tête , je souffrirais moins.) \Ks filles, nus filles, Anastasie, Delphine! j< veux les voir. Envoyez-les chercher par la gendarmerie, de force! la justice est poui moi., tout est pour moi. la nature, le code civil, .le proteste. I .1 patrie périra si les pères sont roulés aux pieds. Cela est clair. I .1 société, le monde roulent sur la paternité, tout croule si les enfants n'aiment pas leurs pères. Oli! les voir, les entendre, n'importe ce quelles me difont, pourvu que j'entende leui \oi\. ça calmera mes douleurs, Delphine surtout. x dites-leur, quand elles seront là. de ne pas me regardet froidement comme elles font. Ah! mon hou ami, monsieur Eugène, vous ne savez pas ce que c'est que de trouver foi du regard changé tout à coup en plomb Depuis le joui où leurs veux n'ont plus rayonné sut moi, j'ai toujours été en hn 1 1 ici ; je n ai plus eu que des chagrins à dévorer, et je les ai dévorés! J'ai vécu poui être humilié, insulté. Je les aune tant, que j'avalais tous [es affronts par lesquels elles me vendaient une pauvre peUt<
jouissance douteuse. I n père se r.ului poui VOII ses
filles! Je leurai Joinn ma vie, elles ne me donneront pas une heurt aujourd'hui! J'ai soif, j'ai faim, le cœui me brûle, elles ne viendront pas rafraîchir mon agonie, cai j< meurs, je le sens. Mais elles ne savent doue pas ce qm c'est que de marchei sm le cadavre *li son père! Il j 0 un Dieu «lans les cieux, il nous veng< maigri nous, nous
autres pères. Oh ! elles viendront! Venez, mes chéries, venez encore me baiser, un dernier baiser, le viatique de votre père, cjin priera Dieu pour vous, qui lui dira que nous avez été de bonnes filles, qui plaidera pour nous! Après tout, vous êtes innocentes. Elles sont innocentes, mon ami! Dites-le bien à tout le monde, qu'on ne les inquiète pas à mon sujet. Tout est de ma faute, je les ai habituées à me fouler aux pieds. J'aimais cela, moi. Ça ne regarde personne, ni la justice humaine, ni la justice divine. Dieu serait injuste s'il les condamnait à cause de moi. Je n'ai pas su me conduire, j'ai fait la bêtise d'abdiquer mes droits. Je me serais avili pour elles! Que voulezvous! le plus beau naturel, les meilleures âmes auraient succombé à la corruption de cette facilité paternelle. Je suis un misérable, je suis justement puni. Moi seul ai cause les désordres de mes filles, je les ai gâtées. Elles veulent aujourd'hui le plaisir, comme elles voulaient autrefois du bonbon. Je leur ai toujours permis de satisfaire leurs fantaisies de jeunes filles. A quinze ans, elles avaient voiture! Rien ne leur a résisté. Moi seul suis coupable, mais coupable par amour. Leur voix m'ouvrait le cœur. Je les entends, elles viennent. Oh! oui, elles viendront. La loi veut qu'on vienne voir mourir son père, la loi est pour moi. Puis ça ne coûtera qu'une course. Je la payerai. Ecrivez-leur que j'ai des millions à leur laisser! Parole d'honneur. J'irai faire des pâtes d'Italie à Odessa. Je connais la manière. II ja, dans mon projet, des millions à gagner. Personne n'y a pensé. Ça ne se gâtera point dans le transport comme le blé ou comme la farine. Eh, eh, l'amidon? il y aura là des millions! Vous ne mentirez pas, dites-leur des millions, et quand même elles viendraient par avarice, j'aime mieux être trompé, je les verrai. Je veux mes filles! je les ai faites! elles sont à moi! dit-il en se dressant sur son séant, en montrant à Eugène une tête dont les cheveux blancs étaient épais et qui menaçait par tout ce qui pouvait exprimer la menace.
— Allons, lui dit Eugène, recouchez-vous, mon bon père Goriot, je vais leur cerne. Aussitôt que Bianchon sera de retour, j'irai si elles ne viennent pas.
— Si elles ne viennent pas? répéta le vieillard en sanglotant. Mais je serai mort, mort dans un accès de rage, de rage! La rage me gagne! En ce moment, je vois ma vie entière. Je suis dupe! elles ne m'aiment pas, elles ne m'ont jamais aimé! cela est clair. Si elles ne sont pas venues, elles ne viendront pas. Plus elles auront tardé, moins elles se décideront à me fane cette joie. Je les con-
nais. Elles n'ont jamais su rien deviner de mes chagrins, de mes douleurs, de mes besoins, elles ne devineront pas plus ma mort; elles ne sont seulement pas dans le secret de ma tendresse. Oui, je le vois, pour elles, l'habitude de m'ouvrir les entrailles a ôté du prix à tout ce que je faisais. Elles auraient demandé à me crever les yeux, je leur aurais dit : «Crevez-les!» Je suis trop béte. Elles croient que tous les pères sont comme le leur. Il faut toujours se faire valoir. Leurs enfants me vengeront. Mais c'est dans leur intérêt de venir ici. Prévenez-ïes donc qu'elles compromettent leur agonie. Elles commettent tous les crimes en un seul. Mais allez donc, dites-leur donc que, ne pas
SCENES Dl LA Vil PRH ! l .
venir, c'est un parricide! Elles en ont assez commis sans aioutei celui-là. Criez donc comme moi : «Hé. Nasie! hé, Delphine! venez à votre peu- qui a été si bon pour vous et (jui souffre!» Rien, personne. Mourrai-je donc comme un chien? Voilà ma récompense, l'abandon. Ce sont des infâmes, des scélérates; je les abomine, je les maudis; je me relèverai, la nuit, de mon cercueil pour les remaudire, car. enfin, mes amis, ai-ïe tort? elles se conduisent bien mal! hein? Qu'est-ce que je (.lis? Ne m'avez-vous pas averti que Delphine est là? C est la meilleure des deux. Vous êtes mon (ils, Eugène, vous! aimez-la, soyez un père pour elle, [.autre est bien malheureuse Et leurs fortunes! Ali, mon Dieu! J'expire, je soutire un peu trop! Coupez-moi la tête ,' laissez-moi seulement le cœur.
— Christophe , allez chercher Bianchon, s'écria Eugène épouvanté du caractère que prenaient les plaintes et les cris du vieillard, et ramenez-moi un cabriolet.
— Je vais aller chercher vos filles, mon bon père Goriot, je vous les ramènerai.
—— De force, de force! Demandez la garde, la ligne, tout! tout, dit-il en jetant à Eugène un dernier regard où brilla la raison. Dites au gouvernement, au procureur du roi, qu'on me les amène, je le veux!
— Mais vous les avez maudites.
— Qui est-ce qui a dit cela? répondit le vieillard stupéfait. Vous savez bien que je les aime, je les adore! Je suis guéri si je les vois... Allez, mon bon voisin, mon cher enfuit, allez, vous êtes bon, vous; je voudrais vous remercier, mais je n'ai rien à vous donner que les bénédictions d'un mourant. Ah! je voudrais au moins voir Delphine pour lui dire de m'acquitter envers vous. Si l'autre ne peut pas, amenez-moi celle-là. Dites-lui que vous ne l'aimerez plus si elle ne veut pas venir. Elle vous aune tant qu'elle viendra. A boire, les entrailles me brûlent! Mettez* moi quelque chose sur la tête. La main de mes filles, ça
LE PERE GOKIOI . je i
me sauverait, je le sens... Mon Dieu! qui refera leur? fortunes si je m'en vais? Je veux aller à Odessa pour elles, à Odessa, y faire des pâtes.
— Buvez ceci, dit Eugène en soulevant le moribond et le prenant dans son bras gauche tandis que de l'autre il tenait une tasse pleine de tisane.
— Vous devez aimer votre père et votre mère, vous! dit le vieillard en serrant de ses mains défaillantes la main d'Eugène. Comprenez-vous que je vais mourir sans les voir, mes fï Iles ? Avoir soif toujours, et ne jamais boire, voilà comment j'ai vécu depuis dix ans... Mes deux gendres ont tué mes filles. Oui, je n'ai plus eu de filles après qu'elles ont été mariées. Pères, dites aux Chambres de faire une loi sur le mariage! Enfin, ne mariez pas vos filles si vous les aimez. Le gendre est un scélérat qui gâte tout chez une fille, il souille tout. Plus de mariages! C'est ce qui nous enlève nos filles, et nous ne les avons plus quand nous mourons. Faites une loi sur la mort des pères. C'est épouvantable, ceci! Vengeance! Ce sont mes gendres qui les empêchent de venir. Tuez-les! A mort le Restaud, à mort l'Alsacien, ils sont mes assassins! La mort ou mes filles! Ah! c'est fini, je meurs sans elles! Elles! Nasie, Fifine, allons, venez donc! Votre papa sort. . .
— Mon bon père Goriot, calmez-vous, voyons, restez tranquille, ne vous agitez pas, ne pensez pas.
— Ne pas les voir, voilà l'agonie!
— Vous allez les voir.
— Vrai! cria le vieillard égaré. Oh! les voir! je vais les voir, entendre leur voix. Je mourrai heureux. Eh! bien, oui, je ne demande plus à vivre, je n'y tenais plus, mes peines allaient croissant. Mais les voir, toucher leurs robes , ah! rien que leurs robes, c'est bien peu; mais que je sente quelque chose d'elles! Faites-moi prendre les cheveux... veux.. .
II tomba la tête sur l'oreiller comme s'il recevait un
coup de massue. Ses mains s'agitèrent sur la couverture comme pour prendre les cheveux de ses filles.
— Je les bénis, dit-il en faisant un effort, bénis.
Il s'affaissa tout à coup. En ce moment Bianchon entra. — J'ai rencontré Christophe, dit-il, il va t'amener une voiture. Puis il regarda le malade, lui souleva de force les paupières, et les deux étudiants lui virent un œil sans chaleur et terne. — II n'en reviendra pas, dit Bianchon, je ne crois pas. II prit le pouls, le tàta, mit la main sur le cœur du bonhomme.
— La machine va toujours; mais, dans sa position, c'est un malheur, il vaudrait mieux qu'il mourût!
— Ma foi, oui, dit Rastignac.
— Qu'as-tu donc? tu es pâle comme la mort.
— Mon ami , je viens d'entendre des cris et des plaintes, II y a un Dieu! Oh! oui! il y a un Dieu, et il nous a lait un monde meilleur, ou notre terre est un non-sens. Si ce n'avait pas été si tragique, je fondrais en larmes, mais j'ai le cœur et l'estomac horriblement serrés.
— Dis donc, il va falloir bien des choses; où prendre de l'argent?
Rastignac tira sa montre.
— Tiens, mets-la vite en gage. Je ne veux pas m'arrêter en route, car j'ai peur de perdre une minute, et j attends Christophe. Je n'ai pas un liard, il faudra payei" mon cocher au retour.
Rastignac se précipita dans l'escalier, et partit pour aller rue du Helder chez madame de Rcstaud. Pendant le chemin, son imagination, frappée de l'horrible spectacle dont il avait été témoin, échauffa son indignation. Quand il arriva dans ['antichambre et qu'il demanda madame de Restaud, on lui répondit qu'elle n'était pas visible.
— Mais, dit-il au valet de chambre, je viens de la part cl c son père qui se meurt.
Monsieur, nous avons de monsieur le comte les ordres les plus sévères.. .
LE PKRE GORIOT. 503
— Si monsieur de Restaud y est, dites-lui dans cjnellc circonstance se trouve son beau-père et prévenez-le qu'il faut que je lui parle à l'instant même.
Eugène attendit pendant long-temps.
— II se meurt peut-être en ce moment, pensait-il.
Le valet de chambre l'introduisit dans le premier salon, où monsieur de Restaud reçut l'étudiant debout, sans le faire asseoir, devant une cheminée où il n'y avait pas de feu.
— Monsieur le comte, lui dit Rastignac, monsieur votre beau-père expire en ce moment dans un bouge infâme, sans un liard pour avoir du bois; il est exactement à la mort et demande à voir sa fille. . .
— Monsieur, lui répondit avec froideur le comte de Restaud, vous avez pu vous apercevoir que j'ai fort peu de tendresse pour monsieur Goriot. II a compromis son caractère avec madame de Restaud. II a fait le malheur de ma vie, je vois en lui l'ennemi de mon repos. Qu'il meure, qu'il vive, tout m'est parfaitement indifférent. Voilà quels sont mes sentiments à son égard. Le monde pourra me blâmer, je méprise l'opinion. J'ai maintenant des choses plus importantes à accomplir qu'à m'occuper de ce que penseront de moi des sots ou des indifférents. Quant à madame de Restaud, elle est hors d'état de sortir. D'ailleurs, je ne veux pas qu'elle quitte sa maison. Dites à son père qu'aussitôt qu'elle aura rempli ses devoirs envers moi, envers mon enfant, elle ira le voir. Si elle aime son père, elle peut être libre dans quelques instants. . .
— Monsieur le comte, il ne m'appartient pas de juger de votre conduite, vous êtes le maître de votre femme; mais je puis compter sur votre Iovauté? eh! bien, promettez-moi seulement de lui dire que son père n'a pas un jour à vivre, et fa déjà maudite en ne la voyant pas à son chevet!
— Dites-le-lui vous-même, répondit monsieur de Res-
taud trappe des sentiments d'indignation que trahissait
l'accent d'E ugène.
Rastlgnac entra, conduit par le comte dans le salon où se tenait habituellement la comtesse : il la trouva noyée de larmes, et plongée dans une bergère comme une femme qui voulait mourir. Elle lui fit pitié. Avant de regarder Rastignac, elle jeta sur son mari de craintifs regards qui annonçaient une prostration complète de ses forces écrasées par une t\ rannie morale et pnysique. Le comte liocha la tête, elle se crut encouragée à parler.
— Monsieur, j'ai tout entendu. Dites à mon père que s'il connaissait la situation dans laquelle je suis, il me pardonnerait. Je ne comptais pas sur ce supplice, il est audessus de mes forces, monsieur, mais je résisterai jusqu'au bout, dit-elle à son mari. Je suis mère. Dites à mon père que je suis irréprochable envers lui, malgré les apparences, cria-t-elle avec désespoir à l'étudiant.
Eugène salua les deux époux, en devinant l'horrible crise dans laquelle était la femme, et se retira stupéfait. Le ton de monsieur de Restaud lui avait démontré l'inutilité de sa démarche, et il comprit qu'Anastasie n'était plus libre. Il courut chez madame de Nucingen, et la trouva dans son lit.»
— Je suis souffrante, mon pauvre ami, lui dit-elle. J'ai pus froid en sortant du bal, j'ai peur d'avoir une fluxion de poitrine, j'attends le médecin...
— Eussiez-vous la mort sur les lèvres, lui dit Eugène en l'interrompant, il faut vous traîner auprès de votre père* II vous appelle! si vous pouviez entendre le plus léger de ses cris, vous ne vous sentiriez point malade.
— Eugène, mon père n'est peut-être pas aussi malade que vous le dites; mais je serais au désespoir d'avoir le moindre tort à vos yeux, et je me conduirai comme vous le voudrez. Lui, je le sais, il mourrait de chagrin si ma maladie devenait mortelle par suite de cette sortie. Eli! bien, j'irai dès que mon médecin sera venu. Ah! pour-
quoi n avez. -vous plus votre montre? dit-elle en ne voyant plus la chaîne. Eugène rougit. Eugènel Eugène, si vous Paviez déjà vendue, perdue... oh! cela serait bien mal.
L'étudiant se pencha sur le lit de Delphine, et lui dit à l'oreille : — Vous voulez le savoir? eh! bien, sachez-le! Votre père n'a pas de quoi s'acheter le linceul dans lequel on le mettra ce soir. Votre montre est en gage, je n'avais plus rien.
Delphine sauta tout à coup hors de son ht, courut à son secrétaire, y prit sa bourse, la tendit à Rastignac. Elle sonna et s'écria : «J'y vais, j'y vais, Eugène. Laissez-moi m'habiller; mais je serais un monstre! Allez, j'arriverai avant vous! Thérèse, cria-t-elle à sa femme de chambre, dites à monsieur de Nucingen de monter me parler à l'instant même. »
Eugène, heureux de pouvoir annoncer au moribond la présence d'une de ses filles, arriva presque joyeux rue Neuve-Sainte-Geneviève. Il fouilla dans la bourse pour payer immédiatement son cocher. La bourse de cette jeune femme, si riche, si élégante, contenait soixante-dix francs. Parvenu en haut de l'escalier, il trouva le père Goriot maintenu par Bianchon, et opéré par le chirurgien de l'hôpital, sous les yeux du médecin. On lui brûlait le dos avec des moxas, dernier remède de la science, remède inutile.
— Les sentez-vous, demandait le médecin.
Le père Goriot, ayant entrevu l'étudiant, répondit : — Elles viennent, n'est-ce pas?
— Il peut s'en tirer, dit le chirurgien, il parle.
— Oui, répondit Eugène, Delphine me suit.
— Allons! dit Bianchon, il parlait de ses filles, après lesquelles il crie comme un homme sur le pal crie, dit-on, après l'eau...
— Cessez, dit le médecin au chirurgien, il n'y a plus rien à faire, on ne le sauvera pas.
jo6 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.
Bianchon et le chirurgien replacèrent le mourant à plat sur son grabat infect.
— Il faudrait cependant le changer de linge, dit le médecin. Quoiqu'il n'v ait aucun espoir, il faut respecter en lui la nature humaine. Je reviendrai, Bianchon, dit-il à l'étudiant. S'il se plaignait encore, mettez-lui de l'opium sur le diaphragme.
Le chirurgien et le médecin sortirent.
— Allons, Eugène, du courage, mon fils! dit Bianchon à Rastignac quand ils furent seuls, il s'agit de lui mettre une chemise blanche et de changer son ht. Va dire à Sylvie de monter des draps et de venir nous aider.
Eugène descendit, et trouva madame Vauquer occupée à mettre le couvert avec Sylvie. Aux premiers mots que lui dit Rastignac, la veuve vint à lui, en prenant l'an aigrement doucereux d'une marchande soupçonneuse qui ne voudrait m perdre son argent, ni fâcher le consommateur.
— Mon cher monsieur Eugène, répondit-elle, vous savez tout comme moi que le père Goriot n'a plus le sou. Donner des draps à un homme en train de tortiller de l'œil, c'est les perdre, d'autant qu'il faudra bien en sacrifier un pour le linceul. Aussi, vous me devez déjà cent quarante-quatre francs, mettez quarante francs de draps, et quelques autres petites choses, la chandelle que Sylvie vous donnera, tout cela fait au moins deux cents francs, qu'une pauvre veuve comme moi n'est pas en état de perdre. Dame! soyez juste, monsieur Eugène, j'ai bien assez perdu depuis cinq jours que le guignon s'est logé elie/ moi. J'aurais donné dix écus pour que ce bonhomme-là fut parti ces jours-ci, comme vous le disiez. Ça frappe mes pensionnaires. Pour un rien, je le ferais porter à I hôpital. Enfin, mettez-vous à ma place. Mon établissement avant tout, c'est ma vie, à moi.
Eugène remonta rapidement chez le père Goriot.
— Bianclion, l'argent de la montre?
— II est là sur la table, il en reste trois cent soixante et quelques francs. J'ai payé sur ce qu'on m'a donné tout ce que nous devions. La reconnaissance du Mont-de-Piété est sous l'argent.
— Tenez, madame, dit Rastignae après avoir dégringolé l'escalier avec horreur, soldez nos comptes. Monsieur Goriot n'a pas long-temps à rester chez vous, et moi...
— Oui, il en sortira les pieds en avant, pauvre bonhomme, dit-elle en comptant deux cents francs, d'un air moitié gai, moitié mélancolique.
— Finissons, dit Rastignae.
— Sylvie, donnez les draps, et allez aider ces messieurs, là-haut.
— Vous n'oublierez pas Sylvie, dit madame Vauquer à 1 oreille d'Eugène, voilà deux nuits qu'elle veille.
Dès qu'Eugène eut le dos tourné, la vieille courut à sa cuisinière : — Prends les draps retournés, numéro sept. Par Dieu, c'est toujours assez bon pour un mort, lui dit-elle à l'oreille.
Eugène, qui avait déjà monté quelques marches de l'escalier, n'entendit pas les paroles de la vieille hôtesse.
— Allons, lui dit Bianchon, passons- lui sa chemise. Tiens-le droit.
Eugène se mit à la tête du ht, et soutint le moribond auquel Bianchon enleva sa chemise, et le bonhomme fit un geste comme pour garder quelque chose sur sa poitrine, et poussa des cris plaintifs et inarticulés, à la manière des animaux qui ont une grande douleur à exprimer.
— Oh! oh! dit Bianchon, il veut une petite chaîne de cheveux et un petit médaillon que nous lui avons ôtés tout à l'heure pour lui poser ses moxas. Pauvre homme! il faut la lui remettre. Elle est sur la cheminée.
Eugène alla prendre une chaîne tressée avec des che-
SCÈNES DE LA \ IE l'RI\ I l .
\(.u\ blond-cendré, sans doute ceux de madame Goriot. Il lut d'un côté du médaillon : Anastasie; et de l'autre :
Delphine. Image de sou cœur qui reposait toujours sur son cœur. Les boucles contenues étaient d'une telle finesse qu elles devaient avoir été prises pendant la première enfance des deux filles. Lorsque le médaillon toucha sa poitrine, le vieillard lit un ban prolongé qui annonçait une satisfaction effrayante à voir. C'était un des derniers retentissements de sa sensibilité, qui semblait se retirer au centre inconnu d'où partent et où s'adressent nos sympathies. Son visage convulsé prit une expression de joie maladive. Les deux étudiants, frappés de ce terrible éclat d une force de sentiment qui survivait à la pensée, lassèrent tomber chacun des larmes chaudes sur le moribond qui jeta un cri de plaisir aigu.
— Nasie! Fifine! dit-il.
— Il vit encore, dit Bianchon.
— A quoi ça lui sert-il ? dit Sylvie.
— A souffrir, répondit Rastignac.
Après avoir fait à son camarade un signe pour lui due de I muter, Bianchon s'agenouilla pour passer ses bras sous les jarrets du malade, pendant que Rastignac en faisait autant de l'autre côté du ht afin de passer les mains sous le dos. Sylvie était là, prête à retirer les draps quand ie moribond serait soulevé, afin de les remplacer par ceux quelle apportait. Trompé sans doute par les larmes, Goriot usa ses dernières forces pour étendre les mains, rencontra de chaque côté de son lit les têtes des étudiants, les saisit violemment par les cheveux, et l'on entendit faiblement : «Ah! mes anges!» Deux mots, deux murmures accentués par l'âme qui s'envola sur cette parole.
— Pauvre cher homme, dit Sylvie attendrie de cette exclamation où se peignit un sentiment suprême que le plus horrible, le plus involontaire des mensonges exaltait une dernière fois.
Le dernier soupir de ce père devait être un soupir de joie. Ce soupir fut l'expression de toute sa vie, il se trompait encore. Le père Goriot fut pieusement replacé sur son grabat. A compter de ce moment, sa physionomie garda la douloureuse empreinte du combat qui se livrait entre la mort et la vie dans une machine qui n'avait plus cette espèce de conscience cérébrale d'où résulte le sentiment du plaisir et de la douleur pour l'être humain. Ce n'était plus qu'une question de temps pour la destruction.
— II va rester ainsi quelques heures, et mourra sans que l'on s'en aperçoive, il ne râlera même pas. Le cerveau doit être complètement envahi.
En ce moment on entendit dans l'escalier un pas de jeune femme haletante.
— ■ Elle arrive trop tard, dit Rastignac.
Ce n'était pas Delphine, mais Thérèse, sa femme de chambre.
— Monsieur Eugène, dit-elle, il s'est élevé une scène violente entre monsieur et madame, à propos de l'argent que cette pauvre madame demandait pour son père. Elle s'est évanouie, le médecin est venu, il a fallu la saigner, elle criait : « Mon père se meurt, je veux voir papa!» Enfin, des cris à fendre l'âme.
— Assez, Thérèse. Elle viendrait maintenant que ce serait superflu, monsieur Goriot n'a plus de connaissance.
— Pauvre cher monsieur, est-il mal comme ça! dit Thérèse.
— Vous n'avez plus besoin de moi, faut que j'aille à mon dîner, il est quatre heures et demie, dit Svlvie qui faillit se heurter sur le haut de l'escalier avec madame de Restaud.
Ce fut une apparition grave et terrible que celle de la comtesse. Elle regarda le lit de mort, mal éclairé par une seule chandelle, et versa des pleurs en apercevant le
5 lO SCÈNES DE LA VIE PUINEE.
masque de son père où palpitaient encore les derniers tressaillements de la vie. Bianclion se retira par discrétion.
— Je ne me suis pas échappée assez tôt, dit la corntess< & Rastignac.
L'étudiant fit un signe de tête affirmatif plein de tristesse. Madame de Restaud prit la main de son père, la baisa.
— Pardonnez-moi, mon père! Vous disiez que ma voix vous rappellerait de la tombe; ch ! bien, revenez un moment à la vie pour bénir votre fille repentante. Entendez-moi. Ceci est affreux! votre bénédiction est la seule que je puisse recevoir ici-bas désormais. Tout le monde me hait, vous seul m'aimez. Mes enfants eux-mêmes me haïront. Emmenez-moi avec vous, je vous aimerai, je vous soignerai. Il n'entend plus, je suis folle. Elle tomba sur ses genoux, et contempla ce débris avec une expression de délire. Rien ne manque à mon malheur, dit-elle en regardant Eugène. Monsieur de Trailles est parti, laissant ici des dettes énormes, et j'ai su qu'il me trompait. Mon mari ne me pardonnera jamais, et je l'ai laissé le maître de ma fortune. J'ai perdu toutes mes illusions. Hélas! pour qui ai-je trahi le seul cœur (elle montra son père) où j'étais adorée! Je l'ai méconnu, je l'ai repoussé, je lui ai fait mille maux, infâme que je suis!
— II le savait, dit Rastignac.
En ce moment le père Goriot ouvrit les yeux, mais par l'effet d'une convulsion. Le geste qui révélait l'espoir de la comtesse ne fut pas moins horrible à voir que l'œil du mourant.
— M'entendrait-il? cria la comtesse. Non, se dit-elle en s'asseyant auprès de lui.
Madame de Restaud ayant manifesté le désir de garder son père, Eugène descendit pour prendre un peu de nourriture. Les pensionnaires étaient déjà réunis.
— Eh! bien, lui dit le peintre, il paraît que nous allons avoir un petit mortorama là-haut?
LE PÈRE GORIOT. ; i i
— Charles, lui dit Eugène, il me semble que vous devriez plaisanter sur quelque sujet moins lugubre.
— Nous ne pourrons donc plus rire ici? reprit le peintre. Qu'est-ce que cela fait, puisque Bianchon dit que le bonhomme n'a plus sa connaissance?
— Eh! bien, reprit l'employé au Muséum, il sera mort comme il a vécu.
— Mon père est mort! cria la comtesse.
A ce cri terrible, Sylvie, Rastignac et Bianchon montèrent, et trouvèrent madame de Restaud évanouie. Après l'avoir fait revenir à elle, ils la transportèrent dans Je fiacre qui l'attendait. Eugène la confia aux soins de Thérèse, lui ordonnant de la conduire chez madame de Nucingen.
— Oh! il est bien mort, dit Bianchon en descendant.
— Allons, messieurs, à table, dit madame Vauquer, la soupe va se refroidir.
Les deux étudiants se mirent à côté l'un de l'autre.
— Que faut- il faire maintenant? dit Eugène à Bianchon.
— Mais je lui ai fermé les yeux, et je l'ai convenablement disposé. Quand le médecin de la mairie aura constaté le décès que nous irons déclarer, on le coudra dans un linceul, et on l'enterrera. Que veux-tu qu'il devienne?
— Il ne flairera plus son pain comme ça, dit un pensionnaire en imitant la grimace du bonhomme.
— Sacrebleu, messieurs, dit le répétiteur, laissez donc le père Goriot, et ne nous en faites plus manger, car on l'a mis à toute sauce depuis une heure. Un des privilèges de la bonne ville de Paris, c'est qu'on peut y naître, y vivre, y mourir sans que personne fasse attention à vous. Profitons donc des avantages de la civilisation. II y a soixante morts aujourd'hui, voulez-vous apitoyer sur les hécatombes parisiennes? Que le père Goriot soit crevé, tant mieux pour lui! Si vous l'adorez, allez le garder, et laissez-nous manger tranquillement, nous autres.
s( | M s ni. \.\ \ IF. V\U\ I I .
Oli ! oui, dit la veuve, tant mieux pour lui qu'il soit mort! Il paraît que le pauvre homme avait bien du désagrément, sa viedurant.
I Fut la seule oraison Funèbre d'un être qui, pour Eugène, représentait la Paternité. Les quinze pensionnaires s< mirent à causer comme à ['ordinaire. Lorsque Eugène et Bianchon eurent mangé, le bruit des fourchettes et des cuillers, les rires de la conversation, les diverses expressions de ces figures gloutonnes et indifférentes, leur insouciance, tout les glaça d'horreur. Ils sortirent pour aller chercher un prêtre qui veillât et priât pendant la nuit près du mort. Il leur lâllut mesurer les derniers devoirs à ivndre au bonhomme sur le peu d'argent dont ils pourraient disposer. Vers neuf heures du soir, le corps fut placé sur un fond sanglé, entre deux chandelles, dans cette chambre nue, et un prêtre vint s'asseoir auprès de lui. Avant de se coucher, Rastignac, ayant demandé des renseignements à l'ecclésiastique sur le prix du service à faire et sur celui des convois, écrivit un mot au baron de Nucingcn et au comte de Restaud en les priant d'envoyer leurs gens d'affaires afin de pourvoir à tous les frais de l'enterrement. II leur dépêcha Christophe, puis il se coucha et s'endormit accablé de fatigue. Le lendemain matin Bianchon et Rastignac furent obligés d'aller déclarer eux-mêmes le décès, qui vers midi Fut constaté. Deux heures après aucun des deux gendres n'avait envoyé d'argent, personne ne s'était présenté en leur nom, et Rastignac avait été forcé déjà de payer les frais du prêtre. Sylvie ayant demandé dix francs pour ensevelir le bonhomme et le coudre dans un linceul, Eugène et Bianchon calculèrent que si les par rents du mort ne voulaient se mêler de rien, ils auraient à peine de quoi pourvoir aux frais. L'étudiant en médecine se chargea donc de mettre lui-même le cadavre clans 1 1 1 1 « bière de pauvre qu'il fit apporter de son hôpital, où il l'eut à meilleur marché.
— Fais une farce à ces drôles-Ià, dit-il à Eugène. Va
acheter un terrain, pour cinq ans, au Père-La-Chaise, et commande un service de troisième classe à I église et aux Pompes-Funèbres. Si les gendres et les filles se refusent à te rembourser, tu feras graver sur la tombe : « Ci-gît monsieur Goriot, père de la comtesse de Restaud et delà baronne de Nucmgen, enterré aux frais de deux étudiants. »
Eugène ne suivit le conseil de son ami qu'après avoir été infructueusement chez monsieur et madame de Nucingen et chez monsieur et madame de Restaud. II n'alla pas plus loin que la porte. Chacun des concierges avait des ordres sévères.
— Monsieur et madame, dirent-ils, ne reçoivent personne; leur père est mort, et ils sont plongés dans la plus vive douleur.
Eugène avait assez l'expérience du monde parisien pour savoir qu'il ne devait pas insister. Son cœur se serra étrangement quand il se vit dans l'impossibilité de parvenir jusqu'à Delphine.
« Vendez une parure, lui écrivit-il chez le concierge, et que votre père soit décemment conduit à sa dernière demeure. »
Il cacheta ce mot, et pria le concierge du baron de le remettre à Thérèse pour sa maîtresse; mais le concierge le remit au baron de Nucingen qui le jeta dans le feu. Après avoir fait toutes ses dispositions, Eugène revint vers trois heures à la pension bourgeoise, et ne put retenir une larme quand il aperçut à cette porte bâtarde la bière à peine couverte d'un drap noir, posée sur deux chaises dans cette rue déserte. Un mauvais goupillon, auquel personne n'avait encore touché, trempait dans un plat de cuivre argenté plein d'eau bénite. La porte n'était pas même tendue de noir. C'était la mort des pauvres, qui n'a ni faste, ni suivants, ni amis, ni parents. Bianchon, obligé d'être à son hôpital , avait écrit un mot à Rastignac pour lui rendre compte de ce qu'il avait fait avec l'église. L'interne lui mandait qu'une messe était hors de prix,
vi. 33
; l | SCI NES DK l.A VIE PRIVEE.
qu'il fallait se contenter du service moins coûteux des vêpres, et qu'il avait envoyé Christophe avec un mot aux Pompes-Funèbres. Au moment où Eugène achevait de lire le griffonnage de Bianchon, il vit entre les mains de madame Vauquer le médaillon à cercle d'or où étaient les cheveux des deux filles.
— Comment avez-vous osé prendre ça? lui dit-il.
— Pardi! fallait- il l'enterrer avec? répondit Sylvie, c'est en or.
— Certes! reprit Eugène avec indignation, qu'il emporte au moins avec lui la seule chose qui puisse représenter ses deux filles.
Quand le corbillard vint, Eugène fit remonter la bière, la décloua, et plaça religieusement sur la poitrine du bonhomme une image qui se rapportait à un temps où Delphine et Anastasie étaient jeunes, vierges et pures, et ne raisonnaient pas , comme il l'avait dit dans ses cris d'agonisant. Rastignac et Christophe accompagnèrent seuls, avec deux croque-morts, le char qui menait le pauvre homme à Saint- Etienne-du-Mont, église peu distante de la rue Neuve-Sainte-Geneviève. Arrivé là, le corps fut présenté à une petite chapelle basse et sombre, autour de laquelle l'étudiant chercha vainement les deux filles du père Goriot ou leurs maris. II fut seul avec Christophe, qui se croyait obligé de rendre les derniers devoirs à un homme qui lui avait fait gagner quelques bons pourboires. En attendant les deux prêtres, l'enfant de chœur et le bedeau, Rastignac serra la main de Christophe, sans pouvoir prononcer une parole.
— Oui, monsieur Eugène, dit Christophe, c'était un brave et honnête homme, qui n'a jamais dit une parole plus haut que l'autre, qui ne nuisait à personne et n'a jamais fait de mal.
Les deux prêtres, l'enfant de chœur et le bedeau vinrent et donnèrent tout ce qu'on peut avoir pour soixantedix lianes dans une époque où la religion n'est pas assez.
LE PERE GORIOT. J i j
riche pour prier gratis. Les gens du clergé chantèrent un psaume, le Libéra, le De profundis. Le service dura vingt minutes. Il n'y avait qu'une seule voiture de deuil pour un prêtre et un enfant de chœur, qui consentirent à recevoir avec eux Eugène et Christophe.
— II n'y a point de suite, dit le prêtre, nous pourrons aller vite, afin de ne pas nous attarder, il est cinq heures et demie.
Cependant, au moment où le corps fut placé dans le corbillard, deux voitures armoriées, mais vides, celle du comte de Restaud et celle du baron de Nucingen, se présentèrent et suivirent le convoi jusqu'au Père-La-Chaise. A six heures, le corps du père Goriot fut descendu dans sa fosse, autour de laquelle étaient les gens de ses filles, qui disparurent avec le clergé aussitôt que fut dite la courte prière due au bonhomme pour l'argent de l'étudiant. Quand les deux fossoveurs eurent jeté quelques pelletées de terre sur la bière pour la cacher, ils se relevèrent, et l'un d'eux, s'adressant à Rastignac, lui demanda leur pourboire. Eugène fouilla dans sa poche et ne trouva rien, il fut forcé d'emprunter vingt sous à Christophe. Ce fait, si léger en lui-même, détermina chez Rastignac un accès d'horrible tristesse. Le jour tombait, un humide crépuscule agaçait les nerfs, il regarda la tombe et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme, cette larme arrachée par les saintes émotions d'un cœur pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. II se croisa les bras, contempla les nuages, et, le voyant ainsi, Christophe le quitta:
Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine, où commençaient à briller les lumières. Ses yeux s'attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. II lança sur cette ruche bourdonnant un regard qui
semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses : «A nous deux maintenant!»
Et pour premier acte de défi qu'il portait à la société, RastignaC alla dîner chez madame de Nucingen.
Sache, septembre 1S34..
Page i. La Femme de trente ans. — Ce roman se divise en six chapitres composés et publiés à des dates différentes et qui, primitivement, n'étaient pas destinés à former une Même histoire.
Chapitre Ier. Premières fautes parut pour la première fois dans la Revue des Deux Mondes (septembre-octobre 1 831) , ainsi divisé : La Jeune Fille, La Femme, La Mère, La Déclaration, Le Rendez-vous; fa première partie en avait été précédemment donnée par la Caricature du 25 novembre 1830 sous le titre de : Dernière Revue de Napoléon et signée «Comte Alex, de B.». Une dernière partie. Le Rendez-vous, parut sous ce titre en volume, en 1832, dans le tome IV des Scènes de la Vie privée (2e édition).
CHAPITRE II. Souffrances inconnues, parut pour la première fois dans le tome IV des Scènes de la Vie privée des Études de mavrs (1834-1835).
CHAPITRE III. A trente ans, parut d'abord dans la Revue de Paris d'avril 1832 sous le titre de La Femme de trente ans puis, en 1832, dans le tome I V des Scènes de la Vie privée (2e édition).
CHAPITRE IV. Le Doigt de Dieu, composé, à l'origine, de deux parties : 1" Le Doigt de Dieu publié pour fa première fois dans la Revue de Pans du 25 mars 183 1, puis en volume, en 1832, dans le tome IV des Scènes de la Vie privée (2e édition), et enfin avec Te, sous-titre de La Bièvre dans le tome IV des Scènes de la Vie privée des Etudes d-e mœurs (1834-1835); 2° La Vallée du torrent parue pour [a première fois dans le tome iVdes Scènes de la Vie privée des Etudes de mœurs (1834- 1835).
CHAPITRE V Les Deux Rencontres, divisé primitivement en deux parties : i° La Fascination; 2° Le Capitaine parisien parut pour la première fois dans la Revue de Paris des 21 et 28 janvier 1831, puis, en 1832, augmenté d'une 3e partie [Enseignement), dans le tome IV des Scènes de
iS
ISiOTES ET ECLAIRCISSEMENTS.
la lu privée, et enfin, prit place au tome IV des Scènes de la Vie privée des Etuda de rruatrs (1834-183.;)
Chapitre VI. La Vieillesse d'une mèrt coupabh parut d'abord en 1832 sous le titre «.Ii L'Expiation dans le tome [Vdes Scènes de la Vie privée ( 2' édition), puis dans le tome IV des Scènes de la Vie privée des Etudes de meeurs (1834.- 183 5).
I es six chapitres parurent, réunis pour la première lois, sous le htn de Moue Histoire, dans le tome I\ des Scènes de la Vie privée des Etudes
de mœurs (1 S3J.-1835). Enfin, en 18^.2, après avoir supprimé les subdivisîons et unifie les personnages, qui primitivement variaient de chapitre à chapitre, Balzac changea le titre de ce roman qui devint La Femme de trente ans et prit place au tome III des Scènes de la Vie privée de La Comédie humaine ' . Mais il négligea de donner une dernière revision à son œuvre; aussi laissa-t-d subsister, sinon dans la suite chronologique des épisodes, du moins dans les dates qui leur sont assignées, quelques incertitudes et contradictions que le lecteur relèvera de lui-même et que les éditeurs se sont gardés de vouloir corriger.
Page 1. A Louis Boulanger, peintre (1806 i 1867). — C'est à Boulanger que l'on doit le légendaire portrait, reproduit par la gravure, de Balzac en troc de moine. Ce tableau, après avoir été exposé au Salon de 1837. lut envoyé par Balzac à ses anus Hanski à Wierzchownia, en Ukraine. où il arriva non sans peine et où il est sans doute encore (2). Balzac était très satisfait de l'œuvre de Boulanger : «... Ce que Boulanger a su peindre et ce dont je suis content, c'est la persistance à la Coligny, à la Pierre-le-Grand, qui est la base de mon caractère; l'intrépide foi dans l'avenir^.» Et encore : «Les veux surtout sont bien rendus, mais plutôt dans l'expression psychique générale du travailleur qu'avec l'âme aimante de l'individu. Boulanger a vu l'écrivain et non la tendresse de l'imbécile que l'on attrapera toujours, et non la mollesse devant la douleur d'autiLii , qui fait que tous mes malheurs viennent d'avoir tendu la main à des faibles qui tombaient dans l'ornière du malheur (4>.»
Page 4. Brodequins en prunelle puce. — Le brodequin , apanage des véritables élégantes et des gnsettes qui prétendaient au «bon genre», était ce petit soulier sans talon et très découvert que l'on attachait, comme la sandale antique, par des lacets entre-croisés montant jusqu'à mijambe.
Ce dimanche était le treizième de l'année 1X1 ?. Le surlendemain , Napo-
:lon
Page 5.
non partait pour cette fatale campagne... — Selon l'Itinéraire général de Napoléon 1", par Schuermans, le treizième dimanche de l'année 1813, tomba, non pas au commencement d'avril comme le voudrait Balzac,
1 Histoire des Œuvres (3* éd.), p. 25-2X.
'■ Vicomte DE Lovenjoul, Autour de Balzac, Paris, Calmann - Lévy, 1899, 111-1 2 . p. 2 1 2-234 (Un Portrait).
' Lettres à l'Etrangère , I, 348 (30 septembre 1 octobre 1H36). ' llnd. , I, 404 (2 juin 1837).
mais le 28 mars. Ce jour-là l'Empereur quitta les Tuileries et alla s'établir au palais de l'Elysée, et ne passa pas de revue. H n'en passa pas davantage d'ailleurs avant son départ pour Mayencc, qui eut lieu le jeudi 15 avril, à 4 heures du matin.
Page o. Cette grille alors nouvellement posée. — De cette grille, qui a disparu après la Commune lors de la démolition des ruines des Tuileries, il subsiste encore en place quelques vestiges : les deux statues de Victoires assises, juchées sur des socles élevés, qui lui servaient de points d'attache et de support et en relevaient ['uniformité-.
Page 9. L'arc triomphal. . . sur lequel se voyaient, à cette époque, les magnifiques chevaux de Venise. — Ce sont les quatre chevaux de bronze qui décorent la façade de l'église Saint-Marc; ils formaient l'attelage d'un quadrige triomphal antique et furent apportés de Constantinople à Venise au Mil' siècle. Après avoir orné durant quatre ans l'arc de triomphe du Carrousel, ils furent rendus à la République de Venise en 1815 par le gouvernement de Louis XVIII.
Page 14. La Bataille d'Austerlitz. — Dans ce tableau, qui est aujourd'hui au Musée de Versailles, Gérard a représenté le général Rapp, accourant au galop annoncer le gain de la bataille à l'Empereur, et lui montrant dans le lointain à gauche la plaine marécageuse où s'envase et se noie la garde russe.
Page 21. Un viteboura. — Pardessus polonais, garni de fourrure.
Page 25. Le maréchal Soult qui avait à défendre la France de l'invasion faite par les Anglais dans le Béarn. — Soult venait de faire avec Napoléon la campagne de 181 3, quand l'Empereur l'envoya en Espagne où nos troupes venaient d'être mises en déroute à Vittoria. II les rallia sous les murs de Rayonne ; alors, devant un ennemi quatre lois plus nombreux que lui, il recula lentement, défendant pied à pied ses positions et dans le meilleur ordre. La bataille (on peut dire la victoire) de Toulouse (mars 18 14) fut le plus beau fait d'armes de cette admirable retraite.
Page 26. La Galerie de l'Ancienne Cour, son livre favori. — La Galerie de l'Ancienne Cour ou Mémoires anecdotes pour servir à l'Histoire des règnes de Louis XIV et de Louis XV, ouvrage anonyme (1786; 3 vol. in-12).
Pau;e 43. Le Conservateur. — Journal ultra-royaliste qui ne dura que deux ans (18 18-1820) et guerroya sans relâche contre le ministère Decazes. II était sous la direction de Chateaubriand et de Lamennais , et Bonald, Lamartine et Berryer y collaborèrent. Il soutenait à la Chambre ces royalistes «plus royalistes que le roi», mais parlementaires avant tout, qui combattirent avec plus d'acharnement encore que les libéraux le pouvoir personnel de Louis XVIII.
Page 53. La romance de Desdémone. — Air de VOtcllo de Rossini, opéra représenté pour la première fois au Fondo de Naples en 1816, puis au Théâtre-Italien de Paris. Le rôle de Desdémone tut le triomphe de la Pasta et de la Mahbran.
.;}. Al | > i l i salice. — C'est le début, t« >rt estropié, de la romance de Desaémone : Assise ai pie d'un salue. Cette romance, tirs populaire à l'époque romantique, était couramment appelée, en raison de ce premier vers . : i ~ mance du Saule.
Semiramide. — Semiramide , opera-seria en deux actes de Rossini sur dis paroles de Rossi . représenté d'abord, en 1 S 2 3 , à la Fenice de Venise, puis à Pans au Théâtre-Italien, le 8 décembre 1825. C'est l'ouvrage le plus considérable de la seconde manière de Rossini. La Sontag connut dans le rôle de Sétniramis quelques-uns de ses plus beaux succès.
"3. Matburin en a fait un roman. — Charles-Robert Maturin naquit à Dublin en 1782 d'une famille de protestants français. Bien qu'il lût entré dans les ordres, il écrivit pour le théâtre et composa des romans dans le genre d'Anne Radclille, pleins de crimes atroces, de revenants et d'apparitions, epu le firent surnommer al'Ariostc du crime m et le chel de l'école «frénétique». Dans La Famille Montorio, Eve ou Amour et Religion, Mebnoth le Vagabond, La Albigeois, qui ont été traduits en français sous la Restauration, et qui, par malheur, ont eu la plus grande influence, sur la formation littéraire de Balzac, on trouve, maigre les folies du genre, quelques beautés.
su. Les profits de la maltôte. — Ce nom désignait sous l'Ancien Régime toute espèce d'impôt et finit par signifier plus précisément la ferme raie des impôts, c'est-à-dire l'administration adjudicataire qui se chargeait de les faire rentrer.
Page 82. Accompagner le duc d'Angoulêmt en Espagne. — Louis-Antoine de
France, fils de Charles X (1775 I 1844), fut le général en chef de l'armée française qui, en 1823, alla remettre Ferdinand VII, prisonnier des Cortès espagnoles, en possession de son trône de rey neto. Cette campagne, que terminèrent la glorieuse affaire du Trocadéro et la prise de Cadix, fut menée par le prince avec bravoure, tact et modération.
Page 103. Un de nos ministres plénipotentiaire envoya au Congres de Laybacb. — Ce congrès, qui se tint du 8 janvier au 12 mai 1821, fut l'acte essentiel de la Sainte-Alliance : il s'occupa de résoudre les questions graves que soulevaient pour fa paix de l'Europe les révolutions d'Espagne et de Naples et l'agitation du Piémont. Ces deux derniers Etats furent réduits par les armes de l'Autriche, la France se chargea de l'Espagne. Les empereurs de Russie et d'Autriche, les rois de Prusse et de Naples assistèrent en personne au congrès de Laybach. La France y lut représentée par MM. de Blacas, de la Ferronays et de Caraman.
1 16. En 1822 il est doctrinaire. — Allusion aux théories politiques des monarchistes constitutionnels ou libéraux de droite comme Cui/.ot, Dccazes, Casimir Pericr, qu'en raison de leur allure dogmatique on qualifia de doctrinaires.
: ij. Entre la barrière d'Italie et celle de la Santé', sur le bouUiaid intérieur qui mène au Jardin-des-Plantes. — La barrière d'Italie est aujourd'hui la place d'Italie, et la barrière de la Santé la place Saint-.lacques. 1 es
boulevards extérieurs de Paris étaienl alors divisés sur la longueur en deux parties par la barrière de l'octroi : la ligne extérieure s'appelait à cet endroit boulevard de la Glacière el boulevard extérieur d'Italie; la ligne intérieure, boulevard des Gobelins; l'ensemble des deux lignes loi mi aujourd'hui le boulevard Blanc|ui. Le site de la scène décrite par Balzac est exactement sur le côté pair du boulevard Blanqui, entre les rues Edmond- Gondinet et Paul-Gervais, bâties chacune sur un bras de la Bièvre, qui était à cul ouvert du temps de Balzac.
Page 128. Les Greniers d'abondance. — Ces greniers, aujourd'hui remplacés par un dépôt de la Compagnie générale des omnibus, s'élevaient sur les bords du canal Saint-Martin, au boulevard Bourdon actuel.
Page 138. La Vallée du Torrent. — La Vallée du Torrent nu l'Orphelin et le Meurtrier, mélodrame en trois actes de Frédéric [Dupetit-Méré], représenté pour la première tois le 29 mai 18 16 à la Porte Saint-Martin.
Page 146. Des lampes astrales. — La lampe astrale réalisa l'un des premiers perfectionnements apportés à la lampe à double courant d'air, où l'huile, ne montant que par capillarité clans la mèche, encrassait rapidement celle-ci. Pour remédier a ce défaut, on songea au principe des vases communicants : afin d'avoir le réservoir d'huile à hauteur de la flamme, on le plaça dans la couronne creuse de l'abat-jour, d'où il communiquait avec la mèche par les branches, également creuses, qui soutenaient la couronne. Qu'elles fussent suspendues ou montées sur pied, les lampes astrales, quelque progrès qu'elles marquassent, avaient I inconvénient de n'éclairer qu'imparfaitement les objets placés à hauteur du réservoir, à cause de l'ombre portée par celui-ci.
Page 1 74. La reconnaissance des républiques américaines par l'Espagne. — Repousses pied à pied de l'Amérique du Sud par leurs colonies révoltées depuis 1S10, et surtout depuis 18 15 sous la conduite de Bolivar, les Espagnols ne possédaient plus, en 1826, en dehors des Antilles, que le Callao et les îles Chiloë : ils les rendirent aux insurgés; et, pressés par les Etats-Unis (en 1823 le président Monroë, dans une proclamation, avait formulé la doctrine de l'Amérique aux Américains) et par les Anglais (eu 1825 Canning avait déclaré son intention de reconnaître l'indépendance des républiques hispano-américaines), ils durent retirer leurs troupes et accepter le fait accompli.
Page 186. Un coucher de soleil par Gudin. — Théodore Gudin, né à Paris en 1802, élève de Girodet, dont il délaissa bientôt l'atelier pour pratiquer, avec toute la fougue et toute la facilité de son tempérament, le paysage romantique. Il connut sous la Restauration les plus bruyants succès, qu'il dut à quelques œuvres pleines de verve et d'audace coloriste. Mais ce beau feu s'éteignit vite, et la froide sagesse qui s'empara de Gudin dès 1830, sa manière factice et conventionnelle lui méritèrent de devenir le peintre de marine officiel de Louis-Philippe, puis de Napoléon III. Le musée de Versailles est malheureusement plein de ses productions justement oubliées.
Page 186. Un Drolling. — Martin Drolling (175a 1 1 S 1 -7 ) , peintre de . et particulièrement de scènes d'intérieur, n'eut pus de maîtres et irma tout seul par l'étude des ouvrages hollandais. Sa vie rétine, à l'eeart de l'Académie et des ateliers de la période révolutionnaire, nous est totalement inconnue. Il n'en faut pas moins l'en tenir précieusement pour l'un des rares niais bien réels chaînons qui permettent de rattacher cette renaissance' de la peinture que représentent Géneault et Delacroix - sources traditionnelles par delà la révolution davidienne : les ateliers des petits maitres du N\itic siècle.
186. Madame Jacquotot. — Marie-Victoire Jacquotot (1778 1 1855), peintre sur porcelaine, attachée à la manufacture de Sèvres; on la vantait de son temps pour avoir introduit dans ce genre, qui devrait être, comme la tapisserie, tout décoratil et tout de convention, .< l'éclat et la vérité des couleurs». Elle s'attachait à copier sur des assiettes les chefsd'œuvre de Raphaël et de l'école de David. Ses œuvres firent les délices du roi Louis-Philippe.
Page 187. David, dans son tableau de Brutus. — Les licteurs rapportant à Brutus les corps de ses fils, furent commandés à David par Louis XVI et exposés au Salon de 1789. Ils sont aujourd'hui au Louvre.
Page 194.. Simon Bolivar (1783 t 1830) naquit à Caracas; après avoir étudié en Espagne et voyagé en Europe, il mit en 1812 sa personne et sa fortune au service des colonies espagnoles révoltées depuis quelques années. D'abord sous les ordres du général Miranda, puis comme général en chef, il parvint, après une série de revers et de succès, à chasser les armées royalistes du Venezuela, puis de la Nouvelle-Grenade, et fit décider par un Congrès en 1819 leur réunion, sous le nom de Colombie, en un seul état dont il prit la dictature. Appelé par le Pérou insurgé à son tour, il fut à nouveau vainqueur des Espagnols et conquit sur eux la Bolivie actuelle. En 1824. une fédération réunit ces diverses républiques. Mais des luttes intestines éclatèrent, le dictateur fut soupçonné de tyrannie. Il résolut alors de s'exiler lui-même ; il allait en etl'et s'embarquer pour l'Europe quand il mourut.
Page 201. Rue Plumet. — C'est la rue Oudinot actuelle.
Page 204. Moina. . . va aux Bouffes. — C'était, dans l'usage courant, le nom du Théâtre-Italien.
Pa ■<■ 206. La tête sublime où Murillo peignit la douleur maternelle. . . le visage de Beatrix Cinci oh le Guide a su peindre la plus touchante innocence , la sombre figure de Philippe II ou Velasquez. . . — On ne voit pas trop, dans l'œuvre de Murillo, à quel tableau Balzac peut faire allusion, si ce n'est à la Mater Dolorosa , conservée à Londres, dans la collection Linden.
L'œuvre si populaire du Guide, conservée au Palais Barberim, à
Rome, ni représente nullement, comme le veut la légende, Beatrix Cenci, cette jeune fille qui tua son père pour échapper à ses soins.
Quant à «la sombre figure de Philippe H», Balzac commet une
erreur en pensant que Velasquez, né seulement en 1599, a pu faire le
Kortrait de ce roi qui était mort dès l'année précédente. C'est Antonio loro, et surtout Titien, qui peignirent le fils de Charles-Quint.
Page 219. Le Père Go rio t parut pour la première fois en feuilleton dans la Revue de Paris des 14 et 28 décembre 1834, 28 janvier et 11 février 1835; puis Werdet et Spachmann en donnèrent en 1835 deux éditions successives, en 2 volumes in-8°, l'une datée de mars, l'autre de mai, chacune précédée d'une préface; en 1835 également, réimpression de Werdet (1' en 4 volumes in-12; en 1839, édition Charpentier en 1 volume in-18. Enfin, en 1843, Le Père Goriot entra dans le tome I des Scènes de la Vie parisienne de La Comédie humaine. Dans ses notes posthumes Balzac le fit passer des Scènes de la Vie parisienne dans les Scènes de la Vie privée , indication suivie dans l'édition définitive et que nous adoptons également W.
Page 219. Geoffroy-Saint- H ilaire (1772 t 184.4). — Balzac professait pour ce grand naturaliste une fervente admiration. Il prétendait d'ailleurs appliquer aux espèces sociales de La Comédie humaine, ce principe de l'unité de composition, si passionnément contesté par Cuvier, et dont Geofïroy-Saint-Hilaire faisait le principe de l'histoire des espèces zoologiques W; Balzac avait moins d'admiration pour le style du grand savant que pour ses idées et le comparant à Bonald il écrivait en 1844 à Mme Hanska : «... Bonald. . . est un grand penseur, à qui le style a manqué, comme à Geofl'roy-Saint-Hilaire, un géant tardif qui n'a pas su écrire (4).»
Page 222. Le bas de la rue Neuve -Sainte -Geneviève. — Aujourd'hui rue Tournefort.
Page 224. L'Amour parisien que l'on guérit à quelques pas de là, c'est-à-dire a l'hôpital des Capucins, ou du Midi, dont il est question plus loin à la note de la page 529.
Page 224. Tilleuls, mot que madame Vauquer prononce obstinément tieuilles. — C'est Mme Hanska, la future Mme de Balzac, qui avait ce défaut de prononciation. On sait qu'en Pologne et en Russie, les gens de la société ne parlent (ou ne parlaient), même en famille, que Te français.
'' Mario Roques, Manuscrit et éditions du «Père Goriot», s. I. n. d., in-8*. p. 2 (tirage à part de la Revue universitaire, année 1905, t. II, p. 34 et suiv.). m Histoire des Œuvres (3* éd.), p. 28 et 29.
Avant-propos de La Comédie humaine, éd. Conard , t. I, p. XXVI. 1*1 Lettres à l'Etrangère, II, 416 (7 août 1844).
; 2 j NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
: , witur jaune qui doitnt un caractère îgn iblt à presque toutes les
«u de l\nis. — Le jaune tut de tout temps en France réputé couleur d'ignominie : la rouelle de drap crue portaient (es .huis sur l'épaule était jaune, et l'on peignait de jaune, par arrêt du Parlement, la porte de la demeure des félons et des traîtres : ainsi en advint-il au xvi' siècle pour le connétable de Bourbon et, au wii" siècle, pour le grand Condé,
aa6. Des quinquets d'Argand, - Aimé Argand (+ 1803), physicien et
chimiste, est le véritable inventeur de la lampe à double courant d'air, à cheminée de verre et à mèche tabulaire, à laquelle le pharmacien Quinquet, qui ne lit qu'en perfectionner quelques détails, a donné son nom. Mais fa Révolution, en supprimant les privilèges des inventeurs (Argand en avait pris un pour sa lampe en 1787), rendit possible cette usurpation.
.28. Prête. . . à livrer Georges ou Pichegru. — Georges Cadoudal (1771 f is"4). Gis d'un cultivateur d'Auray, prit part aux guerres de Vendée , sous StofFIet d'abord, puis, après la mort de celui-ci, jusqu'en 1800. C'est un de ses officiers qui exécuta la machine infernale de la rue Saint- Nicaise, à laquelle Georges a toujours nié qu'il eût participé. Après avoir été prendre de nouvelles instructions du comte d'Artois, Georges lorma avec Pichegru et Moreau un nouveau complot pour l'enlèvement du Premier Consul, et demeura à cet elf'ct sept mois caché à Pans. Enfin découvert et arrêté le 9 mars 180a., il fut condamné à -mort et exécuté avec onze de ses complices le 25 juin suivant.
Charles Pichegru (1 76 1 t 180a;), général de division en 1793, remporta de beaux succès dans les guerres des Pays-Bas : en 1795 il occupa Amsterdam, et l'année suivante sa cavalerie s'empara de la flotte ennemie bloquée dans les glaces du Texel. De retour à Pans il réduisit l'insurrection des faubourgs au 12 germinal, puis retourna s'emparer de Mannhcim. C'est alors qu'il lia des intrigues avec le prince de Condé et les royalistes de l'intérieur. Il fomenta l'insurrection des sections, écrasée par Bonaparte sur les marches de Saint-Roch (1796). Elu membre des Cinq-Cents, il continue à comploter; il est arrêté le 18 fructidor 1798, et déporté à Sinnamari d'où il s'évade. Après quelques voyages en Allemagne et en Angleterre, il s'aboucha avec Cadoudal, mais un ami auquel il s'était confié le livra à la police. On instruisait encore son procès quand on le trouva étranglé dans son ht.
Paç^e 230. Entre la B nirbe et laSalpêtrière. — La B.mrbe est le nom ancien, inspiré par la saleté du quartier, de l'hospice de la Maternité.
Page 2^.0. Une tabatière de macouba. — Les plantations de La Macouba, canton de la Martinique, qui produisaient d'excellent tabac, ont été arrachées.
P 24.2. Au Palais- Roy al. . . aux galeries de Bois. — Le duc d'Orléans, propriétaire «le ce palais, et qui, à la veille de la Révolution, avait formé le projet de séparer les jardins (entourés sur trois côtés d'arcades destinées aux boutiques) du palais proprement dit par une colonnade, en fut
empêché par la Révolution; des hangars de planches formant trois rangées de boutiques et deux galeries couvertes s'élevèrent à la place de la colonnade projetée. On appela ces constructions volantes Camp des Tartares , puis galeries de Bois. Louées d'abord à des lingères et des modistes, les galeries de Bois devinrent bientôt le rendez-vous de la prostitution parisienne et firent en particulier les beaux jours des Cosaques en 1814. Elles ne lurent abattues qu'à la fin de la Restauration quand le fils de Philippe-Egalité construisit la galerie d'Orléans.
Page 242. L'enseigne du Bœuf à la Mode. — On sait que cette enseigne représente un bœuf costumé à la mode des dames de la Restauration, orné en particulier d'un énorme chapeau à panache.
Page 253. Des fêtes du Prado, des bals de l'Odton. — Le Prado était un bal qui, du commencement de la Restauration à 1835, occupa la salle du tnéâtre des Cité -"Variétés, bâti en 1702 sur l'emplacement d'une église démolie à la veille de la Révolution , qu'occupe actuellement le Tribunal de Commerce. Les étudiants s'y donnaient rendez-vous et se contentaient d'un orchestre, sinon très savant, du moins très entraînant.
Au commencement de la Restauration, sous la direction de Ficard,
l'Odéori se plaignait déjà d'être délaissé au profit des salles de la Rive Droite. Pour rentrer dans ses frais, la troupe du Second Théâtre Français dut bien souvent céder la place à des entreprises de concerts ou de bals.
Page 259. On a loulu m'englauder aussi. — Englauder vient de glaude qui signifie niais : l'argot d'aujourd'hui dirait m'tmbobiner.
Page 261. ((J'ai longtemps parcouru le monde. . .» — Air tiré de Joconde ou Tes coureurs d'aventure, opéra-comique en trois actes, paroles d'Etienne, musique de Nicolo, représenté pour la première fois à Feydeau le 28 février 1814.. Cet air fait partie du rôle même de Joconde.
Page 262. Un homme qui n'est pas de la manique. — La manique étant cette espèce de gant en cuir tanné dont les cordonniers s'enveloppent la main pour éviter la coupure que produit le fil poissé, un bomme qui est de la manique signifie à proprement parler un savetier, et, par extension, un homme «qui est de la partie».
Page 262. Les Messageries royales. — C'est Henri III qui concéda le premier privilège de transport. Les Messageries royales,, qui s'étaient formées en compagnie en 1809, n'étaient pas un service d'Etat, mais, bien que la concurrence fût libre, elles gardèrent pratiquement le monopole jusqu'en 1826, que furent fondées les Messageries Générales et bien d'autres entreprises particulières.
Page 262. Rue des Grès. — Aujourd'hui rue Cujas.
Page 272. La récente invention du diorama. — Le diorama était une sorte de théâtre inanimé où, sur une toile peinte des deux côtés, et par des jeux d'optique et d'éclairage, on donnait au spectateur des illusions extraordinaires. Inventé par Daguerre (l'initiateur de la photographie)
et Bouton, le premier cRmhm tut installé en 1S22 rue Samson, derrière le Château d'Eau (aujourd'hui place de [a République). Il brûla en 1839 et lut transporte au boulevard Bonne-Nouvelle. L action du Père Gsrtot se plaçant en 1819, Balzac est donc ici en avance de trois ans au moins sur l'époque qu'il prétend peindre.
unie de Gall. — Le médecin baclois François-Joseph Gall ( 1 ~ 5S T 1828), n'eut qu'en 1798 la première idée de son système qui
f)cut ainsi se résumer : «la forme de la tête et du crâne, qui répète dans a plupart des cas la forme du cerveau, donne les moyens de découvrii les qualités et les facultés fondamentales d'un individu.» Pendant dix ans Gall essaya de professer sa doctrine en Allemagne, ce fut une risée. A la En de 1807 il vint à Paris et connut alors le succès, succès d'abord dû au snobisme des salons. II a publié avec Spurzhcim deux ouvrages : Analyse et physique du système nerveux (18 10-1820; 4 vol. m-4") et Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties.
Page 282. La liquidation . . . de la Compagnie des Indes. — La Compagnie des Indes, fondée en 1664 par Louis XIV et Colbert , avait réussi au milieu du xyiii' siècle, sous ses directeurs successits Martin, Dumas, La Bourdonnaye et Dupleix, à nous assurer la possession d'un grand tiers de l'Inde. Dupleix une fois rappelé, à la suite d'intrigues calomnieuses, la Compagnie signa avec les Anglais un traité désastreux qui lut sa perte. Une première liquidation eut lieu en 1770. Sous Louis XVI, Calonne essava de relancer l'entreprise. La Révolution, qui se désintéressait systématiquement des colonies, ruina cette tentative. Supprimée à nouveau en 1790, et rétablie, la Compagnie disparut définitivement en 1793, sur un décret de la Convention qui l'accusait d'avoir volé cinquante millions à l'épargne française.
Page 282. Le Vengeur avant ij8o. — Ce vaisseau, qui aurait été construit a Brest dès 1680, après avoir appartenu aux escadres de Tourville, se distingua particulièrement dans la guerre de l'Indépendance américaine. Le combat en rade de Brest, où il suepomba le 1" juin 1794, après s'être vaillamment battu, a donné lieu à une légende dont [éclaircissement n'a pas tourné à l'honneur de son commandant, le capitaine Renaudm.
Page 282. Le Warwick. — On ne voit pas qu'un navire du nom de Warwich ait figuré sur les rôles de la marine lrançaise au XVIII* siècle; à moins qu'on ait incorporé, mais sous un autre nom, à la Hotte royale un vaisseau anglais de ce nom qui, le 11 mars 1756, fut poursuivi près de la Martinique par la frégate française l'Atalante , et finit par se rendre au commandant de celle-ci , le capitaine du Chafiauh.
Page 295. // était hier à l'Elysée. — Le palais de ['Elysée fut bâti, au commencement du règne de Louis XV, par l'architecte Molct, pour Henri de la Tour d'Auvergne, comte d'Evrcux. Mme de Pompadour et le marquis de Mangnv, son Irère, y succédèrent au comte d'Evreux. Il venait de tomber entre les mains de la duchesse de Bourbon quand la Révolution éclata. Après avoir appartenu à Murât et à Napoléon lui-même , il
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMEiNTS. ] 2~
revint à la duchesse de Bourbon lors de la Restauration et fut cédé immédiatement au duc de Bcrry c|ui l'habita jusqu'à sa mort, en 1820. La duchesse de Berry, qui personnifie toute ['élégance et tout le luxe de son époque, y donna des fêtes splendidcs, mais ne put si résoudre à rentrer à l'Elysée après l'assassinat de son mari. Sous Louis-Philippe, l'Elysée lut l'hôtel des souverains de passage et, sous la deuxième République, le palais de la Présidence. Il a été agrandi et reconstruit en 1 850 par Lacroix.
Page 312. Un de ces Dolibans parisiens. — M. d'Oliban est le personnageprincipal du Sourd ou l'Auberge pleine, comédie en trois actes et en prose par Desibrges, représentée en 1790 au Théâtre Montansier. M. d'Oliban est un père noble qui laisse sa fille se marier à son gré après s'être lourdement trompé sur les facultés du gendre qu'il avait choisi.
Page 313. La rue Oblin. — Cette petite rue, qui existe toujours, va de la Bourse du Commerce au point de rencontre des rues Coquillière et Rambuteau.
Page 317. Le domestique du roi d'Espagne quand il a renverse' les montres de son maître. . . — La légende de Charles-Quint, passant ses journées, en sa retraite de Yuste, à monter et à démonter des horloges, est apocryphe de toutes pièces. Une seule chose est vraie, Charles-Quint tenait à avoir l'heure juste.
Page 330. Villèle au lieu de Manuel. — Jacques -Antoine Manuel (1775 T1827), militaire sous la Révolution, puis avocat au barreau d'Aix, fut député de Barcelonnette durant les Cent-Jours. En 181 8 il fut envoyé de nouveau à la Chambre par la Vendée, où il figura en sa qualité de républicain, dans le groupe des libéraux les plus avancés. C'est un peu plus tard que ne semble le dire Balzac, sous le ministère Villèle, dont il combattit fougueusement le projet d'expédition en Espagne, qu'il fut expulsé de la Chambre, le 3 mars 1823. Il se retira des lors de la vie politique.
Page 333. Un ministre de la guerre qui s'appelait Aubry. — François Aubry (1749 f 1802), capitaine d'artillerie avant la Révolution, puis député à la Convention, combattit Robespierre et ne fut sauvé de la mort que par le Neuf-Thermidor. 11 entra alors au Comité de Salut public, succéda à Carnot dans la direction des affaires militaires, et destitua les officiers terroristes comme Masséna et Bonaparte. II siégea ensuite aux Cinq- Cents, conspira avec les Clichiens, fut déporté au 18 fructidor, s'évada de Cayenne et mourut en Angleterre sans que Bonaparte, qui ne l'avait pas oublié, ait consenti à le rappeler.
Page 337. Un colonel de l'armée de la Loire. — Après Waterloo et la seconde occupation de Paris par les Alliés, les troupes françaises furent éloignées sur les bords de la Loire, puis licenciées le 1" août 18 15.
Page 337. Le partage de la France au Congrès de Vienne. — Le 1" novembre 18 14, après bien des préliminaires et des escarmouches, s'ouvrit à Vienne un congrès où toutes les puissances de l'Europe étaient repré-
senties pour décider du règlement des affaires de l'Europe et du battage des dépouilles de l'empire de Napoléon. Mais les quatre Puissances Alliées, la Prusse, l.i Russie, l'Angleterre et l'Autriche, avaient d'avance
apte de restreindre le-* délibérations du congrès «aux bases arrêtées entre elles». C'est à rompre ce faisceau des quatre Alliés qui s'étaient déjà entendus pour réduire à leur minimum la prépondérance qu'assuraient à la R formidable monarchie» française sa «situation physique et
essources infinies» que Talleyrand s'attacha. La politique extérieure qu'il avait soutenue tout le long de sa carrure était en parfaite harmonie avec hs Idées personnelles de Louis XYM : «Renoncer pour soi-même aux grandes conquêtes, parce qu'elles ne pouvaient s'accomplir sans les grands partages; empêcher les forts de devenir trop puissants; défendre les petits Etats contre les convoitises des grands; maintenir entre tous un équilibre de puissance», c'était là la politique traditionnelle de nos rois, ce fut celle que dans l'intérêt actuel de la France, Taileyrand défendit au Congrès. Pour y réussir, il n'eut qu'à se réclamer du principe même de morale politique que les Alliés avaient prétendu proclamer : respect de la souveraineté légitime, respect de l'indépendance des peuples, et qu'à en imposer l'exécution aux Alliés qui n'y voyaient qu'une parade pour défaire l'œuvre de Napoléon à leur profit. Après trois mois d'intrigues et de luttes sourdes où triompha son habileté, mais surtout où il sut parler, au dire d'Alexandre, «comme un ministre de Louis XIV», il parvint le 3 janvier 1815 à détacher l'Angleterre et l'Autriche de la Prusse et de la Russie, à conclure avec les deux premières puissances une alliance défensive et offensive et à imposer, grâce à leur concours, ses vues comme décisions du Congrès. L'œuvre de Talleyrand, qui rendait à la France sa place en Europe, faillit être compromise par le retour de l'île d'Elbe. Malgré tout, l'Europe était engagée et l'acte final du Congrès, signé le 9 juin 1815, consacra pour quarante ans la politique définie par Talleyrand.
Page 346. Le duc d'Escars. — Jean-François de Pérusse, duc d'Escars (1747! 1822), fut nommé par Louis XVIII lieutenant-général, pair de France et surtout premier maître d'hôtel du Roi , en faveur de ses talents gastronomiques. On raconte qu'il mourut d'une indigestion causée par un plat succulent de sa façon. Louis XVIII et le duc s'en étaient seuls régalés. En apprenant sa mort, le Roi s'écria presque joyeusement : «Ce pauvre d'Escars! J'ai pourtant meilleur estomac que lui!»
Page 347. Les Italiens. — Ce n'est qu'en 1789 que furent régulièrement organisées à Pans des représentations d'opéra italien. Léonard, coiffeur de la Reine, en avait obtenu le privilège, qui fut exercé par la Troupe de Monsieur jusqu'au 10 août qui la dispersa. Après un essai infructueux de M"* Montansicr pour ressusciter le Théâtre-Italien, Picard réussit à grouper à nouveau, en 1804, la troupe prête à se disperser, obtint une subvention du gouvernement, et fit jouer l'opéra italien d'abord à la salle Louvois, rue de Richelieu, puis à l'Odéon ou il alternait avec le Théâtre- Français. Spontim et Baër a la fin de l'Empire, la Catalani sous la Restauration furent les directeurs du Théâtre-Italien. Celle-ci le laissa sombrer et renonça à son privilège en 1819. L'aimée suivante, le théâtre
NOTES I I r:< LAIRC1SSEMENTS. ,29
fut réorganisé et partagea avec l.i Comédie -Française la salir Louvois. Ce fut sa belle époque : Rossini 3 (lorissait avec la Pasta, la Malibran, la Fodor, Rubini et Grisi. De 1827 à 1838 il passe salle Favart, puis à l'Odéon, à la Renaissance, enfin salle \entadour, sur l'emplacement actuel de la succursale de la Banque de Fiance. Après la guerre d< 1 le Théâtre-Italien reparut, niais pour peu d'années; il partagea alors avec l'Opéra français la salle du théâtre neuf bâti par Charles Garnier.
Page 354. Jenny Demis et son père. Personnages de La Prison d'Edimbourg de Walter Scott.
Page 362. // était interne aux Capucins. — C'était le nom qu'on donnait encore traditionnellement sous la Restauration à l'hôpital du Midi, situé faubourg Saint -Jacques, au coin de la rue des Capucins (fondue aujourd'hui clans le boulevard de Port-Royal) et qui abritait depuis 1792 les malades vénériens. Ce nom lui venait du couvent des Capucins qui v avait été établi de 1613 à 1782. L'hôpital du Midi est aujourd'hui l'hôpital Ricord.
Page 363. Le cours de Cuvier. — Georges Cuvier (1769 t 1832) fut nommé professeur au Collège de France en 1799 et au Muséum en 1802. Il travaillait en 18 19 à ses Recherches sur les animaux fossiles (publiées de 1821 à 1824), qui sont le fondement de la paléontologie.
Page 363. La Fodor et Pellegrini. — Joséphine Mainvielle-Fodor, Italienne née à Pans en 1793, nc Put> nial^ré son talent, jamais chanter en français. Après un premier séjour à Paris, de 1819 à 1822, elle v reparut en 1825 dans le rôle de Sémiramis; dès les premières scènes sa voix, s'ellaça subitement et ne put jamais recouvrer sa puissance et son moelleux.
Félix Pellegrini (1774 t 1832), chanteur italien, engagé au Théâtre- Italien de Pans en 1819 où il tint les rôles de basse; il devint professeur au Conservatoire en 1830. Il réussissait surtout dans les rôles bou! de Rc '
œuvre de fvossmi
Page 364. Les daines du Petit-Château. — Sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, l'expression le Château désignait non pas toute la cour, mais seulement l'entourage familier du Roi, qui habitait le château des Tuileries. Le Petit-Château donne à cette expression une acception plus restreinte encore.
Page 389. Venise sauvée. — Tragédie anglaise d'Otway (1685) dont le sujet est emprunté à la Conjuration des Espagnols contre \ mise par Saint- Real.
Page 390. Son Excellence monseigneur le Ministre de la Police générale du Royaume. — Ce ministère, créé en 1796 par le Directoire , supprimé par le Consulat et rétabli aussitôt par l'Empire, disparut définitivement le 28 décembre 1818. Le dernier ministre de la police fut Decazes.
Page 391. Le Calife de Bagdad. — Opéra-comique en un acte, paroles Saint- Just, musique de Boïcldieu , représenté le iô septembre i^oi et qui jouit longtemps d'un énorme succès.