A LADY
Béni soit votre accueil, reine d'une cabane!
Merci de m'amener à travers ce beau lieu, Désert où vous vivez, loin d'un monde profane, Avec la paix du cœur et les conseils de Dieu.
Comme vous, je connais l'étrange inquiétude Qui loin de nos cités vous emporte souvent, Qui vous a fait chercher, dans un séjour si rude. Le bonheur d'être seule et de vivre en rêvant.
Oui, je sais qu'il est doux d'errer sur un rivage, De suivre, le matin, la lisière des bois, Et d'écouter longtemps la musique sauvage Des vagues et des pins qui chantent à la fois;
De contempler, du bord, le calme et la tourmente, Et, promeneur perdu dont nul ne se souvient, De voir, sur une mer orageuse ou dormante, La voile du vaisseau qui part ou qui revient;
D'habiter sur la grève une étroite chaumière. D'un vieux pêcheur toscan mince et tremblant réduit. D'y méditer, le soir, à la seule lumière Qu'à travers la fenêtre une étoile introduit;
De n'avoir pour amis que les divins poètes Qui vous chantent tout bas leurs vers mélodieux, Et pour enivrements, et pour uniques fêtes, Que les songes dorés qui descendent des cieux !
Comme vous, j'ai l'amour de cette aride grève Où Byron promena ses orageux loisirs.
Où, la nuit, à cheval il courait vers le rêve Que poursuivaient partout ses vagabonds désirs.
Sur ce même rivage, aux confins du bois sombre, Quand vous errez, le soir, l'œil au ciel étoile, Âvez-vous quelquefois rencontré sa grande ombre, Et, comme frère et sœur, vous êtes-vous parlé ?
Que vous a dit alors le pâle et fier artiste?... En terrestres ennuis cœur entre tous expert.
Vous a-t-il expliqué cet instinct vague et triste Qui nous fait demander un asile au désert?
Le désert est ici, profond, paisible, austère ; Le désert ignoré, sans guide et sans chemin, Tel que Ton put le voir, au printemps de la terre. Dans le vaste Orient, berceau du genre humain.
Voilà bien, sous nos yeux, la plaine asiatique; Ce mont que j'aperçois fait songer au Liban.
Allons-nous rencontrer Rachel au puits antique ? Dînerons-nous ce soir au foyer de Laban?
A qui sont ces chameaux et ces maigres chamelles* Qui , nous voyant passer, vont brouter à Técart?
1. Les Pisans, au retour des Croisades, rapportèrent quelqaes>uas de ces animaux, qui ont multiplié sur ce rivage.
A qui sont ces brebis aux pendantes mamelles?... Chaque fils de Jacob en a-t-il une part?
Ces vieillards, ces enfants à l'œil mélancolique, A travers la forêt dispersant leurs troupeaux. Sont bien les chevriers de l'églogue biblique. Les pâtres d'Israël, en tuniques de peaux.
Voilà bien le désert tel qu'on le vit encore Quand les premiers chrétiens, insensés de la croix. Cherchaient, pour tempérer la soif qui nous dévore, La paix de Tàme en Dieu dans le calme des bois.
Mais ce que n'eut jamais aucune Thébaîde, Ni grotte, ni couvent, ni vallon clandestin, C'est une solitaire au corsage splendide.
C'est un anachorète en robe de satin ;
Knfin c'est la recluse aux allures commodes.
Ne quittant qu'à midi son paresseux chevet.
Feuilletant la Genèse et le Journal des Modes, Et donnant au désert des repas de Chevet !
Adieu, madame, adieu I... Ce soir, au crépuscule, Je vais rouler encor sur le pont du steamer : Ermite aux yeux charmants, alors dans la cellule, Songez au pèlerin qui s'en va sur la mer.
Avant peu mes amis, dont vous fûtes l'amie, Sar vous, sur votre sort, viendront m'interroger : « Elle est, leur répondrai-je, en Mésopotamie, Et vit comme la sœur de quelque roi berger!... »
Pis», avril 184 0.