LES RAMEURS
Combien de jours encore, épuisés, hors d'haleine,
Courbant et relevant nos fronts, Combien de nuits encor dans la liquide plaine
Plongerons-nous les avirons?
Jouets du sort, en butte à sa haine jalouse,
Dès longtemps nous avons franchi Naxos, Oléaros, et la verte Donouse,
Et rida, de neiges blanchi.
Après tous les écueils dont la route est semée,
Nautoniers vieillis sur les eaux, Jamais ne verrons-nous s'élever la fumée
De l'île où furent nos berceaux?
LE CORYPHÉE
Courage, hommes aux bras robustes !
Nochers aux cœurs mâles et forts !
Avant peu, les destins plus justes Récompenseront vos efforts.
Voyez-vous, dans Téther limpide, Ces aigles qui, d'un vol rapide.
Gagaeiit rOrieat radieux?
Courage, matelots, courage :
Le terme prochain du voyage Vous est annoncé par les dieux .
LES RAMBURS.
Que parles-tu des dieux? désormais notre bouclie
Ne veut plus invoquer leurs noms.
Ils ont, ces dieux cruels, ces dieux que rien ne touche «
Immolé tous nos compagnons :
Sous les caps orageux que la nuit enveloppe,
Les uns restèrent sans tombeau ; Les autres furent pris dans Tantre du cyclope,
Et mangés lambeau par lambeau.
De cent vaisseaux heureux, qui partirent de Troie
Chargés de captives et d'or, Le nôtre survit seul, — frêle et dernière proie
Que le destin poursuit encor 1
LE CORYPUéK.
Écartez ces images sombres :
Pieux amis, n'avez-vous pas Appelé par trois fois les ombres De ceux qu^atteignit le trépas ?
LKS RAMEUKS D'ULYSSE. 213
Les morts qui, d'après le saint rite, Ont reçu Toffrande prescrite.
Ne réclament plus rien de nous.
Affranchis des mortelles peines, Ils foulent ces plages sereines Qu'éclairent des astres plus doux.
LES RAiMEURS.
Au soleil des vivants sans fermer la paupière,
Nous avions trouvé, nous aussi.
Une terre enchantée, une île hospitalière
Que n'habite aucun noir souci.
Que n'y demeurions-nous ! là, de riants ombrages
Ornent la plaine et les coteaux; Là, paissent les brebis en de gras pâturages.
Là, fleurit l'arbre du lotos.
Sous sa feuille, on s'assied parmi l'herbe assouplie
Que baignent des eaux de cristal ; Et le fruit que l'on cueille est si doux, qu'on oublie
Le retour au pays natal 1
LE CORYPHÉE
Ah ! comment perdre la mémoire Des bords où l'on fut allaité.
Alors même qu'on irait boire
214 LblS POEMES QE LA MER.
Aux froides ondes du Léllié I Rien ne vaut pour rame attendrie La vision de la patrie Qui surgit des flots transparents.
Il n*est pas d'ivresse meilleure Que de rentrer dans la demeure Ou nous attendent nos parents.