LETTRE VI
La géaération actuelle ne se figure guère ce qu'était, à l'époque lointaine dont je parle, la reDommée de ce grand Lamartine. Nous avons aujourd'hui, de par le monde, bien des gens, écrivains ou artistes, qui font leur bruit et leur tapage dans la foule, et qui ont l'honneur, envié du poëte latin, d'être montrés du doigt quand ils passent dans la rue. Aucune de ces célébrités n'est comparable à celle dont jouissait alors l'auteur des Miditatiojis et des Harmonies.
Jeune encore (à peine avait-il atteint sa quarantième année], il inspirait un sentiment qui, chez les femmes, ne se contenait pas toujours dans les limites de l'admiration.Toutes les jeunes filles en rêvaient; tous les écoliers copiaient ses poèmes sur des cahiers réservés et ornés
d'arabesques calligraphiques. Les hommes les plus absorbés par les affaires du commerce ou de la politique trouvaient moyen de savoir par cœur quelquesuns de ses vers ; les vieillards eux-mêmes s'intéressaient à cette jeune gloire qui continuait, en l'éclipsant, celle de Chateaubriand sur son déclin.
L'émotion fut donc très-vive à Matseille quand on apprit que l'illustre poète était & la veille d'y arriver. 11 venait s'y embarquer pour l'Orient, et son navire était déjà ft-été. 11 était question de lui dresser des arcs de triomphe et de lui décerner des ovations pubUques.
Comment il me vint en idée, à moi chédf et obscur, de me faire l'oi^ane poétique de cet enthousiasme populaire, c'est là un phénomène que je ne saurais m'expliquer, car, à vrai dire, j'étais un garçon fort modeste, qui ne se croyait aucune supériorité sur ses condisciples de la veille, et qui recherchait plutAt la retraite et le silence que le bruit et le grand jour. Quoi qu'il en soit, les vers furent faits, communiqués à un ami qui se trouvait déjà en correspondance avec Lamartine, et il fut bravement résolu que, dés l'arrivée du poète, mon jeune confident irait lui-même lui présenter les strophes écrites à sa gloire.
Il arrive doQC; les vers sont mis sous ses yeux; et, le soir du leodemaÏD, comme je rentrais au logis, une de mes sœurs, qui m'atteodait sur le pas de la porte, me remet une carte où rayonnait ce Dom : o Alphonse de Lamartine; »il était accompagné de quelques mots tracés BU crayon qui m'invitaient à déjeuner, le jour suivant, à l'hôtel Beauvau.
Vous jugez de mon ravissement et si je fus exact au rendez-vous I Comme je montais l'escalier de I1i6tel, une porte s'ouvrit au premier étage : un homme en sortait, léte nue, et vêtu entièrement d'un simple vêtement de toile grise.
— Est-ce bien ici, dis-je à cet homme, l'appartement de M. de Lamartine?
— Ici même, répondit'il ; entrez, monsieur : madame de Lamartine vous recevra.
Il disparut et j'entrai, et je me trouvai en face de cette douce et louchante figure de femme que je devais depuis lors revoir tant de fois et dans des fortunes si diverses. Elle me fit son accueil le plus aimable, portant aux nues les pauvres vers adressés au grand homme ; il enétaîtravi, disait-elle, il allait bientAt me le dire luimême. Et, en effet, la porte se rouvrit, et l'bomme à la toile grise reparut en me tendant la main.
— C'est VOUS monsieur Autrau, me dit-il; je vous reconnais ; de poète à poète, on s'est déjà vu.
— PardoQDez-moi , lui répondis-je, j'aurais dà bien I^utdt vous reconnaître moi-mâme ; mais l'anUcbambre est si obscure, que l'on n'y voit pas grand'chose, pas même une auréole.
le me souviendrai toute ma vie de ce premier et court entretien que nous eûmes, avant le déjeuner, dans une chambre d'hAtel dont les croisées s'ouvraient toutes grandes sur le port de Marseille, sur son ciel éclatant, sur ses navires alignés au quai. L'air était chaud; des parfums de goudron pénétraient jusqu'à nous, et les bruits du debors, grincements de poulies, froissements de cordages, cris de matelots s'appelant d'une vergue à l'autre, produisaient un tel bourdonnement qu'il nous fallait élever la voix pour nous faire entendre. Madame de Lamartine était assise dans l'embrasure d'une de ces croisées, contemplant ce tableau, et ne le quittant guère des yeuz que pour les reporter sur l'bomme qui fut l'adoralioa de sa vie. A ses pieds, une belle enfant de dix à douze ans, coiffée de longues tresses pendantes, caressait deux grands chiens lévriers qui bondissaient autour d'elle. Quant à lui, le poëte, il allait parla chambre, discourant du voyage qu'il entre-
prenait; de Marseille où il recevait ud accueil si empressé, de la beauté de son ciel, des qualités aimables de ses habitants, et parlant de tout cela avec celte grande voix sonore et cette vibration d'accent où l'on pressentait déjà l'orateur qu'attendait la tribune.
Pendant le déjeuner, il se leva plusieurs fois de table, soit pour manger debout, en émietlant son pain aux deux chiens, rivaux l'un de l'autre, qui le sollicitaient de l'œil et bondissaient jusqu'à la hauteur de sa main ; soit pour aller chercher une bouteille de son vin de Bourgogne qui l'accompagnait partout dans ses voyages, et qu'il voulait, disait-il, me faire goûter. Ces choses familières, il les faisait avec une grandeur qui lui était propre et qui ne l'abandonnait dans aucun de ses actes.
— Voyons, me dit-il, après le repas, je voudrais maintenant vous lire des vers que j'ai faits en réponse à ces adieux de Walter Scott au public que vous avez lus sans doute dans les journaux. Ce sont mes vers les plus récents, et je les crois des meilleurs.
Je fis plus tard chez lui cette remarque que ses derniers vers lui paraissaient toujours les plus beaux, et peut-être aurez-vous fait, madame, la même observation ches d'autres poêles qui ne le valaient pas.
LA MAISON DÉMOLIE. fi
Il voulut bien alors — quel charme et quelle fétel — me donner la primeur d'un morceau qui devait le leudemain faire le tour de l'Europe, et qui toucha sans doute bien profondément le cœur de l'immortel romancier à qui il était adressé. Lamartine lisait ses vers simplement, sans aucune de ces roueries savantes du poète qui souligne ses intentions et qui s'arrête aux bons endroits pour laisser à l'admiration le temps de se produire. Son débit était marqué d'une certaine monotonie qui le faisait ressembler à un chant, et qu'il avait peut-être empruntée à ces improvisateurs fréquentés sur le riv^e napolitain. Assise h nos côtés, madame de Lamartine, quoique semblable fête ne fût pas nouvelle pour elle, écoutait en silence, et je voyais de longues larmes couler de ses paupières. Le morceau n'avait rien sans doute de très-pathétique ; elle pleurait, et je sentais moi-même monter âmes yeux ces larmes, les plus douces de toutes, que fait naître une grande pensée ou un mot sublime.
Un passage était dans cette épttre où le poëte exprimait le regret que Walter Scott eAt trop rarement écrit en vers, la prose étant plus accessible aui injures du temps.
Car le ven wt de farooM et U prose Wt d'i^ila.
La tirade était fort éloqueDte, et, pour ma part, elle entrait siogulièrement dans mes idées. Je pris cependant mon courage à deus mains, et j'osai, moi l'humble disciple, faire remarquer au midtre qu'une telle tirade affligerait peut-être quelque grand prosateur, l'auteur des Martyrs, par exemple.
— Tiens, me répondit-il, vous avez raison !
Et aussitAt, d'un geste superbe, il prit la feuille volante sur laquelle se trouvait la tirade indiquée, la froissa dans sa main et la jeta aux cendres de ta cheminée. Je ne saurais dire quelle fut mon admiration pour un sacrifice si simplement accompli. Peu de jours après, l'épltre à Walter Scott, ainsi amendée, paraisflait dans tous les journaux. Je ne sais comment il s'est fait que les vers si généreusement supprimés ont reparu plus tard dans une édition déCnïtive. II est vrai qu'à ce moment Chateaubriand n'était plus de ce monde.
De nombreux visiteurs vinrent après le déjeuner. Us abordaient le poëte avec des formules qui tenaient moins de l'admiration que de l'idoltitrie.
— Vous êtes no Dieu, disait l'un, et je me sens près de tomber à vos genoux.
Un autre lui présentait la dédicace d'une brochure
LA MAISON DËHOLIB. a
intitulée Lamariine et Bèranger , et ob non-seulement le célèbre chansonnier d'alors, mais tous Us poëtes présents et passés étaient taillés en pièces au bénéfice exclusif du chantre d'Elvire. le ne sais si ces louanges excessives lui déplaisaient, je dois avouer pourtant qu'il n'y paraissait guère ; il les accueillait avec le front haut et le visage calme d'un homme qui se sent déjà sur un piédestal. 11 avait l'air de sa propre statue. Je lui sus d'autant plus de gré de m'avoir fait un si charmant accueil, malgré l'extrême réserve que j'avais mise dans mes paroles, sentant peut-être qu'après avoir payé mon tribut en vers, il devait m'être permis d'être économe en prose. Lamartine, d'ailleurs, rendant ta louange comme tous ceux qui l'aiment, disait à chacun de ces inconnus des choses exorbitantes, et je dois ajouter qu'il leur parlait à tous du petit poème que je venais de lui adresser avec une telle prodigalité d'éloges que mon nom, dans ma ville natale, sortit tout à coup de l'ombre. A dater de ce jour, elle crut avoir un poète de plus.
Pendant les huit ou dix jours qui s'écoulèrent avant sa mise à la voile pour les rivages asiatiques, il me fut donné de voir quotidiennement te cher grand homme. Il m'invitait à partager ses promenades à pied dans la
campagne, autour de la ville. Nous allions, et je pus àb? lors observer ce facile peucbant qu'il avait à l'admiration et à l'hyperbole. Tout lui paraissait beau, tout lui semblait grand, tout lui était sublime, » la moindre taupinée, comme dit La Fontaine, était à ses yeux un Caucase ». Il vivait en dehors de la mesure el de la réalité, spectateur bénévole d'un monde invisible au reste des humains.
— Voilà un Salvator Rosa I disait-il en jetant les yeus sur un humble coteau où paissaient quelques chèvres. — Voici un Poussin, s'écriait-il devant une mare où nageaient deux canards, ou bien en face de quelque pauvre ferme mal ombragée par deux ou trois ormeaux ébranchés. — Quelle figure adorable, quels yeux, quel front, quelles mains 1 C'est Nau^caa I s'exclamait-il en voyant passer une blanchisseuse déguenillée.
Malgré tout le respect qu'on avait pour lui, on ne pouvait s'empêcher de songer vaguement au héros de Cervantes, qui prenait les laveuses d'écuellcs pour des princesses; il y avait en celui-ci quelque chose d'un don Quichotte de l'Hélicon 1
— Ma chère, disait-il à madame de Lamartine en rentrant le soir au logis, je vous ai vraiment regrettée : nous venons de passer les plus belles heures du monde
dans UD site enchanté, tout planté de magnifiques
1) avait vu des sycomores là où je n'avais vu que des mûriers.
Après tout, je me demande si cette admiration par trop prodiguée ne tenait pas à un fonds inépuisable de générosité et de bienveillance universelle qu'il étendait aux choses comme aux personnes. Peut-être peosait-i), en la voyant sous un jour si flatteur, faire plaisir à la nature.
Je me souviens d'une autre promenade que je ûa avec lui dans cette bienheureuse semaine. Celle-ci eut lieu sur la mer. J'avais pris, un soir, une de ces barques à rideaux blancs, à tente bleue ou rose, qui, alignées au bord du quai, attendent et se di^utent le promeneur, et j'étais allé respirer la fraîcheur de la soirée d'été en dehors de l'embouchure du vieux port, qui était en ce temps-là l'unique port de Marseille. Comme nous voguions sous les hauteurs du Pharo, je m'entendis appeler par une voix sooore qui me hélait du bord d'un autre bateau. Je m'en rapprochai. C'était la voix du poète qui était venu, lui aussi, se bercer dans la lumière du couchant, sur les premières ondes du golfe. Il avait auprès de lui madame de Lamartine et sa ÛUe, Il
m'avait reconnu de loin, il m'invitait à congédier ma barque en passant dans la sienne, et à continuer ma promenade avec lui, en famille. Je n'eus garde de refu* ser. Je passai là une des heures les plus cbarmantes de ma jeunesse. Le soleil se couchait sans nuages dans une mer illuminée de sa pourpre. L'air, tiède encore, était chargé de cette mélancolie qui se mêle à toutes les joies du cœur et qui en est comme le crépuscule. De temps en temps, nous restions tous les quatre piongés dans ce silence qu'amène le lever des premières étoiles. Ou bien la jeune fille demandait à sa mère l'explication de quelqu'un des phénomènes maritimes que nous avions sous les yeux, ou bien l'illustre maître m'adressait quelques paroles où l'accent de l'amitié se faisait de plus en plus sentir. 11 m'interrogeait avec une bonté touchante sur mes études, sur ma famille, sur mes espérances, sur mes projets d'avenir. Ce fut alors que j'osai lui parler du dessein que j'avais d'écrire un livre sur les harmonies de la mer.
— Faites cela, me dit-il avec un vif accent d'adhésion.
Et il me Qt à moi-même le commentaire de ma propre pensée avec cette largeur de vue et cette élévation de langage qui lui appartenaient. Si j'avais pu i ce moment-
là écrire sous sa dictée, j'aurais écrit un ctief-d'œuvre. Au momeot où, rentrés dans le port, nous abordions au quai, il me demaada de le conduire dans ma famille. Il désirait, disait-il, la connaître, avant d'entreprendre son grand voyage. 11 avait surtout à cœur de causer avec mon père pour le détourner de son projet de me pousser dans quelque carrière prosaïque. — Je ne vais pas, ma chère amie, vous redire tout l'entretien. 11 fut long. Préoccupé des hasards de la vie littéraire, malgré cet exemple qu'il avait sous les yeux d'une immense fortune poétique, mon père résistait. 11 faisait mille objections où la prudence égalait la tendresse. L'illustre visiteur finit par l'emporter. — J'avais, prétendait-il, une de ces vocations auxquelles on ne peut se dérober sans faillir à sa destinée. 11 se chargeait d'ailleurs, lui tout-puissant, de m'aplanir les obstacles. J'allais faire, pendant son voyage, un livre qui serait très-beau ; à son retour, il me trouverait infailliblement un éditeur. Par son influence auprès d'un ministre ou deux, it m'obtiendrait une position brillante dans l'Université. Il dirait ceci, il ferait cela. Bref, il n'y avait à douter de rien, et si mon père avait le sens commun, il ne pouvait manquer de me mettre dès le lendemain U bride sur le cou. C'est ce qui fut fait le soir même.
Deux jours après, les journaux annoaçaient que le poète avait mis à la voile pour l'Orient, sur le navire CAlctste, accompagné d'un cortège d'amis et de tout le faste d'un prince voyageur.
Le voilà donc parti, et l'occasion me semble bonne, ma chère amie, pour clore ici ma lettre. J'ai sur lui mille autres souvenirs qui rempliraient des volumes, le les réserve au prochain ordinaire, non pas tous, mais quelques-uns du moins, de ceux qui me paraîtront le plus capables de vous intéresser ou de vous amuser.
Merci mille fois de ce mot si aimable qui m'arrive ce matin. C'est trop de succès pour le conteur. Craignez do le gâter par un éloge immérité. La critique n'a jamais fait )a moitié du mal que commet la louange.
L'année d'après. // était de retour eu France. 11 avait eu, pendant ce glorieux et fatal voyage, l'afTreux malbeur de perdre sa cbèrc enfant, sa fille unique. Il avait chanté sa douleur dans des vers qui, je le crains, ne compteront pas parmi ses plus beaux. Vous le dirai-je ? je l'ai toujours un peu soupçonné d'appartenir à cette race d'êtres impassibles, de demi-dieux invulnérables, pour qui la gloire est une cuirasse d'or que rien ne transperce, et qui, très-sensibles et trës-étoquenis dans la Qction, ne le sont guère dans ta réalité.
Ils chanteat admirablement nos soulTrances et nos misères, à nous gens de la foule, et trouvent moyen de s'y dérober pour leur propre compte.
Je reçus un jour un court billet signé de son nom et conçu à peu près en ces termes :
Il Je viens d'arriver, et je repars demain matin pour Màcon. Il faut que je sois dans quinze jours à Paris pour l'ouverture de la session (il venait d'être nommé député]. Je traverse Marseille sans y voir personne; je voudrais cependant vous serrer la main. 3)
Je courus chez lui. Encore tout accablée de son infortune, madame de Lamartine n'était pas visible, elle gardait la chambre. Ce fut lui qui cette fois me reçut, et, dans un court entretien, il eut le temps de me dire bien des choses. Il me parla de son voyage, des réceptions princiëres que lui avait faites cet Orient magnifique, de la perte cruelle qu'il avait éprouvée, des livres qu'il avait commencé d'écrire sur les lieux qu'il venait de parcourir et qui en seraient la peinture la plus fidèle, de la carrière politique qui s'ouvrait devant lui, des destinées prochaines de la France, du rôle qu'il se sentait appelé à y jouer; la poésie peut-être y perdrait quelque chose, mais qu'était-ce que la poésie dans la vie d'un homme sérieuxT une bagatelle, une distraction
D,!„t,zed.yGOOg[e
LA XAISOn DÉHOLIC. 53
de jeunesse. Il avait fait, lui, ïesMidilationtpa^r désœavremeot. La politique était tout, la littérature rien.
Tout cela, vous en conviendrez, n'était pas trèsencoura^^eant pour un pauvre garçon qui ne rêvait que poésie, et qu'il avait lui-même, quelques mois auparavant, poussé dans cette voie. Gomme je sortais cependant, il me retint par le bouton de ma redingote.
— Ne m'avîez-vous pas, me dit-il, parlé d'un petit livre que vous vous proposiez d'écrire pendant mon absence?
— Oui, monsieur, ces poésies sont faites, et c'eût été pour moi une bien grande fortune de pouvoir vous les soumettre.
— Eh bien, envoyez-les-moi à H&con; je n'ai pas le temps de les voir ici. Un négociant de votre ville, M. Bruno Rostand, doit m'expédier demain une petite caisse de patates, portez-lui votre manuscrit, il m'arrivera par la même occasion.
Je sortis, je l'avoue, à demi consterné : le grand homme me paraissait avoir un peu oublié les belles promesses d'autrefois. Il n'était plus question ni d'éditeur à trouver, ni de ministres à rendre favorables, ni de poBittOD à me créer dans l'Université, de cet avenir, eo un mot, dont il s'était rendu garant auprès de mon
père. Après tout, je n'étais ni trop étonné ni trop blessé de ce revirement. Il avait vu depuis lors tant de choses, il en avait taat d'autres en perspective que je trouvais assez naturel qu'il eût un peu oublié mes petites affaires. Le souvenird'ailleursluieo reviendrait peut-être; j'allais lui envoyer mes vers, et il ne pourrait manquer d'en être satisfait. La seule chose qui m'attristait, c'était l'envoi de ces vers dans une caisse de patates. Il y avait dans ce rapprochement quelque chose qui ne me semblait pas très-glorieux. Je me demandais si l'on n'allait pas écrire sur la boite : « Légumes et poésie. »
Les vers partirent cependant; les jours, les semaines s'écoulèrent, et je n'en eus plus de nouvelles. J'écrivis, pas de réponse. Cela devenait d'autant plus inquiétant que j'avais envoyé ma plus belle copie et qu'il ne me restait dans les mains qu'un brouillon informe et confus où j'aurais eu grand'peine à me retrouver.
Je vous ai dit que M. de Lamartine, àson départ, était accompagné d'un groupe d'amis qui devaient lut faire cortège, comme à un prince, pendant son voyage. Il en a donné lui-même les noms dans sa relation. Au retour, un d'eux se détacha de la bande, et s'arrêta' pour quelque temps à Marseille, oii il avait des pareate. C'était le chevalier de Capmas, ancien préfet sous la
Restauration; démissionnaire après Juillet, il s'était réfugié de la politique dans les lettres à titre de simple amateur ; ne voulant pas servir la royauté de Louis-Philippe, il s'était mis à servir de tout son cœur celle de H. de Lamartine. Il avait deux idoles ; Alphonse 1" et Charles X, et telle était, par parenthèse, sa ressemblance physique avec le vieus roi déchu, qu'il lui arrivait bien souvent d'être pris pour le monarque en personne, voyageant incognito. Quand il passait sur le cours Saint-Louis, les bouquetières de ce temps-là descendaient de leurs escabeaux pour lui offrir des fleurs, des lis, quand c'était la saison, et je dois dire que le digne homme les accueillait avec un sourire qui n'était pas trop fait pour les détromper.
Le bon chevaliei; m'avait pris en affection. Il venait souvent me voir ches mon père; il m'associait à ses promenades ; il me lisait des vers de poètes plus ou moins connus avec une telle perfection de débit, qu'il était capable de faire prendre pour chef-d'œuvre la première* rapsodie venue. J'ai le souvenir qu'un matin, dans un café de la rue Saint-Ferréot , où je l'avais rencontré, il tira de sa poche des vers inédits. Ceux-ci n'appartenaient pas à la classe des rapsodies, ils étaient de Jean Reboul, alors dans toute sa renom-
mée, et ma les récita mieux que n'eût fait un professeur du Conservatoire, Oubliant qu'il avait autour de lui des oreilles attentives, il mit un tel entrain dans sa déclamation, que l'auditoire se laissa aller à l'applaudir.
Une autre fois, ce fut moi qui lui fis à lui-même une lecture d'un autre genre. Ceci demande un paragraphe à part.
Un matin, la Revae det Deux Monda était arrivée chez mon père, conlenant un grand article sur Alep, qui n'était autre qu'un fragment donné par anticipation du Voyage en Orient, encore inédit. Je mis la livraison sous mon bras et me rendis chez M. de Capm^, qui habitait un modeste hôtel du centre de la ville. Je le trouvai dans sa petite chambre, occupé à faire lui* même sa barbe devant un de ces miroirs que l'on accroche à l'espagnolette de la croisée.
— Quel est ce livre? me demanda-t-il en désignant la brochure que j'avais sous le bras.
—La dernière livraison de la Revue des Deux Mondes. lui répoadis-je; elle contient un article sur Alep qui ne peut manquer de vous intéresser.
— Ahl vraiment, un article sur Alepî Vous seriez bien aimable de m'en lire une page ou deux pendant que j'achève ma toilette.
11 oublia de me demander le nom de l'auteur, je ne mis aucune malice ni aucune préméditation à le lui taire, et je commençai par le commencement. A peine avais-je lu quelques phrases qu'il poussa une exclamation :
— Tiens! dit-il, cela ne ressemble à rien de ce que j'ai vu. Continuez.
Je poursuivis.
— Ah ! c'est trop fort ! reprit-il bientAt ; où diable l'auteur a-t-il pris cela?
Enfin, comme j'achevais la lecture d'une troisième tirade-:
— Cela dépasse toutes les bornes, s'écria-t-il; Lamartine va être indigné.
Je fermai la brochure et n'osai pas ajouter une syllabe.
— Dites-moi donc, reprit-il après un intervalle de silence, le nom de l'auteur de cette hâblerie.
— Hélas I lui répondis-je, vous me voyez dans un grand embarras. J'aurais dû vous dire ce nom avant de commencer.
Et je mis sous ses yeux la livraison qui tomba de ses mains.
— Est-il ptesible I s'écria-t-il ; entre tnillo noms, je
n'aurais jamais soupçonné celui-là. C'est é^l, jeune homme, vous m'avez joué là un mauvais tour.
11 ne m'en garda pourtant pas rancune.
Le digue chevalier continuait à me témoigner tant de sympathie et de bienveillance, que je m'ouvris à lui des inquiétudes que me donnaient mon manuscrit absent et le àlence inexorable de mon illustre protecteur.
— C'est singulier, me répondit-il, ce silence m'étonne aussi; mais rassurez-vous, je vais lui écrire. Son départ de Saint-Point, son arrivée à Paris, sa politique, ses tracas l'auront absorbé. Nous aurons bientôt des éclaircissements qui seront, j'en suis sûr, de nature à vous satisfaire.
11 écrivit. J'écrivis de mon cAté quelques lignes au père du grand poëte qui habitait Saint-Point pour lui demander si, par hasard, il aurait eu connaissance d'un certain envoi de patates auquel je m'intéressais.
Une semaine après, deux lettres arrivaient, une de Paris, pour H. de Capmas, l'autre de M&con, pour moimême. La première parlait de tout excepté de mon manuscrit.
Voici la seconde, celle qui m'était adressée à moimâme:
LA MAISON DËHOLIE. 50
« Monsieur,
» Vous me demandez si je puis vous donner quelques renseignements sur un manuscrit que vous aviez envoyé à mon fils dans une caisse expédiée de Marseille.
» Cette caisse, qui, je crois, contenait aussi des patates, est en effet parvenue à Saint-Point; mais elle n'y a pas été ouverte : mon fils, qui partait pour Paris le lendemain, l'a emportée avec lui.
M Agréez, monsieur, etc., etc.,
1) Laiurihie père. »
Ah 1 ces maudites patates I j'avais le pressentiment qu'elles me porteraient malheur I
A dater de ce jour, oncques n'entendis plus parler du pauvre manuscrit. Il fallut se résigner à en faire un autre d'après mes hrouillons et mes souvenirs, et il m'a toujours semblé que celui-là ne devait pas valoir le premier.
Quand le volume parut, j'en envoyai un exemplaire à J'illustre maître. Ce fut là toute ma vengeance. Je ne sais s'il la trouva trop cruelle. Toujours est-il qu'une certaine lacune se fit dans nos relations. Ce ne fut que
eO LETTRES ET NOTES DE VOYAGE.
quelques années plus tard qu'il reparut, un matin, chez moi, souriant, aimable, de plus en plus amical, ayant absolument perdu de vue les précédentes aventures; de cet air, en un mot, qui signifie : « J'ai bien peut-être quelques torts envers vous, mais je les oublie. » Je fus si toucbé de cette grandeur d'&me, que je ne voulus pas être en reste avec lui. Je lui revins tout entier, avec la même confiance, le même élan qu'aux premiers jours.
Parvenu k ce point de mon récit, je devrais peutêtre, pour être ûdèle à l'ordre chronologique, passer à d'autres événements. J'aime mieux, puisque j'en suis à vous parler de Lamartine, continuer et vous conter tout de suite, sinon tout ce que je pourrais en dire, du moins deux ou trois des principaux souvenirs que j'ai gardés de lui.
Tel sera, si vous le voulez bien, le sujet de ma prochaine épltre.