CHALCIS
Si la force en nos dieux valait la renommée, S'évanouiraient-ils ainsi qu'une fumée ?
2i0 LES POEMES DE LA MER.
Un tel pouvoir qui meurt — n'est-ce pas, compagnon?- N'eut peut-être jamais que l'éclat d'un vain nom. Que furent-ils?... Qui sait?... peut-être des chimères, Des songes adorés par nos crédules pères.
ÉVANDRE
Ah! les temps sont mauvais où, dans le ciel désert, La lumière des dieux s'obscurcit et se perd.
Malheur à tout mortel né dans Page funeste Qui d'une antique foi conserve à peine un reste I L'esprit alors se trouble; il cherche, consterné, Par quels sombres hasards le monde est gouverné. Malheur surtout à ceux qui, chargés d'une chaîne. Vivent, hélas! d'un pain qu'on mesure à leur peine : Esclaves, comme nous, — comme nous, travailleurs. Rien n'allège un moment le poids de leurs douleurs !
GHALCIS.
11 reste une espérance! un Dieu nouveau peut naître, Plus vrai que les premiers et plus doux à connaître. N'a-t-on pas murmuré qu'il était attendu?...
éVAMDRE.
S'il tarde un jour encor, l'univers est perdu. —
LxV GALERIE DE POLLION. 221
Tels étaient les propos qu'échangeaient à voix basse Ëvandre le Cretois, Chalcis de Samothrace.
La barque cependant allait gagnant le bord.
Déjà se distinguaient et la côte et le port.
Tout à coup, au-dessus des collines obscures, La nuit d'hiver s'ouvrit, pleine de clartés pures; Aux yeux des matelots, pâles d'étonnement, La Judée apparut dans un rayonnement.
De célestes esprits, dans Tazur sans nuage.
Passaient, accomplissant leur glorieux message. Des harpes en leurs mains, des cithares de feu Proclamaient, célébraient Tavénement d'un Dieu ; Aux humbles cœurs, à tous les êtres en souffrance, Ils adressaient, joyeux, Thymne de Tespérance. Pasteurs, vous l'entendiez sur les plateaux déserts ! Vous l'entendiez aussi, matelots, sur vos mers ! Et, comme des béliers pris d'une étrange ivresse. Les montagnes, au loin, tressaillaient d'allégresse; Et le vent exhalait vers chaque nation La nouvelle attendue, — et le vieux PoUion, Posant enfin le pied sur le rivage en fête, Murmurait en son cœur : « Virgile était prophète ! »