‹ Œuvres complètes de J. Autran (volume 2)Chapitre 48 sur 54 · LIVOURNE · texte numérisé non relu

LIVOURNE

J'ai dans les pages précédenies beaucoup parte des palais de Géncs, je n'ai rien dit de ses églises. Ce n'est pas qu'elles méritent un pareil oubli : chacune d'elles, au contraire, San-Lorcnzo , l'Annonciade , Sau'Ciro, l'Assomption de Carignan.qui possède un chef-d*œuvr<< de sculpture, le Saint Sibastim, de mon compatriote Pierre Puget, mériterait uoe menliou. Mais que faire ? Je vais à Rome, ses basiliques m'attendent, et, si je dépense mon admiration devant tous les temples échelonnés sur la route, que m'en resiera-t-il pour Saint- Pierre ï

le partis donc un soir de Gènes. Penché sur la galerie

du paquebot, je vis la noble cité di^araltre avec ses mille feux dans les ombres de la nuit. Le lendemain matin, nous touchions au mAle de Uvourae.

Uvourne est une ville qui ne mérite pas la description que l'on en pourrait faire. C'est une balte daos la prose, un lieu de repos et d'attente. Elle est anglaise si l'on veut, elle pourrait être américaine, il ne serait pas impossible qu'elle fût française, assurément elle n'est pas italienne. Ce qui distingue toute cité d'Italie, ce sont les monuments des arts et les souvenirs de l'histoire : souvenirs et monuments sont également absents de Livouroe. Elle ne peut se glorifier ni d'une haute origine, ni de cette conséCTation que les œuvres du génie donnent aux grandes villes. Livourne est une ville parvenue, une aventurière devenue grande dame. Ce qui frappe avant tout l'œil du voyageur descendu sur son m&le, c'est le courant tumultueux des gens qui s'agitent dans ses rues, el le caractère si étrangement varié de leurs types ; à l'activité de toute cette foule, on voit qu'une pensée unique la préoccupe : la pensée du lucre; au bizarre mélange des physionomies et des costumes, on reconnaît que ce peuple est un composé de tous les peuples. C'est bien à Uvourne que l'on pourrait appliquer la pittoresque épilhëtequc

Montaigne, assez mal à propos, donnait à Rome : « une ville rapiécée d'étrangers n. En effet, non-seulemeut Livourne n'a guère que des étrangers pour habitants, mais ces hommes sont, hormis quelques respectables exceptions, des malheureux qui, repoua^ par leur patrie, sont venus ici tenter les chances du négoce.

La ville de Romulus commença par être un lieu d'asile ouvert à tous les vagabonds de la terre. Livourne a commencé comme Rome et s'en est tenue là. Elle a ouvert sa porte à des Anglais qui n'avaient rien à faire en Angleterre, à des Américains dont l'Amérique, qui n'est pourtant pas bien difScile, ne voulait pas, à des Espagnols que l'Espagne avait chasses, à des Français qui faisaient honte à la France, et de tous ces parias elle s'est fait un peuple, et ce peuple est la fleur de toutes les canailles du nouveau et de l'ancien monde.

C'est là ce qui explique comment Livourne est une ville sans souvenirs, sans poésie, sans monuments. Pourquoi chercheraient-ils à l'honorer ou à l'embellir, CCS hommes qui ne sont pas ses enfants? Ils ont bien autre chose à faire, lli ont à ramasser le plus tAt possible, et par tous les moyens, le butin que rêve leur cupidité, pour aller en jouir ailleurs. N'attendez jamais

ricD de grand ni de beau d'une ville où les étrangers abondent.

Une synagt^e est le seul monument remarquable que Livourne, ville de juifs, présente aux voyageurs. On dirait un monument allégorique. Tous les étrangers vont la visiter, je n'y suis point allé. Si j'avais eu le temps de voir quelque chose à Livourne, j'eusse préféré visiter le Mootenero. Le Montenero conserve le souvenir d'un séjour de lord Byron ; il aimait à le gravir pour contempler le spectacle que l'œil embrasse de làhaut. On voit, dit-on, d'un cftlé Livourne, la mer, Caprala, la Meliora, la Gorgone, 111e d'Elbe, et, par les temps sereins, la Corse; de l'autre cAté, les premières campagnes de la Toscane et les montagnes qui dominent Pise. J'ai le regret de n'avoir pu jouir de ce spectacle. Un beau paysage dédommage de bien des déceptions.

Je ne passai donc que quelques heur^ à Livourne. J'eus le temps toutefois d'apprécier personnellement une de ses industries.

En attendant un ami, je m'étais arrêté devant une atSche qui annonçait je ne sais quoi. Pendant que j'avab l'œil fixé sur le placard, un individu vint se placer à mon c6té et en Qt la lecture à haute et intel-

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ligible voix: c'était un quidam dont la mise n'avait rien <Ic trop déguenillé. Je pensai que ce persoan^e voulait ainsi me donner une idée de son JastnictiOD. Je me trompais. A peine eut-il achevé sa lecture, qu'il ébaucha un sourire et réclama son salaire en termes obséquieux. Jl avait voulu, disait-il, épargner à mon excellence la peine de lire elle-même. Il s'était institué lecteur oEBciel de ma seigneurie, et réclamait le payement de sa chaîne. C'était la scène du Bourgeois getUitiiomme. M. Jourdain s'y fitt laissé prendre : je me contentai de répondre que mon excellence n'avait point coutume de payer ses lecteurs, et que cette charge auprès de ma seigneurie était purement honoraire.

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