JEAN RACINE
J'ai passé hier la soirée au coin du feu avec deux de mes voisins, hommes également iotelligents et cultivés. Ils ODt eu entre eux une discussion sur Raàae. Je dois avouer qu'ils n'étaient pas du même avis.
— Racine, disait l'un, est un des beaux génies de la France. Il a porté sa langue poétique à un degré de perfection qu'elle n'avait jamais atteint avant lui. Il en a fait l'expression la plus fidèle du génie solennel et grandiose de notre nation sous Louis XIV.
— 11 est vrai, disait l'autre, que sa langue est fort belle; mais de combien de qualités ne manque-t-elle pas encore! Son vers, tout correct et irréprodiable qu'il
est, n'a pas ce qui constitue la véritable poésie. La poésie, pour être vraie, a besoin du concours de deux autres arts, musique et peinture. Aucun de ces deux arts auxiliaires n'apparaît dans le vers de Racine. Il est harmonieux, si l'on veut, il n'est pas musical; ses rimes sont presque toutes sourdes et monocordes, elles n'ont pas cette variété et cet éclat de son qui charment et amusent l'oreille. Quant au côté pittoresque, il est à peu près nul. Pas une image, pas une comparaison empruntée aux choses de la nature; on dirait que ni le ciel, ni la mer, ni les étoiles, ni les fleurs, n'existent pour lui. Il travaille dans une chambre régulière, carrée, symétrique, qui a peut-être une cheminée, mais qui n'a pas de fenêtres. Comprenez-vous qu'il ait écrit toute sa tragédie d'Athalie sans nous montrer ni un palmier, ni une citerne, ni un chameau, en un mot rien de visible et d'extérieuri
— S'il ne regarde pas souvent en dehors, reprenait le premier, en revanche, quelle profondeur d'observation dans ses études du coeur humain! Nul n'a vu plus avant dans les secrets de la passion; aucun n'a mieux connu les tristesses, les ardeurs, les emportements de l'amour,
— J'en conviens, répondait le second; mais quelle
uniformité dans les Ijpesl Aquelque siècle, à quelque rang, à quelque race qu'ils appartiennent, ses héros parlent tous la même langue, une langue redondante, emphatique, où le discours ne laisse presque aucune place au dialogue, où le personnage, qu'il soit un bandit de l'Épire ou un grand prâtre du temple de Jérusalem, un empereur romain ou un sultan, un ambassadeur ou un précepteur, n'est jamais en réalité qu'un marquis de la cour de Versailles.
— Ah I monsieur, s'écriait celui-ci, quels admirables caractères, que les caractères de femme dans Racinel
— Ah 1 monsieur, répliquait celui-là, quelles assommantes figures que toutes ces figures de confidents et de coDfidentesI
— Quelle belle chose que les fureurs d'Hermione I
— Quelle insipide narration que le récit de Théramènel
Quand ils eurent ainsi discuté plus d'une heure, semblables aux bergers de l'églogue qui recourunt à l'arbitrage du vieux Palémon, ils me prièrent de trancher le différend; et moi, tout bien pesé, je leur donnai i tous deux également raison.
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