‹ Œuvres complètes de J. Autran (volume 2)Chapitre 51 sur 54 · CIVITA-VECCHIA · texte numérisé non relu

CIVITA-VECCHIA

Je serais bien tenté de sauter à pieds joints Civita- Vccchia, ne f&t-ce que pour être agréable au lecteur qui doit avoir bonne envie d'arriver à Itome. Cependant, ce chapitre omis, je n'aurais plus l'occasion de parler de Gasparone, le fameux brigand des États Romains, captif à Civita-Vecchia'; et, si Antonio Gas-

1. Le lecteur «'étoaiMra peaMIK de troarer quelque niiiini blance eatre cette histoire de Cupvone et celle qu*e nconl^ l'euleur du Corrkoto. Voici l'eiplicatioa : mon rôcit erelt élà publia di* 1840. A qnelqne tempi de U, Je rencootnl Aleiudre Dumu. ■ Voui wei Ikit, me dit-il, un chepltra «mtuknt eor la twodit de Qrita-Vecehïi; voulei-vou» me permettra de m'en Mrnrt — FiîtcB, lai répai)dii-]e ; moa lioiineDr lera ^nd d'sToir pu prêter quelque choie au premier de* caniaore d« ce tempe. •

paronc, qui s'occupe, comme on le verra, de choses littéraires, venait à savoir qu'il a paru un livre sur les merveilles de l'Italie, où l'auteur ne dit rien de lui, il serait capable de m'en garder rancune. Il ne faut jamais froisser l'amour- propre d'un scélérat. Ainsi, en l'honneur du bandit, nous ferons ici une nouvelle halte.

Commençons par exprimer un regret : à savoir, que les paquebots, au lieu de s'arrâter h Civila-Vecchia, n'aillent pas déposer les pèlerins au rivage d'Ostie. Les amis des souvenirs historiques, les antiquaires, les peintres, les poëtes (et tout voyageur en Italie se flatte d'appartenir plus ou moins à une de ces quatre catégories) y trouveraient incontestablement leur avantage.

Les historiens moissonneraient, à Ostie , depuis l'époque fabuleuse de sa fondation jusqu'au jour où les Français qui l'occupaient en furent chassés par un évèque, assez de souvenirs pour écrire un gros livre.

Aux antiquaires, Ostie offrirait un grand nombre de vieux débris, murs, pilastres, gradins d'un ancien théâtre, restes d'un magnifique temple, collections de ces vieilles inscriptions, dont l'impossible lecture a tant de charmes pour un antiquaire, fragments de l'ancienne voie Severiana. Elle leur présenterait surtout

les ruines de cette célèbre villa de Pline, comprise dans l'enceinte même de la villa nouvelle du prince Chiogi, noble lettré qui a hérité, dans ces lieux fré" quentés par l'ombre de Pline, des studieuses habitudes du savant romain.

Les paysagistes dessineraient les beaux pins de Castel-Fusano; ils traceraient mille croquis d'une tour abandonnée, d'un sarcophage servant de fontaine publique; ils auraient du bonheur à peindre quelqu'un de ces horribles buffles, derniers possesseurs de Vîsola-Saùra, où se célébraient jadis les solennités de Castor et Pollux.

Enfin, pour un poëte, pas n'est besoin de dire quel charme il éprouverait à saluer cette terre vii^lienne. 11 aurait une heure d'extase à l'embouchure de ce Tibre qui roula tant de grandes choses à la mer, et par oh tant de grandes choses montèrent en Italie, à commencer par laflottetroyenne conduite par le pieux Énée.

Cette campagne fut le thé&tre où s'accomplirent les belles scènes racontées dans les six derniers livres de l'épopée latine. Comment traverser sans émotion cette antique forêt d'Ostie où moururent Nisus et Euryale, ces deux beaux entants que nous eûmes tous pour amLi au collège 7

Au lieu de tout cela, que trouvez- vous à Civita-Veccliia T un port qui n'a que sa citadelle à vous montreF; — il est vrai qu'elle est de Michel-Ange I — une plage sans poésie, des baraques sans caractère, une histoire sans souvenir, et pas la moindre parcelle d'aDCien cirque, de vieux temples, de colonnes antiques. En revanche, Civita-Vecchia vous montre Gasparone, ce brigand dont le nom, comme celui des vieux héros latins, est allé partout, ad sidéra notut.

Mais, avant de parler do l'homme, parlons un peu de la profession. C'en est une véritable que le brigandage en Italie. Voilà trois siècles environ qu'il s'y exerce avec succès, je dirais presque avec honneur, et qu'il a pour principal théâtre le beau pays qui s'étend d'Aquita h Terracine, entre le Tibre et le Garigliano. Toute hérissée de montagnes et de Toréts, toute coupée de ravins et de précipices, cette sauvage contrée est à coup sûr une des plus propices à la vie d'aventures el de coups de main. Elle appelle le bandit, plus encore que le paysagiste. Ce fut là que Spartacus vint jadis camper avec ses bandes; c'est de là que Marco Sciarra, i la tête de sa farouche armée, s'élançait contre Rome, dont les murs tremblaient à son apfHwhe, et c'est U encore que viennent d'âge en Age se réfugier et se

former par bandes tous ceux que poursuit la jusiicet

Ce n'est pas par vocation que l'on devient bandit, 'l'el homme qui passait pour honnête peut, à son propre étonnemeot, venir un jour grossir la troupe des scélérats. Dans un pays ou le sang a des violences inconnues ailleurs, l'assassinat s'improvise à peu près aussi facilement que la poésie ou l'amour. Un beau matin, on se trouve avoir commis un meurtre. Que faire, sinon se réfugier dans la montagne, et aller prendre rang dans la bande maudite? Ce ne sera pas trés-honorable, mais l'on gagnera en sécurité ce que l'on perdra en bonne renommée.

Les opinions, les préjugés du peuple italien favorisent d'ailleurs un tel état de choses. A ses yeux, un bandit est presque un héros. C'est du moins un personnage romanesque digne d'occuper l'imagination. Les belles filles du Tibre en révent le soir. Elles ne songent pas aux victimes qu'il a égorgées. Tant pis pour .l'imbécile qui se laisse tuer! Toutl'intérét, toute la sympathie, se porte sur le tueur. C'est lui qui^est la vraie victime, puisquec'est lui que legouvemement va persécuter.

— Pocero, a ammassato un uomot disent-elles.

Et, pour un peu, elles baiseraient ces maius rouges de sang.

Faut-il l'avouer? la religion elle-même, ou du moins la fausse interprétation de certaines croyances, n'est pas étrangère à la perpétuité de ces tristes mœurs. Le peuple compte trop sur le bénéfice de la confession. Toujours prêt à prendre la lettre pour l'esprit, il confond l'absolution qui suit l'aveu, avec le pardon qui n'est donné qu'au repentir; et, sûr de l'absolution, il tue sans remords.

Parmi les hommes qui se sont le plus illustrés dans la carrière du bandit, Antonio Gasparone doit être mis en première ligne. Son nom fait pâlir ceux des Dieci- Nove, des Fra-Diavolo, des Barbone-Giuseppe Hastrillo, qui lit son coup d'essai par le meurtre d'un rival ea amour et commit ensuite toute sorte d'atrocités ; Pietro Mancino, ce voleur en gros, qui, un jour, enleva un million en or, et courut en Dalmaiie mener une royale existence; Gobertinco, sanguinaire assassin qui tua de sa main neuf cent soixante-quatre personnes et six enfants, et qui mourut avec un seul regret, celui de n'avoir pu arriver à mille, comme il en avait fait Je vœu, — je DO sais, par exemple, àquel saint; — Oronzo Albegna qui massacra toute sa famille, son père, sa mère, ses deux frères, sa petite sœur encore au berceau; enfin les Rondino, les MaTna, les Francatripa,

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lesPcrelIa, les Crampono, les Calabrèse, les Hezza- Pinta. Tous ces bandits des époques récentes, donl les exploits sont connus du pâtre de ta montagne et racoQtés par toutes les filles d'auberge, tous ces héros de broussailles, à qui les poètes du peuple ont consacré de groâsiëres iliades que Ton chante à la veillée dans les fermes des marais Ponlins. s'eiïacenl devant la renommée de Gasparone.

Gasparone fut placé en naissant sous laproleclion de saint Antoine. C'était presque un présage. Ce saint, comme on sait, a l'honneur d'être le patron des bandits italiens. Nous ignorons ce qui lui a valu ce triste privilège. Peut-être est-ce à cause du grand nombre de bandits qui, dans les premiers temps, avaientportéson nom. On se souvient de ce terrible Marc-Antonio qui termina une vie de forfaits dans la citadelle de Civita- Vecchia, et à qui Maria Grazzia, sa femme, écrivait, pendant sa captivité, des lettres qui portaient cette étrange suscription :

A i'iUustrissimo signore Mabc-Astosio,

Ai B*goi di CiTita-VtccUa.

Antonio Gasparone ne larda pas à faire parler de lui. A seize ans, il accomplit son premier exploit : un jour qu'il se confessait au curé de sa paroisse, le vieux prêtre faisait quelques difficultés à lui accorder l'absolution d'un vol considérable. Le jeune pénitent tenait beaucoup à cette absolution : il voulait s'en retourner avec une conscience tranquille; ne pouvant obtenir le pardon de son vol, il assassina le curé dans son confessionnal. Peu de temps après, les carabiniers enveloppèrent la bande dans laquelle il était allé s'enrégimenter. Gasparone voulut signaler son arrivée au corps : il perça d'un double coup de stylet deux soldats qui mettaient la main sur lui; puis, atteint dans les broussailles d'un maquis, il se défendit contre six autres carabiniers qui, tous les six, tombèrent sous ses coups. De ce jour daie la gloire du bandit. Le chef de la troupe avait péri dans cette rencontre ; d'une voix unanime Gasparone lui fut donné pour successeur. Dès lors, il marcha suivi d'une sorte d'armée. Plus de deux cents soldats obéissaient à ses commandements.

C'est à la tête de cette terrible bande que,versl825, Gasparone courait les États pontificaux et toute la c6te de Naples, de Sainte-Agathe à Fondi, de Fondi à Spo- Ictto, commettant plus de vols et de meurtres et de dé-

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prédations que jamais héros de son espèce n'en avait accompli. La terreur était partout. Les voyageurs s'arrêtaient quelquefois des mois entiers dans une bour* gade sans oser reprendre la route. Ces bourgades ellesmâmes n'étaient point en sûreté. Chaque jour, elles avaient à craindre les invasioas de la bande. K la vue d'un feu allumé sur une cime des monts, à l'aspect d'un homme armé d'une carabine, on sonnait le tocsin. Le soir, la cloche de tous les villages conseillait la retraite; quiconque tenait à la vie rentrait sous son toit. Chaque maison était une forteresse disposée pour la défense. Tout homme dormait avec un sabre et deux pistolets à son chevet; toute femme mettait un poignard sous sa couverture ; tout enfant aiguisait un couteau.

En vain les puissances italiennes avaient-elles mis a prix la tête du bandit; en vain le pape avait-il envoyé toute une armée de dragons contre la troupe redoutable. Toute mesure répressive échouait, cl il n'en résultait pour Gasparone qu'un témoignage de plus de sa force. Hercule, ce premier redresseur des torts, ce précurseur de don Quichotte, Hercule qui, en passant par l'Italie, se donna, un matin, le plaisir d'aller étouffer dans son antre Cacus, ce précurseur de Gasparone, Hercule n'eût pas été plus heureux que les dragons du pape. Gaspa-

rone lui eût volé sa peau de lion de Némée, et, s'il eût

fait le récalcitrant, il l'eût assommé avec sa propre

Gasparone et sa troupe vivaient comme des êtres surnaturels. Ils connaissaient toutes les cavernes de la basse Italie, tous les défilés de l'Apennin, tous les pics desAbruzzes; ils allaient changeant chaque jour de demeure, aujourd'hui dans les campagnes de Piperno, demain dans les collines de Frosinonc, tantôt vers Montefiascone, tantût vers Aquila. Les cherchait-on sur le sommet de la montagne, ils venaient d'élire domicile dans quelque caverne inconnue de la gendarmerie papale; for<;ait-on la porte deU caverne, on les voyait au même instant gravir d'un pas agile les dernières cimes des monis et disparaître comme des ombres de chevreuils. On les eût pris pour de vrais démons, si l'on n"eût su toute leur dévotion à san Antonio, et tout leur respect pour la Madona, dont ils observaient régulièrement les fêtes.

Cette impuissance de la vindicte publique était d'autant plus à déplorer que, de jour en jour, la bande s'augmentait de nouvelles recrues, galériens échappés des fers, ou pâtres de la montagne, séduits par le prestige de terreur qui accompagnait Gasparone. Ajoutez

que, de jour en jour également, les crimes des bandits prenaient un caractère plus atroce. Un exercice quotidien stimulait leur imagination' qui leur inspirait sans cesse de nouvelles audaces. Constitués en une sorte d'académie perverse, ils rivalisaient entre eux d'inveniions homicides, et il faut dire à leur honneur qu'ils imaginèrent souvent des atrocités d'un genre tout à fait neuf, à une époque où les mélodrames d'une école nouvelle n'existaient point encore.

— Avez-vous appris, disait-on, ce que vient de faire Gasparone? Dernièrement, dans les marais Pontins, il arrête des voyageurs : c'était un père et sa fille. Il s'empare de la fille et déclare qu'il ne la rendra que lorsque le père lui aura fait compter six mille écus : il exige que cette somme lui soit apportée au jour et à l'heure qu'il indique. L'heure passe, le malheureux père, qui n'avait point encore eu le temps de trouver la somme, reçoit un sac de la part de Gasparone : il ouvre le sac et la tète de sa fille en tombe à ses pieds.

— Savez-vous, disait-on encore, la dernière aventure de Ga^rone? Écoutez : l'autre soir, sur la route de

Capoue à Gaëte, il arrête un Anglaisqui voyageait avec sa femme, une jeune femme charmante, la perle du comté de Lancasire. Le bandit prend des mains de l'An-

glais une bourse pleine de guinées et le laisse aller. Le voyageur, qui croit en ëlrc quitte pour de l'or, reprend sa route en rassurant de son mieux sa jeune femme tout épouvantée de l'horrible rencontre ; mais il n'avait pas parcouru la distance d'un mille, que Gasparone lui court après et lui demande pardon de l'arrêter une seconde foi^ : il avait oublié de prendre milady. Gasparone aime assez la facétie avec les Anglais.

Une autre fois, c'était le récit d'une autre aventure, c'était l'arrestation de cinq berlines voyageant en convoi ; c'était une bataille à feu et à sang entre les dragons du pape et la bande; c'était l'histoire d'une congrégation de moines qui fut arrêtée par les brigands ; l'un des bandits s'affubla de la robe de l'un des moines, et, monté sur un arbre, il improvisa une homélie bouffonne sur les vanités de l'existence et les joies de la mort; c'était enfin l'enlèvement de vingt religieuses du couvent de Mottie-Commodo, qui passèrent un mois en servitude dans les cavernes de la bande. On a fait en ce temps-là, dans les Étals romains, plus d'histoires d'assassinats et de brigandages qu'à aucune époque. Gasparone a concentré sur lui toutes les attentions et toutes les terreurs; il a même abusé de son rAle, il a blasé la curiosité publique à l'endroit des hauts faits

de la grande route : on ne peutplus désormais s'occuper d'aucun héros de soa genre comme on s'est occupé de lui. C'est peut-être pourquoi la race des bandits commence à décliner en Italie.

Tant de tofaits atroces eurent un terme. Le dénoilmenl de la carrière du chef a été expliqué de diverses fai^DS. D'après un récit assez répandu, Gasparone se lassa lui-même de son aventureuse existence. L'ardeur du premier &ge s'était amortie; comme le loup de ta Fontaine, le bandit

Fil un Joor sur u cruauté.

Quoiqu'il ne l'eierçlt que par aéeeuM, DiM rdOeiioa profoude,

et le résultat de cette méditation fut une capitulation qu'il signa pour lui et toute sa bande. D'après une autre version, Gasparone aurait été trahi par sa maltresse. Une nuit, pendant qu'il dormait, cette femme infidèle, après avoir jeté par la fenêtfe toutes les armes de son amant, l'aurait livré aux sbires : comme Saoïson vendu aux Philistins par la perûde Dalila, le brigand des Abruzzes serait une victime des confiances de l'amour.

Quoi qu'il en soit, Gasparone ne se rendit qu'à la

condition qu'on lui laisserait la vie sauve, c'est ce que l'on ût. Aujourd'hui, le bandit el sa troupe vivent paisiblement et retirés du inonde. Le diable un jour se fil ermite; — leur ermitage, à eux, c'est le bagne.

C'est là que, muni de la carte d'entrée indispensable pour être admis à la forteresse où ils sont enfermés, j'allai leur faire visite, conjointement avec deux amis, mes compagnons de voyage. Malgré l'horreur bien légitime que nous inspiraient ces êtres odieux, noua éprouvions cette curiosité qui nous pousse vers toute chose célèbre et monstrueuse. Précédés du custode qui fait ouvrir les portes, nous entrâmes dans une grande cour, oîi veillaient parmi des monceaux de boulets, cinq ou six canons placés sur leurs affûts. C'est dans une galerie latérale de cette cour, que sont logés les terribles galériens. Une longue grille de fer en défend l'accès.

A travers les intervalles des barreaux, je voyais vaguement les figures de ces hommes, et mon imagination leur prêtait des formes de bétes fauves; j'eus besoin, pour pénétrer plus avant, d'invoquer le souvenir de Martin, de Carter et de Van Hamburg. Cette première impression ne devait pas durer longtemps. A peine introduit dans la galerie, je pus me croire dupe d'une illusion. Les bandits de la troupe et Gasparone

lui-même ne répondaient en rien à l'idée que je m'en étais faite. 0"^ 'O" se figure une troupe de vieux paysans sous la direction d'un bon et pacifique fermier, et l'on aura une image de cette société.

Les bandits habitent une longue série de chambres éiroilcs qui ressemblent assez aux cellules d'un cloître. Chacun d'eux se tenait sur le seuil de la sienne, et semblait, par un bon sourire, nous offrir l'hospitalité; grand merci ! nous passions jetant un rapide coup d'œil dans toutes ces tanières dont l'ameublement est toujours le même, une chaise et un grabat.

Vers l'extrémité de la galerie, Gasparone, lui aussi, se montrait debout sur )e seuil de sa porte. Pendant que mes compagnons causaient avec le custode, le chef des bandits, s'aperccvant que je jetais un coup d'œil investigateur dans sa cabine, m'offrit, par un geste et un regard bienveillants, ta permission d'entrer, si tel était mon désir. J'acceptai l'offre du vieux lion, j'entrai dans sa caverne.

Son ameublement n'était guère plus riche que celui des autres cellules, il y avait là pourtant un luxe inattendu, lugez de ma surprise quand je vis, le long du mur, une sorte de bibliothèque informe où s'alignaient un certain nombre de vieux volumes!

— Ah I dis-je au bandit, vous avez des Uvresl vous aimez la lecture?

— Oui, signor; dans les premiers mois de ma captivité, je passais le temps, comme tous mes compagnons, à tricoter des bonnets de laine, mais cette besogne ne tarda guère à me lasser; et puis c'est vil.

— Pourquoi? lui dis-je; le grand Hercule tint laquenouille chez Omphale.

Le scélérat, qui savait fort bien sa mythologie, parut flatté de la comparaison.

— Me permettez-vous, repris-je, de jeter un regard sur vos livres?

— Bien volontiers, signor; ne vous gênez pas; regardez-vous ici comme chez vous.

Elle élaitsurprenante, cette collection de livres. Le premier qui me tomba sous la main contenait les levons de morale de l'Italien Soave ; je vis ensuite les chroniques de Muratori, divers livres de prières, un gros volume intitulé : Dicina Commedia, et enfin, tout à côté d'un vocabulaire italien-rrançais, le Télèntaque de Fénelon.

Émerveillé de cette rencontre :

— Vous avez là, dia-je i Gasparone, l'ouvrage d'un de mes compatriotes. Lisez-vous le français?

— Un peu, répoadit-it, et je passe le temps àlraduire

quelques passages de ce livre, pour lequel j'ai une grande prédileclioa.

Ce disant, il m'offrit de me Taire voir un morceau de sa traduction. Il avait choisi, devinez quel endroit? Celui où le doux génie de Féneloo raconte en phrases si onctueuses le bonheur attendrissant des vertueux habitants de la Bétiquo.

Voici quelques-unes des phrases que le bandit avait traduites :

« L'innocence des mœurs, la bonne foi, l'obéissance et l'horreur du vice habitent dans cette heureuse terre. 11 semble qu'Astrée, qu'on dit retirée dans le ciel, soit encore ici-bas cachée parmi les hommes; il ne faut point de juges parmi eux, car leur propre conscience les juge, n

Plus loin :

<c La fraude, la violence, le parjure ne font jamais entendre leur voix empestée dans ce pays chéri des dieux; jamais le sang humain n'a rougi cette terre; à peine y voit-on couler celui dos agneaux, etc. ■

Ceci tenait vraiment du prodige.

— Vous aimez l'égtogue et l'innocence des vertus patriarcales, dis-jo à Gasparone; c'est un goût qui vou» honore. En rentrant dans mon pays, je vous enverrai un

exemplaire de Paui et Yirginie. En attendant, continuez cette traduction si bien commencée, et laissez-moi vous donner un conseil : ce serait de la publier et de la dédiera l'Académie des sciences morales. Cette œuvre d'un saint archevêque traduite par vous ne pourrait manquer de produire une bonne impression ; on serait curieux de voir comment le cygne de Cambrai a été traduit par le vautour des Abruzzes.

J'échangeai encore quelques paroles avec Gasparone. Je lui parlai de divers bandits célèbres qui l'avaient précédé dans la carrière, ou l'avaient courue en même temps que lui : entre autres, du fameui Barbone, lequel, après sa capitulation avec le cardinal Hercule Gonzaivi, tut nommé, par une étrange indulgence, concierge du château Saint-Ange. Gasparone professait un grand mépris pour ce confrère en scélératesses. Un de ses griefs contre Barbone était le peu de respect du brigand pour les femmes. Barbone n'avait jamais manqué une occasion d'outrager la faiblesse et de faire rougir la pudeur, c'était une sorte de Lovelace à main armée, un don Juan de caverne; tandis que lui, Gasparone, agit toujours d'une façon plus courtoise auprC-s d'un sexe qu'il savait honorer. Il mit quelque chose de chevaleresque jusque dans ses plus grands forfaits;

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il égorgeait uoe femme, mais avec bieoséance. Je me plus à reconnaître ce mérite; je félicitais ensuite mon h6te de ses habitudes littéraires, lui disant que, du reste, il n'était pas le seul de son espèce qui se fût adonné à la culture des lettres; et que, aujourd'hui même, CD France, on voyait peu de brigands et d'assassins qui ne fussent en même temps des littérateurs pleios de mérite. Je lui citai le nom de Lacenaire et de quelques autres qui, comme lui, avaient cultivé l'églogue, et fait même des vers que certains critiques admiraient beaucoup; après quoi, je sortis de ce cloître de bandits parfaitement édifié,

Quandona vu Gasparone k Civita-Vecchia, il ne reste plus rien à y voir. Dans cette ville située à deui pas de Rome, la civilisation n'est guère plus avancée que dans une Ile de la mer du Sud. Malheur au touriste qui se voit obligé d'y passer une nuiti Ce fut notre cas.

Pour comble de disgrâce, il tombait une de ces pluies diluviennes particulières au ciel italien, qui dépense quelquefois en un jour les économies de toute une saison. Forcés d'aller nous abriter sous un toit, nous cherchâmes un h&tel. Nous en trouvâmes quelquesuns, mais ils n'avaient pas de toit. On nous conduisit au plus renommé : il paraît que celui-ci n'avait pas de

cuisine, car, au bout de deux heures, nous attendions encore, dans la salle à manger déserte, le repas que nous avions naïvement commandé I « Qui dort dîne», dit le vieux proverbe: je demandai le chemin de ma chambre h coucher..

Le majordome me dit que, fort heureusement pour moi, un voyageur, un Français de Paris, avait quitté l'hdtel dans la matinée. Sans ce départ, je n'aurais pu trouver de place dans la maison, tant l'alDuence des voyageurs arrivés avant moi était grande. Qui s'en serait douté? Je bénis en mon cœur le départ du « Français de Paris », et je suivis la cameriera. Cette femme, qui avait tout l'air d'une sibylle en retraite, me fit traverser tout un dédale inextricable de couloirs mystérieux, de galeries étroites, de descentes en précipice, de corridors où le pied plongeait dans de petits lacs imprévus formés par la pluie. Elle ouvrit enlin une porte, m'introduisit dans une salle dont tout l'ameublement consistait en un vaste iit de fer, un lit semblable à celui où Virgile couche les Euménides , et, après avoir déposé la lampe par terre, se retira en me disant d'un ton sérieux :

— Padrone, ftlicùsima notU. Le vœu n'était pas facile à réaliser.

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Je me jetai tout v£tu dans un des vallons du vaste grabat; j'étais là, repassant dans ma mémoire toutes les histoires de voleurs et de revenants qui m'avaient donné de si belles terreurs dans mon enfance, et qui empruntaient tant de vraisemblance à tout ce que je venais de voir, lorsqu'un pâle rayon de ma lampe me montra, sur le mur gris, un lambeau de papier couvert de caractères typographiques. Je m'en rapprochai, c'était une page déuchée d'un petit volume français. Le Parisien, parti le ma^n, l'avait probablement fixée au mur pour la plus grande instruction de ceux qui lui succéderaient dans cette chambre, le soulevai la lampe et je lus :

u Si jamais vous avez envie de faire le tour du monde, faites-le sans quitter votre fauteuil.

8 Sottise et vanité, qualités dominantes du voyageur.

» Le sage qui part de Paris ne va pas plus loin que Pontotse.

» J'ai connu Athènes et j'ai regretté mon village.

» Les pays qu'on décrit le mieux sont ceux qu'on n'a jamais vus.

» Le voyageur a la fatigue, le lecteur aura le plaisir, et encore pas toujours, n

Telles étaient les maximes d'un philosophe dont le nom m'est resté inconnu. On juge de l'elTet qu'elles produisirent sur moi. J'allais regretter d'avoir connu si tard ces aphorismes de la sagesse, j'allais me confesser absurde d'avoir entrepris un voyage déjà plein de fatigues et de vexations, j'allais peut-être songer à revenir sur mes pas, quand je me souvins que je serais le lendemain à Rome.

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