LETTRE VIII
En 18fi7, il était venu h l'automne faire prendre les bains de mer à madame de Lamartine, sur la plage du Prado, et se reposer lui-même de ses grands travaux dans une modeste maison de campagne, à l'estrémiié de l'avenue, à deux pas de cette maison phénicienne et de ce restaurant de la Muette de Portici dont Héry et le grand conteur Alexandre Dumas avaient fait la célébrité.
Ce fut au sujet de cette plage et de ce séjour que j'écrivis une centaine d'alexandrins dans lesquels, passant en revue un certain nombre de rivages rendus célèbres par le séjour d'un grand homme, je finissais naturellement par donner la palme au Prado. Vous en sûuvlent-il? Ils firent grand bruit à l'Académie de
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Marseille, et Lamartine lui-même n'hésita pas à déclarer que je n'avais jamais rien fait de mieux.
Je venais chaque jour de la ville passer la soirée avec le cher maître. L'entretien était tour à tour littéraire ou politique. On entendait déjà gronder dans l'air ces coups de vent et ces coups de tonnerre qui annoncent les grandes crises sociales. Ne les avait-il pas un peu , provoquées lui-même par ce livre des Girondins qui venait à peine de paraître et qui faisait si grand bruit dans le monde? Nous en lisions le soir les comptes rendus dans les journaux, les uns enthousiastes jusqu'au fanatisme, les autres agressifs jusqu'à l'injustice. Nous lisions de temps en temps aussi les débats de celte tragique affaire qu'on appelait le procès Prasiin, et qui fut, comme on l'a dit, un des symptômes sinistres des grandes commotions qui s'apprêtaient. Les lettres de l'infortunée duchesse lui donnaient une émotion visible, et il ne parlait qu'avec horreur de son barbare assassin. Pour achever la soirée, il m'invitait parfois à lui lire quelques-uns de mes vers inédits. Si les vers étaient graves, méditatifs, sensiblement lyriques, il les approuvait; s'ils avaient une pointe d'ironie ou de [gaieté, il les censurait II n'aimait pas le familier, il n'aimait pas que les poètes, qu'il regardait k tort ou à raison coinme
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ses disciples, cherchassent leur chemin en dehors de ses propres voies. Cela lui semblait une infidélité, une défection.
Après quelques semaines passées sur la plage, il vint faire un séjour à la ville. Il s'établit sur la Cane> bière, à Vhôut des Empereurs. C'est alors qu'il assista et prit part à cette grande séance oratoire sur le libre échange qui fut donnée dans une salle de concert en l'honneur du célèbre économiste Frédéric Bastiat. Invité seulement la veille, Lamartine n'eut guère le temps de s'y préparer.
— Cest égal, dit-il, j'improviserai. Je connais à fond la question ; je n'ai pas besoin d'y songer d'avance.
Il vint, il parla, il eut un succès immense. L'auditoire, presque entièrement composé d'hommes du commerce, s'étonnait qu'un poëte e&t une connaissance si réelle et si approfondie des choses du négoce, et que la réalité put faire un si bon ménage avec l'idéal. Les mots les plus heureux se mêlaient au^i aperçus les plus nouveaux. Ce fut dans ce discours qu'il appela Marseille la <i façade de la France >>.
J'étais en ce temps- là attaché comme simple rédacteur littéraire à un des journaux de la ville. Le lendemain de la séance, je reçus, dès le matin, un grand pli
contenant le discours prononcé la veille. Comment ce discours que l'orateur avait improvisé se trouvait-il écrit textuellement de sa propre main? Je ne sais. Il m'a dit lui-même que, par un phénomène étrange de sa mémoire, ses harangues les plus longues lui revenaient toujours après coup telles qu'il les avait prononcées. L« fait est que rien ne manquait à la reproduction de cell&ci, pas même les indications d'usage : « Murmures d'approbation, tonnerre d'applaudissements, bravos enthousiastes. >>
— Savez>vous ce que c'est que l'Àthinèe ouvrier? me demanda-t-il un jour .
— Je le sais si bien, lui répondis-je, que j'ai fait une préface pour un livre composé par quelques-uns de ses membres. C'est une réunion de jeunes ouvriers, la plupart fort intelligents, qui se rassemblent chaque soir, après les travaux de la journée, pour se délasser ensemble dans des lectures communes, dans des entretiens littéraires et peut-être aussi politiques.
— Eh bien, reprit-il, ces braves gens m'ont invité à une de leurs séances ; j'y vais ce soir, et vous me feriez plaisir de m'y accompagner.
Je me rendis en effet avec lui k celte soirée, qui avait lieu dans une des plus pauvres maisons de la vieille
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Tille. II monta d'un pied accoutumé à gravir les cimes l'escalier difflcile, obscur, tortueux qui conduisait au quatrième itage. Nous péaétr&mes dans une sorte de galetas mal éclairé où l'auditoire, composé de jeunes gens, d'hommes en Teste, de femmes en bonnet et en nbe d'indienne, s'étageait dans l'ombre sur de pauvres bancs. En face, s'élevait une estrade destinée au héros de la fête, et déjà occupée par le présideat de la comp^^ie et son secrétaire. Ce président, par parenthèse, était un Italien établi depuis quelque temps en Pro- Tonce, un nommé Loogo-MazEino, qui parlait avec l'emphase de son pays, et dans la parole duquel on sentait gronder je ne sais quelles passions redoutable^. Il était destiné à périr tragiquement dans les prochaines tempêtes. Au moment où Lamartine entrait dans la salle, il se leva, l'invita à prendre place & sa droite, sur l'estrade, et lui décocha à britle-pourpoint une harangue d'admiration frénétique.
— 11 était le plus grand homme du siècle et de tous les siècles. Partout où il passait il laissait après lui, comme font les comètes, une longue traînée de lumière ; il lui suffisait d'avoir traversé l'Athinie ouvrier, pour que cette modeste réunion devint à jamais illustre. Le lieu où l'on parlait, ce aok, n'était plus un galetas tiné-
breux, c'était un Sinal d'où jaillissaient les éclairs el les tonnerres,
11 s'assit et les tonnerres éclatèrent, et Lamartine se leva.
Il parla pendaotprèsd'une heure, non sans emphase, lui aussi, je l'avoue, mais avec la même élégance, le même choix d'idées et de langage que s'il se fût adressé i l'assemblée la plus aristocratique du monde, l'admirais cette prodigalité du génie qui sème les perles sans savoir otl elles tombent, et qui s'enivre, en parlant, de sa propre parole.
La fête achevée, il redescendit le sombre escalier, porté, cette fois, sur les bras de ses auditeurs. Nous r^agnftmes l'hôtel, suivis d'un cortège populaire. Arrivé sur le seuil, l'illustre orateur reçut des mains de Longo- Hazzino un énorme bouquet de fleurs qui était comme le couronnement et le symbole de l'ovation. Je crus qu'en entrant chez lui il allait remettre ce bouquet à madame de Lamartine ; pas du tout. Quand il se vitbien seul dans l'escalier, n'ayant plus d'autre témoin que moi, il aplatit les fleurs contre le mur d'un geste de colère et joncha les marches de leurs débris.
— Voilii pourtant, munnura-t-il, à quel prix s'achète la popularité.
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L'année 1848 s'était ouverte, et j'étais venu à Paris à l'occasion d'une certaine pièce de (héfktre dont je vous dirai peut-être quelques mots plus tard. Un jour, vers le milieu de février, je reçus de Lamartine un court billet dont voici la teneur :
a J'arrive de Màcon, Nous ne nous sommes pas revus depais Marseille. l'ai fait tout récemment, sous le ttti« de Raphaèl, une vingtaine de p^es en prose que je voudrais bien voua lire. Je les crois de mes meilleures. Voulez-vous que nous dînions ensemble jeudi? Je vous ollriraî cette primeur en guise de dessert. »
Le jour indiqué, je fus exact au rendez-vous ; mais il ne le fut pas. Un message adressé à sa femme l'avertissait qu'il était retenu dans une réunion politique, et qu'il ne pourrait rentrer qu'à une heure assez avancée de la soirée. 11 s'excusait auprès de son jeune hôte et le priait de dîner en tôte-à-téte avec madame de Lamartine.
Il n'arriva en effet que vers dix heures; il était tout a^té encore des émotions par lesquelles il venait de passer. L'orage approchait ; il pouvait maintenant éclater d'an jour à l'autre. Naturellement, il ne fut plus question de Raphttit. Je ne devais le connaître que plus tard, avec le pubUc tout entier, alors que les vingt pages étaient devenues tout un volume in-octavo.
«s LETTRES ET NOTES DE VOYAGE.
Ce fait, tout simple qu'il est, a selon moi une grande importance. Il prouve que, si Lamartine joua uo graad rôle dans la révolulioa de février, ce fut par un entraînement subit, et par le courant irrésistible des choses. La préméditation à coup stir n'y était pour rien.
Quelques jours après, il était le chef de cette révolution si brusquement accomplie. La république saluait en lui une espèce de roi sacré par l'héroïsme et par le génie. Aucun nom n'était désormais aussi retentissant que le sien. Tel était le prestige de cette puissance nouvelle, que les hommes les plus populaires eux-mémos s'empressaient à lui faire leur cour. J'étais, à cette époque, en rapports très-intimes avec l'auteur des Trou Mousquetaires. Il vint, un jour, me relancer dans ma chambre d'hAtel, et, h mon grand étonnement, me demanda de lui servir d'introducteur auprès de Lamartine, « 11 l'avait bien, disait-il, entrevu autrefois, mais il tenait à lui être personnellement présenté, d Rendez-vous fut pris pour le lendemain.
L'héroïque sauveur de Paris était installé, boulevard des Capucines, au ministère des affaires étrangères, où il avait remplacé H. Guizot fugitif. Quand nousarrivftmes, Alexandre Dumas et moi, au seuil de l'hôtel, une des sentinelles placées à la porte présenta les
«mes. Je crus que c'était à mon célèbre compagnon qae cet honaeur militaire était rendu par une a balOBnette intelligente ». Non, c'était à moi-même. Je boitais an peu, par suite de la plus bourgeoise des blessures, une simple entorse, et le soldat novice croyait saluer en moi un blessé des derniers combats.
Nous entrâmes; nous traversâmes de longues galeries toutes encombrées d'une cohue de visiteurs étranges : il y avait là toute cette populace d'adorateurs de tous les soleils levants. Les riches salons semblaient étonnés de voir tant de figures suspectes, tant de barbes incultes, tant de bottes éculées. Dumas traversait toute cette foule avec cet air à la fois grand seigneur et bon enfant où un peu de dédain perçait sous beaucoup de bienveillance. Lamartine, adossé i une haute cheminée, lui fit, cela va sans dire, l'accueil le plus aimable et le plus courtois. On eût dit qu'il cherchait à se faire pardonner ce surcroît de fortune et de gloire qui venait de l'élever pour un jour si haut au-dessus de ses confrères ou rivaux en littérature. Dumas, qui était quand il le voulait un des plus beaux parleurs de France, eut des réponses et des à-propos d'une grâce sans égale. Comme nous prenions congé, il avisa sur le marbre de la cheminée un crayon et un canif que le grand bommc avait
Te LETTRES ET NOTES DE VOYAGE.
l'habitude, pour ne pas dire le tic, de tenir sans cesse dans les doigts. Tout en causant, tout ea réfléchissant, il ne lui fallait pas plus d'un quart d'heure pour venir à bout d'un crayon ; quand un était osé, il en prenait un autre.
— Est-ce ià le canif dont vous vous servez habituellement? demanda Dumas, qui connaissait par ouT-dire la manie du personnage.
— Oui; pourquoi cette question? fit Lamartine.
— Parce que vous me combleriez de joie, répondit Dumas, si vous me permettiez d'emporter ce canif comme une relique.
— Prenez ! dit Lamartine à qui une semblable demande parut toute naturelle.
Voilà comment, madame, je servis de modeste trait d'union à deux des hommes les plus extraordinaires de ce siècle. C'est là, vous l'avouerez, un honneur qui peut compter dads la vie d'un provincial.
Je fais ce matin comme le Jourdain, je reflue en arrière, eonvenui est retrorsum. J'avais devancé de quinze ans environ l'ordre des faits et des temps. Quinze anst espace considérable dans la vie de l'homme, comme dit Tacite. Je rajeunis donc de quinze ans, ce qui est une chose a^éable, et je me retrouve tel que j'étais au lendemain du jour où le poSte cingla vers les bords de ce mâme Jourdain.
J'ai dix-neuf ans à peine, je suis un grand garçon, farouche, silencieux, enthousiaste cependant, plein de rives confus, plein de vagues aspirations vers l'avenir înconDU, ayant d'ailleurs désonnais la bride sur le cou ; car mon père, qui n'a plus à se demander s'il fera do
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moi un avocat, un notaire ou un annateur, me laisse faire ce que je veux.
Ce que je veux, c'est d'abord chaque jour, k mon réveil, courir au rivage de la mer voisine. 11 y a là — je devrais dire : il y avait; tout cela roaintenani est bien changé ! — une grande falaise qui s'étend de la vieille église Saint-Laurent à la vieille église de la Major, et que surmonte une rangée de pauvres maisons, basses, k toiture plate, qu'aperçoivent tout d'abord les navires arrivant de la baute mer. Sur cette falaise abrupte, ravinée, où se hérissent çà et là de grandes broussailles secouées par les vents de la côte, je dégringole cbaque matin, jusqu'à la grève. Je joue avec les vagues, je joue avec les polissons du quartier qui font là plus librement qu'ailleurs ce qu'ils appellent « le bataillon u. Le jeu consiste à se diviser eu deux camps et & se cri- ■ bler mutuellement d'une grêle de pierres. C'est la mer ici qui fournit les galets. Quoique simple spectateur, impartial et pacifique, je reçus un matin une de ces pierres égarées qui faillit me casser la tête. Je connais un auteur de Hémoires qui ne manquerait pas de dire à cette occasion : u Le monde n'y eAl rien perdu. » On n'écrit de ces choses que quand on pense le contraire. D'autres fois, je passais la matinée à causer avec les
pécheurs qui abondaient sur ce rivage. Ces vieux bonshommes avaient beaucoup à raconter, la plupart étant d'anciens matelots qui avaient fait deux ou trois fois le tour du monde, a Quiconque a beaucoup vu... n
Ce futpendaotunedecesmatinéesdevagabondageque mes yeux errant au hasard furent frappés tout à coup d'un spectacle inattendu. A une des fenétresdu clocberde Saint-Laurent apparaissait un linge dont la couleur à toute autre époque n'eût rien eu de remarquable, mais qui, aux temps dont je parle, en ces temps eucore si voisins de la chute de Charles X, devenait un événement; il était blanc. Était-ce le drapeau banni î Dans tous les cas, ce symbole héroïque reparaissait, je l'avoue, d'un air assez lîmide. l'étais, à ce moment-là, sur la place même do l'église, ie Gs part de ma découverte & quelques passants; on s'attroupa, on s'intem^a, l'impression générale tenait plus de l'étoonement que de l'enthousiasme, u La duchesse de Berry est débarquée, elle est à Marseille ! » s'écria un individu qui s'approcha de notre groupe, secouant son chapeau dans l'air, et qui courut bientât vers la ville en poussant le cri de a Vive Henri VI >> De mon cdté, je courus porter la nouvelle à quelques amis habitant le quartier et à ma famille, qui la reçut, je dois le dire, sans trop d'émo-
tion. HoD père était légitimiste, mais un lé^timiste désintéressé, modéré, presque effacé sous le philosophe, riant guelquefois de ceux qui se laissaient aller à trop d'ardeur, et se querellant plus volontiers avec les gens de son parti qu'avec ses véritables adversaires. Il secoua la tête en recevant la nouvelle, et se contenta de me dire: « Cela va faire bien du plaisir à Juiardi ! •>
Vous ai-je parlé avec détail de ma famille T Vous ai-je dit quelques mots de mou aïeule maternelle T Non, n'est-ce pasT E^ bien, mon aïeule maternelle était une bonne vieille femme d'origine grecque qui, née à Smyrne et mariée là-bas à un jeune homme d'une famille française, était venue en France à une époque ou tant d'autres s'en éloignaient, c'est-à-dire à la veille de la Terreur. La famille de ma grand'mëre était alliée à la famille de mademoiselle Amie, mère de M. Thiers. Elle eut bientôt perdu son mari, mort dans les cachots à titre d'ennemi de la Révolution. Elle ne tarda pas non plus à perdre sa fortune, dont les débris lui permirent à grand'peine d'élever ses enfants, un garçon et trois filles. Ma mère m'a conté que l'on vendait souvent un diamant pour acheter du pain.
Je la revois, cette bonne grand'mëre, avec son cos-
tome de Smyrniote qu'elle n'avait jamais abaodonné. Elle me conduisait souvent, pendant ma i»-emière enfance, chez d'autres femmes grecques, ses voisines et ses amies, qui m'accueillaient avec toute aorte de carassantes paroles, dans une langue à demi orientale, et me faisaient manger des confitures de leur pays. Des confitures, rien ne fixe mieux les souvenirs dans la mémoire d'un enfant. Le dimanche, elle réunissait chez elle la famille et les amis intimes, et. quoique à peu près ruinée, trouvait moyen de pratiquer l'hospitalité à la façon helléuique. On dînait daos une vaisselle de faïence de Provence dont je vois encore les figures et les couleurs; il y avait là telle assiette représentant, l'une un pécheur à la ligne tirant le poisson de l'eau. Tautre un joueur de tambourin jouant de son instrument, telle soupière dont le couvercle était surmonté d'un magnifique artichaut avec son feuillage en forme de volute, qui figureraient aujourd'hui avec honneur sur l'étagère d'un conuaisseur.
Je voyais dans ces réuniœis un jeune homme dont le nom m'échappe, qu'on écoutait avec une attention particulière racontant les détails de la prise d'Alger, à laquelle il venait d'assister comme secrétaire du maréchal de Bourmont. J'y voyais aussi bien des figures
originales. Je me souviens d'un gentilhomme qui, daDS je ne sais quelle bagarre, avait perdu la main droite et la jambe gauche. Le malheureux marchait au moyen d'une jambe de bois dont il se débarrassait volontiers, en la déposant aux pieds de sa chaise, quand il était pour quelque temps dans un salon. Par une étrange irODÎe de la destinée, il s'appelait M. de Beaubois, Il écrivait, de la main gauche, des vers dont voici un écbantilloa :
Viens, m» belle, alloos, prend* ton éventai. Viens la promener «uui le vieux portail.
Le vieux portail était cette porte de la Joliette, débris de l'antiquité romaine dont Mérimée n'a pas voulu reconnaître l'authenticité. Un des habitués les plus fidèles de ce cercle intime était Jujardi, dont le nom vient d'être prononcé dans une phrase do mon père qui vous a fait pressentir son opinion politique. Celui-là était un ancien commissaire des guerres, qui avait fait la campagne d'Italie avec le jeune Bonaparte, et imité le courage de Chateaubriand au lendemain de l'assassinat du duc d'Enghien, c'est-à-dire donné, sa démission. Pauvre garçon 1 sa démission, à lui. n'avait pas fait le même bruit. Il s'était alors obscurément
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retiré à Marseille, et, pour se consoler de ses di^àces, avait épousé, vers l'Age de soixante ans, une de mes . tantes qui n'était pas non plus dans sa première fieur. 11 ne lisait que ta Quotidiame et U Draptau bUmc. Les deux écrivains de l'époque qu'il mettait au-dessus de tous étaient (yHahooi et HartaîBville, dont il répétait à satiété les bons mots. Quant à Chateaubriand, il n'était pas toujours content de lui ; soit en religion, soit en politique, il le sonp^nnait de n'être qu'un demi-fldéle, et montrait en cela une clairvoyance qui n'était pas dans ses habitudes.
le voyais fréquemment dans le même groupe madame Lazarine A.,., femme distinguée, qui, par l'élévation de aon esprit et l'abondante facilité de son lang^, exerçait une sérieuse influence sur le parti légitimiste. Elle était mariée à un homme que j'ai compté plus tard au nombre de mes meilleurs amis, et qui cumulait la profession d'avocat avec celle d'auteur dramatique, le m'explique : avocat, il l'était journellement et. notoirement; écrivain dramatique, il ne l'était guère que furtivement et accidentellement. Il plaidait toute la semaine, non sans profit; puis, le diman^e, il courait s'enfermer à la campagne, dans une chambre haute, oii il passait tout le jour fc griObuner une pi^
de thâ&tre, soit drame, soit comédie, qu'il oe montrait jamais à personne.
— Si je mourais aujourd'hui, me dit un jour en riant ce Lope de Vega de la basoche, mes héritiers seraient bien surpris : ils trouveraient dans ma chambre, à la campagne, cinq cent quatre-vingts pièces de thé&tre, entassées les unes sur les autres; pour peu que Dieu me prête vie, j'espère bien grossir encore l'héritage I
L'aimable femme vint me voir un matin pour me demander, disait-elle, un service, et me le rendre peut-étra par la même occasion.
— J'hésite pourtant à vous faire ma demande, murmurait-elle ; je ne connais pas votre opinion politique.
— Ni moi non plus, madame 1 lui répondis-je. Je me suis promis de n'appartenir qu'au parti des honnêtes gens, et, comme les honnêtes gens ont plusieurs drapeaux, je n'ai de préférence exclusive pour aucun,
— A merveillel reprit-elle, je ne pouvais venir plus à propos. Berryer, cet illustre Berryer dont tous les partis sont unanimes h honorer l'éloquence et le caractère, arrive dans deux ou trois jours k Marseille, et les républicains s'unissent aux légitimistes pour fêter sa venue. Il y aura des discours, cela va sans dire, puis un banquet suivi de toasts plus ou moins nombreux.
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Ne pourrait-on pas obtenir de vous, dans cette circonstance, quelques strophes pour achever la fête 7
Un frisson de terreur me courut de la téle aux pieds. Moi lire des vers en public, au milieu d'une foule ! moi parler devant Berrycr, ce prince de la parole I cela ne me semblait pas possible. Mon éloquente amie fit pourtant si bieo, qu'elle Qoit par triompher de mes objections et de mes hésitations. Ne devais-je pas d'ailleurs m'exercer à lire en public, puisque j'allais, d'un jour à l'autre, âlre appelé à prendre place à l'Académie de Marseille ?
Les vers furent promis, ils furent faits. L'illustre orateur arriva bientôt, et Marseille, dont il était le député, lui fit une de ces réceptions où éclate toute la fougue méridionale. On alla au-devant de lui, dans la poussière du chemin ; on détela sa voiture, on le traîna, on lui fit cortège jusqu'à la porte de son b&tel, où il fit un premier discours. Légitimistes et républicains rivalbtaieot de zélé. C'était à qui se montrerait plus chaleureux dans ces explosions de fraternité toute passagère. Le banquet de la fusion, c'est ainsi qu'il s'intiiulait, eut lieu sous les grands ombragea de La Moutte, espèce de vieux ch&teau qu'on rencontre à a* gauche quand ou sort de Marseille par la route de
ToulOD. C'est là que se réunirent un soir, dans la grande avenue de marronniers, aux abords d'une table qui n'en finissait plus, trois ou quatre mille personnes, soit convives, soit specuteurs ou spectatrices. Par une étrange disposition que n'eût pas approuvée le roi vert-galant, les hommes seuls avaient droit aux honneurs de la table. Les femmes nous regardaient manger.
L'orateur parla. Pour la première fois, j'entendis cette voix superbe, sonore, musicale, qui formait à elle seule une espèce de duo, où la voix du ténor se mêlait k celle de la basse. Je ne vous parle ni du talent, ni du caractère de l'homme. Je n'aime pas les banalités. Quand il eut fini, les applaudissements de la foule étouffèrent les fanfares de l'orchestre.
Le dîner amena les toasts. Le cœur commençait à me battre. 11 y en eut de toutes les couleurs et de tous les accents, y compris l'accent marseillais. Enfin mon tour était venu de paraître sur l'estrade. Je passe l'émotion soua silence. Je suis à la tribune, je tire de ma poche un petit papier où j'avais écrit de ma plus belle plume une douzaine de strophes environ, je cherche à les lire, vaine tentative : la clarté mouvante des lanternes qui éclairaient la iiSte et qui se balançaient au vent du soir me rend tonte lecture impossible. Je passai là un
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moment de terrible angoisse. Heureusement, par un phénomène du cerveau que je ne cherche pas à expliquer, ces vers, dont je De savais pa<i un seul par cœur, me vinrent d'eux-mêmes k la mémoire. ]e les débitai comme si je les improvisais, avec l'entraînement de la pythonisse sur son trépied. Ils eurent un bruyant succès. Les vers que l'on dit à des gens en traio de boire sont toujours très-beaux. Comme je descendais de l'estrade, j'entendis une voix crier : u Vive Joseph Aulran I » C'est la seule fois de ma vie, cela va aaas dire, qu'un pareil cri a frappé mon oreille. Je puis témoigner du moins qu'il est agréable à entendre.
Après le festin, le bal: mille quadrilles, dansant, les UD9 aux sons de l'orcheslre, les autres au bruit du tamboarin, car on avait voulu faire apprécier au Parisien cette musique toute locale. J'allais d'un groupe à l'autre; je recueillais, je savourais toutes les impressions de la fête nocturne, le bourdonnement confus des voix et des pas, le frôlement des robes, la vive clarté des lampions, la lueur barriolée des lanternes de Venise qui se berçaient dans les feuillages sombres. Je goûtais, en (in mot, cet enivrement d'un jeune rimeur qui vient de cueillir son premier succès populaire et s'imagine volontiers que les femmes le regardent passer.
J'en étais là de mon extase, quand ud des commissaires de ia fête vint à moi, à travers la foule, et me dit que M. Berryer demandait à me voir. Le glorieux tribun m'attendait dans une des salles du château. En quatre bonds, j'étais à la porte. Je croyais la trouver toute béante pour me recevoir. 0 surprise I ô désappointement d'une petite vanité trop connanlel Comme je passais le seuil, un commissaire, planté dans le vestibule et ignorant sans doute à qui il avait affaire, me referma brusquement la porte sur le nez. C'était sa consigne, à lui, de ne laisser passer personne et il l'exécutait ponctuellement. Je ne pris pas le temps de m'expliquer avec lui à travers le vitrage de la porte; d'un grand coup de poing, je brisai la vitre ; je plongeai le bras à travers, je m'ouvris la porte à moi-même par le loquet intérieur, puis, passant le front haut devant mon factionnaire interdit, je me rendis à l'appel de l'homme illustre qui m'attendait.
L'accueil fui naturellement aussi aimable qu'empressé. Il m'adressait les paroles les plus alTectueuses, il me serrait les mains avec effusion, quand tout à coup il recula, sentant sa propre main toute moite du sang qui coulait de ma manche. En môme temps, mes forces m'abandonnaient, je m'évanouissais. Je m'étais
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fait, eo voulant saisir le loquet à travers la vitre cassée, une profonde blessure au bras gauche. Voilà pourtant ce que l'on gagne à ces petits accèn d'héroïsme brutal I On s'empressa autour de moi ; la fête fut interrompue. Le premier médecin trouvé dans la foule pansa ma blessure; les femmes déchiraient leurs mouchoirs brodés et les offraient à l'envi pour ce pansement. Je me serais senti peut-être bien heureux, si je n'avais pas été tout à fait évanoui. Je ne connus qu'à mon réveil toute rétendue d'un succès qui devait laisser si peu de traces. Je me trompe, il devait en laisser une : au bout de vingt ans, j'ai encore, au bras gauche, une longue cicatrice que je pourrais vous offrir de vous montrer, si j'étais Mascarille.
J'ai, ce matin, ma chère amie, dans ma pauvre maison déserte et jusqu'ici parfaîtemeat silencieuse, un vacarme terrible. C'est le vent d'ouest qui souSQe et se démânc comme un diable. Pas une porte qui ne gémisse, pas un volet qui ne grince, pas un trou de serrure qui ne soit un sifUet aigu. Le mistral est un vent qui donne du nerf et du courage. Le vent d'ouest amollit et détend la fibre.
Ce vent élégiaque me rappelle les grandes tristesses de ma jeunesse qu'il accompagnait de sa musique, alors que je songeais aux incertitudes du lendemain, le revins, une fois, me jeter en plein jour sur mon lit dans un profond accablement. Je sortais de chez le directeur d'un journal à qui j'étais allé proposer ma
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collaboration, et qui m'avait, sinoa refusé, du moins ajounié, sous le prétexte dod dissimulé qu'il se méSait un peu de la prose d'un garçon qui n'avait encore fait que des vers. Ce soir-là, je me serais fait sauter la cervelle, si j'avais eu des pistolets.
Ce fut pendant une de ces heures découragées que l'on vint, un jour, an nom des directeurs d'une grande maison d'éducation qui se fondait au quartier de Menpenti, me proposer d'y professer la rhétorique. Moi, pWH feaseur, cela me parut drAle. 11 y avait si peu de temps encore que j'étais écolier. Mù qui n'avais pas fait ma rhétorique, la professer aux autres, cela me parut plus singulier encore. J'acceptai cependant, u 11 le fallaiti » comme dit Bilboquet.
Dès le lendemain,. je me présentais aux directeurs de la maison nouvelle, et j'inaugurais dans la même semaine un cours qui ne devait pas être de bien longue durée.
Il m'a laissé pourtant des souvenirs. Figurez-vous qu'au nombre de mes élèves, — j'en comptais une vingtaine environ — se trouvait Gustave Ricard, ce cher enfant qui devait devenir un si grand artiste. Il était là. dans un ctnn, silencieux et attentif parmi les lurbnlenls et les indociles, avec son doux visage presque
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féminin, au milieu de toutes ces figures ébouriftées et disgracieuses. Il écoutait, il prenait des notes, il m'interrogeait parfois de sa vois afTectueuse. Je l'ai toujours soupçonné d'avoir été l'instigateur d'une petite séance dans laquelle mes jeunes disciples, dépouillant leurs mauvais instincts, se réunirent tous dans un même témoignage de sympathie et de déférence pour leur jeune maître. Comme j'entrais dans la classe, je vis sur ma petite table, placée au-dessus de l'estrade, mon volume de vers paru récemment, et sur le volume une couronne de laurier. Grande surprise de ma part, grands applaudissements dans toute la bande. C'était le jour de ma fête, et ils avaient trouvé cette fa<;on ingénieuse de la célébrer.
De la maison paternelle, située à une extrémité de la ville, au collège de Menpenti, qui se trouvait à l'auire bout, en pleine campagne, sur le chemin de Toulon, il y avait tout un voyage à faire. Je le faisais deus fois par semaine, bravement, à pied, car on ne trouvait à Marseille, à cette bienheureuse époque, ni une voiture déplace, ni même un omnibus. Quelque temps qu'il fit. pluie ou soleil, poussière ou fange, j'allais, souvent crotté jusqu'à l'échiné comme un jeune philosophe que j'étais, et ce maoége aurait pu se prolonger longtemps,
si un événement ioatteodu n'était venu l'interronipre. Nous avions pour voisios, vous l'ai-je dit? dans notre quartier, qui était celui de la cathédrale et de l'évfiché, un certain nombre de bons ecclésiastiques qui fréquentaient la maison. Il y avait là le grand vicaire Flayol, vieillard aimable et souriant, qui ne parlait pas sans quelque vanité des succès de son neveu, avocat au barreau de Paris et grand ami de Berryer ; le digne prêtre n'en était pas moins le plus charitable des bommes. Son accoutrement s'en ressentait; sa soutane avait de ces déchirures qu'un poëte a appelées les broderies de la charité. Il y avait aussi le maître de ^apelle Guérard, bomme passionné pour la musique, parlant sans cesse de Listz, du jeune virtuose, qu'il avait entendu jouer quand il arriva en France, à l'âge de sept ans, et qu'il mettait au rang des prodiges du siècle. Cet aimable abbé Guérard, par pure boiue grâce, s'était offert k donner des leçons de guitare k mes sœurs, et peut-être eùIrOD hésité devaut son offre, — car il était jeune encore et très-joli garçon, — s'il n'eût été affligé d'untJ forte claudication qui parut tempérer suffisamment les agréments de son visage. Il y avait \k enfin le chanoine Sardou, qui passait pour une des fortes têtes du chapitre. Orateur, il avait prêché devant le roi, et, dans les
alTiches qui annoii<;aient se3 sermons, on n'oubliait pas (l'ajouter h son nom le titre de prédicateur ordinaire de Sa Majesti^. « Très-ordinaire I » ajouta une Tois le crayon d'un malin ; ce qui passa pour un Irafl révoltant parmi les bonnes âmes. J'ajoute que ce chanoine Sardou, que l'on disait riche, était un homme assez trapu, plus noir que brun, à l'Age où il n'est guère plus permis que d'être blanc, et je ne suppose pas qu'il eilt rien de commun avec la famille du jeune auteur dramatique qui vient de s'essayer à l'Odfon.
Les trois noms que j'ai cités me rappellent une histoire qui en est inséparable e( qui Ht grand bruit dans le temps parmi les fidèles de notre paroisse. La Major, dont les Ot^ues étaient célèbres, avait pour organiste un certain M. Mey, musicien aussi habile que facétieux. C'était un Italien, et, en cette qualité, il traitait assez familièrement le clergé. 11 arriva qu'un jour d'Epiphanie il vit du haut de son orgue les trois prêtres en question monter procefsioDnellement à l'autel, où ils venaient célébrer la grand'messc, A cette vue, un trait de lumière ou de folie lui traverse l'esprit; il salue luccessivement chacun d'eux en entonnant un Noël de Saboly adapté à la circonstance. Pour le premier, le déguenillé, il joue: Nout lommatrois Bohémimt ; pour
le second, l'homme au teint noir : Yoici te vieux roi maure; pour le troisième, le boiteux ; La jambe me fait mal. Je vous laisse à juger de l'effet produit sur l'auditoire. Ces airs de vieux naëls ont, en Provence, uoe telle popularité, que l'allusion ne pouvait échapper à personne. Il fallut tout le respect imposé par le saint lieu pour que la foule ne partit pas d'un immense éclat de rire. L'histoire, pour garder tout son sel, devrait vous être contée en patois; mais cette langue n'est pas une de celles que je cultive, ni vous non plus, je cro's.
Quoi qu'il en soit, je ne me doutais guère que mou entrée comme professeur au collège de Menpenti avait fait scandale dans le groupe ecclésiastique. Il parait qu'il existait, tout & fait à mon insu, une sorte de scission entre les prêtres fondateurs de ta nouvelle maison et l'évéché, qui soutenait le Petit Séminaire. Si ce n'était pas de l'hostilité, c'était au moins de la concurrence. Les prêtres dont je parle n'étaient ni des révoltés ni des hérétiques ; c'étaient des rivaux qui pouvaient de\eDir dangereux, et l'évéché ne m'avait pas vu sans déplaisir leur apporter mon concoure. Je ne me croyais certes pas une pareille importance.
Un malin donc, comme j'étais encore au lit, je vis ma
mère eairer dans ma chambre, et, l'air chagrin, la bouche silencieuse, s'asseoir à mon chevet.
— Qu'avez-vous, ma mère î vous me semblez préoccupée.
— Oui, mon ami, j'ai un sujet sérieux d'inquiétude. Tu connais le chanoine Sardou?
— Oui, cet homme si noir. Une inquiétude doit naturellement venir de lui.
— Ne ris pas, mon ami.
Et elle me conta toute l'histoire : comme quoi ma coopération à l'entreprise de Henpenti affligeait le premier pasteur du diocèse; comme quoi j'aurais dû peut-être y regarder à deux fois avant d'entrer dans une maison qui me mettait presque en lutte avec l'évèché; que ces messieurs, à coup sAr, n'étaient pas des impies, mais qu'ils se montraient moins soumis et moins respectueux qu'ils ne devaient l'être ; que ma place n'était peut-être pas là, et enfin que sa conscience, à elle, était toute troublée et toute malheureuse de me voir engagé dans une telle voie. Là-dessus ses yeux s» mouillèrent de larmes. J'aimais ma mëre avec passion, je ne regardai pas ce qu'il y avait de plus ou moins sérieux, de plus ou moins fondé dans les plaintes dont elle était l'organe, je ne vis
LA MAISON O&MOLIE. »t
que son chagrin, et, prenaal à l'insUnt même une plume, j'envoyai ma démission.
C'est ainsi que je sortis brusquement de cette maison. Je me supprimais du coup les seules ressources que j'eusse trouvées jusqu'alors. Mais ce n'était pas là ce que je regrettais le plus; ce que je regrettais, c'était ce cher élève Gustave Ricard, pour lequel je me sentais dès lors une si réelle affection, et qui devait devenir plus tard un de mes amis les plus tendres et les plus fidèles.
Il fallait maintenant chercher autre part mon sup~ plément de vie. La Providence vint à mon aide sous les traits d'un directeur de journal qui m'avait fait naguère UQ accueil douteux. Il apparut, un matin, d'un air aimable, aotlicitant, cette fois, ce que je lui avais demandé moi-même.
Voilà comment j'entrai dans le journalisme de province dont je vécus quelque temps. S'il ne m'enrichit pas, je lui dus des jouissances, des rencontres, des amitiés que je ne saurais oublier sans ingratitude. C'est à lui, par exemple, que se rattache l'origine de ma vieille amitié avec mon cher Laprade.
J'étais, un dimanche, à la'campf^ne, dans Je beau vallon des Aygalades, chez une femme aimable, dont le
M LETTRES ET KOïES DE VOYAGE.
frère, avocat à Lyon, était venu passer une semaioe en Provence. Comme je prenais congé, le soir ;
— J'ai dans un coin de ma malle, me dit ce frère, un volume de vers que j'hésite à vous offrir, ne sachant pas ce que cela vaut. Je ne connais pas l'auteur comme poète, je le connais comme avocat, c'est un de mes confrères du barreau de Lyon. Le volume s'appelle Ptydié ; le voulei-vous?
— Donnez toujours! lui répondis-je. quoique ce titre myUiologique de Psyché ne produisit pas sur moi, je l'avoue, une première impression bien favorable.
Je jetai le volume sur un coussin de la voiture, et rentrai en ville sans l'ouvrir.
Une fois couché, cependant, et en attendant le sommeil, un peu rétif ce soir-là, je pris le volume du Lyonnais qui attendait patiemment sur ma table de nuit, patient quiaxlamus; je l'ouvris, j'en lus les quatre premiers vers, j'étais prâ. Quatre vers, vous savez, il n'en faut pas davantage. De même qu'il ne faut pas plus de quatre mots pour faire pendre un homme, le même nombre de vers suffit pour faire classer un poëte parmi les vivants ou parmi les morts. Je lus le premier diant, je lus le second, je lus tout le poCme, et, quand j'eus fini de le lire, je le recommençai. Ensuite, comme l'au-
rore du jour d'été reparaissait à ma vitre, je sautai sur ma plume et j'écrivis tout d'une haleine un article sur Ptyché, où abondaient les points d'admiration.
Il advint que, peu de temps après, on frappait un matin k ma porte. J'ouvris, un jeune homme entra, un beau jeune homme à grande barbe, à l'air inspiré, à la figure homérique.
«Je suis, me dit^il, M. de Laprade; j'ai lu votre article, et j'ai pris le bateau du RbAne pour venir vous en remercier, a
Là-dessus, je mis ma main dans la sienne, et, depuis ce jour-là, ces deux mains ne se sont plus quittées. Vous voyez, dière amie, que le journalisme a du bon.
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