‹ Œuvres complètes de J. Autran (volume 2)Chapitre 16 sur 54 · L8 LAC DB COHK. MS · texte numérisé non relu

L8 LAC DB COHK. MS

— Devant vous, seigneur, fit-elle en ébauchant une gracieuse révérence.

— Eh bien, bonne Maria, faites venir Pietro. Je l'envoie tout de suite prendre mon bagage et payer ma note k l'hAtel, et je suis pour un mois votre locataire. ViaitODS maintenact la maison.

Je passe sur les détails de la première soirée. Après une nuit de paisible sommeil, quand je me réveillai avan^hier, — car il n'y a guère que trois jours que cela se passait, — j'eus une première sensation qui ne manquait pas de charme. Les oiseaux chantaient dans le jardin, un brio de liane fleurie se balançait en guirlande à ma fenêtre, un doux silence régnait au loin. J'avais en face de moi, du fond de mon alcôve, une vue merveilleuse sur les eaux du lac; la cime des arbres, les montagnes de l'horizon mêlaient harmonieusement leurs lignes et leurs couleurs. De plus, j'avais devant moi toute une perspective de semblables réveils, un mois entier de repos, de recueillement, de solitude, de contemplation. Quelle àme eût résisté à un pareil enchantementî Un mois cependant, c'est trente jours. Par une de ces insensibles évolutions de la pensée qui dans la minute nous font voir les choses sous des aspects fort variés, j'en vins à me demander si les heures

seraient loutes également bien remplies, et enfin, tout paradis ayant son serpent, si l'ennui ne se glissepEut pas quelquerois sous mes fleurs.

L'cnnuil bahl ce n'était pas possible. N'avais-je pas vu, la veille, en visitant le mobilier de la villa, trois petits corps de bibliothèque ofi de beaux livres s'alignaient sur d'élégantes étagères? u Allons voir ces livres, » me dis-je aussitôt. Et j'y fus, et, dans la première bibliothèque dont je m'approchai, je vis, à travers le vitrage bien lavé et parfaitement clair, cinq ou six rangées de poètes français de divers formats et de reliures plus ou moins riches, suivant le mérite que le propriétaire de ces livres attribuait sans doute à chacun d'eux. U y avait là,6mervcille] notre Parnasse au grand complet, toute la poésie française chronologiquement alignée depuis ses origines jusqu'à nos jours, depuis le prince Charles d'Orléans, depuis l'aventurier Villon jusqu'à Lamartine et à Baudelaire. Aucune surprise plus agréable ne pouvait être ménagée à un visiteur de ma sorte. On eût dit que le maître de céans m'avait pressenti. Je voulus sans retard ouvrir cet opulent trésor : la clef ne tenait pas à la serrure. J'appelai Maria et lut demandai cette clef. La pauvre femme baissa la tête et m'avoua, non sans hésitation, que, de loutes celles de

la maison la clef des bibliothèques était la seule que le propriétaire ne laissait pas quand il partait, il l'emportait avec lui.

Vous jugez de mon désappointemeat.

— Votre propriétaire est un traître! dis-je à la pauvre Maria consternée. Il abuse de la confiance de ses botes. Que diable veut-il que je fasse de sa maison sans ses livres? Je ne l'avais louée qu'après avoir vu les bibliothèques ; que vais-je faire maintenant ici, n'ayant pas même un almanach à feuilleter 7 Resterai-je planté du matin au soir devant ces vitres fermées comme un passant famélique qui mange des yeux les jambons et les langoustes à l'étalage de Chevet, ou comme un étudiant amoureux qui contemple sans y loucher les bracelets et les bagues de la vitrine d'un joaillier 7

Je ne sais si la bonne Maria comprit quelque chose i cette comique éloquence. Je la vis porter le coin de son tablier vers ses yeus oîi germait une larme, et, sentant alors toute mon absurdité, car ce n'était pas sa faute, & elle, si la clef des livres n'était pas là, je la quittai pour lui laisser le temps de se consoler.

J'avais beau d'ailleurs maugréer contre le professeur jaloux qui emporta cette clef, une secrète voix me disait

qu'à sa place j'en eusse fait peut-être autant. J'en venais même k estimer un homme qui peut bien laisser à un hôte inconnu l'usage de ses fauteuils et de ses écuelles, mais qui, à aucun prix, ne lui permettrait de mettre la main dans ses livres. Pourquoi blàmerais-je en lui une jalousie que j'ai eue moi-même de tout temps? Quand un livre prêté m'est revenu avec une page ternie, n'ai-je pas eu toujours envie de le jeter par la fenêtre?

Telles étaient les réflexions que me suggérait ce profond sentimeot de justice qui demeure en chacun de nous et l'emporte sur la passion. J'allais cependant, j'errais au hasard dans la maison, quand mes yeux, dans une pièce retirée, tombèrent sur une table chargée de papiers. Un livre était là, ou du moins un cahier relié. Je l'ouvris, c'était un manuscrit : PetiUs notes sur les poites de ma btbliothique, tel en était le titre. Chose étrange I voilà donc un homme qui, jaloux de ses livres comme un sultan l'est de ses femmes, laissait ses propres écrits traîner à l'aventure. Ha foi, puisqu'il le permettait, j'entrai sans façon dans la confidence de ses pensées. Je lus; je lus une page, puis deux, puis toutes. Vous le dirai-je? cette furtive lecture n'était pas sans quelque attrait pour moi. 11 y avait là, bien ou mal

exprimées, des idées et des opinions qui me semblaient singulières, surtout pour un professeur. C'était écrit d'un style familier, parfois un peu brusque, par un homme qui ne songe pas au public, qui oe met pas des manchettes comme M. de BufTon, qui met plutôt des pantoufles, et se dédommage dans l'aparté du ton d'apparât qu'il prenait jadis devant ses élèves. Enfin, une indiscrétion en amenant volontiers une autre, il me vint à l'esprit de prendre une copie de ces pages et de vous l'envoyer. En ai-je bien le droit? Vous me jugerez. Après tout, il faut passer le temps, et l'homme qui, tirant le verrou sur ses livres, abandonne ce qu'il écrit au hasard de toute rencontre, ne me semble pas tenir beaucoup au secret.

ie taille donc ma plume sur son propre bureau, et de ma plus belle écriture je tire pour vous un exemplaire, sinon du manuscrit tout entier, au moins de quelquesunes des pages qui m'ont le plus intéressé.

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