APPROCHES DE ROME
De Civita-Vecchîa, le chemin qui conduit à Rome est l'ancienDe voie Aurélienne : douze ou quatorze lieues de trajet. L'iinpressiOD produite sur moi par cette route fut moins désagréable que je ne l'attendais. Les livres qui en ont parlé la donnent comme un chemin sans caractère et sans accidents pittoresques. Elle traverse, disent-ils, une pUinc d'une aridité monotone. Ces livres ont calomnié l'antique voie Aurélienne.
Pendant plusieurs milles, la diligence suit le bord do la mer. De temps en temps, on quitte le rivage avec la crainte de ne plus le revoir; mais voilà que, par un brusque détour, on revient à la route aimée, à cette
route amphibie qui d'un côté longe les sillons, les bois, les prairies, et de l'autre la mer, la mer immense, dont la vague retentissante se déroule jusqu'aux pieds des chevaux, et mêle les bruits de son écume à la sonnerie joyeuse de l'attelage romain.
Une fois cependant il faut dire adieu à celte harmonieuse campagne el s'enfoncer dans les terres. Là, le chemin, quoique moins pittoresque, ne mérite pourtant pas tous les reproches qu'on lui a faits, et la plaine qu'il traverse n'est poini, comme on l'a dit, une solitude sauvage et désolée. Nous ne savons sous quelle préoccupation la plupart des voyageurs ont parcouru ce pays. Nous, au lieu d'y voir une terre inculte, nous y avons admiré des champs qui présentaient toutes les riantes apparences de la fertilité, des coteaux couverts de vignes, des collines où croissent de beaux vergers, et, de distance en distance, des hameaux, des châteaux forts, des églises, tout ce qui ferait la joie d'un peintre.
Il est vrai que, si de la contrée on passe aux habitants, la différence est fort sensible. Nous l'avouerons, les êtres humains que nous avons rencontrés au milieu de cette riche nature semblaient appartenir â un tout autre pays. C'étaient pour la plupart des hommes cassés par une précoce décrépitude, des femmes au teint fiévreux.
vêtues de quelques haillons sordides, des enfants maladils et dressés de bonne heure à la mendicité.
Je me souviens de l'efret que produisit sur moi une troupe de ces enfants qui sortaient, le matin, de leurs misérables huttes. Marchant à la file, chargés de pioches, ils partaient au nombre de trente ou quarante, pour les travaux de la journét^. Pauvres enfants! l'un était vêtu d'un habit noir à queue de morue ; l'autre d'une veste de hussard ou de dragon ornée de brandebourgs et de fourrure. Celui-ci portait un tricorne, celui-là un chapeau tromblon qui lui tombait sur te visage. L'un d'eux, habillé d'une soutanelle d'enfant de chœur, était coiffé d'un bonnet à poil. Je ne sais quel marchand de vieux habits, vieux galons, avait passé par là et vidé dans le pays tout le tombereau de Tbespis. La mascarade était lugubre, usée, flétrie, couleur de suie; toutes ces défroques, toutes ces friperies faisaient un horrible contraste avec la fraîche clarté matinale. C'était la hotte du chiffonnier déversant ses haillons et ses souillures dans un rayon de l'aurore.
C'était à la foia touchant et ri«ble. il faudrait le crayon d'un caricaturiste pour donner le croquis de la bande.
Non loin de là, nous rencontrâmes un berger qui
m LETTRES ET NOTES DE VOYAGE,
gardait un troupeau de bœufs magnifiquos. Le pauvre homme n'avait pas, lui non plus, des vêtements bien somptueux; mais il se promenait à cheval, brandissant dans sa main une espèce de lance. A la vue de ce pâtre liquestrc, nous nous souvînmes du berger à qui l'on demandait un jour : « Que fcrais~tu si tu étais roi? » 11 répondit : « Je garderais mes moutons à cheval, u Le boiser romain, qui trottait à quelque distance de noire voiture, possédait cet objet des convoitises de son confrère et n'en paraissait pas plus heureux. Si nous lui avions demandé : « Que ferais-tu si tu étais roi? n peutêtre nous eClt-il répondu, lui : n J'achèterais des culottes neuves, u
A mesure que nous approchions de Rome, je devenais moins accessible aux distractions de la route. Je commençais à me recueillir, à me préparer à la grande émotion de l'arrivée. On n'entre à Rome qu'une première fois dans sa vie, et je voulais jouir dans toute sa plénitude d'un moment aussi solennel. D'un rapide coup d'œil rétrospectif, je repassai dans ma mémoire tout ce que ma jeunesse avait appris d'histoire romaine. Je me récitais tout bas des fragments d'Horace et de Tacite, de Titc-Live et de Virgile. L'origine de Home attirait surtout mon souvenir. J'ai toujours aimé me
reporter aux premiers temps de ces villes qui sont devenues des métropoles d'empires. H y a dans cette destinée d'une cité qui fut d'abord une boui^de inconnue, fondée souvent par quelques fugitifs, et qui s'éleva plus tard au plus haut degré de la puissance et de la gloire humaines, des contrastes qui saisissent l'imagination et plongent la pensée dans de profondes rêveries. Or, de toutes ces origines, il n'en est pas de plus merveilleuse que celle de Rome. Écolier, j'avais eu, tout comme un autre, l'ambition d'écrire ma tragédie, et c'était le berceau de Borne qui devait m'en fournir le sujet. En est-il un mieux fait pour séduire un esprit de quinze ans? Quels personnages à mettre en scënel C'est une Rhéa Silvia, la fille des rois albins, prêtresse de Vesta, que l'on aime à se représenter comme la plus belle des nobles romaines qui vécurent autour du trépied d'or de la déesse; c'est Amulius, vieux, farouche, jaloux de conserver le trône rustique sur lequel il est monté par le droit de l'assassinat; ce sont deux enfants qu'un pâtre rencontre dans les bois, suspendus à la rude mamelle d'une louve, leur fauve nourrice; deux beaux enfants issus des amours mystérieuses de l'infidèle vestale avec le dieu Mars, célestes b&tards qu'aurait dA nommer en première ligne le
poëte Camoèos, lorsqu'il a dit : n On a vu souvent les enfants de l'amour briller sur la scène du monde; la Grèce en avait peuplé l'Olympe : Mercure, dieu de l'éloquence; Apollon, dieu de la lyre; Hercule, le dompteur de monstres; Bacchus,le vainqueur de l'Inde, n'étaient, comme don Juan, que d'illustres bâtards, n
Du berceau de Rome, je redescendais, de siècle en siècle, le cours de sa prodigieuse histoire. J'évoquais ses rois, ses tribuns, ses consuls, ses généraux, ses empereurs. J'avais vu le fils de Silvia, l'enfant sauvage devenu homme, creuser avec le fer d'une charme les fondements de la cité où devaient r^er les Césars; je voyais le pécheur galiléen arrivant des lacs de la Judée et entrant inconau dans Rome avec ce bfttoo de pèlerin qui devait devenir le sceptre vénéré des peuples de l'avenir.
A. la Rome de Romulus succédait la Rome de saint Pierre. Elle m'apparaissait avec ses merveilles sacrées, avec ses premiers chrétiens, hommes simples dont la vie sans tache fut un prodige au milieu des corruptions de l'empire : pieuses familles, qui recommencèrent, dans la vieillesse de Rome dégénérée, une république plus belle que la république des premiers temps. Je songeais aux martyrs dont le sang lava le vieux
monde, comme l'eau du déluge l'avait jadis puriSé de ses souillures, et puis aux papes, qui répandaient sur le globe la dvilisalioa nouvelle, et firent plus pour le genre bumain, sous les ailes mystiques de la colombe, que n'avaient jamais fait les empereurs sous le vol triomphant de leurs aigles.
Après celte vague et rapide revue des destin&es romaines, je me prenais à songer aux hommes que le nom de Rome avait attirés vers elle, aux voyageurs de toutes les époques et de tous les climats, qui, comme moi, étaient venus visiter la métropole étemelle : pèlerins de nature et de condition bien diverses. Les premiers se précipitent par bandes innombrables des confins du monde; ils accourent du bord des niera boréales, du sein des forêts inconnues, du milieu des montagnes glacées du p&le, pour voir dans sa gloire et conquérir cette cité dont le nom remplissait Tunivers. C'étaient de formidables visiteurs, des pèlerins sauvages, à l'œil féroce, à la voix stridente comme le cliquetis du fer, sourde comme les bruits de l'Océan ou les rumeurs des furets natales; ils passaient le long des chemins, penchés sur le cou nerveux de leurs cavales, et brandissant dans leurs mains des armes inconnues de Bome elle-même.
Après ces voyageurs de la conquête, féconds en ruines et en bouleversements, d'autres viennent d'âge en âge et se succèdent sans fin dans la cité, qui les accueille sans terreur. Ceux-ci, pieuii et pacifiques, cherchent à itomc autre chose que des trésors à piller et des chefsd'œuvre divins à renverser; ils viennent y conquérir des idées et des souvenirs, des images et des enseignements ; ce sont les pèlerins de la science, les pèlerins de l'art, les pèlerins de la religion. — Les uns, â travers la poussière des ruines et la rouille des temps, cherchent à découvrir les vestiges de l'antiquité. Comme des mineurs intrépides allant arracher le filon d'or aux entrailles de la terre, ils sont descendus dans les profondeurs du passé pour y conquérir laborieusement des trésors de science enfouie. Ils en ont rapporté, fragment par fragment, tout ce qui fut la vieille Rome ; lambeau par lambeau, ils ont rétabli le livre immortel que la main brutale des conquérants illettrés avait déchiré. Pierre par pierre, ils ont reconstruit tout ce vieil édifice des jours évanouis qui s'écroula dans la grande commotion produite par le passage do la barbarie triomphante. D'autres sont venus s'asseoir sur les débris des vieux monuments, et, la tête dans leurs mains, ils ont médité sur le néant profond des puis-
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sauces et des gloires de la terre; à l'aspect de ces moDceaux de ruines gigantesques qui n'ont plus pour habitants que le peuple des ombres et des souvenirs, ils ont gémi sur la fragilité des choses de ce monde, où tout sort de la poudre et retourne en ruines.
A leur tour, les enthousiastes de l'arti les adeptes fervents de la religion de Tesprit sont accourus voir les millechefs-d'œuvredugénie, aujourd'hui seule richesse de cette veuve des Césars qui n'a hérité que cendre et poussière des anciens possesseurs du monde, mais à qui les papes, ses nouveaux maîtres, ont fait une parure nouvelle. Dans les nefs de ses églises, dans les galeries de ses palais, dans les jardins et les salons de ses villas, ils sont allés admirer les créations des grands peintres et des grands sculpteurs, et prendre pour types de leurs œuvres futures ces divins ouvrages à jamais dignes d'inspirer tout artiste.
Enfin, les pèlerins de la religion sont venus à Rome, parce que Rome est la cité chrétienne par excellence, parce que ce fut de ses catacombes que la foi de saint Pierre et de saint Paul sortit, comme l'épi sort du sillon, parce que c'est à Borne que tant d'héroïques martyrs, que tant de confesseurs illustres sont morts en niant les dieux du Capitule et en proclamant le Dieu
du Calvaire, parce que c'est de Rome que tant de missionnaires sont pariis, une croix à la main, pour aller porter à (ous les peuples la parole du crucifié.
Je venais donc, moi aussi, visiter cette ville, but étemel de tous les pèlerinages, et je me demandais à laquelle de ces diverses calégories de voyageurs je pouvais appartenir. Je ne savais, j'aurais voulu que ce fût à toutes en même temps ; j'aurais voulu être à la fois l'homme érudit, le philosophe, l'artiste, lecroyant, afin d'éprouver a ta fois toutes les émotions. HélasI j'étais loin d'être tout cela. J'étais un simple rêveur, n'ayant d'autre titre à mon admission dans la ville sacrée que l'amour du beau, et la foi de l'enfant dans la religion de sa mère.
J'en étais là de mes rêveries quand elles furent interrompues par un mot prononcé à mes cAtés; dans la diligence oîi j'étais monté à Civita-Vecchia, se trouvaient deux voyageurs que le spectacle de la route m*avait presque empêché de voir jusque-là. L'un était un homme d'une trentaine d'années qu'à l'ezpressioD de sa physionomie et à ses cheveux noirs on eôt pris pour un Italien. L'autre, jeune femme qui ne comptait pas plus de vingt ans, simple et charmante, ressemblait à l'une de ces madones dont les artistes du moyen fige
trouvèrent les premiers types. Elle était, je ne tardai pas à le savoir, native de Prague, et son compagnon, malgré les apparences, appartenait à la Hongrie. Ils étaient mariés depuis peu. L'époun, qui déjà plus d'une fois avait visité l'Italie, y amenait sa jeune compagne. Chemin faisant, il initiait aux merveilles de la route la jeune femme attentive; il lui faisait admirer tout ce qu'il admirait lui-même, et il admirait beaucoup, en véritable ariiste qu'il était. D'un geste et d'un regard où l'intelligence et le bonheur confondaient leurs rayons, il montrait chaque nuage du soir, chaque arbre de la route, chaque chaumière de la campagne à la blonde bohémienne, qui semblait dire parce langage des yeux qui est le langage de l'amour sur la terre et de l'extase au ciel : n Oui, tout cela est beau, tout cela est divin, parce que tout cela vous charme, n
Au moment dont je parle, l'artiste heureux venait de désigner à l'horizon une montagne azurée dont les neiges devenaient roses aux lueurs du couchant, et il avait dit :
— Voilà le Soracte I
Voilà le Soracte. La fllle de Prague regarda la montagne d'un œil assez indifférent; elle entendit ce mot comme un nom qu'on entend pour la première fois :
j'eus, quant à moi, un saisissement. Je me ressouvins
tout à coup de la strophe laiine :
Vides ut alu sedut niTC cSDdiduni
Cette image d'une montagne lointaine et blaticbe de neige qu'un ami montre à son ami, on l'invitant à jouir à son foyer des plaisirs tranquilles de l'hiver, m'avait souvent charmé et je n'avais jamais vu de colline blanchie par les frimas sans songer à la montagne d'Horace, Elle était là maintenant, cette cime illustre, elle était devant moi en réalité. Hélas! depuis le soir où le poëte la contemplait dans sa villa de Tibur, combien de jours avaient passé, combien de fois la neige s'était renouvelée sur cette cime; combien de voyageurs, après l'avoir saluée d'un regard, étaient allés mourir ailleursl Je passais à mon tour, je murmurais son nom, et j'allais bientôt disparaître moi-même, comme un flocon de cette neige sous le soleil du lendemain.
Il est beau pourtant, me disais-jc, de songer que, si l'homme est une créature de si courte durée, il peut quelquefois laisser un souvenir impérissable. Depuis le siècle d'Horace, que de grands événements se sont
accomplis dont il no reste pas le souvenir! que de gloires ont brillé qui se sont à jamais éleintesl que de révolutions ont ébranlé le monde, dont il ne reste pas même un échot et voilà qu'une ode, une chanson latine voltige encore sur toutes les bouches. Ahl comme Horace avait raison de dire ailleurs :
Nec dulc«i Ckcnœnu
Sperne, puer',..
Il Enfant, gardo-toi bien de mépriser les muscs! » Ce mol renfermait l'espérance de sa gloire future. Oui, mais il vivait à une époque où les Muses avaient un pouvoir. Alors la poésie avait des autels, alore le poëte pouvait considérer comme éternelle, xre perennius, la mince feuille de papyrus à laquelle il confiait ses rêves, il pouvait sans vanilé s'écrier : « le ne mourrai point tout entier; la meilleure partie de mon être sera soustraite à la mort, et mon nom, toujours jeune, grandira dans les louanges de la posiéritë! w
Non omnii moriar; mulUtque pin mel Vitabit libitlaim : usque ego pcntera CreKun Isuds recena. .
Quel est le poëte de nos jours qui pourrait ainsi se chanter à lui-même sa propre apolhéoseî Certes,
nous en avons de grands, nous en avons qui valent bien Horace, quel est celui d'entre eux qui oserait se promettre la même immortalité? Croyez-vous que, si l'un d'eux nomme aujourd'hui dans ses vers une montagne, UQ fleuve, un ruisseau, ce ruisseau, ce fleuve, cette montagne sera célèbre dans deux mille ans parce que la poésie lui aura donné son baptême? Postérité, tu n'es plus qu'un vain motl Le genre humain, qui n'a pas la mémoire bien longue et qui l'a déjà chargée d'une multitude de noms illustres, ne peut plus désormais en ajouter à sa liste. Heureux les grands hommes qui sont venus les premiers! ils se sont carrés dans la gloire; ils ont écrit chacun leur nom au beau milieu d'une page blanche du livre de l'hisliiire. Ceux qui viennent aujourd'hui ne peuvent plus tracer le leur que sur la mai^e du feuillet.
Comme on le voit, le Soracte m'avait mené loin. Fort heureusement le vagabondage de ma pensée devait bientôt trouver un terme : un mot l'avait fait naître, un mot vint le faire cesser,
— Ecco il Duomo!dit subitement le conducteur. Et il nous montra vers l'extrémité de la plaine, du bout de son fouet, quelque chose comme une coupole qui s'arroaâissait à l'horizon. C'était le dôme de Saint-Pierre I
A une distance de plusieurs lieues, il nous apparaissait comme ud pliare sublime, indiquant à dos yeux la place où était Rome. La cité des sept collines et des gigantesques édifices éiait encore cachée par les brumes du soir et par les coteaux qui noua séparaient d'elle. De tous les monuments qu'elle renferme, temples, églises, colonnes, thétktres, portiques, obélisques, un seul se révélait à nous; à peine si nous pouvions le distinguer comme une forme indécise, et cependant nos cœurs battaient et nos yeuxse mouillaient de larmes; alors les vers du Tasse me revinrent en mémoire, ces beaux vers qui racontent le moment où Tannée des croisés voit, du haut des collines de la Judée, surgir les premiers édifices de Jérusalem :
EccD ippirir Ceruialam li TOde, Kc«a idditar Geruulem >1 icorgc, Ecco <U mille roci uniummu Geruulem ulaur li Mille.
C'était le soir, le soleil descendait à l'horizon avec une majesté sans pareille et des rayons éblouissants dont toute la campagne était illuminée. Le silence des premières heures du crépuscule planait sur l'immense solitude. Le vent lui-même, qui avait soufflé tout le jour.
ilO LETTRES ET ^OTES DE VOYAGE.
s'était subitement apaisé. Tout semblait compreiiiire et
partager notre recueillement.
Nos chevaux, comme s'ils eussent deviné notre impatience, redoublaient de vitesse, et de moment en moment la ville grandissait à nos yeux.
Il faut pourtant que j'avoue ici une circonstance que je voudrais taire pour conserver toute sa dignité à mon récit. Le lecteur y verra du moins une preuve de la sincérité que j'y apporte.
A Civita-Vecchia, je n'avais point trouvé de place dans le coupé do la diligence. J'avais dû, pour ne pas ajourner mon départ, me contenter d'une banquette de devant dans l'intérieur; de sorte que j'arrivais à Rome en lui tournant le dos, et que j'étais obligé pour jouir du spectacle de m'incliner à la portière par un mouvement de contorsion. Des contrariétés que j'ai éprouvées dans ma vie, celle-ci est peut-être une des plus dures. Entrer à Bome à reculons! c'est là une de ces ironies que le sort devrait réserver aux commis voyageurs. Si j'étais pape, je ferais une bulle sur les diligences. Je voudrais qu'elles eussent, en allant à Rome, toutes les places tournées vers la ville sacrée. Je voudrais qu'au retour, par une contraire disposition des banquettes, les yeux des voyageurs fussent encore
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tournés vers la cité dont on ne s'éloigne qu'avec larmes.
Au moment où nous touchions aux portes de la ville, les cloches sonnaient cette heure charmante que l'Italie a baptisée du nom d'Ave ifarïa. Toutes, grandes et petites, voisines ou lointaines, graves ou joyeuses, chantaient dans les régions de l'air cette heure mystérieuse où le jour meurt, où la nuit descend, et où l'âme religieuse s'élève au ciel dans une prière qui termine le jour et qui commence la nuit. En France, nous appelons cette prière l'Angetus; en Italie, on la nomme Ave Maria. Ave Maria! disaient les cloches; nous disions, nous, Ave Homa !
Un voyageur célèbre commence de la [açon suivaatO' sa première lettre datée de Borne :
« M'y voilà enQn! toute ma froideur s'est évanouie. Je suis accablé, persécuté par ce que j'ai vu; j'ai vu, je crois, ce que personne n'a vu, ce qu'aucun voyageur n'a peinti les sots! les Ames glacées! les barbares!.,. Pourquoi ces créatures voyagent- elles? Arrivé comme le soleil se couchait, j'ai trouvé toute îa population allant se promener dans l'.^rabie déserte à la porte de Borne : quelle ville! quels souvenirs!.., »
Dussions-nou» être rangé par M. de Chateaubriand au nombre des sots et des &mcs glacées, nous avouon:»
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qu'il nous serait difficile d'atteindre tout d'abord i aa pareil enthousiasme. L'arrivée dans toute grande ville est toujours accompagnée d'une foule de circonstances vulgaires, et plus la ville où Ton entre doit iospirer de grandes émotions, plus les prosaïques détails de la première heure amènent de désenchantements.
Que les anciens étaient plus heureux que nousl Arrivés au seuil d'une cité, ils secouaient à la porte la poussière du chemin qui blanchissait leurs sandales, et n'avaient h remplir pour être admis aucune Ibrmalité. Point de passe-port à exhiber, point de bagages à faire visiter par les argus de l'administration, point de permis de séjour à obtenir de la police, point de marché h conclure avec les courtiers de logements qui attendent le voyageur comme une proie à dépecer. Ils marchaient droitdevaot eux, et la première porte àlaquelle iisfrappaient souvrait sans retard, et la sainte hospitalité les accueillait au foyer domestique, sous la protection des dieux Lares. Ils déposaient leur bâton derrière la porte de leur hOte, des serviteurs empressés venaient audevant d'eux; de belles esclaves leur lavaient les pieds dans des aiguières d'argent. Aujourd'hui, l'accueil est bien différent. Le voyageur qui arrive voudrait en vain se recueiUir; un quidam lui demande sa feuille de
ili LETTRES ET NOTES DE VOYAGE,
route et lui donne en échange un malheureux morceau de papier; il y voit un chiffre et quelque barbare formule qui luienjointd'aller.dans les vingt-quatre heures, se faire coucher sur les registres de police, sous peine d'être regardé comme suspect et condamné à l'amende. Après la police, la douane. — Artiste, mon ami, tu songes à la Rome des vieux jours, tu vois passer les ombres des héros de la république, tu frémis à quelque souvenir de l'histoire! Ahl vraiment lu prends bien ton temps! Voyons, ouvre ta malle et ta valise; que ces hommes galonnés voient si tu ne fais pas la contrebande ; tu pourrais être un commis voyageur introduisant quelque denrée prohibée. Ta malle, dis-tu, ne contient, parmi tes cravates cl tes chemises, qu'une Bible et un Virgile ; n'importe, ouvre ta malle, ouvre ton sac de nuit ; il faut que la douane fasse son métier. Après la douane, les portefaix! vois cette horde de crocheteurs et de commissionnaires qui t'enlourenl et qui se disputent avec des vociférations le droit de porter à l'hôtel ton mince bagage. L'un d'eux vient de s'en emparer et détale à toutes jambes -. hàte-loi de courir sur ses pas, et, chemin faisant, ne t'avise pas, mon ami, de jeter un coup d'ceil à ce fragment de coloone, à ce morceau de bas-relief; passe sans t'ar-
rèter devant ce majeslueux portique ; aie l'œil et le pied sur les taloos de ton fackino, sinon, dans un instant, tu pourrais bien ne plus savoir où sont tes cravates et ta Bible, ton Virgile el tes chemises.
J'arrive enfin à l'hàtel, mais nous sommes aux approches de la semaine qui fait affluera Rome tant de curieux de toutes les nations, et dès longtemps toutes les places sont retenues. Je demande au maître du logis une chambre, une cellule si étroite qu'elle soit, et le maître du logis me répond avec une majesté ironique de majordome triomphant, que, depuis huit jours, il a refusé plus de cinq cents voyageurs, tous comtes, marquis ou princes. 0 malheureux rêveur, cherche plus loin I fais et rerais le tour de la ville toujours sur les pas de ton agile fachino ; frappe à la porte de mille auberges, essuie un éternel refus, varié sur tous les tons, et enQn, de guerre lasse, essoufflé, brisé, désenchanté, arrëte-toi dans la première maison où l'on voudra bien te céder, à prix d'or, un petit bouge bien étroit, bien sombre, bien puant, bien humide, et dont l'unique lucarne, dans cette ville de grandes perspectives et de divins monuments, donne sur une fétide basse-cour ornée d'une baraque pour les poules. On comprend donc que les premières heures de moa
arrivée ne furent pas toutes données à l'admiration, et l'on sera peut-être moins scandalisé d'apprendre qu'après une courte installation ma première visite fut pour un café. Il est vrai que ce café n'est pas une des moindres curiosités de Rome.
De quelle époque date le café Greco et d'oCi lui vient son nom 7 c'est ce que nous ne saurions dire. Tout ce que nous savons, c'est que, depuis bien des années, il est, pour les peintres et les sculpteurs de Rome, ce que le fameux café Procopc était pour les beaux esprits de Paris au xvui* siècle. Placé à l'extrémité de la via CotidoUi, en face de la Traltoria Lepri, le restaurant le plus fréquenté, et à deux pas de la place d'Espagne, qui touche par son escalier; — ce terrible escalier — à la villa Médicis, séjour de l'Académie de France; c'est probablement à ce double voisinage que le café Greco doit ce privilège d'attirer à lui tout le peuple artiste. Il n'a d'ailleurs aucune distinction particulière. Comme s'il se contentait de sa renommée, et que les gens qui le fréquentent fussent pour lui un ornement suffisant, il a dédaigné toute parure extérieure. Peu d'estaminets de province hantés par un public de petits bourgeois lui seraient comparables pour la pauvreté de l'ameublement ; sombre et arrondi en voûte <
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espèce de grotte, il se divise en trois compartiments qui ont chacuD sa population distincte d'habitués. Dans la première partie, qui sert de vestibule, se tiennent les Allemands ; la seconde appartient aux Italiens, et le deinicr cabinet, donnant sur une étroite cour, est le quartier général des Français. Ces différentes pièces sont décorées de peintures; mais ces fresques, nous en sommes désolés pour ceux qui les ont faites et pour les artistes qui les ont journellement devant les yeux, ne sont pas des chefs-d'œuvre. IL est vrai qu'aux heures où la foule abonde dans ce triple salon, les peintures des murs et de la voûte deviennent parfaitement invisibles, gr&ce au nuage de fumée qu'une multitude de pipes et de cigares eatreliennent dans ce lieu. C'est dans ces heures-là qu'il faut voir le caféGreco; il apparaît alors dans toute sa gloire; alors tout ce que le monde artiste a de représentants étranges par la figure, étranges par le costume, y vient prendre place, et la bizarrerie des types et des accoutrements est d'autant plus saillante qu'elle se révèle chez des hommes différents d'origine et de nation. Les Germains, les Français et les enfants de l'Italie y luttent d'excentricité dans la forme de la chevelure, qui se modifie depuis la brosse jusqu'à la crinière, et
dans la coupe du vêtement, qui va du justaucorps à la (oge, et du frac au pallium. Ajoutez à cette elTroyable confusion de formes une confusion non moindre de langages et d'idiomes. La tour de Babel n'entendit rien de pareil. La parole écrite est impuissante à reproduire ce bourdonnement confus cl profond où la diphthongue germanique, où la voyelle italienne, où la syllabe française se croisent, se mêlent, s'eutre-choquent et produisent l'effet d'une bataille de frelons et d'abeilles dans l'intérieur d'une ruche. Mais dans rien de ce que nous venons de dire n'est la merveille du café Greco. Cette merveille, ce phénomène, c'est le garçon de Vélablisscmcnt, c'est Pietro.
Pietro est un personnage assurément plus rare dans sa spécialité qu'un ministre, qu'un général d'armée. Chaque soir, il exécute un prodige qui nous semble plus difficile que de diriger la machine d'un gouvernement constitutionnel ou de gagner une bataille : chaque soir, il tient tête à lui seul à tous les habitués du café Greco; seul, sans adjoint, sans auxiliaire aucun, il sert cette foule d'individus qui s'entassent autour des tables du triple salon. Il arrive souvent que trente voix lui donnent leurs ordres en même temps et dans des langues diverses. Eh bien, au milieu de toutce tumulte.
il entend Jes (rente voix, et, un instant après, il a répondu à toutes les demandes. Il est venu, chargé d'une pyramide de verres, de tasses, de flacons, de carafes, et il a placé devant chacun l'objet commandé ; un punch à ce groupe de Français, une limonade à cet Italien isolé, un pot de bière à ce quatuor allemand, et cela, sans conTusion, sans hésitation, sans maladresse, sans quiproquo. Jamais il n'est arrivé une seule fois à Pietro de briser une porcelaine ou de servir un orgeat à celui qui avait commandé une limonade. Il y a mieux : entrez, demandez-lui dans une langue quelconque . un de vos amis, habitué du lieu, Pietro vous dira subitement s'il y est, et à quelle table ; s'il n'y est pas, et è quelle heure il est sorti, et même peut-être à quelle heure il y sera. Hélas I comme a dit notre ami Chénier :
Les dons de Jupiter lont toujours ioégaui.
Le Créateur, en douant Pietro de facultés si rares, ne leur a pas donné une enveloppe digne d'elles. Si Pietro est un prodige de sagacité, de mémoire et d'adresse, Pietro est également un prodige de laideur. Bizarre jeu de la nature 1 elle crée un homme pour tire le Ganymèdc d'uD peuple d'artistes, et elle lui donne pour visage un masque de carnaval; elle façonne une figure
qui sera reproduite par mille crayons, el celte figure est une grimace dont la reproduction ne pourra jamais être qu'une caricature. C'est ce qui n'a pas manqué d'arriver. La caricature de Pietro est partout ; partout à Kome et dans les environs, sur les murs de tous les ateliers; et jusque sur la pierre des monuments les plus vénérables, une main ironique a retracé ce malheureux profil. Le profil de Pietro est plus populaire à Rome que celui de l'Apollon du Belvédère.
Parmi cette foule d'arlislcs qui, depuis nombre d'années, fréquentent le café Greco, il a dû, comme on pense bien, s'en trouver de grands et d'illustres. Le souvenir de ces nobles visiteurs est resté comme une gloire pour ce pauvre estaminet. On vous montre ta place où venait quelquerois s'asseoir M. de Chateaubriand, ce poète ambassadeur qui tenait plus de l'ar^ste que du diplomate. On vous fait voir la table où s'accoudait Canova quand, tout jeune encore, à peine arrivé de son village lombard, il venait demander droit de bourgeoisie à la ville des marbres éternels. On vous dit en vous montrant un angle obscur : « C'est ici que se
tenait Léopold Robert ! »
Maintenant, si vous me reprochez d'avoir commencé
la description de Rome par celle d'un café, voici ma
réponse : En venant tout d'abord au café Greco, je venais chercher un ami, un de ces amis que Contient plus à revoir après une longue séparation qu'on ne tient i voir pour la première fois un chef-d'œuvre inconnu. A une table entourée d'artistes français, sesamis et ses émules, je trouvai Dominique Papéty.
Papéty est un de ces artistes que l'on peut louer tout h son aise ; si l'on parait exagérer aujourd'hui, on peut être sûr que demain vous donnera raison. Dés ses premiers débuts, il était sur la voie des grands succès. Avant de quitter l'école de sa ville natale, il avait déjà tracé sur des cahiers de papier gris mille croquis d'une grâce et d'une pureté qui annonçaient le grand peintre; mais le signe le plus authentique de sa vocation n'était peut-^tre pas là. Il était dans cette passion de l'art qui domine toutes les autres passions et qui se révolte contre tous les obstacles. Lorsqu'il eut, à dixhuit ans, après un an de séjour à Paris, remporté le grand prix au concours, il vint à Marseille s'embarquer pour Rome. Le jour du départ, il faisait une tempête. J'étais allé lui dire adieu sur le pont du navire. Tous les passagers entouraient le capitaine, le suppliant d'ajourner le départ ; une seule vois le réclamait : c'était la voix de Papét)'. Il s'agissait de partir pour
ai LETTBRS ET NOTES DB VOYAGE.
Rome, et, si le capitaine eût cédé auxvœuicdes timides, je crois bien que, brûlant d"impatiînc2, Papéty serait parti à la nage.
C'est ce vaillant artiste qui était l'objet de ma première visite; c'est lui qui, après l'accolade fraternelle et ces premiers entretiens où l'absent demande avec tant d'avidité les nouvelles du pays et de la famille, me dit : n Je me nomme votre cicérone pour tout le temps de votre séjour à Rome : acceptez-vous 7 — Dès l'heure même, lui dis-je en lut serrant les deux mains. — Oui, dès l'heure même, reprit-il, car la nuit est magnifique, la lune est au ciel et c'est à sa clarté qu*il faut visiter Rome pour la première fois; lo voyageur qui fait cette course nocturne après avoir déjà vu la ville au soleil, ne jouit que bien incomplètement du prestige. Il sait déjà Rome par ccaur, et le monument, la ruine, le paysage qui lui apparaissent modifiés par les accidents de l'ombre, sont présents dans sa mémoire dans leur intacte vérité. Au contraire, celui qui n'a rien vu et qui arrive, et qui jette son premier coup d'ceil i travers les ombres douteuses, aux vieuK édifices dont la lune éclaire à peine la silhouette iniécise, celui-là croit bien réellement contempler la ville du passé à travers les ombres des siècles-, et puis, quand il revient le
lendemain, il jouit de raille surprises inattendues et il voit dans sa vérité la Rome moderne, u
Cela dit, il me prit la main et nous franchîmes le Corso. '1 Ne regardez ni à droite ni h gauche, me disait'il en courant; il y a Ik des palais illustres que nous reverrons plus lard. Faites pour le moment des i^nomies d'admiration, réservez-vous pour de plus dignes merveilles. Et tenez, cette colonne est la colonne Trajane. Sur son fût, couvert jadis d'un revêtement d'or, vous pourrez voir, au soleil de demain, les images des guerres de Trajan ; vous y verrez des armes, des chevaux et des troupes de Dacea fuyant de tous cAtés. Cette figure, qui se dresse au sommet de la colonne, n'est plus celle de l'empereur, c'est la statue de Saint- Pierre,
Il Allons plus loin, cette hauteur que vous apercevez dans les ténèbres c'est le Capitole. Savez-vous comment se nomme le pavé que nous foulonsT La via Sacra, la voie par Uquello passaient les consuls, les tribuns, les empereurs qui, au retour de leurs conquêtes, venaient au Capitole rendre grâce aux dieui. Ce devait être un beau spectacle que celui de ces légions, déûlant au son des trompettes, chantant la gloire du vainqueur et traînant après elles des rois captifo. Aujourd'hui, il
D'y a plus ici qu'un vaste silence, et cet homme qui ^avit là-haut la mootagae des triomphes est un pauvre moine attardé qui retourne à un couvent.
» Nous voici au Forum, nous sommes dans l'enceinte même oii l'on entendit la voix de Cicéron. Vous n'entendez, ce soir, que le grelot d'un cheval mis au vert qui erre çà et là en broutant les hautes herbes. Voulezvous voir ce qui reste du palais de Néron7 regardez ces énormes cyprès qui croissent sur le Palatin. Ce portique est le seul débris du temple de la Fortune. Ces trois piliers supportaient le fronton du ' temple de Jupiter Tonnant. Ceci est la colonne de Phocas. Ces grands murs couverts de lierres et de broussailles qui se dressent sur ce coteau sont les débris du Tahularium. C'est là que le Sénat, aux premiers jours de la République, inscrivait les droits et les devoirs du peuple sur des
ablettes d'airain. .
. H Voici maintenant les grands arcs de triomphe : l'arc de Constantin, le plus majestueux de tous; l'arc de Titus sur lequel on voit encore des figures de Juifs enchaînés et l'image du Chandelier à sept branches,* voici dans la poussière des débris sans nombre et sans nom, voici le Cotisée t »
Nous entrâmes ; l'impression restera à jamais gravée
dans ma mémoire. Je crus voir l'immense tombeau en ruines d'un peuple de géants. Le sol était couvert d'un épais gazon qui amortissait le bruit de nos pas. Nous nous dirigeâmes vers la modeste croix de bois qui a été plantée au milieu de l'aréne. De là, l'œil embrasse te monument dans toute son étendue; au ras du sol s'ouvrent les sombres cages de pierre d'où les bêtes féroces s'élançaient dans le cirque. Au-dessus, les places des vestales, celles des chevaliers, la loge de l'empereur. Fuis d'étages en étages, ces immenses arceaun qui s'ouvrent sur le vide, et, la nuit, ressemblent à des goulTres d'azur tout brillants d'étoiles. Enfin la multitude des gradins où la foule s'entassait quand les Césars la conviaient à leurs fêtes sanglantes, où elle vint plus tard battre des mains au spectacle des vierges chrétiennes déchirées par l'ongle des léopards. A cette heure, tout faisait silence; plus d'acclamations poussées par un peuple en délire, à peine dans le lointain le cri d'un hibou jetant ses notes funèbres au vent de la nuit.
La lune, qui s'était voilée au moment de notre arrivée, reparut tout à coup, et sa lumière glissant de gradins en gradins produisit sur nous une étrange iilu»on. Nous crftmes voir comme une légion de fan-
tâmes blancs envahir tout un c&té de l'édirice, et, venus pour assister à quelque nouvelle fête, s'arrêter (levant cette croix.
Aprfis quelques heures passées au milieu de ce néant, nous reprimes la route de mon hôtel. La lune s'était de nouveau dérobée, nous marchions dans les ténèbres, et les quartiers que nous traversions n'étaient plus pour moi qu'un chaos de li^es confuses, de formes indécises, à peine éclairées de temps en temps par un pâle réverbère ou par la lampe qui brillait à quelque fenêtre isolée, l'éprouvais ce sentiment mfilé de curiosité et de v^ue terreur qu'inspirent les choses vues pour la première fois dans les ténèbres. Aucun bruit ne s'entendait, si ce n'est parfois le bruit des sandales d'un moine qui s'en revenait par les rues désertes. Enfin minuit sonnait au clocher voisin quand nous arriv&mes au seuil de mon aubei^, et, pendant que nous échangions les dernières paroles, j'entendis les mille clochers de la ville se transmettre l'heure de distance en distance et sur tous les tons.