LE RÊVE QU'ILS FONT TOUS
As seamon tell.
c( Un siècle bieDtôt sans courber ma tête A passé sur moi, vieux lion marin.
]1 faudrait pourtant prendre sa retraite, Et chercher à terre un abri serein !
» Quand on a lassé, rude capitaine.
Les vents et les flots, la glace et le feu.
Aux biens que promet la terre lointaine N'a-t-on pas le droit de songer un peu ?
» Heureux le vieillard qu'enûD Dieu délivre De tOD joug si dur, métier oppresseur I Au pays natal, que ne puis-je vivre.
D'une vigne ou deux oisif possesseur!
» Loin, bien loin de toi, bourrasque éternelle. Loin de cette arène aux maux sans pareils.
Quand serai-je assis sous une tonnelle, Savourant en paix mes derniers soleils ! »
11 eut ces loisirs que l'âge conseille,
Il eut sa cabane et son enclos vert.
Et d'anciens amis causant sous la treille :
« Ah I je meurs, dit-il, rendez-moi la mer ! »
Je m'imagiaaj Toir les eifrayauU dèbri» de mille naufrages, des milliers d'hommes que roogeaient les poissons, des lingots d'or, des ancres énormes, des monceaux de perles, des pierres précieuses, d'inappréciables joyaux semés yà et là sur la lit des mers.
Shakmpbakk.
Soufflez et mugissez, rafales de la nuit I Sombres flots, déchirez et jetez à grand bruit
Votre folle écume au rivage I Penché vers vous, du bord de ces rocs frémissants, J'aspire dans mon âme et je bois dans mes sens
Je ne sais quel plaisir sauvage.
Le vieil astre des jours descend à Thorizon, Il y plonge à demi ; — plus rouge qu'un tison,
11 rougit une mer ardente.
Une mer qui ressemble à ces lacs de l'enfer, Tels que tu les décris dans ton livre de fer,
vieux maître I ô terrible Dante !
Mille oiseaux du rivage encombrent les contours Ici les goélands, aquatiques vautours.
Forbans ailés de la mer sombre ; Là, les hauts cormorans qui courent sur le bord, En serrant dans leur bec un poisson qui se tord;
Là-bas, les alcyons sans nombre.
Le flot échevelé grandit de plus en plus; Il éclate, il mugit, il gronde à chaque flux
Comme un tonnerre sur la grève.
Au milieu du fracas, ou dirait par moments Les acclamations et les frémissements
D'un peuple entier qui se soulève !
mer I sinistre mer! n'as-tu donc pas assez Enfoui de trésors sous ton onde entassés.
Dévoré de pâles victimes ?
Que te faut-il encor? Que demandent tes cris? Faut-il que dans ton sein roulent plus de débris Que de vagues sur tes abîmes ?
Depuis Theure où Tespace à tes eaux fut donné, Depuis le jour fatal où, comme un nouveau-né
Qui sort du ventre de sa mère.
Tu sortis du chaos et vins battre tes bords, Tu n'as jamais rendu que de tristes accords.
Et roulé qu'une écume amère.
Et jamais les écueils qui rampent sous tes flots N'ont cessé d'engloutir barques et matelots.
Lourds vaisseaux, fragiles nacelles; Et débris dispersés et morts ensevelis Roulent au fond du gouffre, et, sous tes mornes plis,
Comme un linceul tu les recèles.
Mais un jour est prédit — inévitable jour ! — Où, toi-même, tu dois disparaître à ton tour
Au souille brûlant de l'Archange ; Où ton abîme, ouvert et nu comme la main.
Sera ce qu'en automne est le creux d'un chemin
Dont on a balayé la fange.
Alors se trahiront aux yeux épouvantés Tes gouffres, tes ravins, tes sourdes cavités
Qui font le désespoir des sondes :
Régions où jamais un rayon ne descend, Tartares sous-marins, où va s' épaississant
L'obscurité des nuits profondes.
Là, sur un lit visqueux d'algues et de limons, Parmi tes polypiers, parmi tes goémons,
Tes fucus aux glauques feuillages.
On verra s'élever, par tas et par monceaux.
Cet éternel butin que plonge sous les eaux
Chaque saison riche en naufrages :
Ruines de vaisseaux, dont les minces cloisons Fléchissent sous le poids des ondes : cargaisons
Qui pourrissent dans leurs entrailles; Armures de combats, dépouilles d'autrefois.
Drapeaux des nations, diadèmes des rois
Mêlés à de vieilles ferrailles ;
Et de riches écrins, en vain cadenassés ; Et des masses d'argent, qui feraient dire : « Assez ! »> A tous les mendiants du globe ;
De quoi vous habiller et vous nourrir enûn.
Vous tous, pauvres enfants qui blêmissez de faim Et grelottez sans feu ni robe I
Et puis, en des tombeaux de sable et dç varecfiy Cadavres de marins enveloppa avec
Des bandelettes d'algues vertes ; Et puis, déchiquetés, dénudés jusqu'à l'os.
Squelettes monstrueux, spectres de cachalots
Et de baleines entr'ouvertes !
Tout ce qu'a dévoré, tout ce qu'a submergé L'onde, qui ronge encore après qu'elle a rongé
Avec ses dents toujours entières :
Tout ce que ton flot noir ballotte dans ses plis, Tout ce qui dort, bercé d'un éternel roulis,
Dans tes liquides cimetières I
Voilà quel formidable et lugubre tableau Apparaîtra, le jour où les voiles de l'eau
Seront repliés par Dieu môme ; Quand la mer, quand le sol, fouillés jusques au fond, Rendront ce qu'engloutit un néant si profond,
Partout où le trépas nous sème.
Et tandis que les morts qui dormaient dans ton sein , Convoqués tout à coup devant le trois fois Saint,
Se lèveront comme une armée, Toi, comme un lac tari dont s'égouttent les flots. Tu seras pour jamais, dans le dernier chaos.
Sous le sceau de Dieu refermée I