PISE
Ed débarquant à Livourne, quiconque n'est pas un marchand s'empresse de courir à Pise. Pise forme avec Ijvourne la plus merveilleuse des antithèses. Autant la ville brocanteuse des bords de la mer est pauvre de souvenirs et d'ouvragea d'art, autant elle blesse l'œil et l'oreille par l'aspect de sa cohue alTairée, par les mille bruits stridents de ses quais, de ses môles, de ses carrefours, autant Pise est riche en glorieuses réminiscences, en immortels chefs-d'œuvre de génie, autant elle ravit le voyageur par la beauté calme de ses enfants, par le silence plein de mystère qui règne dans sa muette enceinte. Pise est assise à cinq lieues de
Livourne pour faire bieo vite oublier à l'artiste que Uvourne existe en Italie. Quiconque peut aller à Pise et s'arrête à Livoume est un bomme perdu daos mon estime.
Uae circonstance inattendue devait ajouter pour moi aux charmes du voy^e à Pise. En débarquant à Livourne, j'avais été accueilli par une femme artiste, une de ces muscs anonymes qui ne font pas de la poésie dans les livres, mais qui, ce qui vaut mieux, en font dans toutes les choses de la vie. Avec une bienveillance dont je fus profondément touché, elle s'offrit de me servir de guide et j'acceptai avec reconnaissance. Elle habitait Pise, elle avait fait de ses monuments et des campagnes qui l'entourent une particulière étude, et,si je ne pouvais rencontrer un plus gracieux cicérone, il m'était également impossible d'en trouver un plus intelligent et plus éclairé.
Ce fut donc un délicieux voyage. Emportés par une rapide calèche, nous courions le long de celte roule, déjà si belle, qui est une des avenues de ce paradis de la terre qu'on nomme la Toscane. Là, pas un mouvement de terrain, pas une rencontre, pas un site qui ne soit une révélation. Tout est nouveau, la (orme des attelages, la physionomie des grands bceufs à longues
cornes, le type et le costume du laboureur et de la contadioe, la structure et la couleur du chariot qui porte une troupe d'hommes étranges, aux yeux brillants, au front bruni, à la longue chevelure, aux chapeaux coniques; pittoresques passants, sortes de bandits pour la forme, qui sont, au fond, de fort honnêtes gens. On s'en veut de n'être pas Léopold Robert. De distance en distance surgissent des chapelles, des tours isolées, des fermes rustiques dont la porte est décorée d'un écussou à chapeau de cardinal; à l'horizon, de grands bois aux voûtes arrondies, forêts de chênes, immenses groupes de pins dont un hasard de la nature a tracé les lignes comme jamais crayon d'artiste ne les eût combinées; et puis, au milieu de cette vaste plaine, si riche, si verte, plantée d'arbres si beaux, on voit apparaître quelque chose de blanc qui vient lentement à travers les prairies comme une vision; on se demande ce que cela peut être ; c'est la voile triangulaire d'une barque. Toute cette campagne est sillonnée de canaux où de légers navires voyagent incessamment. On ne saurait dire le charme que cette invasion du monde maritime ajoute à ce monde terrestre. On voit quelquefois une vingtaine de ces barques venir de divers points de l'horizon et passer à travers la camïi[. ■ il
pagne. Leurs mâts semblent des arbres nomades au milieu des forâts immobiles. Leurs banderoles se dùroulcnt à la même brise qui fait frissonner les peupliers et les saules de la rive. Les chants des matelots répondent aux chantt des laboureurs. C'est un tableau d'un aspect unique ; c'est quelque chose qui demande un nom à part, c'est une flotte pastorale, une navigation champêtre.
Pour ajouter à l'enchantement, la route que nous suivons est toute bordée de frênes et d'ormeaux oii sont suspendues les guirlandes de la vigne. De temps en temps nous rencontrons de beaux troupeaux conduits par de jeunes pâtres vôtus d'une toison de brebis. L'égloguo des vieux jours apparaît, les Géorgiqucs reviennent en mémoire; on se cite Virgile à soi-même, on pense en latin.
11 n'est pas jusqu'aux mendiants qui n'aient leur charme et leur poésie. Ces malheureux qui, dans les autres contrées de l'Italie, font si souvent le désespoir du voyageur, ont trouvé dans la Toscane le secret dose rendre agréables. On attend leur approche, on la désire même. C'est qu'ils ont inventé une façon délicieuse de solliciter la générosité du passant. Ceux-là ne se contentent pas de tendre le chapeau, de jeter au visage du
zed.yGOOg[e
touriste les titres ascendants designorino.d'exuUenza, de principe; ils ne s'imposent pas le long du chemin comme des histrions tyrannïques qui vous poursuivent de leurs jongleries; ils ne viennent pas étaler des dif- [onniiés qui vous font détourner la tête; non, ils accourent vous présenter au bout d'un roseau des bouquets de fleurs; ils font pleuvoir sur vous, à travers les rideaux de la berline, un tourbillon de fraîches violettes. Comment résistera une telle requête? C'est le dandysme de la gueuserie, c'est la mendicité devenue séduction.
Pour moi, j'étais si ravi de toutes ces imprévues nouveautés de la route, que, malgré mon désir de connaître Pise, je n'étais nullement pressé d'y arriver. le recueillais une à une, avec un soin vigilant, toutes ces visions du voyage que je comprenais devoir être plus tard autant de souvenirs pleins d'attraits.
Après une course de deux heures, nous disions : a Voilà Pise I n A Pise, on entre avec recueillement, on y entre comme dans la chambre d'un malade assoupi, ou comme dans une maison de Dieu. Pise est habitée par une chose sainte entre toutes, la solitude. Ce qui tout d'abord vous étonne, c'est le silence ; silence de monastèrc, silence de tombeau. Quiconque, malade du corps
OU de l'àme, a besoin de repos ou de recueillement, doit venir ici.
Pise De fut cependant pas toujours muette. Il fut un temps, bien au contraire, où cette ville fit grand bruit dans le monde. Fière république, elle soutint de terribles luttes avec les plus puissantes villes du moyen âge italien, avec Gênes, avec Venise, avec Florencs. Elle prêta main-forte aux gibelins, et le parti papiste la redouta longtemps. Elle se battit contre les Sarrasins: elle leur enleva la Sardaigne, la Corse, les Iles Baléares. Alors on l'appelait ii la Reine des mors<i, alors elle épouvantait le Bosphore et tout l'Orient, alors elle envoyait des flottes nombreuses au secours de Jérusalem. Une fois, Géncs, sa terrible rivale, lui porta une atteinte que l'on crut mortelle à sa puissance; elle tomba de toute sa hauteur, mais ce fut pour se relever plus fière que jamais. Vainement les Florentins, ses éternels ennemis, accoururent-ils avec toutes leurs forces, Pise, au passage de Charles VIII, se mit sous la sauvegarde des Français, et demeura, grâce à nos drapeaux, ce qu'elle avait toujours été, une puissante république. La protection française lui porta bonheur. Au départ de? soldats de Charles VIU, quand les Florentins revinrent à l'assaut, ils furent énergiquement repoussés. Les
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femmes elles-mêmes, excitées sans doute par l'ombre guerrière de Chiûiica, l'antique héroïne de Pise, parurent aux remparts pour encourager leurs frères et leurs maris, et doubler le nombre des héros. Plus tard, lorsqu'une armée de Louis XII vint tenter l'assaut de ses murs, elle eut à reconnaître la puissance de leurs défenseurs. Enfin, au xvi* siècle, il fallut que la famine se fit l'alliée des Florentins, pour que la vieille Pise succombai. Cette fois, le coup fut terrible et la chute profonde. Pise ne s'en est pas relevée. Dès lors, comme un cadavre laissé sur le champ de bataille, la vieille cité morte est restée sans voix.
Elle n'a perdu cependant que le soufDe de la vie. C'est pour elle que Byron, le poète qui fut son h&te, aurait dû trouver cette image qu'il applique à la Grèce morte. Il compare la patrie des Hellènes aune femme couchée au cercueil, et conservant encore toute sa beauté dans l'immobile attitude de la mort.
Celte adorable trépassée, ce n'est pas la vieille Hellène, ai ravagée, si mutilée par les siècles et les tyrans; c'est Pise I
L'aimable eicerotit commen(;a par me faire visiter le Lung'Amo, cette longue série de quais, si belle et si majestueuse. Sur les deux rives du fleuve qui roule avec
lenteur ses eaux jaunies, s'élèvent de grands et calmes édifices, monuments publics ou privés, empreints des caractères les plus divers. Presque toute l'histoire de l'architecture, depuis le vii^nal gothique des premiers temps jusqu'à ce genre hybride du xn* siècle que l'on nomme gréco-romain, se trouve écrite sur les façades de cette double rangée de monuments.
Je saluai le palais Lanfranchi, dont la solennelle architecture est attribuée à Michel-Ange. C'est lèi que vécut Byron pendant un assez long séjour à Pise. C'est ce palais qui fut témoin du meurtre de Hasi, événement qui contraignit 1o poëte à s'exiler de la Toscane, et dont le monde entier s'est entretenu sans en éclaircir le mystère. Je vis non loin de là lepalaisLanfreducci. Lui aussi garde son mystère, le secret d'une histoire qui remonte bien plus loin que celle du palais Laofranchi. A sa porte pend un fragment de chaîne brisée, et sur une table de pierre on lit ces deux mots : Ma giomala. Que signifie ce bout de chaîne? que veut dire cette inscription? C'est une éternelle énigme que le vieux palais propose au passant.
Avant de quitter les bords de l'Arao, je voulus admirer sur sa rive gauclie cette délicieuse chapelle de la Spina. qui dut son nom à une épine du sanglant dia-
<l6me del'Homme-Dieu; relique sainte apportée à Fisc du temps des Croisades. Celle chapelle, dil-on, est la première merveille de l'art gothique élevée en Italie. On a dit également que le d6me de Pise fut le premier monument de ce genre que l'Italie salua dans les airs. Un fait ceruin, c'est que Pise est la ville du monde où l'art catholique, à son aurore, produisit ses plus beaux chefs-d'œuvre.
Allons les voir, ces chefs-d'œuvre, aux lisières do la ville, dans l'immense place qui les réunit, et forme de l'assemblage de quatre monuments le plus admirable groupe d'édifices que l'œil de l'homme puisse embrasser dans un regard.
Ce fut par un jour de printemps, sous un ciel dont l'azur venait d'être lavé par une pluie du matin, que nous arrivâmes dans cette belle pelouse qu'entourent les quatre monuments de Pise. Gomment se fait-il que cette prairie, chaque jour foulée par des caravanes d'étrangers, soit toujours ai intacte et si verte qu'on dirait une savane du nouveau monde? C'est là une merveille qui aurait, elle aussi, besoin d'être expliquée par la poésie d'une légende,
A travers les hautes herbes de cette pelouse, où le riche printemps italien avait fait pleuvoir de sa robe
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des myriades de fleurs, nous marchions vers les murs sacrés, et je sentais en moi une voix intérieure qui me conseillait le recueillement. J'allais me trouver face à face avec les premières œuvres du génie et de la foi. Je remontais par la pensée aux siècles où cette prairie n'élait qu'une vulgaire plaine, avec son tapis de gazon et de marguerites, une plaine sans nom que le voyageur distrait traversait à la hâte sans y recueillir !c moindre souvenir; et je comparais la prairie d'alors à celle d'aujourd'hui, à cette prairie qui maintenant est un des lieux du monde les plus sacrés, les plus illustres cl assurément l'un des plus précieux espaces de terre éclairés par le soleil.
C'est là qu'un jour, sur la pelouse printaniére, arriveront des hommes qui possédaient la puissance des anges, parce qu'ils en avaient la foi. Ces hommes étaient Guil* laume d'Insprûck, Bonnano le Pisan, Dioti Salvi, Thomas cl Nicolas et lean et Ninus de Fisc, Baccio Bandinello de Sienne, Buschetti Buschetto, Rainaldo, Lost^gio Stagi de Pietra Santa, Pierre Tacca, Pierre Francavilia, Antonio Susini, Horatio Mocca, grands architectes, grands sculpteurs; ces hommes étaient aussi Buffalmacco, Giotio, le divin pâtre des bords de l'Amo, Orgagna, Simone Memmi, taurati de Sienne, Benozzo
Gozzoli, le RaphaSl du xiv* siècle, Lodoma, Cavalluci de Rome, Tempesti de Pise, tous éclairés du rayon d'en haut, tous aidés par la croyance qui transporte les montagnes. Les uns taillèrent le marbre, un marbre sorti des plus riches carrières du monde, marbre de Paros, marbre de Carrare, marbre d'Egypte, marbre de toutes les ties de la mer italienne, de la Corse, de la Sardaigne, de Tlle d'Elbe, de la Sicile. Ils surent lui donner toutes les formes que rêvait leur génie ou leur caprice, le lancer en fusées, le rouler en volutes, le percer en broderies, l'arrondir en voûtes, l'animer en formes vivantes. Les autres prirent leurs pinceaux, et, sur les murs élevés par leurs frères les architectes, ils fixèrent toutes les célestes visions do leur esprit; ils représentèrent tous les grands symboles, toutes les scènes, douces ou terribles, de la Bible ou de l'Évangile.
Et quand ces hommes disparurent de cette prairie inconnue, qui n'avait été jusque-là qu'un champ do gazon ou les pâtres de l'Arno menaient paître leurs brebis, quatre monuments y restaient qui la faisaient à jamais sainte, à jamais illustre.
Ces quatre monuments, la Tour penchée ou Campanile, le Baptistère, le Dôme el le Campo-Santo, résument symboliquement, comme on l'a remarqué avant
nous d'un« façoo fort ingénieuse, la vie entière du chrétien : le Campanile, qui balance sa cloche sous la nue, appelle l'enfant qui vient de naître; le Baptistère lui donne ce premier sacrement qui l'incorpore dans la légion du Christ; le D6me expose aux yeux du chrétien devenu homme toutes les pompes saintes, et lui révèle tous les mystères du catholicisme ; le Campo-Santo lui garde une couche sous le marbre de ses galeries, ou sous la terra fleurie de son enceinte.
Au sujet de la Torre-Torta, il n'est pas un voyageur qui n'ait posé cette éternelle question : « La tour futelle construite ainsi penchée, ou, par l'elTct d'un affaissement du sol, s'est-elle inclinée d'elle-même? » Là-dessus les savants de toutes les académies ont développé des opinions sans nombre, et cela sans parvenir jamais à trouver la clef du mystère; pour nous, si nous l'avions, ce mot de l'énigme, nous nous garderions bien de le dire; il faut avoir pitié de ces pauvres gens qui ne demandent pas mieux que de garder leur thème à dissertations. Dieu lui-même a travaillé pour eux, lorsque, suivant l'expression du sage, il a livré le monde à leurs disputes , mundum tradidii ditpuUuion^ui eorum. J'ai sous les yeux précisément un livre qui traite de la Torre-Torta. L'auteur commence par constater que les
colonnes placées du côté où la tour s'incline sont, du quatrième étage au septième, plus minces et partant plus légères que les colonnes du c6té opposé. Cela dit, il semble que le mot de l'énigme est trouvé, et qu'il faut nécessairement reconnaître là une intention bien évidente des architectes. Eh bien, non ; l'auteur, après avoir établi le fait, termine en avouant que ta cause de l'inclinaison du monument sera toujours un secret pour lui. Brave homme, va I
Pour moi, qui ne puis voir un homme tomber dans la rue sans chanceler moi-même sur ma base, je ne dirai qu'un mot dans la discussion : c'est que si Guillaume d'InsprEîck et Bonoaao de Pise, architectes du Campanile, lui ont volontairement donné cette pose inclinée, ils ont eu là une Acheuae inspiration. La première impression que l'on éprouve à l'aspect de leur monument est pénible à l'œil comme à la pensée, et l'admiration que l'on ressent ensuite pour la profondeur des calculs exigés par cette téméraire fantaisie, ne compense pas cette impression première. Dans les ouvrages d'art, l'étonnement produit par un tour de force ne vaut jamais la simple et tranquille admiration qu'inspire une belle chose naturellement faite.
On ne peut s'éloigner du Campanile sans donner un
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souvenir au sublime enfant de Pise, martyr de la science, à ce Galilée qui, tout jeune encore, était monté tant de fois au sommet de la tour afin d'aller voir de plus prÈs le spectacle du dôme étoile, ou pour méditer en ce lieu propice sur divers mystères de la science, sur la chute des corps graves, sur la mesure du temps.
La tour penchée s'élève derrière la cathédrale. Devant la façade de l'église, Dioli Saivi plaça le baptistère. Ce monument qui contient tant de richesses d'art, cnire autres la fameuse chaire construite par Nicolas de Fisc, fait d'autant plus d'honneur aux anciens Pisans, qu'ils s'imposèrent de très-forles contributions pour le faire achever.
Le dAmc, c'est-à dire la cathédrale, date du xi* siècle. C'est un trophée de la victoire. Quand le consul des Pisans, Orlandi, après avoir triomphé des Sarrasins à Palcrmc, revint à Pise avec les galères victorieuses, il voulut consacrer à la Vierge le souvenir de sa victoire ; à cette fin, le monument incomparable fut élevé. Buschetto et Rainaldo en furent les architectes. Jean de Bologne, Francavilla, Pierre Tucca sculptèrent les porlcs de bronze du temple, ces portes qu'il faudrait admirer à genoux.
Enfin, de ces édifices, le plus merveilleux, et sans
contredît le plus touchant, est le Campo-Santo. Le Campo^anto a droit à une êpithètc ÎDattendue : c'est une nécropole séduisante, un cimetière qui fait aimer la mort. Ses murs extérieurs toutefois n'annoncent pas les merveilles de l'enceinte. A leur simplicité nue, qui contraste si étrangement avec la renommée de l'édifice, on comprend que l'on va, dés le seuil, assister à quelque révélation. Quand la poétique femme qui avait voulu me servir de guide durant cette journée se dirigea vers cette porte, je ne pus me défendre de songer à la Béatrtx de Dante ouvrant devant lui la porte des CicuK. Certes, la comparaison était ambitieuse pour la pari que j'y avais, mais on se grandit volontiers dans de pareils moments.
Nous entrâmes, et tout d'abord nous reconnûmes en effet que la simplicité des murailles extérieures est un symbole. — Les pieux artistes du xm* siècle qui bâtirent le Campo-Santo voulurent sans doute prouver que la mort est une immense révélation, qu'elle cache derrière un voile tous les mystères et tous les trésors d'un autre monde. C'est pourquoi ils laissèrent sans ornements les murs si pauvres du dehors et réservèrent pour l'intérieur toutes les richesses de leur sainte imagination.
Quatre galeries, ou le marbre a reçu des mains de Jeao de Pise les formes les plus légères et en même temps les plus solennelles, entourent le champ du milieu. Ces galeries protègent des peintures i jamais glorieuses. Ce sont la Création, le Dilvge, le Christ mit eti croix, œuvres de BufTalmacco, le premier de ces vieux artistes qui héritèrent des traditions hyzantines; ce sont des pages terribles où le grand Orcagna déploya tout ce que son génie avait de mysticisme : le Triomphe de la Mort, qui fauche impitoyablement les heureux et les puissants, et qui laisse les pauvres et les infortunés l'invoquer vainement :
O morte, medicina d'ogni penï...
te Jugement dernier beaucoup supérieur, à notre avis, pour la conception première, à l'œuvre « vantée de Michel-Ange. Orcagna n'a songé qu'à traduire des impressions et des idées ; plus tard, sur les murs de la chapelle Sixtine, Michel-Ange se borna à jeter des formes et des attitudes. — Ensuite c'est la Vie des Phres du Disert, douces images où la main de Laurati le Siennois a mis toute la paisible simplicité des églogues bibliques. Ce sont les principales scènes de la Vie de saint Renier, patron de Pise, reproduites par le pinœau
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de SimoDe Memmi. Ce sont des peintures de Beoozzo Gozzoli, l'imitateur de Massaccio, qui, lui aussi, travaillant sous l'inspiration des livres sacrés, en a retracé les plus antiques scènes. Ce sont enfin les Infortunes de Job, où le divin tiîetto, cet enfant de géoie, qui comment^, comme son compatriote Virgile, par garder les brebis, vint révéler toutes les richesses de sa pensée créatrice.
L'œil n'admire pas seulement des peintures dans les quatre galeries du cimetière pisan. Là sont aussi des œuvres de sculpture qui datent de tous les siècles, qui appartiennent k toutes les religions, qui viennent de tous les pays, vestiges de l'art égyptien, monuments grecs, bustes romains, antiquités étrusques, sarcophages revêtus d'emblèmes mythologiques. — C'est bien au Campo^anto que règne véritablement l'égalité de la mort. La mort a recueilli dans cette enceinte mille témoignages de sa puissance; les vieilles nations y ont toutes apporté leur hommage lige à cette souveraine. Toutes les gloires de ce monde ont déposé ici un peu de leur poussière. Le Campo-Santo contient les archives universelles du néant.
Autant le spectacle de ces galeries étonne la pensée, autant l'aspect du champ de gazon qu'elles enveloppent
touche et ravit le cœur. Voilà la terre sacrée qui fut apportée de Jérusalem sur les cinquante galères de la vieille république, sainte poussière ou les mourants avaient l'espoir de dormir d'un meilleur sommeil, terre miraculeuse qui, disait-on, pleine d'une vertu secrète, dérobait la dépouille humaine au ver du sépulcre. C'est dans cet enclos, dont les quatre angles sont marqués par de verts cyprès, c'est dans ce champ qui s'étotle, au printemps, de mille fleurs aux vives nuances, et qui porte, à son centre, une colonne de marbre où le rosier grimpant suspend ses guirlandes, c'est dans ce parterre fleuri que les morts obscurs, que les trépassés du peuple étaient ensevelis. Un privilège ouvrait les tombes des galeries aux seuls morts illustres, à ceux qui furent grands par les exploits, par la fortune, par le génie, par un nom de haute origine. A l'enclos découvert appartenaient les gens de la foule, ceux qui vécurent inconnus, qui peut-être accomplirent de belles actions, pratiquèrent de hautes vertus, pensèrent de grandes choses, mais à qui la Gloire, cette capricieuse, refusa la faveur d'un regard. Qu'ils ne s'en plaignent pas; leur place n'est pas la plus mauvaise; ils ne sont pas couchés sous un marbre couvert des signes de l'orgueil ; mais ils dorment sous un tapis de gazon où
la bonne nature, qui ne reconnaît l'infériorité d'aucun de ses enfants, entretient un éternel blason de Deurs; le pèlerin qui visite Tenceinte ne leur murmure point une épitaphe burinée sur la pierre, mais la brise qui passe dans les hautes herbes leur chante une élégie suave qui berce leur sommeil.
Quand on sort du Campo-Sanio on ne s'élonne plus du silence de Pise; on comprend alors que la ville qui touche à ce monument demeure toujours muette. Elle semble se taire pour ne troubler d'aucun bruit profane le repos des tombes voisines.
Un jour, dans un de ses accès d'humeur noire, le vieux Dante, qui passait le temps à maudire toutes les cités d'Italie, jeta sa malédiction sur Pise; mais elle peut s'en consoler : depuis lors, il n'est pas un voyi^ur qui ne l'ait bénie.
LE GOMlïO
— Et maintenant allons au Oombo, me dît en sortant de Pise l'aimable cicoronc.
— Qu'appelez-vous le Gombo?
— Vous allez voir. Vous venez d'admirer au Campo- Sanlo les tableaux de la solitude dans les belles fresques de Laiirati !e Sicnnois; Benozzo Gozzoli vous y a montré les paysages asiatiques, les mœurs des premiers pasteurs du monde. Venez maintenant revoir tout cela dans sa vivante réalité. J'ai au Gombo une retraite où je viens de temps en temps me réfugier. Permettez à une sœur des anciens anachorètes de vous faire les honneurs de son ermitage.
De Pise au Gombo, le voyage est une extase de deux lieues. Vous commencez par courir dans une large avenue bordée de beaux arbres qui sont tour à tour des ormeaux, des trembles et des peupliers. Dans lintcrvallc d'un peuplier à un tremble, d'un tremble à UD ormeau, s'élèvent des buissons d'aubépines et de rosiers, et le regard, à travers les arceaux dessinés par le feuillage des grands arbres, s'élend, à gauche, sur des prairies déroulées jusqu'à la mer; à droite, sur de vastes champs qui ne s'arrêtent qu'aux montagnes bleues du pays de Lucques. Aux deux lisières de la route croissent, sous le cintre des veris portiques, de hautes herbes que la roue des voitures effleure en passant, et que foulent, de distance en distance, quelques promeneurs méditatifs, sortis des murs de Pise pour venir aspirer l'air de la campagne. Cette route conduit d'al>ord à la ferme de San-Bossore, qui fut bâtie par les Médicis pour servir de rende7.-vous de chasse. Elle possède plus de deux mille vaches et plus de quinze cents chevaux. Ces chevaux courent en liberté dans les environs. On les rencontre dans les prairies et les bois voisins, galopant, caracolant, la crinière éparse. La ferme de San-Rossore possède également une troupe de quadrupèdes bien autrement
SSe LETTRES ET NOTES DE VOYAGE.
curieux : ce sont des chameaux dont les ancêtres, passez-moi le mot, remontent au temps des croisades, et furent apportés sur cette rive par uo grand prieur de Tordre de Saint-Jean. Bien des familles aristocratiques voudraient avoir une origine aussi reculée. La première tribu de ces animaux du désert transporiée aux rivages toscans s'y naturalisa si bien, qu'aujourd'hui ses descendante sont encore au nombre de cent.
Vous ne sauriez concevoir, me disait l'aimable conductrice, le charme que j'éprouve à rencontri-r ces animaux sur ma route. Ils donnent à ces lieux, d'ailleurs si peu fréquentés, un tel aspect de solitude primitive, que je crois arriver en pleine Mésopotamie. On en rencontre à chaque pas. Tantôt je les vois se promener lentement à travers les bois de pins ou sur les grèves de la mer; tantôt je les trouve accroupis au milieu des sables où ils viennent jouir, dans l'été, des ardeurs du soleil. A mesure que vous passez, ils se lèvent paresseusement, ou se contentent de tourner la tête et de vous suivre d'un long regard oblique. Pauvres animaux! ils n'ont pas connu la terre de leurs aïeux, mais ils semblent la regretter. Encore, ceux qui restent sur ce rivage ne sont-ils pas à plaindre : ils ont la grève sablonneuse, ils ont le ciel ardent des
étés de ta Toscane, ils ont les bois de pins sauvages et la vue de la grande mer qu'ils semblent rechercher, II en est de plus malheureux. Ce sont ceux que l'on vend à des histrions de passage, et qui sont contraints de suivre leurs maîtres vers d'autres climats. Ceux-là vont promener leur mélancolie de ville en ville, obligés qu'ils sont d'obéir, au milieu d'un cercle d'enfants et de badauds étonnés , aux ordres d'un cornac tyrannique.
Tandis que nous songions avec pitié aux exilés de San-Rossorc, nous avions quitté les belles allées ombreuses, et nous traversions un fourré de pins plantés sur une grève aride. Dans les profondeurs des bois passaient des étalons sauvages, et sur les bords de la route gisaient accroupis de grands bufiles noirs qui relevaient la tête et nous regardaient d'un œil vague. Quelques chameaux cheminaient chargés de lourds fagots de bois, et conduits par de vieux bAcherons k l'extrémité de la forêt. Nous descendîmes de voiture devant une cabane de bois. Nous étions à vingt pas de la mer, nousentendions distinctement l'ftpre frémissement de la plage.
— Avouez, me dit mon interlocutrice, que vous ne vous attendiez pas è quelque chose d'aussi sauvage.
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Vous aviez pensé, n'est-ce pas, qu'une résidence où l'on va par une avenue de six rangs d'arbres devait être autre chose qu'un pareil taudis? Vous avez cru peut-être que le Gombo était un gracieux village au bord de la mer, un village avec ses jardins, avec ses maisons blanches et son clocher de marbre? Le Gombo c'est cette grève, c'est cette maison de bois, et cette maison est celle que j'habite. J'y passe souvent des semaines en compagnie d'une famille de pêcheurs qui m'ont cédé une partie de leur cabane. Les voilà sur le seuil de la porte, qui viennent me saluer et qui vous regardent avec étonnement.
Je vis en effet un groupe pittoresque composé d'un vieillard de haute taille, d'une femme déjà sur l'âge, et de quelques beaux adolescents dont la physionomie ouverte et sereine annonçait à la fois l'intelligence et la naïveté. Tous avaient un sourire dans les yeux, ils semblaient heureux de voir arriver l'élégante locataire de leur cabane.
Nous entrâmes : l'intérieur de la maison répondait h ses dehors. Des instruments de pêche, engins et Dlcts. encombraient la première pièce. Un escalier de bois, assez digne du nom d'échelle, conduisait aux appartements de l'aimable étrangère. Là, tout se rcs-
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sentait encore de l'humble état des possesseurs du logis : plancher de solives disjointes, murs dénués de tout revêtement, plafond crevassé, par où le vent et la . pluie entraient librement, fenêtres où l'œil comptait dix vitraux brisés sur deux intacts; seuls quelques rares objets trahissaient la présence de la femme du monde : c'étaient, sur le parquet irrégulier, des tapis en peaui de panthères, sur une table boiteuse, des flacons d'essence, dos vases d'albâtre garnis de fleurs naturelles, et des livres de religion ou de poésie, une Bible à côté d'un Shakspeare, une Vie des Saints dans le voisinage d'un roman de Balzac.
Comme j'exprimais quelque surprise ;
— Mon Dieu, me fut-il répondu, je conçois votre étonnement; la vie que je mène ici a peut-être sa bizarrerie; mais qu'importe, si elle a son charme! Bien des gens dans le monde font de belles phrases sur les douceurs de la retraite, qui n'ont pas le courage d'aller en faire l'épreuve. J'ai voulu, moi, tenter l'aventure. Pour que l'expérience fût complète, j'ai cherché un lieu qui ne fût point une demisolitude, un de ces déserts hjpocrites, où l'on retrouve tous les échos du monde à défaut de ses bruits. Ce lieu, je l'ai trouvé ici. L'expérience du dé-
sert, que j'y fais chaque jour, est toute à son hoaneur. Dans les premiers temps, je l'avoue, je m'étODaais ud peu de moi-mSme. L'ébahissement qu'éprouvaient à me voir ici les propriétaires de ma cabane et quelques ' p&lres des bois qui fréquentent cette pJage se communiquait à l'objet même de leur surprise. Je ne me comprenais pas encore très-bien. Tout, d'ailleurs, était si nouveau, si insolite autour de moil Mais quelques jours d'habitude ont suffi pour cfTacer une première impression, La solitude absolue, pénible dans les commencements, ne tarde pas à nous captiver. Elle est comme les gens d'une apparence farouche pour lesquels l'aversion se change parfois en sympathie; elle est comme ces livres dont la première page nous rebute, dont la trobiôme nous captive. Du rjste, je ne suis pas la première qui ait connu les séductions de ce désert. Mon compatriote Byron l'habita avant moi. C'est ici qu'il vint souvent, le soir, courir à cheval avec ses deux amis, Shelley et William Smith. C'est sur ce même rivage, quand ils eurent péri dans le golfe voisin , qu'il eut la fantaisie funèbre de leur élever un bûcher et de brûler leurs cadavres à la manière antique.
Comme elle parlait ainsi, je m'aperçus un peu tard
que les heures avaient marché et qu'il ne me restait peut-être plus le temps d'arriver à Lîvourne pour le départ de mon paquebot.
— Bahl dit-elle, nous arriverons. Les bonnes gens de ce pays ne demandent qu'à Caire des miracles pour moi.
En effet, son cocher nous conduisit du Gombo à Livoume d'une course si cITréuée, que toute autre héroïne en eût pâli. De la voiture nous sautâmes dans une barque dont les rameurs ne nous servirent pas avec moins de zèle. Le navire était parti; à peine en voyait-on briller le fanal dans les brumes du soir. Nous nous mîmes à sa poursuite, nous le hélâmes, nous l'atteignîmes. La barque qui nous avait amenée ' la ramena seule, et, quelques instants après, un vent de mauvais présage me rudoyait dans ma cabine. le compris qu'à une journée charmante allait succéder une nuit moins douce.